‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 81 sur 85 · Suit le récit (jue j'ai rapporlé ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Suit le récit (jue j'ai rapporlé ci-dessus, p

volontiers h partager son culte avec d'autres associés. Aucun des dieux, si grand qu'il soit, n'a jamais obtenu rhonneur de poiler dans le panthéon hindou le titre exclusif de Deva, de Dieu par excellence. Devî seule n'a pas besoin d'une autre désignation; tous les cultes la reconnaissent comme la Déesse. Elle n'en aime pas moins à être adorée sous de multiples noms, qui expriment la variété de ses attributs ou de ses fonctions, ou qui rappellent les innombrables épisodes de sa vie accidentée. Sous le vocable de Guhyeçvari, Notre-Dame-du-Secret, elle est la patronne antique du Népal. Manjuçrî la découvrit et la vénéra, cachée dans la racine du lotus qui portait Svayambhû, manifestée pourtant dans la source limpide qui s'échappait du sol. La ville de Deva-pattana (Deo Patan) s'éleva plus tard sur remplacement merveilleux; mais la déesse ne cessa pas d'y recevoir un culte consacré par l'antique tradition. Les brahmanes, qui n'admettent pas riiistoire de Manjuçrî, n'en ont pas moins une raison d'adorer la Déesse au même lieu. Quand Devî, dans une existence antérieure, était la fille de Daksa, son père manqua grossièrement d'égards à Çiva son époux ; froissée dans son amour et dans sa dignité, la déesse se donna la mort en demandant de renaître avec une meilleure parenté : elle devint alors la fllle d'IIimàlava. histruit du suicide de sa bien-aimée, Çiva s'arracha à ses macérations ascétiques pour voler vers le bûcher où Devî était montée volontairement, donnant aux épouses vertueuses un éclatant exemple ; il recueilht dans ses bras le corps à demi consumé et retourna, chargé de son précieux fardeau, vers la cime du Kailàsa; mais les membres brûlés tombèrent un à un le long de la route. L'organe secrcl (ffu/iya) de la déesse vint tomber sur le bord de la Bagmati; le sol se referma jalousement sur la sainte relique ; mais un temple marque le site, et dans le sanctuaire un lotus à huit pétales déco-

rés de syllabes mystiques porte un triangle emblématique que les brahmanes adorent comme le symbole de la vulve pénéralrico, tandis que pour les Bouddhistes il exprime la Triade sacrée, le Triple-Joyau. VAlphabetum Tibetanum (p. 194) donne une image de ce lotus, due aux Capucins du Népal, et décrit aussi d'après leur témoignage la multitude des fidèles qui se presse à toute heure dans le temple ; indigènes ou pèlerins venus de loin, hommes et femmes répandent à pleines mains leurs offrandes sur la cavité profonde qui s'ouvre en triangle ; mais les ofiTrandes, absorbées par un artifice aisé, disparaissent sous les yeux des fidèles émerveillés; et Devi reste insatiable, sans se lasser d'être fécondée non plus que de produire. L'exégèse, à vrai dire, varie avec les sectes; les Bouddhistes instruits, si tant est qu'il en reste, saluent Guhyeçvarî comme une incarnation de Prajnà, la science, ou de Dharma-devî, la déesse de la Loi, et comme identique à Àrya-Târà; mais le vulgaire qui ne raffine point apporte à la déesse, de l'hindouisme comme du bouddhisme, le même hommage ardent.

Un des noms de Devî les plus populaires dans l'Inde entière, c'est Duryâ, la Mal-accessible ; soit que ce vocable exprime la nature mystérieuse, inconcevable, de la Mère Universelle, soit qu'il indique l'aspect terrible de cette divinité, aussi formidable aux méchants que favorable aux bons; pour combattre les démons et pour en triompher, ollo n'a pas hésité à lutter avec eux d'horreur et de férocité. Durgà est souvent adorée sous la désignation de Xciva-Duipà « Neuf-Durgàs » comme une sorte d'être collectif où se combinent neuf personnalités. Le Népal a adopté (•(» vocable, mais il a glissé sous cette rubrique d'emprunt une combinaison locale de neuf « Notre-Dame » qui diffèrent de la liste usuelle. Ce sont: Vajreçvarî, Kofegvari, Jhankeçvari, Bhuvaneçvarl, Mangaleçvarl, Vat-

saleçvarî, Ràjeçvarî, Jayavâgiçvarî el enfin Guhyeçvarl. Elles n'ont pas toutes acquis une égale notoriété, quoiqu'elles prétendent h une égale antiquité : Çivadeva le Sûryavamçi aurait institué, ou, pour parler le langage des chroniques, ressuscité ces neuf cultes. La première après Guhyeçvarl est à coup sûr Vatsaleçvarî (Vacchleçvar!) que Çivadeva adorail déjà comme « la principale divinité du Népal » ; il institua même en son honneur un sacrifice humain qui devait se renouveler tous les ans; un de ses successeurs, Viçva deva, voulut supprimer cette cérémonie barbare, mais les hurlements de la déesse le ramenèrent bien vite au respect de la tradition. Jaya Vâgîçvarî est la divinité tutélaire de Deo Patan : elle passe pour venir du lac Mânasa, sur le plateau tibétain.

Mais la nomenclature des Nava-durgâs est loin d'épuiser la liste des Notre-Dame Népalaises ; à l'époque de la fondation de Katmandou, le roi Gunakâmadeva « ressuscita» une autre série de Nava-durgàs. Les plus notables des Icjvarls hors cadre sont: lise trapàleçvarî, divinité protectrice (hi sol; Kankeçvarî, adorée aussi sous le nom de Kakta- KiVll ni honorc^o annuellement d'un sacrifice humain; Kuli- (;i»(;vur!; Mahoçvarl; Candeçvarî, qui a pour résidence originnlhî (pUha) la vallée de Banepa, k TEst du Népal; c'chI do liii\\\i' (îuiia kàma deva Tamena au Népal; c'est l/i iMiHHJ qu'elle répandit sa protection sur les premiers MmIIiih. \li\ue(;v»rl est la protectrice des Lirchavis, prédéeeMNOurK (len Mnllas; mais eu recueillant la couronne, la nniivelh» (lynnslie \m) négligea pas d'adopter la patronne dn cliin ntynl qu'exile remplaçait. La dyutistie de Harisimha ditVH iiiInHhii.Hil («iirore par surcroît une nouvelle forme di< \U^\\\ Muii nom, soigneusement tenu secret, s'est transimU mwm' deM HJIéralinns embarrassantes: Tulasl, Tulajft, 'rMJMlii, TiiliiHU. Kntre les litres usuels de Devl, on lui donfiMll de |ti'él'énMiee relui de Bhavànî. L'image authentique

de la déesse, qui se confond avec la personne même, passait pour être venue du ciel ; enlevée par Ràvana, elle avait échappé à ce démon ; Itàma Tavait retrouvée, installée àAyodhyà: elle avait ensuite pa^sé à Simàngarli, d'où elle avait conduit Harisimha à la conquête du Népal. Son prestige était si grand que les Tibétains, impatients de se procurer celle auxiliaire puissante, tentèrent de la ravir h main armée. Léguée par la dynastie de Harisimha deva aux Mallasde Bhatgaon, elle excita l'envie des iMallas de Katmandou, jusqu'au jour où Mahindra Malla eut la satisfaction d'élever dans sa capitale un temple h Tulajà Bhavànî (1549). La formule magique qui asservit Tulajà à son dévot passait régulièrement avec les insignes du pouvoir du roi à son héritier: mais le roi Laksml Narasirpha, père de Pratàpa Malla, mourut fou, et la puissante formule se perdit. Le temple de Tulajà ne s'ouvrait qu'au roi seul.

Sous son aspect le plus horrifique, Devi prend le nom et les attributs de Kàli ou Mahâ-Kâli ;< la Grande Noire ». Son teint sombre, ses traits grimaçants, ses mains rouges de sang, garnies d'armes et de débris funèbres, sa langue pendante, ses allures échevelées inspirent au fidèle la terreur et l'épouvante. La chronique brahmanique signale quatre Kàlis, au Népal : (îuhya Kàli, Vatsalà Mahà Kàlî, Daksina Kàli et Kàlinge slhànamàko (?j Kàiikà. La première est identique à Guhye(;varî, et c'est pourquoi Tétang primordial qui couvrait la mystérieuse déesse re(;ut le nom de Kàli-hradn, Tétang de Kàlî. Vatsalà s'est déjà rencontrée dans la liste des Neuf Durgàs. Daksina-Kàlî, la Kàli du Sud, est la patronne de Phirping, au Sud du Népal. Mais les quatre Kàli n'épuisent pas la liste, il faut mentionner encore Lomri-Mahâ-Kàll, qui fut instituée par Candra ketu deva, et dont le temple situé à l'Kst de Katmandou est très fréquenté.

Kumàvîy la Vierge, est encore un autre nom de la Grande

Déesse, mais en relation particulière avec les rites des Tantras et leur sensualisme mystique. Kumârîest moins la déesse transcendante que ses incarnations officielles en d'obscures fillettes, reconnues et proclamées par les prêtres après des épreuves terrifiantes, et ofiFertes à l'adoration des fidèles. Le Népal a ses quatre Kumârîs réparties aux quatre points de Thori/on ; la principale est Bâla- Kumàrî, la déesse tutélaire deThemî.

Plus encore que les Kumàrîs, les Yoginîs expriment rinspiralion des Tantras. La Yoginî est la compagne du Yogin, autrement dit du Sâdhaka, qui se propose de réaliser par Funion charnelle Funion de l'âme avec Dieu ; soit insuffisance de ressources verbales, soit analogie réelle et profonde, Tamour divin et Tamour sexuel parlent volontiers la même langue et laissent parfois l'esprit embarrassé de les distinguer. La Vierge, étant compagne de Çiva, le grand ascète, devient naturellement la Grande Amoureuse; leur union féconde, éternellement nouvelle, éternellement renouvelée, montre l'exemple aux âmes éprises. Les Yoginîs du Népal sont quatre \ comme les Kâlîs et les Kumàrîs. Vajra-yoginî est la plus illustre ; elle est la déesse du Vajra-yoga, de l'union de diamant, inestimable et infrangible comme lui ; elle est aussi la patronne delà ville de Sankou. Son nom rappelle un épisode des luttes entre le Tantrisme bouddhique et le Tantrisme çivaïle; c'est Çankara Àcârya, l'invincible docteur de l'orthodoxie brahmanique qui a substitué ce vocable à l'antique désignation de Mani-Yoginî, consacrée par les traditions locales: Mani-Yoginî avait favorisé dans leurs œuvres magiques les vieux rois légendaires, Vikramajit et Vikmanti; elle avait décidé le roi Mâua deva h édifier en expiation

1. Bhagvanlal Indraji, The Bauddha Mylhology ofNcpal^ p. 103, en énumèresix: Vajra*». Mani", Dhvaja*», Adarra®, Piccha*», Puspa-yoginl, ainsi désignées d'après les allributs qui les distinguent.

d'un parricide le grand temple de Buddha-Nâtha (Budhnâth). Sous sa nouvelle appellation, Vajra-Yoginî n'en reste pas moins indulgente et même bienveillante au Bouddha. Quand le Bouddha s'est concilié à force de pénitences la faveur de Devî, elle lui apparaît sous la forme de Vajrayoginî*. Elle continue a porter le nom d'Ugra-Târâ, qui Tassocie aux Bouddhas et aux Bodlîisaltvas . Une autre des quatre Yoginîs, Nîla-Tàrâ-Devî, appartient à titre égal aux deux églises du Tantrisme. En plein xvn° siècle, un roi d'une dynastie brahmanique, Pratàpa Malla, montre aux sacristains névars de Paçupati, sur les indications d'un Svàmin du Sud de Tlnde, « une Devî dans FAdi-Buddha », une déesse du çivaïsme dans le Dieu suprême du Bouddhisme népalais, et les Névars convaincus par la démonstration royale honorent la déesse d'un rite annuel. D'autre part le Svayambhû-Puràna, en exaltant la déesse appelée Khagânanà qui siège sur le diadème des cinq Bouddhas, la reconnaît pour une Çakti de Çiva, une des énergies féminines que les Tantras adorent. « Elle est la perfection de la sagesse et comme telle la mère des Bouddhas; pour les Bouddhistes elle est Vajrinî, pour les Yogins, Yoginî: elle est la mère multiforme de tous les êtres. Pour les Çivaïtes, c'est une forme de Çiva; pour les Visnuites, de Visnu ; pour les Brahmanes, elle estBrahmânî^ » Enfin Kumârî, la Vierge, et Kàlî, la Noire, apparaissent réunies dans une autre combinaison avec Mahà-Laksmî, l'épouse même de Visnu, sous le nom de Tripura-Sundarî : assise sur un taureau, un trident, une couronne et un crâne dans les mains, elle a le corps roux. Elle est le matin Kumàrî, la vierge compatissante ; à midi, Mahâlaksmî, la courtisane de grand

1. Tapasyàm kurvatas tasya Buddhasya girijâ tadâ | tustà babhûva prakatâ nâmnà sa Vajrayoginï ||

Nepàla-màhàlmya, I.

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