‹ Le neveu d'un lord (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · LE .\L\ M I) 1 IN LORD · texte numérisé non relu

LE .\L\ M I) 1 IN LORD

auprès de sa maîtresse, et lui prodiguait les soins les plus affectueux. Cependant, malgré sa tendre sollicitude pour lady Felton, elle n'oubliait pas sou cher Frédéric, et, quand elle songeait que dune minute à l'autre il pouvait arriver, son cœur battait dans sa poitrine avec une extrême violence.

Après une longue nuit de fatigue et d'insomnie , lady Felton avait trouvé quelques heures de repos. Quand elle s'éveilla, son premier soupir, sa première pensée, fut pour la douce et frêle créature qui sommeillait auprès délie : on approcha le berceau, dont la mère entrouvrit légèrement les rideaux de soie, et, contemplant avec amour son enfant endormi , elle s'enivra bien longtemps de ce pur et calme visage, de cette molle respiration } plus suave aux oreilles dune mère que l'harmonie la plus enchanteresse. Ensuite elle parla de son mari, elle lit mille questions pleines de sollicitude et de tendresse, où le nom d'Edouard revenait toujours ;

et, quand elle eut appris que lord Felton n'était plus au château, qu'il était parti à cheval de grand matin, sans vouloir être accompagné malgré la violence de la tempête, elle tourna un regard douloureux vers le ciel noir et chargé de pluie, sembla un instant prêter Toreille au bruit des vagues, et, poussant un long soupir, les yeux baignés de larmes, elle joignit les mains.

Cependant la journée s'avançait : déjà lady Felton avait demandé bien des fois si le comte n'était pas revenu ; et, quand on lui répondait qu il n'était pas rentré encore, elle secouait la tête avec un air de profond découragement et sanglotait. Nelly avait beau lui dire, pour la tranquilliser, qu'il n'était point tard, que lord Felton ne rentrait jamais avant la nuit, la pauvre femme, agitée de pressentiments, ne pouvait calmer ses inquiétudes et continuait de prier le Ciel avec ferveur.

A mesure que la nuit approchait, le vent

redoublait de force et poussait les values contre la côte avec une effrayante impétuosité. Pourtant la mer ne montait pas encore, les mouettes et les goélands pouvaient tourbillonner et s'abattre sur la tête noire des rochers, qui , dans quelques heures, allaient disparaître entièrement sous les eaux. Mais bientôt le mouvement du flux allait se faire sentir , la mer allait s'élever de plusieurs toises en moins d'une heure , et, si la tempête continuait avec la même violence, il était présumable que les vagues, précipitées par l'ouragan , s'avanceraient plus rapidement encore et franchiraient la limite des plus fortes marées.

Déjà, la veille, une brusque et terrible inondation avait causé de grands désastres dans les environs de Carlisle : le flux avait emporté des cabanes de pêcheurs, toutes les barques s'étaient brisées à la côte ; on parlait même de familles entières submergées sous la rupture d'une digue. Le comte avait déjà fait porter

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des secours aux victimes , il avait promis de réparer tous les malheurs , toutes les infortunes que l'argent pouvait consoler.

Il n'était donc pas impossible qu'un homme, généreux et compatissant comme lord Felton , eut voulu juger, par ses propres yeux, des ravages que les ilôts avaient pu faire , afin d'apporter lui-même des soulagements à ces pauvres pêcheurs et de relever leur courage abattu. Ralph, ne voyant pas revenir son maître , commençait à croire que lord Felton avait bravé la tempête pour accomplir un devoir d'humanité : au fait, une pareille supposition n'avait rien d'invraisemblable.

— Oui , c'est positif. . . il est allé par là ! pensait Ralph, enfoncé dans un grand fauteuil de cuir, la tête sur le dossier , les yeux au plafond, les deux pieds devant la bouche d'un poêle énorme , au fond duquel ronilait un excellent l'eu de charbon de terre. Pardieuî j'ai tort de m' inquiéter .^ je suis absurde!... milord est

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allé voir ces pauvres diables et Fa i re la multiplication des pains, comme ttotre Seigneur! Il aura sans doute poussé jusqu'à la ville, pour s'entendre avec les magistrats et venir au secours des malheureux... Ma foi! c'est une belle chose que la charité ! . . . et milord ne manque jamais l'occasion de faire du bien!... Ce pauvre maître , comme il mériterait pourtant d'être heureux!...

Et Ralph laissa échapper un soupir.

Cependant le bon domestique avait une montagne de moins sur la poitrine , depuis qu'il expliquait ainsi le voyage mystérieux de lord Felton.

— Oui, se disait-il, j'ai deviné le secret!... Ce n'est pas la faute de milord!... quand il ouvre sa bourse, c'est en cachette; et l'on peut Irèsbien dire de lui, comme dans l'Evangile, que sa main gauche ne sait pas du tout ce que donne sa main droite. Oui, ma foi ! j'ai deviné juste ! Comme la roule pst longue et mauvaise peu-

dant la nuit , il aura sans doute voulu coucher à Carlisle : bien, c'est prudent! j'approuve!... Cela vaut beaucoup mieux que de revenir à cheval par des routes épouvantables , avec une pluie et uû vent pareils, quand il fait noir comme dans l'enfer ! Dieu ! quel temps ! quel temps ! .. .

Et, pour combattre l'humidité de la nuit, pour chasser le brouillard et les idées mélancoliques , Ralph débouchait de quart d'heure en quart d'heure une bouteille de genièvre, et se renversait plus encore en arrière sur le dossier du fauteuil , pour savourer, jusqu'à la dernière goutte, le verre de nectar qu'il portait à ses lèvres.

— Voilà qui est réconfortant ! murmurait-il en promenant d'un air voluptueux sa langue autour de sa bouche ; ça vous donne du cœur au ventre!... Maintenant si je pouvais faire un léger somme , je serais un bien heureux gaillard!... Mais diable! si je m'endormais tout de bon et que milord vînt à rentrer !... Eh bien !

je m éveillerai... voilà tout! D'ailleurs, je reconnais milord d'une lieue; j'ai mou instinct qui ne me trompe jamais... Diantre ! il est tard!., minuit bientôt! Allons! le petit somme!... essayons toujours... ça ne coûte rien !

Et déjà les yeux de Ralph étaient fermés ; ses mains croisées sur son ventre, ses grosses joues richement colorées , sa bouche entrouverte , ses narines légèrement ronflantes, tout dans sa personne annonçait la béatitude ineffable du mangeur d'opium endormi.

Minuit sonnait à l'horloge du vestibule, et les coups sonores du marteau sur le timbre ne troublaient pas le sommeil de l'innocence et du genièvre ; une demi-heure encore s'écoula , et les ronflements du dormeur redoublaient de force et d'harmonie. Cependant le bruit de la mer devenait pius rauque et plus assourdissant; de minute en minute, il semblait approcher ; on entendait venir les vagues, qui roulaient sur la

grève avec un bruit de chariots et de caissons : c'était l'heure du flux.

Ralph ne s'éveillait pas ; mais, à l'expression calme et reposée de son visage avait succédé quelque chose de convulsif et de pareil à cette agitation fébrile causée par les mauvais rêves : sa poitrine semblait oppressée , sa respiration était haletante, et des mots confus s'échappaient de ses lèvres. Ralph, malgré le genièvre et l'envie de dormir, n'avait pas trouvé le sommeil paisible qu'il espérait ; des songes funèbres passaient et repassaient dans son esprit comme des oiseaux de triste augure : il rêvait de sables , de vagues et de rochers; il voyait son maître égaré sur la plage, il se voyait lui-même à cheval derrière le comte, il ne pouvait le rejoindre; il criait... mais sa voix, perdue au milieu des rafales, n'arrivait pas jusqu'à son maître qui fuyait toujours vers le rivage. Et, dans ce moment d'horrible angoisse, il semblait au pauvre Ralph que les jambes deson cheval s'enfonçaient

peu à peu dans le sable, et qu'ils s'engloutissaient

lotis les deux. Et la mer approchait toujours; Ralph sentait déjà l'eau battre sa poitrine, et pale, faible, découragé, il disparaissait dans les ilôts.

Certes, à voir les contractions nerveuses qui tiraillaient la figure du pauvre dormeur, on n'aurait pu s'empêcher de le plaindre, et Ton n'eût pas manqué de l'éveiller charitablement. Par malheur il était seul, et, selon toute apparence, à cette heure de la nuil, on ne pouvait guère venir lui rendre un pareil service.

Tout à coup une explosion terrible se fait entendre : on dirait le fracas décent pièces d'artillerie. Ralph s'éveille en sursaut, il se lève tout hagard, \\ appelle, il se tate pour s'assurer qu'il est bien vivant, il se frotte les yeux, il regarde partout d'un air effaré et ne voit rien d'extraordinaire. Mais le bruit retentissait toujours, moins fort, moins éclatant, mais formidable et sinistre, comme le bruit d'un tremblement de terre. u i(i

C'était le flux qui, poussé par la tempête, venait de franchir une longue suite de rochers , espèce de haute muraille , que les flots dépassaient quelquefois dans les grandes marées : alors, dans quelques endroits, les vagues se précipitant comme des cascades, inondaient les terres basses , et couvraient en peu d'instants une grande étendue de côtes.

— Oh , mon Dieu ! mon Dieu ! dit Ralph encore épouvanté de son rêve , et milord qui n'est pas rentré!... S'il était sur la plage! Ah , Seigneur du ciel! ayez pitié de lui!...

Il parcourait toute la chambre comme un fou, et, dans sa terreur , il ne songeait plus guère aux consolations faciles qu'il puisait tout à l'heure si largement dans la bouteille de genièvre.

Soudain on sonna violemment à la grille du château ; les chiens de garde aboyèrent, et Ralph courut tout de suite à une fenêtre, pour crier de toutes ses forces qu'on ouvrît la grille sur-lechamp.

Il ne doutait pas que ce ne lût son maître, car il ne pensait plus le moins du monde à sir Frédéric, qui devait arriver d'un moment à l'autre. Jamais Ralph, dont les mœurs étaient pures et candides, malgré sa passion violente pour le genièvre, jamais l'honnête et brave domestique n'avait pu souffrir Cléland ; il aimait l'oncle et détestait le neveu. Sir Frédéric, avec sa vie folle et licencieuse, avec son renouvellement continuel de chevaux , d'équipages et de maîtresses, faisait au bon Ralph l'effet du diable en personne; et certes, après lady Felton elle-même, Ralph était sans contredit le mortel que la naissance d'un Felton avait le plus enchanté, car cet enfant serait un jour l'héritier du comte , et Frédéric, au moins, n'aurait pas une seule pierre du château.

Mais les chiens aboyaient toujours, et l'on n'ouvrait pas la grille; tous les gens de service étaientsansdoute endormis, ou n'entendaient pas le vacarme des chiens et le retentissement de la

sonnelle perclus an milieu du bruit des vagues et du venl.

Pourtant Ralph, dont Poreille n'était pas très- Jine, puisqu'il n'avait pas entendu le roulement d'une voiture, Ra>lph put distinguer, à travers les rafales, des claquements de fouet et des imprécations furieuses. L'obscurité était si profonde qu'il ne pouvait rien apercevoir , pas même la grille , qui se trouvait séparée de lui par une grande cour.

— Ce n'est pas milord ! marmotta le domestique entre ses dents ; mrlord ne jure et ne blasphème jamais!.. Mais allons toujours voir qui ce peut être —

Les cris et les claquements de fouet, les imprécations, les menaces, redoublèrent d'intensité.

— Ah , diable ! pensa Ralph en refermant tout à coup la porte du vestibule qu'il venait d'ouvrir; c'est probablement sir Frédérie....

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Oh! c'est lui, je reconnais ses intonations! M.i foi, tant pis! qu'il attende un peu au jjrand air!... ça ne peut lui faire du mal.... il est si bouillant! la pluie est fraîche... Bon! c est de l'eau sur le ieu !

Mais la voix qui blasphémait à la grille devint si retentissante et si énergique, on secoua les barreau* de fer avec tant de violence, que Ralph, qui depuis longtemps connaissait l'humeur peu endurante de sir Frédéric, eut pitié du gentilhomme ou plutôt de lui-même : car, si par malheur Cléland , qui lisait assez bien dans le cœur des autres, avait pu deviner que Ralph, un domestique, s'amusait à l'entendre se morfondre au grand air, l'audacieux porte-livrée aurait pu cruellement s'en repentir : sir Frédéric était vif, emporté, et sa cravache sifflait comme une vipère à la moindre provocation.

Une fois son parti pris, Ralph descendit avec précipitation dans la cour; il éveilla le portier, la femme du portier, toute la famille, les valets

d'écurie, les palefreniers, tous les gens de la maison, en les appelant, chiens, paresseux, butors. Enfin la grille s'ouvrit, et une chaise de poste entra dans la cour.

Ralph ne s'était pas trompé dans sa conjecture : c'était bien sir Frédéric; il attendait à la grille depuis dix minutes au moins ; furieux de ne pas la voir s'ouvrir, il était descendu de voiture et secouait les barres de 1er à tour de bras. Lorsqu'il arriva dans le vestibule , son manteau

ruisselait de pluie, et sa chaussure, ordinairement si nette et si luisante, était couverte dune boue épaisse qui formait un cirage peu fashionable.

Sir Frédéric était si furieux en entrant, que les imprécations ne pouvaient plus sortir de sa bouche , il balbutiait. Enfin ce mutisme de quelques moments cessa, et les paroles affluèrent à ses lèvres avec un luxe incroyable de blasphèmes.

— Comment, valetaille abominable î imbéciles de paresseux! criait-il en se débarrassant du poids de son manteau mouillé ; vous me laissez depuis une heure à cette porte , par le vent, par la pluie, par un temps de tous les diables I... Voyez, je suis dans un bel état!... marauds!...

Et Ralph enchérissait encore sur la colère de sir Frédéric , et les épithèles , les dénominations de tout genre qu'il distribuait à droite et à gauche , bien quelles lissent assez peu cPelîel

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sur les coupables à moitié endormis, retentissaient beaucoup plus liant pourtant que tous les blasphèmes du {[enlilhomme. Mais tout cet orage de paroles furibondes ne dura qu'une ou deux minutes : sir Frédéric n'avait guère plus detemps à perdre en injures avec des palefreniers et des valets; il avait trop de questions à faire, trop de particularités à connaître : il savait déjà l'accouchement de sa tante, mais il n'avait aucun détail.

— ftalph , dit-il"en changeant tout à coup de regard et d'inflexion , allez prévenir mon oncle que je suis arrivé... il faut absolument (pic je lui parle à l'instant même ! Quelques minutes me suffiront pour ôter mes habits trempés et prendre un costume plus décent... Allez; vous m'avertirez dans ma chambre...

Ralph ne bougeait pas , il semblait embarrassé.

— Eh bien ! allez donc, Ralph.. . qu' attendezvous?... Dites à mon oncle que je suis ici...

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— Oui, monsieur, j'entends bien... répondit le domestique avec hésitation , ce que vous m'ordonnez là serait très-facile ; mais, à l'heure qu'il est, monsieur, c'est complètement impossible ! . . .

— Et pourquoi?... repartit Frédéric avec vivacité, parce ce. qu'il est minuit trois quarts?... c'est l'heure où s'endorment les poules! Allez donc, je parie que mon oncle n'est pas couché . qu'il m'attend...

— Il vous attend, c'est vrai , monsieur!... voilà deux ou trois jours qu'il vous attend!... Mais , je crois maintenant , sir Frédéric , que e^st vous qui allez attendre milord. ..

— Que voulez-vous dire?... interrompit sir Frédéric impatienté. Vous faites de l'esprit, je crois, Ralph?... je ne suis pas d'humeur à vous écouter ! Vite, allez donc !...

— Monsieur , je vous jure que je ne fais pas de l'esprit! continua Ralph en soupirant; je ne suis pas non plus en train de rire , je vous

en donne ma parole!... Je suis même d'une tristesse, d'une inquiétude !...

— Quoi ! ma tante serait-elle plus malade?.. . demanda Cléland d'un air agité.

— Non, monsieur, mais milord...

— Eh bien! parlez donc... quoi! milord?...

— Milord est sorti à cheval depuis sept heures du matin!... dit Ralph en secouant la tète.

— 11 n'est pas rentré?...

— Non , monsieur.

— Où peut-il être ?. . . continua Frédéric avec une terreur vague et indéfinissable.

— Je ne sais, monsieur... vous savez que milord ne dit jamais où il va ! Si vous laviez vu ce matin, il avait un air ! ... oh ! quand j'y pense, mon cœur se fend ! Je vous jure que depuis hier, milord a vieilli dune année!...

— C'est étrange ! murmura Frédéric , dont la physionomie devint sombre. Quoi! depuis ce matin sorti à cheval !... Ralph, dites-moi.

est-ce que mon oncle vous avait prévenu qu'il

resterait si longtemps dehors?...

— Il ne m'a rien dit de positif, monsieur: j'ai voulu hasarder une ou deux questions respectueuses, et j'ai vu qu'elles déplaisaient à milord... Il m'a dit pourtant qu'il devait aller assez loin, et que, selon toute apparence, il ne rentrerait au château que fort avant dans la nuit , ou plutôt demain matin...

— Comment! demain?... toute la nuit dehors !... et sans qu'il ait dit à personne le but de son voyage!... oh! c'est incompréhensible!... C'est effrayant! poursuivit-il à voix basse ; oui , j'en ai le frisson !.... Dans sa dernière lettre, j'ai cru voir ; dans une phrase , quelque chose de vague et de sinistre... une pensée de mort , de suicide!... Dieu! si mon oncle!... Oh! je serais perdu !..

Frédéric venait de s'asseoir auprès d'un grand feu de charbon de terre ; et ses yeux fixes , ses lèvres agitées , le froncement de ses sourcils

toute son attitude morne et pensive indiquait assez la ualure des rcllexions auxquelles il s'abandonnait en silenee.

Ralph, debout en lace du gentilhomme, remarquait son air triste et préoccupé , et les inquiétudes du bon serviteur en devenaient plus vives.

— Mais ce qu'il y a de plus terrible , monsieur, reprit-il d'un air consterné, c'est que milord n'a pas voulu me croire, j'en suis bien sûr!... il est allé faire sa promenade dans les sables, et si, par malheur, il s'était risqué trop avant, à la marée montante!... Vous savez, monsieur? elle court sur la plage dix fois plus vite qu'un cheval au galop ! Aujourd'hui surtout, par cet abominable ouragan!...

Tandis que Halph disait tout cela d'un accent lamentable, sir Frédéric s'était levé brusquement et parcourait la chambre à grands pas.

— Oui, pensait-il avec épouvante, la mer est affreuse maintenant, les roules sont inondées !...

et si mon oncle a suivi la plage comme à l'ordinaire , le plus léger retard, la moindre préoccupation ! . . . c'est fait de lui !.. .

Les craintes de sir Frédéric et celles de Ralph étaient malheureusement fondées : car plusieurs fois lord Felton avait déjà manqué d'être surpris, au milieu des sables, par la mer qui venait rapide comme un torrent, et il n'avait échappé à la mort que par une espèce de miracle et grâce à la vitesse incroyable de son cheval.

Les palefreniers et les domestiques, arrachés violemment au repos, étaient remontés dans leurs chambres et commençaient à se rendormir. Miss Nelly n'avait pas quitté encore l'appartement de sa maîtresse : assise dans un fauteuil auprès du lit , elle avait essayé bien longtemps de combattre le sommeil ; mais , depuis trois ou quatre jours qu elle ne s'était point couchée, une fatigue extrême l'accablait, et ses yeux se fermèrent malgré elle. Cependant miss Nelly aurait bien voulu rester éveillée; un

double motif rengageait à vaincre le sommeil : d'abord elle gardait sa maîtresse endormie , et l'environnait d'une tendre sollicitude ; mais il y avait une autre raison , tout aussi naturelle et beaucoup plus impérieuse, qui dominait la première et la réduisait presque au silence : miss Nelly avait comme un pressentiment vague que sir Frédéric allait venir, elle l'attendait; à chaque instant de la journée elle avait cru entendre un roulement de voiture , des claquements de fouet, les aboiements des chiens , et, le cœur bondissant, tout émue, elle imaginait vite un prétexte pour sortir de la chambre, et courait à une fenêtre donnant sur la cour. Alors , trompée dans son espoir, elle revenait en soupirant près de lady Felton, et pensait à Frédéric. Mais le soir, brisée de lassitude , ne pouvant plus ouvrir ses paupières lourdes, elle avait senti peu à peu s'engourdir sa pensée et le sommeil l'emporter sur l'amour; bientôt même sa torpeur fut si profonde que rien n aurait pu

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l'en arracher, pas même le bruit terrible de Ja mer, lorsqu'elles était précipitée furieuse pardessus les roches et les bancs de sable.

Lady Felton était plongée , comme Nelîy, dans une espèce d'engourdissement léthargique : après tant de fatigues , d'insomnies et de souffrances, la pauvre femme avait besoin de repos, et c'était la première fois, depuis bien des jours , qu'elle parvenait à goûter quelques heures tranquilles , quelques heures de calme et d'oubli.

Sir Frédéric aurait bien voulu pouvoir questionner missNelly; mais, à une pareille heure, c'était chose impossible ; il ne pouvait même essayer de la voir sans la compromettre.

Cléland était dans une singulière agitation ; il pressentait quelque malheur, et, malgré la fatigue de la route , il ne songeait pas à se mettre au lit ; pourtant il était venu de Londres au grand galop , et n'avait pas voulu se reposer deux minutes en chemin.

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Depuis un (juart d'heure au moins qu'il était dans sa chambre , Frédéric n avait pas encore pensé à changer de costume; il pressait Ralph de questions et ne lui donnait point le temps de respirer. Enfin le pauvre domestique, inquiet, troublé, hors de lui-même, en dit plus qu il n'en voulait dire, et laissa comprendre qu'il avait une lettre du comte pour sir Frédéric.

— Une lettre de mon oncle!... s'écria vivement Frédéric , et vous ne m'en parliez pas, Ralph! Où est-elle?... vite, donnez!...

Ralph perdit contenance et demeura l'œil hébété , la bouche ouverte ; il était si furieux contre sa langue qu'il avait presque envie de la couper avec ses dents.

— Allons donc, cette lettre ! . . . continua Frédéric en frappant du pied avec impatience.

— Oui, monsieur... mais...

— ÏNe m'avez-vous pas dit que vous avez une lettre pour moi?... Allons! Halph, éveillezvous!... Donnez-moi donc cette lettre!...

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En pariant ainsi, Cléland secouait le bras de Ralph avec colère.

— C'est vrai î monsieur, balbutia le domestique; milord, en partant ce matin, m'a remis un papier cacheté, mais il m'a défendu expressément de vous le donner aujourd'hui... C'est demain seulement, à sept heures, que je pourrai...

— Allons, Ralph! je me fâche!... interrompit Frédéric, les yeux enflammés. Trêve à toutes vos niaiseries!... allons! décidément, donnez-moi cette lettre! obéissez...

— Oui, monsieur... bégaya Ralph, qui s'en voulait mortellement d'avoir prononcé le mot de lettre; oui , je vais obéir... je sais trop ce que je vous dois!... Mais au moins, c'est vous, monsieur, qui m'y forcez!... En vous obéissant je désobéis à milord!... Je vous en conjure, monsieur , vous lui direz bien que c'est vous...

— Quel homme insipide!... cria sir Frédé-

rie en le secouant avec plus de rudesse. Savezvous Lien que je suis au bout de ma patience, et que si vous avez l'air de plaisanter, monsieur Ralph, je vais, moi, prier ma cravache de vous répondre!

— Ne vous mettez pas en colère, sir Frédéric!... dit Ralph d'un air soumis et craintif. Eh ! lâchez-moi, au nom du Ciel !... dans quatre secondes , je vous apporte ce que vous demandez...

— Quoi! malheureux, vous ne Pavez donc pas sur vous ?. . .

— Non, sir Frédéric... j'avais peur de l'égarer, et je l'ai mise quelque part...

— Ohî l'insupportable être!.. Allons, cours!..

Déjà Ralph était parti , il descendait quatre à quatre les marches de l'escalier.

Dix minutes environ se passèrent, et Ralph ne revenait pas. Sir Frédéric était dans une angoisse inexprimable; il attendait celte lettre avec une fébrile anxiété.

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— Oh, le misérable!... murmura-t-il en grinçant des dents ] il s'est rendormi, je gage !... Je vais lui couper la figure !...

Et, faisant siffler sa cravache, il ouvrit brusquement la porte et s'élança vers l'escalier ; mais presque aussitôt la voix de Ralph se fît entendre :

— Ah, monsieur!... monsieur Frédéric!...

criait-il d'un accent étouffé.

En même temps il escaladait les marches avec d'énormes enjambées; il était pale, effaré, hors d'haleine.

— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda vivement Frédéric.

— Ali ! si vous saviez... milord!...

— Est-ce qu'il est de retour? interrompit Frédéric.

— Non!... balbutia Ralph, mais son cheval!.. Oh, mon Dieu! qu'est-il arrivé!... Son cheval vient d'accourir à la grille , tout haletant , près.

que mort de fatigue!... il est trempé, il a «lu sable jusqu'au ventre!...

— Oh ciel !... dit Frédéric dune voix sourde, avec épouvante. Et mon oncle?...

— Le cheval est revenu seul!... il est blessé! il est tout couvert de sang!... Oh! je n'en doute pus, m il or d vient d'élre englouti dans les sables!... il n'a pas eu le temps de fuir!... ou bien la mer Ta brisé contre les écueils!...

Et Ralph sanglotait en joignant les mainsg Frédéric était sombre, éperdu.

— C'est maintenant qu'il faut agir !... murmura-t-il avec angoisse, ou bien je n'ai plus qu'à me faire sauter le crâne !,.. Mais cette lettre!... continua-t-il d'une voix plus forte et plus vibrante; Ralph, celte lettre?...

— La voici !

Elle était fermée d'un cachet noir. Frédéric se hâta de le rompre; il ouvrit la lettre, mais, à peine y eut-il jeté les yeux, qu'un tremble? ment convulsil agita tout son corps.

— Dieu ! s'écria-t-il d'une voix pleine de terreur : ah ! courons !... Des flambeaux ! des torches!... Qu'on réveille tous les gens du château ! . . . qu'on parcoure la plage ! . . . Du côté de Kerby I

Et Frédéric s'élança vers la porte, entraînant Ralph par le bras.

— Monsieur , demanda Ralph d'une voix presque éteinte, que dit cette lettre?...

Frédéric n'avait pas entendu ; il l'entraînait toujours sans lui répondre.

Ralph épouvanté appelait tous les domestiques.

— Tom ! Jack ! Frank ! Matthieu ! criait-il.

Mais comme sa voix , étranglée par la frayeur, n'était pas assez retentissante, Frédéric appela lui-même :

— Accourez tous!... Des flambeaux!... des cordes!... Vite, à la côte!...

— Oh! pourvu qu'il soit temps encore!...

pensait Frédéric , le visage baigné d'une sueur froide.

Déjà la cour était pleine de flambeaux; les palefreniers accouraient à demi vêtus , ils savaient déjà le malheur qui venait d'arriver.

— Du côté de Kerby!... dans les sables!... répétait sir Frédéric.

Une seule personne dans le château dormait encore profondément : c'était lady Felton...

xv„

Depuis quelques minutes il se faisait un grand mouvement dans le château. MissNelly, éveillée par le tumulte , avait reconnu bientôt un bruit de voix et de pas dans les corridors et le vestibule. Surprise, effrayée d'une pareille agitation au milieu de la nuit, elle avait ouvert

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la porte avec précaution , et, sans la refermer tout à fait de peur d'éveiller su maîtresse, elle avait descendu en tremblant les premières marches de l'escalier. Tout à coup ses yeux furenl éblouis d'une vivo lumière , de rouges et vacillantes clartés, qui venaient de la cour, illuminaient I intérieur du château, connue les relie ts d'un incendie. Elle s'approcha d'une fenêtre et vit, dans la cour, des hommes qui allaient et venaient avec précipitation ; ils portaient des lanternes allumées et de grandes torches de résine, dont le vent secouait la lia m me : ce qui faisait ressembler tous ces hommes à de véritables démons. Nelly, malgré sa terreur, voulut avoir l'explication d'une si étrange scène; bien qu'elle sentit sou cœur battre avec une force incroyable , et ses genoux ployer, elle n'hésita point à descendre jusqu'au vestibule : elle commençait à craindre que le feu n'eût pris au château. Déjà même elle allait appeler du secours, et remonter £t l'appartement de lady Felton pour l'a-

vertir, quand elle aperçut , au bout d'une longue galerie, un homme qu'elle crut reconnaître.

— Frank! dit-elle d'une voix émue, est-ce vous?...

Mais l'homme courait toujours sans répondre.

— Frank, je vous en conjure, un mot seulement!...

Et la jeune fille , toute pâle, toute haletante , essayait de rejoindre en courant celui qu'elle appelait.

— Frank, arrêtez, de grâce ! . . disait-elle d'une voix altérée.

— Tiens! cest vous, missNelly! répliqua le fuyard en s'arrêtant tout à coup.

— Frank , est-ce que votre maître est ici?...

— Eh certainement ! répondit Frank , depuis une bonne heure! Mais voilà-t-il pas qu'il faut se remettre en route, maintenant!...

D'UN LORD. Kl

— Comment! vous allez repartir? demanda Nelly d'un accent agité.

— Oui, vraiment! et sans avoir fermé lceil une seconde ! J'avoue pourtant que j'aimerais bien mieux me dorloter dans un lit bien cbaud, que d'aller me rafraîchir encore dans l'eau de mer et dans les sables, où nous pourrions bien tous faire un joli plongeon ! J'aurais pourtant plus de cœur à m'enfoncer dans mes draps !...

— Expliquez-voiis, Frank. .. que voulez-vous dire?... demanda miss Nelly, qui, sans trop savoir ce qu'elle avait à craindre, ne pouvait se défendre d'un vague sentiment de terreur. Où va tout ce monde?... Qu 'est-il donc arrivé?...

— Mais, tiens ! vous ne savez pas, miss Nelly? Oh ! c'est du nouveau ! c'est du sinistre ! . . . mon pauvre maître est bien à plaindre , allez I...

— Quoi! sir Frédéric?... interrompit-elle avec une exclamation douloureuse.

— Oh! oui, c'est bien fâcheux!... ditFrank avec un soupir.

— Expliquez-vous donc!... je vous en supplie! Dites-moi quel malheur?... qu'est-il arrivé à sir Frédéric?...

rr- 11 est bien à plaindre, miss Nelly !... son pauvre oncle, qifil aimait tant!...

— Eh bien?...

— Milord est eimiouti dans les sables!

La jeune fille poussa un cri d'angoisse.

— Est-il possible ! . . . Frank, êtes-vous sûr?. . .

Mais Frank n'était plus là : tandis qui! parlait avec miss Nelly, tous les gens du château s'étaient rassemblés dans la cour j et venaient de partir avec des cordes, de longues perches et des bouées de sauvetage. Frank, qui ne voulait pas rester en arrière , courut de toutes ses forces pour les rejoindre , et miss Nelly demeura toute seule , effarée, tremblante, sans avoir aucune autre explication.

En6n, voulant sortir dune si cruelle incertitude, elle appela quelqu'un : une voix aigre et criarde lui répondit. Celait la femme du portier:

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de loua les domestiques, elle était la seule peut-4

élre qui lût restée au château. Celte femme, qui De demandait pas mieux que daller répandre une mauvaise nouvelle, s'empressa devenir, le visage en larmes, les yeux et le nez routes, sou mouchoir à la main. Elle n'attendit pas môme les questions de Nelly ; et, sanglotant, pleurant, éternuant, elle lui raconta , dans les plus grands détails , la fin tragique de lord Felton : elle ne savait pourtant qu'une seule chose, l'arrivée du cheval couvert de sable; mais cette femme, aussi bavarde qu'une portière de Londres ou de Paris, joignait à celte merveilleuse intempérance de langue un singulier talent d'amplification , que parfois n'aurait pas désavoué un rhétoricien du collège d'Oxford. Le moindre fait, le moindre événement, servait de thème à ses rapides improvisations; elle aimait surtout passionnément les catastrophes, les aventures lamentables : alors celait dans son langage un torrent de phrases, un chaos d'images , un fou

roulant d'exclamations. Le ciel , la terre et la mer, les rochers, les vagues, les nuages, elle entassait tout pêle-mêle , et transformait la plus simple histoire en drame horrible et grotesque. 9

Aussi n'eut-elle pas grande peine à forger quelque chose d'épouvantable avec la seule apparition du cheval : la donnée était sombre et féconde; mistress Obkark pouvait broder le plus facilement du monde sur un pareil canevas. Le drame s'arrangea donc, scène à scène, dans le cerveau shakespearien de la portière , comme par magie, avec une admirable entente du théâtre et des ressources de l'art.

— Imaginez-vous, ma pauvre miss Nelly, disait-elle avec un fleuve de larmes, que ce pauvre milord était parti ce matin avant le jour , à trois heures, peut-être même avant!... Oui , vous savez tout cela... jusqu'à présent, il n'y a pas de mal... Mais ce n'est pas tout!... Ah , bon Dieu! bon Dieu! quelle catastrophe !... ce pauvre mi-

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lord !... Et le cheval donc, ce pauvre Iriell...

Et mistress Obkark, suffoquée par l'attendris* sèment, se jeta dans un fauteuil , et demeura quelque temps muette, étouffée de sanglots. Cette pause , que semblait réclamer la douleur, fut très-uécessaire à mistress Obkark, moins encore pour reprendre baleine, que pour disposer convenablement son récit.

D'abord elle fit une longue et terrible description de tempête : les vagues toutes blanches d'écume, et- bondissant comme des baleines, la pluie tombant comme un déluge et grossissant la mer; et puis le flux, le reûux , les rochers , le sable , où l'on découvre parfois , à la marée basse, des pointes de girouette et de paratonnerre, ce qui indique fort clairement que des villes et des châteaux sont engloutis là.

Plusieurs fois Nelly , tout en larmes, supplia la portière d'abréger son récit et de venir au fait ; mais l'éloquence de mistress Obkark

ne tarissait pas ; le flux de ses paroles arrivait avec Fimpétuosité de la marée montante, dans le golfe , et rien au monde ne pouvait les arrêter ni l'un ni l'autre : c'étaient deux éléments terribles, mais impassibles, qui n'avaient jamais interrompu leur cours.

Il y avait bien trois quarts d'heure que miss Nelly, pleine d'incertitude et d'angoisse , écoutait l'interminable et fabuleuse histoire : le dénoûment semblait reculer toujours ; et tout ce que la jeune fille avait pu comprendre avec assez de peine , c'est que lord Felton , revenant le soir à cheval , suivait imprudemment la plage tandis que la mer commençait à monter ; mais lui, triste et rêveur comme de coutume, ne pensait qu'à son malheureux ami sir William Humbers , quand tout à coup il est tiré violemment de ses réflexions par un bruit épouvantable !... C'était le flux qui, après avoir dépassé les bancs de sables et de roches, se précipitait vers lui comme un tigre écumant. Le comte, voyant

hl s LORD. W

la mort imminente, mais toujours incapable

d'effroi , tournait déjà la bride de son cheval pour regagner le haut des dunes, lorsqu'au milieu du fraeas oVe la tempête il entend des cris lamentables, des cris d'épouvante et de détresse. Il l'arrête , et croit voir à une grande distance dans la mer quelque chose de blanc ; il regarde : c'est un mouchoir qu'on agite!... Oui, sans doute quelque malheureux pêcheur engagé dans les sables, quelque pauvre naufragé cramponné à une planche et qui appelle du secours?... Il n'hésite pas, et, sans calculer le péril, il lance au grand galop son cheval dans les sables, et voilà bientôt le courageux Ariel qui se jette à la nage. Mais la mer était bien forte , et plus le brave animal avançait, plus le mouchoir semblait reculer. Cependant le cavalier pressait toujours sa monture, il I excitait de la voix et de I éperon , quand voilà tout à coup une vague énorme qui tombe sur lui comme une montagne, et qui l'arrache \iolemment de la selle, bien (pie II 18

le comte se fût cramponné de toute sa vigueur à la crinière de son cheval. Quand la vague se fut retirée, lord Felton avait disparu, et le cheval venait d'être rejeté sur ia plage , au milieu des rochers , tout couvert de sang et de meurtrissures.

Mistress Obkark, pour compléter sa narration, avait encore à dire la manière étrange et miraculeuse dont ces lugubres détails étaient parvenus jusqu'à ses oreilles ; et sans doute elle eût imaginé, avec autant de bonheur, quelque moyen de révélation presque aussi vraisemblable, quand la porte s'ouvrit brusquement, et sir Frédéric, le visage en désordre, les habits trempés de pluie et d'eau de mer, entra dans la chambre et dit à mistress Obkark de se retirer sur-le-champ.

Celle-ci , qui n était pas encore à la moitié de son histoire, aurait donné beaucoup pour la finir, ou du moins pour entendre les nouveaux détails que sir Frédéric apportait sans doute; mais une nouvelle injonction, accompagnée d'un

geste sévère, arracha de son fauteuil mistress Obkark, qui sortit lentement avec un long soupir qu'elle donnait, selon toute apparence, au (lénoùment de son histoire inachevée, bien plus sans doute qu'à la fin tragique de lord Pelton.

Cléland demeura seul avec miss Nelly.

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ils étaient dans une salle basse, attenante au vestibule; personne ne pouvait les entendre. Cette pièce communiquait à une longue suite de grandes salles et de galeries, décorées fastueusementdans le style de la renaissance ; on y passait rarement: toute cette partie du château n'était pas habitée.

LE NÉVEl Dl i\ LORD. IH

Maintes lois ÎNelly avait entendu dire qu il se trouvait, dans plusieurs de ces chambres, des couloirs et des portes secrètes , qu'on ouvrait eu poussant un panneau , et par lesquelles on pouvait entrer et sortir sans être vu. Mais tous ces vagues récits, qui prenaient tout de suite une lugubre teinte dans la bouche de mislress Obkark, n'avaient fait sur miss \elly qu'une très-faible impression ; et la jeune fille, qui ne s'effrayait pas facilement, éprouvait à peine un frisson léger, quand parfois, à la nuit tombante, en traversant ces longues galeries, elle entendait bruire une tapisserie et craquer le bois d'un meuble.

Frédéric poussa vivement les verroux. Il était sombre, agité, hagard.

— Ah ! c'est vous, mon cher Frédéric ! . . . s écria Nelly tout émue, que je suis heureuse de vous revoir!... Mais, 6 Dieu 1 Frédéric, dans quelle circonstance!... Hélas! quel horrible malheur !.'..

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— Oui, c'est un grand malheur sans cloute I... répondit Cléland d'un air égaré; tu vois, j'en ai la mort dans lame!... Mais enfin il n'y a plus ^e remède!... ce qui est fait est fait!

— 0 Ciel!... quoi! mon ami, plus d'espoir!...

— Plus d'espoir ! poursuivit Frédéric d'une voix sourde. Nous avons parcouru la plage ! . . . ils sont tous encore là-bas à chercher sur la côte ; ils y resteront jusqu'au matin.... Mais je te répète que c'est inutile !... Mon oncle a péri dans les sables, je le sais maintenant d'une manière positive !

— Quoi , Frédéric ! interrompit - elle douloureusement, il n'existe plus?... tu en es sûr?...

— Oui, sûr! dit Frédéric en parlant avec une extrême rapidité. Pendant que tous ces hommes visitaient la plage , qu'ils se répandaient au loin , j'ai rencontré un pêcheur qui venait deKerby; je l'ai questionné il m'a raconté

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une effroyable catastrophe!... Ce pécheur était sur le haut d une falaise très-élevée où la mer ne pouvait pas atteindre, quand il vit au loin un cavalier qui s'engageait dans les sables à toute bride. Le pêcheur lui cria de rebrousser cbemin, s'il ne voulait pas être englouti, mais sa voix était perdue sans doute au milieu de la tempête, car l'homme et le cheval ne s'arrêtèrent pas.... et, quelques minutes après, ils avaient disparu tous deux!...

— Mais cet homme, Frédéric, qui vous dit que ce soit votre oncle?...

— C'était lui ! ce pêcheur ma dépeint le cavalier, et j'ai trop bien reconnu mon oncle!... D'ailleurs, continua-t-il en baissant la voix, c'est un événement que personne au monde, pas même Dieu, ne pouvait empêcher !

— Que veux-tu dire?...

— Mon oncle était las de vivre!... Ce chagrin sombre qui le dévorait depuis quelques

mois, eh bien, celait la pensée du suicide! Il

a voulu mourir !...

Nelly devint affreusement pâle.

— Quoi! dit-elle, il a voulu mourir?... quand la vie au contraire devait lui paraître si belle et si précieuse! quand cet enfant....

— Tais-toi, Nelly ! tu m arraches le cœur !. .. interrompit Cléland d'une voix caverneuse. Sais-tu bien que cet enfant, qui est le fruit de la honte et de l'adultère, a désespéré mon oncle et l'a tué!...

— Ah! je vous le disais bien, Frédéric, s écria t-elle avec une indignation profonde, vous avez empoisonné le bonheur de votre oncle!... vous avez calomnié sa femme ! ... Oh ! Frédéric, c'est affreux ! c'est lâche ! . . . Vous m avez fait tomber dans un piège abominable!... vous m'avez fait servir d'instrument à quelque horrible machination ! . . .

— Allons! allons! pas de jérémiades!... répliqua-l-il avec une fureur concentrée ; ce que

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