I>'1\ LORD
ton ; et j'ai surpris quelques mots étranges . vagues sans doute , presque insignifiants pour Les auties... mais pour moi , Frédéric», pour moi qui sais des choses...
— Eh bien! que disait-il?...
— Il taisait allusion, j'en ai la certitude , à cet enfant...
— Eh bien! ensuite?... demanda Frédéric en haussant les épaules.
— Il parlait de sir William liumbers! .. poursuivit-elle avec un tremblement convulsil ', il le disait mort, bien mort... voilà son expression! Et moi qui l'observais, j'ai cru voir dans ses yeux, comme dans son accent, bien plus de rage que de tristesse !... Non, continua-t-ellc avec une douloureuse exaltation, ce n'est pas un ami qu'il pleure!., c'est un homme abhorré, c'esl un
ennemi mortel qu'il poursuit encore dans la tombe!... Frédéric , il a tué sir William Humbers ! . . .
— Eh bien , oui ! répliqua sourdement Frédéric, les lèvres tremblantes, les yeux pleins de flamme.
INeîly demeurait pâle, immobile, comme pétrifiée d'horreur; elle voulait parler, mais sa langue était collée à son palais.
Tout à coup la voix de Frank se fait entendre. Il demande en courant aux domestiques s'ils n'ont pas vu sir Frédéric; il dit qu'un message de la plus haute importance vient d'arriver pour son maître à l'instant même.
Frédéric sort vivement du petit salon ; il appelle Frank. Celui-ci, tout haletant, lui remet une lettre dont Frédéric a reconnu l'écriture au premier coup d'œil.
D'UN KOI!]). 199
Un frisson involontaire court dans ses veines ; il tremble sans pouvoir comprendre sa frayeur ; mais il devine instinctivement que cette lettre doit contenir quelque chose de terrible.
Il Fouvre d'une main convulsîve, il y jette les yeux, et sa main devient plus frémissante; son cœur bondit (tans sa poitrine, une sueur froide coule de ses tempes.
— Frank ! dit-il'dune voix altérée, des chevaux de poste ! Nous partons pour Londres !
— Grand Dieu, Frédéric! murmura iNeliy, qui remarqua soudain lextréme agitation de Cléland. Qu'est-ce donc?... Qu'avez- vous?... Est-ce que cette lettre vous annonce un malheur?...
— Silence'. Neily , répondit-il dune voix sombre, c'est une affaire de vie ou de mort! Tout à l'heure je pars... mais dans trois jours
tu me reverras!... Nelly, pas un mot de sir William Humbers!... tu sauras tout, je te le jure!.. Mais pas un mot!.. Adieu! Je monte chez moi pour écrire. .. il faut que je lise encore cette lettre ! . . .
Et il s'éloigna brusquement.
Celte lettre était de Job Griflitli .-,
Il fallait que cette lettre du juif contint une nouvelle bien importante, pour décider Clélund à quitter le château de son oncle quand lady Feltdn pouvait accoucher d'un moment à Tau-
202 LE NtëVEU
tre. Ce voyage devait contrarier singulièrement Frédéric , car il savait combien sa présence élait nécessaire à ses intérêts dans un moment pareil : il aurait cru jusqu'alors que rien au monde ne pourrait lui faire quitter le Cumberland , tant que ies projets de lord Felton ne seraient pas définitivement arrêtés.
Mais en effet , cette lettre qui l'appelait à Londres était bien pressante, et, si Frédéric avait pu imaginer quelque moyen de transport plus rapide et plus prompt qu'une chaise àe poste, il eût recouru bien vite à ce moyen, au risque même de se rompre cent fois le cou.
Lord Felton, surpris de ce départ, en fut désagréablement affecté : il essaya de retenir son neveu ; mais celui-ci, que trop de questions auraient pu embarrasser, improvisa le plus habilement du monde un prétexte qui aplanit toutes les difficultés. D'ailleurs, on voyait sans
D'UIN LORD. 203
peine que ee voyage à Londres n était pas une affaire de plaisir pour Frédéric : son oncle cessa donc de le questionner , et, sans vouloir le retenir davantage, il lui fit seulement promettre de rester peu de temps à Londres et de revenir le plus tôt possible. Cléland lui jura que son absence ne serait pas longue et qu'il reviendrait dans quelques jours.
Mais, avant de monter en voiture, il avait consulté le docteur VVilson au sujet de la comtesse , et , d'après la réponse confidentielle de l'hippocrate , il s'était bien promis à lui-même de ne pas séjourner plus de trois ou quatre heures à Londres, si la chose était matériellement possible.
A peine la chaise de poste qui emportait Frédéric fut-elle sortie du château , la tristesse du comte sembla redoubler encore; son front, soucieux et morne, se couvrit d'un nuage plus
.sombre; ses yeux devinrent plus fixes, plus hagards, et jusqu'au soir il demeura silencieux, immobile dans un grand fauteuil en bois de cbène sculpté, au fond d'une galerie dont les murailles étaient couvertes d'écussons et de tableaux : c'étaient des armoiries et des portraits de famille , les nobles et mâles figures des Felton, comtes de Trévor, les unes toutes bardées de fer comme au temps de Guillaume J les autres moins rudes et moins guerrières, toutes resplendissantes de velours et de soie.
Et quand lord Felton , le visage dans ses mains , les coudes sur ses genoux, relevait soudain la tête, et promenait un regard fier et douloureux sur toutes ces graves physionomies, pleines d'orgueil et de majesté, un long soupir s'échappait de ses lèvres, et de grosses larmes roulaient au bord de ses paupières,
— Ornes aïeux! pensait-il avec un proton»!
IVILN LORD. I ■■:.
désespoir, vous m aviez transmis 1'honueur avec
le sang dans les veines , et je suis déshonoré! Ce nom pur et sans (aehe, ee nom qui brille à toutes les pages de notre histoire, eh bien! maintenant c'est le nom d'un homme déshonoré !... Oh ! oli ! oh !...
Et la douleur étreignait l'Ame et le cerveau du malheureux avec tant de force qu'elle y tuait le sentiment et la pensée : il demeurait quelques instants pâle, engourdi, les yeux morts, comme un être privé d'intelligence. Mais le souvenir, qui se réveillait bientôt, réveillait en même temps la souffrance ; et le monologue intérieur se lamentait de nouveau :
— Mais la honte , mais l'opprobre, ce n est pas tout encore!... elle a flétri mon nom , elle ma couvert de boue... et je l'aime toujours , la malheureuse!... Oh! je suis un lâche! et je rougis de ma faiblesse ! Celle femme, je l'aime
toujours! Elle m'a déshonoré... mais, ô Dieu !
comme elle m'a trahi!... Je l'aimais tant!...
— Oh ! je suis fou ! s'écria-t-il soudainement avec violence , je suis un lâche ! il faut que je me venge!... Il le faut! mais comment?... oh! je ne sais... mais je veux une vengeance effroyable! Ensuite je mourrai !...
Et mille projets terribles, des idées de vengeance et de mort, s'agitaient confusément dans sa tête ; il avait horreur parfois de ce qu'il imaginait , et des frissons parcouraient ses membres; il ne savait que résoudre encore , il savait une seule chose, c'est qu'il ne mourrait pas sans punir ! Le cœur de cet h omme était plein de tortures; mais ce qui souffrait le plus en lui, ce n'était pas l'orgueil héréditaire , l'orgueil de la * naissance, c'était l'amour ! L'époux et le père , outragés tous les deux, souffraient tous les deux !
Quelques jours se passèrent : Clélaud ne re-
venait pas. Il savait pouriani que son oncle avait besoifi île lui ; une lettre du comte le rappelait à Tinslant même : sa tante venait de tomber sérieusement mala :e , et tout luisait craindre au docteur que le; couches ne fussent pas heureuses.
Lady Felton , dévorée d'une fièvre ardente, en proie au délire , appelait continuellement son mari , qu'elle voulait voir encore et presser dans ses bras avant de mourir. Malgré les prières et les cris plaintffs de la pauvre femme, lord Felton avait refusé pendant trois jours de se rendre auprès délie ; mais on aurait pu voir , à 1 altération profonde de sa voix , à la pâleur ue sa figure agitée , à sa démarche inquiète et fébrile, on aurait pu voir qu'une lutte violente se livrait dans son cœur, et qu'il ne pouvait s'affranchir dune anxiété douloureuse. Chaque fois que miss Nelly venait le supplier de se
2<>fc LE NEVEU
rendre auprès de la comtesse, et que, pour l'émouvoir, elle lui peignait toutes les souffrances, toutes les angoisses , tout le désespoir de lady Felton ; lui, sans répondre une parole, fronçait les sourcils d'un air farouche, et serrait violemment ses lèvres pour retenir les sanglots qui gonflaient sa poitrine : ou bien, comme s'il voulait s'épargner la douleur de refuser encore, sans attendre Nelly , il se hâtait de monter à cheval et s'enfuyait dans la campagne au grand galop. Alors , que le ciel fût sombre, orageux, parla plu;e, par lèvent, par la tempête, il plongeait sa course errante dans les endroits les plus sauvages , les plus désolés ; ils s'enfonçait parmi les ravins, au fond de ces gorges horribles qui avoisinent le Skiddaw, dont la cime, toute pleine de vautours et d'oiseaux de proie, se reflète dans un lac immense qui baigne les pieds de la montagne. Parfois la nuit le surprenait dans ce chaos d'effrayants précipices et de
b'IW LORD. 200
crevasses, dont l'œil ne pont mesurer la profondeur; mais, plus souvent en cote , les pauvres pêcheurs <jui . clans les jours de tempête', ramassent la tourbe et les goémons do la cote, voyaient passer rapidement un homme à cheval qui parcourait la plage marécageuse du Solway, au risque de s'engloutir dans les sables.
Ce large golfe, qui sépare l'Angleterre et l'Ecosse, découvre à la marée basse une étendue considérable de marais et de sables, à travers lesquels chemine un courant très-faible qu'on peut aisément passer à gué dans quelques endroits ; mais, quand l'équinoxe ou la violence d'un ouragan vient accélérer le cours du flux, la mer s'avance alors avec une si effrayante rapidité , que le meilleur cavalier , malgré la promptitude de sa course , est perdu s'il voit approcher les vagues écumantes avant d'avoir al teint le rivage.
Non loin de celte côte dangereuse , s'éten- II M
dent de vastes marais plus dangereux encore : ces marais . dont la surface toute couverte de mousses et de joncs est formée d'une croûte sèche et peu solide , sont d'immenses terrains composés d'une vase boueuse et de bruyères putréfiées, que des filtrations d'eaux souterraines ont détrempés lentement. Les troupeaux, avertis par leur instinct , ne viennent pas brouter la verdure de ces périlleux déserts, et le voyageur imprudent qui, pour abréger sa route, ose s'aventurer parmi ces joncs et ces bruyères, disparaît souvent tout à coup, et Ton ne peut dire ce qu'il est devenu. C'est probablement dans ces plaines fangeuses que la cavalerie écossaise d'Olivier Sinclair fut engloutie sous le règne de Henri VIII : on prétend même qu'un jour des paysans, qui creusaient le marais pour y chercher de la tourbe, trouvèrent un homme à cheval avec une armure comme celles du temps de Henri VIII.
Plusieurs fois Iady Felton avait supplié son
mari de ne point se hasarder à travers ces marécages ; mais celui-ci n'avait pas l'air de l'entendre , et criait à Ralph d'une voix retentissante :
— Ralph , sellez mon cheval. Je sors.
Un soir que lord Fellon rentrait au château plus tard qu'a l'ordinaire , on lui dit que le médecin voulait absolument lui parler.
— Qu'il entre! dit lord Felton.
Le docteur vint presque aussitôt; sa figure était morne, allongée : il y avait quelque chose de funèbre dans toute sa personne.
— Milord , dit-il en secouant la tête, je ne vous cache point que l'état de milady est fort grave : la fièvre menace le cerveau , et je vois des symptômes alarmants!.. Un grand malheur peut survenir cette nuit...
— Est-il possible! quoi? expliquez - vous , docteur!... s'écria le comte en palissant.
—Je voudrais pouvoir vous le cacher, milord, mais je vous dois toute la vérité : la situation de
milady est dangereuse , et je tremble qu'elle n'ait point la force de supporter la fatigue et les douleurs de l'enfantement...
Lord Felton se promenait d'un air agité.
— Eh bien ! monsieur , que voulez- vous que j'y fasse?... dit-il au docteur en changeant tout à coup de visage et d'accent.
Le médecin recula frappé de surprise.
— Je sais, milord , reprit-il d'un air grave, que votre seigneurie ne peut rien pour sauver la comtesse : mais si les secours de l'art ne sont pas efficaces , ce n'est plus qu'en la Providence qu'il faut espérer! Cependant je ne regarde pas encore la guérison comme impossible : il se peut qu'une réaction brusque, imprévue, soudaine, vienne détourner l'inflammation et sauver la malade. L'accident même que je ne puis m'empécher de craindre dans l'état de faiblesse où se trouve milady, cet accident, loin d'être funeste, serait désirable au contraire si j'étais sûr qu'elle eut la force de le supporter;
mais, connue je vous le disais, inilord, la fièvre est très-violente , le danger pressant , et je ne vous conseille pas de quitter le château avant quelques jours.
— C'est bien, monsieur, répondit froidement lord Felton; je vous suis très-obligé de votre conseil, jeu profiterai.
Le docteur s inclina et sortit.
La nuit s'avançait. Lord Felton, plongé dans ses rêveries, se promenait de long en large dans sa chambre à coucfier, et ne songeait pas encore à se mettre au lit : on n'entendait, au milieu du silence, que le pas monotone et sourd du comte et le battement régulier de la pendule.
Deux heures venaient de sonner et 1 écho du timbre vibrait encore, quand des cris étouffés retentirent. Lord Felton s'arrêta brusquement dans sa marche, il prêtait l'oreille... Aussitôt il entend courir dans les corridors, on frappe à sa porte : il reconnaît la voix deNelly.
— Milord ! s'écrie- 1- elfe , effrayée et sup-
pliante, venez tout de suite!... milady est bien mal ! 0 mon Dieu! venez... venez... ou vous ne la verrez plus !
Lord Felton se précipite vers la porte : il est pâle , ses genoux tremblent ; il veut parler , il cherche Nelly... mais elle a déjà disparu.
— Henriette ! ô ciel ! murmura-t-il, ne plus lavoir! ne plus l'entendre !.. . Ah, courons!... je veux lui pardonner!...
Et déjà lord Felton est dans la chambre de sa femme. Elle était pâle , évanouie , sans mouvement ; il s'approche d'elle, il lui prend les mains pour les réchauffer dans les siennes , il la couvre de larmes , il l'appelle 1...
— Henriette ! oh , reviens à toi !.. . je t'en conjure, ne meurs pas encore! Non, je veux que tu vives !. .. je le veux I je t'aime , j'aurai la force de te pardonner!...
Elle demeurait immobile et froide...
— Mais elle ne m'entend pas!... continua-t-il en s'arrachant les cheveux ; elle est morte ! Ah !
je suis son bourreau !... Maintenant, mon Dieu, qui me pardonnera?...
Miss Nelly fondait en larmes; le médecin, morne et les bas croisés , attendait la fin de la crise.
Le comte , ne pouvant plus articuler une
parole , poussait des lamentations profondes ,
et se frappait la poitrine : tout à coup il a cru
sentir une main tressaillir dans la sienne; il
vient d'entendre murmurer son nom :
— Edouard 1 disait une voix faible et mourante, Edouard !
— Le voici , ton Edouard ! criait-il avec des sanglots. Ouvre les yeux... c'est moi! Je suis à tes pieds!...
— Elle revient à elle ! dit vivement le médecin.
Lady Felton ouvrit les yeux.
— Ahls'écria-t-elleenreconnaissautEdouard; c'est lui!...
Ils étaient dans les bras l'un de l'autre : alors
ce fut un mélange d exclamations tendres , de cris inarticulés, de soupirs. Ils se pressaient ardemment tous deux avec des étreintes convulsives , et ne pouvaient pas se voir , tant leurs yeux étaient pleins de larmes.
— Edouard ! .« . oh ! tu m'es rendu ! . . . disaitelle pleurant et souriant à la fois. Est-ce un rêve!,., non, je suis bien éveillée î (Test lui! mon Edouard! c'est lui.., je le serre contre mon cœur!...
Mais tout à coup le visage de lord Felton devint sévère et morne ; les pleurs se tarirent au bord de ses paupières ; il se dégagea froidement et sans violence , des bras de lady Felton , immobile et muette de surprise.
— Recouchez-vous , milady, vous avez besoin de repos . dit le comte en s'éloignant un peu du lit de sa femme.
Elle le regarda quelque temps sans dire une p?.role, avec un étonnement douloureux : elle comprenait que lord Felton, arraché un moment
Dl. \ LORD. 217
par une émotion violente à su torpeur mélancolique, venait d y retomber soudain , comme un insensé qui, de fois à autre, ressaisit quelques lueurs de raison et retombe bientôt dans sa folie.
Lord Felton . grave et pensif, venait de s'asseoir dans un fauteuil, à quelque distance du lit; il ne tournait plus les yeux vers la comtesse, et semblait abîmé dans ses réflexions. Le docteur s'approcha de la malade, il lui prit la main: les battements du pouls étaient plus réguliers , la peau moins brûlante et plus souple ; les yeux avaient perdu cette animation fébrile qui annonce la progression du mal. Le docteur recommençait à espérer.
Une potion calmante acheva déteindre la fièvre, et plongea lady Felton dans une espèce d'engourdissement qui dura près dune heure.
— Elle est sauvée ! disait tout bas le médecin au comte.
Tout à coup la malade s'éveille en sursaut :
elle pousse un cri terrible , un cri poignant de douleur; le médecin court à elle.
Les cris plaintifs ne cessaient pas. Lord Felton, arraché brusquement à sa torpeur, s'élance vers le lit ; il voit Henriette, le visage pâle, baigné de sueur, les traits convulsifs, les dents grinçantes; il la voit se tordre comme dans les souffrances de l'agonie.
— Dieu 1 s'écrie-t-il avec terreur , c'en est faitî... Malheureux! cette fois c'est la mort!...
— C'est la vie!... murmure à voix basse le docteur, avec un air plein de joie et d'assurance. Cette dernière crise a produit un effet salutaire , c'est une crise heureuse qui la sauve ! Du calme!... la souffrance de milady n'a plus rien d'alarmant : c'est une souffrance naturelle.
— Que dites- vous? demanda sourdement lord Felton.
— Je reconnais les symptômes... répondit le docteur ; elle sera bientôt mère !
Lord Felton ne put retenir un cri de fureur étouffé ; et, sortant de la chambre avec précipitation, il murmura d'une voix convulsive : — Obî pourquoi n'est-elle pas morte avant1....
11 y avait deux jours que lady Felton était accouchée. Une fièvre brûlante l'avait reprise ; sa vie n'était plus en danger , mais le docteur Wilson déclarait que la maladie serait longue encore. Néanmoins , ces fâcheuses prévisions ne semblèrent pas devoir se réaliser, et lady
LE NEVEU UtS LORD. ±i\
Felton se trouva presque immédiatement hors de tout péril. Mais comme le docteur la jugeait beaucoup trop faible pour qu'elle pût nourrir son enfant , il en prévint lord Felton et lui conseilla de faire venir une nourrice au plus vite.
— C'est bien ! dit le comte , je m'en occuperai.
Depuis 1 accouchement de sa femme, il n'avait point une seule fois paru devant elle, et les domestiques, frappés d'étonnement, s'égaraient en mille conjectures, eCne pouvaient comprendre qu'un père ne voulut pas voir son enfant.
Dès les premières lueurs du jour , lord Felton demandait son cheval , et partait sans dire à personne où il allait. On ne le revoyait plus de la journée; et le soir, du côté de la mer, on entendait le galop d'un cheval : c'était le comte qui revenait tout couvert de sueur et de poussière. 11 avait écrit plusieurs lettres à son neveu , il l'attendait avec une extrême impatience : il ne voulait rien faire, rien décider,
avant d'avoir , une dernière fois, consulté Frédenc.
Miss Nelly , qui se faisait d'amers et sanglants reproches depuis qu'elle avait pénétré la cause du morne chagrin qui dévorait lord Felton, miss Nelly, accablée de remords, ne quittait plus l'appartement de sa maîtresse, et l'environnait des soins les plus tendres , les plus dévoués, comme pour expier son crime et sa lâche trahison. Maintes fois, accablée de honte et de regret, elle avait senti venir à ses lèvres la vérité fatale qui s'échappait de son cœur ; maintes fois elle avait ouvert la bouche pour tout dire, et demander pardon à sa victime innocente ; car elle voulait , s'il était possible, réparer tout le mal qu'elle avait fait , et rendre à celte pauvre femme la joie et le bonheur. Mais elle ne pouvait obéir à ce généreux mouvement sans perdre Frédéric, sans causer le déshonneur, peut-être, et la ruine de l'homme qu'elle aimait le plus au monde. Et c'était pour miss
D'UN lord. ±r>
Nelly quelque chose d'horrible, devoir cette malheureuse mère qui demandait son enfant, et qui le pressait contre son cœur , avec de si douloureuses caresses. Alors miss Nelly pleurait et sanglotait ; alors tout ce qu'il y avait de sensibilité au fond de son âme , tout cela fondait comme un orage, et s'échappait en torrents de larmes, en soupirs, en sanglots. Jamais peutêtre elle n'avait plus aimé sa maîtresse!... et la pauvre fille, quoique très-coupable, était vraiment bien à plaindre -u car elle se disait continuellement que tout ce deuil était son ouvrage, et que la mort de sir William Humbers n'était pas la seule , qu'elle aurait peut-être à se reprocher.
Sir Frédéric devait revenir d'un moment à l'autre, mais le jour de son arrivée n'était pas encore fixé positivement. Un matin , quand on voyait à peine encore assez clair pour se diriger, lord Felton, qui ne s'était pas couché de la nuit, appela son domestique.
m LE NEVEU
— Ralph, sellez mon cheval! dit-il cTun ton bref, et n'oubliez pas de mettre des pistolets dans les fontes !
— Je vais obéir, milord, répondit le domestique d'un air triste et inquiet.
Jamais encore il n'avait remarqué dans les traits de son maître autant de pâleur et d'agitation : le visage du comte avait un air égaré ; les rides de son front étaient larges et profondes ; ses cheveux semblaient encore avoir blanchi depuis la veille.
— Eh bien! Ralph, que faites-vous donc?... s'écria le comte avec impatience ; vous êtes là comme une statue de pierre! Allez!...
— Oui, milord,... mfcrmura le domestique d'un ton respectueux et chagrin , je vais faire ce que votre seigneurie m'ordonne. Mais si elle me permettait de raccompagner?...
— Non, je veux sortir seul. Restez au château , Ralph.
— • Mais le temps est bien mauvais ! continua
ftalph avec une certaine hésitation : Voyez, milord , quelle pluie! quelle tempête! Milord devrait attendre au moins...
— J'ai déjà trop attendu ! interrompit le comte on frappant du pied ; obéissez, Ralph, et laissez-moi !
— Pardon, milord ! dit Ralph, les larmes aux yeux ; mais si votre seigneurie ne veut pas que je Taccompagne, nous serons toute la journée dans une inquiétude mortelle! Je vous en conjure, milord, n'allez pas aujourd'hui du côté delà mer... cest grande marée !... Vous savez comme la plage est dangereuse !. .. et milord est un peu distrait... oui !... quelquefois... préoccupé... Le moindre retard, milord... et vous seriez perdu'
— Merci, Ralph ! merci de l'intérêt que vous me portez! répondit le comte avec attendrissement; mais rassurez-vous, mon ami, rassurezvous !
— Milord, au moins n'oubliez pus l'heure... c'est à minuit !
11 ta
-— Je ne l'oublierai pas î répondit le comte (F une voix profonde.
Et, sur un geste de son maître , Ralph sortit aussitôt pour exécuter les ordres qu'on venait de lui donner.
Lord Feîton s'assit devant une table; puis, après un instant de sombre méditation, il acheva d'écrire une lettre qu'il avait commencée au milieu de la nuit. Ensuite il la cacheta , y mît l'adresse ; et, fouillant dans une armoire où se trouvaient des liasses de papier, il en défît plusieurs, en tira quelques feuilles, et les jeta vivement au feu, après les avoir parcourues.
— Non, décidément, murmura-t-il avec une agitation concentrée , il ne faut pas qu'on sache mon déshonneur ! . . . Mourons sans rien dire ! . . . quelle ne soit pas flétrie, cette femme que j'ai tant aimée î... Cléland se taira... c'est d'ailleurs son intérêt tout comme le mien !.. . l'intérêt de son honneur, veux-je dire!... car l'autre!...