Missions de Wang Hiuen-ts'e, p
berceau. Le Tàrà-lantra, qui exalte une antique divinité, d'origine stellaire peut-être, adoptée et propagée par le bouddhisme*, puis recueillie par Thindouisme, révèle que la connaissance de Tara est venue du pays de Clna, de la Chine même; c'est laque Vasistha, l'antique voyant des hymnes védiques, a dû se rendre pour s'instruire auprès du Bouddha, qu'il n'avait pu rencontrer ni dans l'Inde, ni même au Tibet: tel est le secret que Çiva en personne confie à son épouse Pàrvatî, en s'appuyant sur rautorité du Cina-tantra. Du reste, qu'on ne s'y trompe pas; le Bouddha n'est ici, comme il convient, qu'une forme de Visnu, en même temps qu'il est un grand Bhairava, la manifestation de Çiva' ! Le Mahà-Cîna-kramàcàra, appelé aussi Cinàcàra-sàra-tantra,qui prétend dissiper les derniers doutes de Pàrvati, interloquée par les révélations stupéfiantes de Çiva, raconte en détail la visite de Vasistha en Chine et les enseignements qu'il y reçut. Sur le conseil de Brahmâ, qui connaissait par expérience la puissance de Tara puisqu'il devait à son concours d'avoir réussi à créer le monde, Vasistha, fils de Brahmà, part interroger Visnu sous la forme du Bouddha (Buddha-rûpi Janàrdana), qui seul connaît les rites du culte de Tara. Il pénètre dans le « grand pays de Cîna » et il aperçoit le Bouddha entouré d'un millier d'amantes en extase erotique. La surprise du sage touche au scandale. « Voilà dos pratiques contraires aux Védas! » s'écrie-t-il. Une voix dans Tespace corrige son erreur : « Si tu veux, dit la voix, gagner la faveur de Tara, alors c'est avec ces pratiques à la chinoise (Ctnâc&ra) qu'il faut m'adorer ! » 11 s'approche du Bouddha, et recueille de sa bouche cette leçon inattendue : « Les femmes
1. Cf. DE Blonat, Matériaux pour servir à Vhisloire de la déesse bouddhique Tard, Paris, 1897.
2. Cf. IUraprasad Shastri, Xoticex of Sanskrit 7?iss. 2^ séries, vol. 1, pari. III; (ialcuUu. 1900; p. xxxii 8(|(|. et p. 152.
sont les dieux, les femmes sont la vie, les femmes sont la parure. Soyez toujours en pensée parmi les femmes ! » Avec une pousse de Tarbre de Chine (Mahà-Cîna-druma), on atteint la toute-puissance magique, si on pratique les cinq rites communément désignés sous le nom des Cinq M, leur lettre initiale : madi/a, boire de Talcool ; mdmsa, manger de la viande; matsya, manger du poisson ; mudrd, faire avec les doigts des gestes compliqués ; maithuna, forniquer. Le dernier rite est le plus efficace de tous, surtout quand on y ajoute Tadoration d'une femme nue, quelle que soit sa naissance.
La vieille doctrine de la foi par Tabsurde, si chère aux Bràhmanas, se trouve dépassée par ces enseignements, dont rinde fait honneur à la Chine, et au Bouddha. Si Ton est en droit de supposer et de chercher une réalité sous ces fantaisies, on sera tenté de soupçonner dans ces pratiques « à la chinoise » Técho lointain et peu fidèle d'une des sociétés secrètes qui ont pullulé de tout temps dans l'Empire du Milieu. Si l'Inde a donné le bouddhisme à la Chine, la Chine a dû exercer réciproquement sur l'Inde une action qui reste encore à définir.
Matsyendra Nâtha. — Tandis que Manjuçrî appartient au panthéon commun du Grand Véhicule, Matsyendra Nâtha est une divinité locale, exclusivement propre au Népal. L'introduction du culte de Matsyendra Nâtha dans la vallée est rapportée par la tradition aux temps historiques ; une date précise reste même attachée à cet événement considérable. J'aurai à discuter, h propos de l'histoire du Népal, ce point spécial de chronologie. Le personnage royal associé h ce souvenir, Narendra deva, est heureusement connu par des documents positifs; il régnait au milieu du vu' siècle. Mais la chronique n'en a pas moins traité le sujet comme une matière d'épopée ; elle a groupé, à l'entour des auteurs humains, les demi-
dieux el les dieux, et rehaussé de miracles le fond trop simple du récit.
Narendra deva avait abdiqué en faveur de son fils Vara deva, et il s'était consacré à la vie religieuse. En ce tempslà Goraksa Nàtha vint au Népal dans Tespoir d'y rencontrer et d'y adorer Matsyendra Nâtha qui fréquentait encore sa résidence préférée, le mont Kâmani au Sud de la vallée. Mais la montagne était d'un accès difficile ; le dieu se dérobait à son dévot. La piété du saint recourut alors à un stratagème : il attira les neuf grands Nâgas dans un tertre, s'assit sur eux pour les retenir prisonniers, et attendit avec confiance les événements qu'il prévoyait.
Les Nâgas prisonniers, le ciel se dessécha; la saison des pluies passa sans amener d'eau ; les champs arides ne donnèrent pas de moisson. Le pauvre peuple mourait en foule. Et douze ans le fléau dura, el des gémissements s'élevaient de toutes parts, tant que le roi Vara deva en eut le cœur navré. Il se mil à parcourir les rues sans se laisser connaître, dans l'espoir d'y recueillir au passage un avis salutaire. Et voici qu'au couvent des Trois-Joyaux {Triralna-vikâra) il entendit le vieux Bandhudatta causer avec sa femme. Bandhudatta, dans sa longue vie, avait déjà vu bien des calamités qu'ilavait su guérir; il avait tiré d'affaire le roi Candra ketu deva, quand celui-ci abattu et désespéré se laissait mourir de faim ; il avait découvert et installé la déesse Lomrî Mahâ-Kâlî, qui avait rendu la paix el la prospérité au royaume ; il avait amené duTibet(^Aote) le dieu Mahâ-Kâla el confié la surveillance des frontières aux dix Divinités du Courroux [Krodha-devaids). Et Bandhudatta disait à sa femme: « Le seul remède à nos maux, c'est Arya Avalokiteçvara qui demeure au mont Kapolala; mais pour l'amener il faut les prières d'un roi ; el notre roi est jeune et frivole, el son père s'est confiné dans une retraite solitaire. »
Or rAvalokiteçvara du mont Kapotala n'était autre que Matsyendra Nâtha, le dieu de Goraksa Nâtha. Avalokiteçvara Padmapâni Bodhisattva, qu'on appelle aussi souvent Lokeçvara, s'était un jour métamorphosé en poisson (matsya) pour écouler, à la place de Pârvatî endormie, un exposé des doctrines de l'union mystique enseigné jadis par le Bouddha primordial (Àdi Buddha) à Çiva, et que Çiva répétait à sa divine épouse sur le bord de l'Océan ; Lokeçvara, depuis lors, reçut et porta le nom de Princedes-Poissons-Protecteur [Matsycndra-Nâtha). Instruit par surprise de l'unique moyen de salut, le roi Vara deva rentra en hâte à son palais, manda son père et Bandhudatta, et les supplia d'intervenir. Le vieux prêtre accepta d'aller chercher Matsyendra Nâtha, mais il exigea le concours de Narendra deva, et d'un jardinier (malin) avec sa femme (mâlint), comme les seuls qualifiés pour porter les offrandes. La petite troupe se mit en route ; à chaque étape elle accomplit des rites spéciaux ; elle s'assura ainsi la protection de Yogâmbara-jfiâna-dâkinî ; grâce à cette déesse, Bandhudatta put tirer de sa longue captivité un des Nâgas, Karkotaka. Le Nâga délivré se joignit aux quatre pèlerins et leur rendit de précieux services ; trouvaient-ils une rivière à traverser ou bien un passage difficile? Karkotaka étendait ses anneaux et leur en faisait un pont.
Sans se laisser arrêter aux obstacles qu'avaient suscités les dieux ils arrivèrent au mont Kapotala, et Bandhudatta se mit à honorer Avalokiteçvara. Le dieu toujours compatissant prit pitié du Népal ; il apparut à Bandhudatta, l'instruisit des secrets de l'avenir, et retourna près de la déesse (yaksinî) Jnàna-dàkinî, qu'il honorait comme sa mère. Bandhudatta, se conformant aux instructions reçues, récita les puissantes formules d'invocation (mantras). Avalokiteçvara accourut sous la forme d'une grosse abeille noire, s'introduisit dans le fiacon d'eau lustrale sans fixer l'atten-
lion du roi iNarendra deva qui s'était endormi ; Bandhudatta dut heurter du pied son compagnon pour le réveiller. Narendra s'empressa de boucher le flacon. Mais les dieux et les démons prétendaient s'opposer au transport d'Avalokileçvara. Bandhudalta appela à son secours les divinités du Népal, qui tinrent conseil et décidèrent de confier la garde et la protection du royaume à Avalokiteçvara sous le vocable de Matsyendra Nâtha. Un traité signé avec les divinités adverses les satisfit par des clauses avantageuses. Bandhudatta célébra en Thonneur de Matsyendra Nâtha les rites qui s'accomplissent à hi naissance d'un enfant ; puis il reprit la route du Népal. Les dieux qui n'entendaient pas se séparer de Matsyendra Nàtha imposèrent au prêtre l'obligation de répandre le long de sa route des semences de devadâru ; les arbres à naître de ces germes marqueraient un jour au dieu afTranchi la voie du retour vers Kapotala ; mais le subtil enchanteur eut soin de stériliser les graines, jusqu'au moment où il atteignit la passe de laBagmati, au mont Kotpal. Sur le point d'entrer dans la vallée, il renvoya poliment avec des offrandes les dieux du dehors, convoqua les divinités du Népal, et organisa une grande procession. Quatre Bhairavas se chargèrent de porter h» flacon qui retenait le dieu volontairement captif; Brahnia balayait la route en chantant les Védas ; Visnu soufflait dans sa conque ; Mahà deva répandait l'eau lustrale; Indra tenait l'ombrelle; Yama brùhiit lencons ; Varuna répandait l'eau de pluie ; Kuvera, les richesses; Agni, l'éclat. Vàyu portait la bannière; Nairrtya écartait les obstacles, îçAna dispersait les démons. Bandhudatta et Narendra (leva seuls voyaient ce spectacle merveilleux ; le vulgaire n'y apercevait que des oiseaux et (les b(Hes.
En passant sur le territoire de Bagmati, à une Heue au Sud i\o Patan, un des quatre Bhairavas, Ilarasiddhi, aboya
comme un chien. Bandhudatta interpréta cet aboiement ; en faisant : Bon ! le Bhairava voulait marquer la place où Matsyendra Nàlha était né {hhû). Sur Tavis du prêtre, le roi y fonda la ville d'Amara-pura « la cité des Immortels ». On y installa le dieu; on façonna une image avec la terre très sainte de la butte de Hmayapidô, et on y transféra solennellement Tesprit du dieu, recueilli dans le flacon.
Depuis le moment où la procession s'était formée au Kotpal, la pluie souhaitée était tombée en abondance. La prospérité était revenue. Mais les héros de la légende eurent une fin tragique : Narendra deva, froissé d'avoir reçu un coup de pied de Bandhudatta, le tua par envoûtement, et périt lui-même quatre jours plus tard ; l'un et l'autre furent absorbés par le dieu, Bandhudatta dans son pied droit, Narendra deva dans le pied gauche.
La légende rapportée dans la Vamçâvalî perd de vue Goraksa Nàtha, qui figurait dans l'introduction de Tépisode. C'est au contraire Goraksa Nàtha qui en est et en reste la figure centrale dans la recension brahmanique de la même légende. Le Buddha-Puràna \ où les brahmanes du Népal ont essayé de s'approprier les légendes populaires du bouddhisme local, conserve Matsyendra Nàtha, mais le subordonne à Goraksa Nàtha. D'après son récit, Mahàdeva donna un jour h une femme quelque chose à manger, en lui annonçant que par là un fils lui naîtrait. La femme ne goûta pas au mets, et le jeta sur un tas d'ordures. Douze ans plus tard Mahàdeva repasse par là, demande à voir l'enfant, constate la transgression, s'irrite, oblige la femme à chercher dans les ordures, et elle y découvre un petit garçon âgé de douze ans ; l'enfant reçut le nom de Goraksa Nàtha. Il eut pour maître spirituel Matsyendra Nàtha et