‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 72 sur 85 · Cf. inf. p · texte numérisé non relu

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le suivit fidèlement ; c'était lui qui portait les bagages du maître. Un jour Goraksa Nàtha s'en fut au Népal; mais irrité d'y être reçu sans égards, il prit les nuages et les enferma dans un de ses paquets; douze ans il les garda sous son séant, sans vouloir se lever ; heureusement Matsyendra Nâtha vint à passer ; Goraksa Nâtha ne put manquer de se lever par respect; les nuages s'échappèrent et la pluie tomba aussitôt.

Le rapprochement de Goraksa Nàtha et de Matsyendra Nàtha dans les deux recensions de la légende est significatif. Goraksa Nàtha, en langue vulgaire Gorkha Nâth, est h la fois le patron d'une classe d'ascètes (yogis) çivaïtes, et du royaume de Gorkha, longtemps rival du Népal et maître aujourd'hui de l'empire. Matsyendra Nâtha est le protecteur du Népal et comme le symbole de son indépendance ; il préside aux destinées du royaume et apparaît aux heures de crise comme l'àme même du pays. A la veille des catastrophes qui consommèrent la ruine définitive des dynasties névares, Matsyendra Nàtha se manifesta la nuit,en songe, à un humble paysan qui vivait sur le territoire consacré de Bugmali, et lui prédit dans une sorte d'allégorie transparente les calamités prochaines. Le paysan vit d'abord entrer un personnage qui alluma une lampe, puis d'autres, qui étendirent des tapis ; une compagnie s'y installa, en attendant un hôte qui se lit excuser et remit sa visite au lendemain. La réunion se dispersa. Le lendemain soir, même scène, môme compagnie, mais l'hôte attendu était présent: c'était Matsyendra Nàtha. Un Bhairava se présenta et demanda à manger. Matsyendra Nàtha renvoya au pays de(jourkha, résidence de Goraksa Nàtha, et lui en offrit la souveraineté. « J'accepte, répondit le Bhairava, si j'obtiens en même temps la souveraineté sur le Népal. » Matsyendra Nàtha consentit, et tout disparut. Le paysan apprit ainsi que les Gourkhas allaient régner sur

le Népal, puisque Matsyendra Nàtha avait renoncé à ses droits.

Matsyendra iNàtha est-il une création des cultes locaux ? Sa fonction initiale de distributeur des pluies semble au premier abord concorder avec le sens de son nom : Princedes-Poissons-Protecteur. Le Prince des Poissons doit être une divinité aquatique, et comme tel il est assez naturellement en relation avec la pluie. Mais la légende Içcale elle-même assigne à Matsyendra Nàtha une origine étrangère. Les Bouddhistes qui y reconnaissent une forme d'Avalokitoçvara le font venir du mont Kapotala, en dehors du Népal, par delà le pays de Kàmarûpa. J'ignore si le mont Kapotala a jamais existé en réalité et dans quelle région il pouvait se trouver ; je suis tenté d'y voir une désignation de fantaisie née d'une confusion facile entre deux des séjours préférés d'Avalokiteçvara: le Kapola-parvata, mont de la Colombe, au Magadha, et le Potala-parvata, dans le Malabar. D'où qu'il vienne, Avalokiteçvara sous la forme de Matsyendra Nàtha, se distingue par un détail caractéristique : il est rouge, tandis qu' Avalokiteçvara est d'ordinaire blanc. La poupée qui figure aujourd'hui Matsyendra Nàtha dans les processions est rouge ; et M. Foucher a déjà signalé cette particularité dans une peinture népalaise qui représente expressément « le Lokeçvara de Bugama au Népal » et qui se rencontre dans un manuscrit du viii* ou du xi^ siècle ' . Les détails groupés par la légende autour du fait essentiel: introduction d'une divinité nouvelle au Népal, sont empruntés au répertoire courant de ces récits. On peut y comparer, par exemple, un épisode conté

1. FoucHER, op. laud, pi. IV, 1: Nepâle Hugama Lokervarah. M. Foucher a lui-même reconnu dans Bugama une forme abrégée de Bugmati, le village consacré à Matsyendra Nàtha (p. 99 sqq.). On trouvera en tète du l**" volume d'OtoFiELD une image en couleurs de Matsyendra Nâlha dans sa chapelle de Bugmali.

par riiistorien tibétain du bouddhisme indien, Târanâlha : comment le roi de Pundra-vardhana, Çubbasâra, averti par un songe, chargea le laïque Çântivarman d'aller chercher Avalokiteçvara au mont Potala, afin d'assurer le bonheur de ses sujets : comment Çântivarman triompha des obstacles accumulés sur sa route, aidé par un serpent qui lui servit de pont sur les rivières, et comment il ramena le Lokeçvara Khasarpana. L'histoire se passait un siècle avant Narendra deva, puisque Çântivarman est le contemporain de Dignàga, le grand logicien qui florissait au VI® siècle ^ Khasarpana, au reste, devait rejoindre au Népal Matsyendra Nàlha qui l'y avait devancé. Le roi Guna kâma deva l'introduisit h Katmandou, précisément pour faire concurrence au Matsyendra Nùthade Patan, la capitale abandonnée, et il institua en son honneur une procession annuelle. Comme Matsyendra Nâtha, Khasarpa était rouge. Le Svayambhû-Purûna, qui prédit son entrée au Népal, a soin de marquer expressément sa couleur (ch. vni).

Matsyendra Nùtha vient de l'Inde. Cependant son nom ne figure pas dans le panthéon brahmanique ou bouddhique de l'Inde ; mais il se rencontre dans la tradition d'une secte mystique, où il brille môme aux premiers rangs. Les adeptes du Hatha-yoga, qui prétend enseigner les moyens pratiques de réduire le corps, de s'unir à Dieu, et d'exécuter les prodiges suspects des fakirs hindous, révèrent comme leurs premiers maîtres Matsyendra Nâtha et Goraksa Nâtha*, qui se retrouvent ainsi encore une fois

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