Hiouen-tsang, Mémoires
qui se retrouve dans les divers synonymes : iMafijuçri, Manjughosa, Manjusvara, Manjubhadra, Manjunâtha ; le titre de Vâg-îçvara, « Maître de la Parole », en est l'équivalent, ou la glose. L'adjectif mafiju s'applique proprement, et pour ainsi dire exclusivement, à la voix ou au timbre : le bourdonnement des abeilles, le chant des coucous, les paroles des perroquets, tout ce que la poétique de rinde exalte comme un symbole d'harmonie et de mélodie a droit, avec la voix humaine, à Tépithète de mafiju ; la technique donne le nom de mafïju^gîtiy mafiju-vâdint à des mètres d'une complication savante. Les Tibétains, traducteurs scrupuleux, ont choisi pour rendre ce vocable le mot hjam, qui s'applique spécialement à la douceur de la parole. Il est le dieu à la voix suave, maître de l'éloquence, et correspond ainsi au Brahmâ des Hindous; le rapportes! si étroit qu'il emprunte à Brahmâ son berceau de lotus, et même sa compagne Sarasvatî. Mais, tandis que Brahmâ s'éclipsait dans l'Inde et disparaissait presque du culte, Mafijuçrî, sa contre-partie, éclipsait dans le bouddhisme indien, et surtout hors de Tlnde, la troupe nombreuse des Bodhisattvas concurrents*.
Comment s'explique un pareil succès? Est-ce une coïncidence étrange, apparemment merveilleuse, de sons qui a valu à Manjuçrî sa popularité chez les Tartares, comme elle valut plus tard à l'empereur des Mandchous (=Maftju) l'honneur de passer pour une incarnation du dieu ? Mais le nom des Mandchous semble être moderne, et le rapport se réduit sans doute à une coïncidence de hasard. Les interprétations traditionnelles des traducteurs et des glossateurs chinois n'aident en rien à la solution de
1. Le lion même qui sert de monture à Manjuçrî traduit sans doute sous une image concrète la métaphore usuelle où s'exprime la puissance de la formule bouddhique. La prédication du Bouddha est un « nigissement de lion » {swihundda).
rénigme. Préoccupés crexpliquer Tidée plus que le mot, ils ont forgé, ou reproduit à rimitation des docteurs indiens, des étymologies infidèles, mais plus honorables à leur goût que le sens littéral de « voix harmonieuse ». Ils ont traduit mafïju par « merveilleux », et mafiju-çri par (( vertu merveilleuse », ou plus audacieusement encore par « tête merveilleuse », en confondant le substantif çrî [siri en prononciation vulgaire de TJnde, chi-li en transcription chinoise) avec ciras (vulgairement siro, en transcription chinoise chi-lo) ; grâce à cette étymologie fantaisiste, le nom de Manju-çrî marquait bien qu'il était « à la tête » des Bodhisattvas. D'autres encore traduisirent manju-çrî par « bénédiction admirable », puisque son nom était en effet le meilleur des présages *. Tous ces jeux d'esprit attestent les efforts faits pour mettre le nom indien de Manjuçrî à la hauteur de son rôle réel en Chine. En fait le nom de Manjuçrî est assez déconcertant; il se range bien en apparence dans la même série que tant d'autres noms connus : Jinaçrî, Jayaçrî, Padmaçrî. Dharmaçrî, etc.. ; mais tous ces noms ont un caractère commun qui les différencie de Manjuçrî; le premier élément, auquel est ajouté le mot çrî, est un substantif. Dans Manjuçrî, ce premier élément est un adjectif; c'est assez, du point de vue grammatical, pour donner à ce mot une physionomie étrange. La forme Manju-ghosa, au contraire, s'explique aisément; elle entre dans la même catégorie que les noms de Buddha-ghosa, Açva-ghosa, etc.. ; et quoique le premier terme y soit encore par exception un adjectif, l'analyse du composé ne soulève aucune difficulté. Manjughosa paraît bien être la forme primitive du nom, dont Manjuçrî serait une adaptation plus honorifique que correcte.
1. Rémusat a déjà cité, dans une noie de son Fahien, p. 114, ces élyrnologios proposées par le Fanyl mlng yi tsi.
Quoi qu'il en soit de son nom et de son origine, Mafijuçrî a eu le privilège de se maintenir au premier rang du panthéon, malgré la multitude des compétiteurs, à travers toutes les vicissitudes du bouddhisme chinois. Il tient déjà une large place dans les premiers textes bouddhiques introduits en Chine, par exemple dans le Wen-jou-chi-li wen pou-sa chou-king et le Nei-tsang pat pao king traduits par le moine Leou-kia-tchann, originaire du pays des Yue-tchi, entre 147 et 186 de J.-C, il est exalté dans le Ratna-karandaka-vyûha, traduit par ïchou Fa-hou en 270. Le triomphe de TEcole Tan trique avec Vajrabodhi, Amoghavajra et leurs successeurs consolide encore la position attribuée déjà au Bodhisaltva par TEcole de la Perfection de la Sagesse (Prajnâ-Pâramitâ). En fait, ce dieu de la parole est le patron-né des spéculations, à la manière des Massorètes ou de la Cabbale, sur les mots, sur les lettres, sur leur puissance mystique, spéculations si chères à Tesprit du bouddhisme chinois et tibétain; il est vraiment qualifié pour révéler à Dharmaçrî Mitra le sens profond des douze voyelles, aussi bien que pour enseigner Tabracadabra des formules en grimoire (dhâranîs) qui résument et recèlent, pour les barbares du Nord, la sagesse et la puissance des Bouddhas. Émule heureux du Brahmâ indien, il continue à incarner la force souveraine de la parole sacrée, le brahman que son rival n'a pas su garder ; transplanté des subtils monastères de Tlnde chez les rudes tribus des Yue-
tchi, des Tukhâras, des Turuskas, des Ctnas, iManjuçrl, prince de la Parole, retrouvait en dehors des limites aryennes les couches propices de sorcellerie et de chamanisme où le brahman aryen avait poussé et grandi jadis ; de THindou-kouch à la mer de Chine, il étendit aisément son empire incontesté. Les Névars ont fini par transformer Mafijuçrî en un simple patron des métiers manuels; mais la tradition fidèle n'en perpétue pas moins dans ce symbole
le souvenir de Tinfluence tartare et chinoise sur les versants méridionaux de l'Himalaya.
Le symbole est mythique ; Tinfluence elle-même n'est pas une vaine invention de la légende. Le Népal, et, par la voie du Népal, l'Inde, ont pu exercer une action continue sur les croyances, les mœurs, la civilisation de leurs voisins septentrionaux ; mais deux grandes races n'entrent pas en communication durable sans se prêter et s'emprunter à la fois l'une à l'autre. Les bouddhistes chinois qui regardent Lao-tzcu comme Çàkyamuni en personne, passé dans rOrient pour y prêcher sa doctrine, et les Taoïstes, qui reconnaissent dans Çàkyamuni leur maître Lao-tzeu, mystérieusement sorti de la Chine pour visiter l'Occident, ont également raison les uns contre les autres. L'histoire des emprunts contractés par l'Inde est difficile à tracer, dans la désolante pénurie des documents historiques; mais c'est un indice curieuxet suggestif que la demande adressée au vu* siècle h l'Empereur de Chine par un voisin oriental du Népal, le prince de Kàmarûpa, en vue d'obtenir l'image de Lao-tzeu et la traduction sanscrite de son ouvrage, le Taote king\ Le passage des pèlerins, e( des marchands qui se confondaient souvent avec eux, laissait des traces sur le sol de l'Inde. Aussitôt après l'ouverture des relations entre le Népal et le Tibet, la Chronique du Népal signale l'introduction au Népal d'un dieu nouveau, Mahà-Kàla, amené du Tibet par le savant Bandhudatta sous le règne de Narendra deva. Les doctrines des Tantras, qui servirent de trait d'union entre le Bouddhisme et le Çivaïsme, n'ont pas dû puiser dans Tlnde civilisée leurs inspirations d'un mysticisme farouche, obscène et sanguinaire ; c'est ailleurs qu'il faut peut-être en chercher la source impure. Plusieurs des Tantras revendiquent avec franchise la Chine pour