LORD
N'importe, il sera bien assez riche encore ; et ce testament...
— Le cheval de milord est prêt, dit Ralph en entrant dans la chambre.
— Bien ! je descends... mais écoutez, Ralph : La course que je vais faire est longue ; des affaires importantes m'appellent à une grande distance. . . Je ne sais pas quand je rentrerai : il se pourrait même que demain matin , je ne fusse pas encore de retour. . .
— Quoi ! l'absence de milord peut durer si longtemps? demanda Ralph dune voix tremblante ; et milord ne permet pas que je raccompagne?...
— Non, Ralph , c'est parfaitement inutile, je vous l'ai déjà dit : je if ai besoin de personne pour ce que je vais faire... il faut même que je sois seul ! Ainsi , Ralph , comme il serait possible que je ne revinsse point de toute la journée , vous ferez bien exactement ce que je vais vous dire...
àÉS LE NEVEU
-— Oh! votre seigneurie peut être sûre!... s'écria Ralph avec une vivacité pleine de dévouement.
— Bien, Ralph! dit lord Felton d'une voix émue ; je ne doute pas de votre zèle , de votre attachement sincère : vous êtes un bon et fidèle serviteur : je ne l'oublierai pas en temps et lieu ! Vous savez que j'attends sir Frédéric d'un moment à l'autre; il peut arriver ce soir, cette nuit, je ne sais pas l'heure.. . Tenez, Ralph, vous lui remettrez cette lettre.
— Oui, milord; sir Frédéric l'aura tout de suite en descendant de voiture!
— Oh ! ce n'est pas nécessaire ! dit le comte après un moment d'hésitation; je veux même qu'elle ne lui soit remise que demain...
— Milord , mais dans le cas où sir Frédéric viendrait tout à l'heure?...
— Eh bien! dans ce cas, Ralph, répondit lord Fellon d'un air grave et solennel , il faut bien vous garder de lui dire que j'ai laissé pour lui
D'UN LORD- j )
cette lettre... En tendez-vous, Ralph? c'esl nue chose (|ue je vous recommande expressément... ne donnez cette lettre à sir Frédéric que demain matin !
Ralph s inclina en signe d'obéissance, et prit la lettre que lui présentait lord Felton.
— Milord , ajouta le domestique dune voix triste et respectueuse, que dirai-je à sir Frédéric, s'il me demande où est votreseigneurie?... si, comme je présume, il veut aller vous rejoindre à cheval?
— Non, non, qu'il ne bouge pas du château! interrompit vivement lord Felton. D'ailleurs, je ne sais pas au juste encore la route que je dois prendre...
En parlant ainsi, lord Felton descendait l'escalier avec Ralph. Un cheval tout selle , tout bridé, piaffait dans la cour, à l'entrée du \estibule.
L'atmosphère était grise et rayée de pluie ; un vent impétueux souillait de. l'ouest , et l'on
entendait le bruit des vagues qui se brisaient avec fureur contre les rescifs. A ce fracas terrible et sourd se mêlait par intervalles le murmure plaintif de l'ouragan , qui venait s'engouffrer dans les chênes et les sapins énormes du château. La tempête grondait depuis la veille; et, bien loin d'annoncer le calme , tout, dans le ciel comme sur la mer , présageait un redoublement de tourmente.
Ralph essaya plusieurs fois encore d'ébranler la résolution de son maître, en lui disant d'une voix craintive que la journée serait horrible ; mais lord Felton, sans lui répondre, s'enveloppa d'un grand manteau de voyage , et s'élança vivement à cheval.
— Adieu , mon bon Ralph I dit-il avec une légère émotion dans la voix. N'oubliez pas cette lettre vous la remettrez demain , pas avant !
Ralph crut remarquer un peu d'attendrissement dans les traits et dans l'accent du comte : il ne put retenir ses larmes.
— Que Dieu vous garde, milord! dit-il avec un soupir. Si vous allez dans les sables, au nom du Ciel, milord, ne vous exposez pas!... Le flux sera terrible avec cet ouragan !. .. Rappelezvous Flieure!...
Mais la recommandation du brave domestique ne parvint pas sans doute jusqu'aux oreilles du comte : il venait départir au grand galop, et son cheval, qui sentait les éperons, l'emportait ventre à terre do côté de la plage.
Une minute après, Ralph n'apercevait plus le cavalier.