ÉPILOGUE
Cinq ans se passèrent. Lady Felton n'avail plus entendu parler de miss Nelly. Seulement une lettre sans signature et venue de Londres, une huitaine de jours après la disparition de Nelly, avait engagé la comtesse à ne plus s'occuper de celle jeune fille : elle était lasse de vivre en province, disait celle lettre; des propositions fort avantageuses l'appelaient à Londres; cl pour ne pas rougir devant sa maîlresse. pour ne pas lui eipliquer la véritable cause de son
départ, elle avai t pris la résolution de quitter le château sans pré venir personne ; elle avait craint le blâme et les n ^proches sévères de lady Felton ; elle avait mieux: aimé fuir clandestinement , au risque de passer pour une ingrate , pour une femme perdue.
Cette fuite romanesque et folle était bien dans le caractère de Kelly , et n'avait rien d'invraisemblable pour lady Felton ; mais elle en fut douloureusement surprise, et plaignit du fond de lame cette pauvre jeune fille , qu'une imagination bouillante et déréglée entraînait de la bonté au malheur. Cependant lady Felton, inconsolable encore de la perte d'un fils, avait trop de larmes à répandre sur un être adoré , pour donner de longs regrets au sort d'une jeune imprudente qui , pour la payer de ses bienfaits , l'avait abandonnée avec la plus noire ingratitude.
Depuis la mort de son enfant, la comtesse n'avait eu jamais un seul jour de bonheur; maintenant sa vie était morne et vide : plus d'espoir, plus de consolation dans l'avenir! Rien désormais qu'une longue suite de chagrins ! le deuil, toujours le deuil !
Cependant lord Felton semblait avoir des paroles moins dures, des regarda moins farouches pour la pauvre femme; il la contemplait quelquefois même avec une expression de tendresse douloureuse , qui touchait profondément lady Felton et faisait jaillir les larmes de ses yeux. Mais l'humeur et la physionomie du comte étaient presque toujours mornes et sombres , ses yeux devenaient plus caves , sa pâleur plus livide; son iront couvert de rides était presque chauve, et n'avait plus que des cheveux blancs. Il était facile devoir qu'un poison lent et mortel circulait dans les veines de cet homme , et qu'il portait en lui quelque germe de destruction. Sa femme aussi était bien changée; elle dépérissait à vue dceil ; et ceux qui lavaient admirée si peu de temps auparavant, jeune, fraîche , éblouissante , auraient eu sans doute bien de la peine à reconnaître lady Felton dans cette femme souffrante et pâle, dont les yeux, autrefois si pleins de flamme , ne laissaient plus tomber que des regards éteiuts.
Sir Frédéric passait une grande partie de l'année au château de son oncle ; il menait une conduite beaucoup plus régulière en apparence,
51 fi LE NEVEU
et Ton parlait moins de ses detles : sou luxe n'avait plus rien d'effréné, de scandaleux, et ne dépassait plus cette noble élégance de bon ton , indispensable à tout gentilhomme. Le comte paraissait avoir redoublé de tendresse pour son neveu : il le considérait comme un fils, comme un ami sûr et fidèle, et depuis cinq ans il n'avait rien de caché pour Frédéric. Mais lady Felton au contraire avait senti renaître avec plus de force la répugnance naturelle quelle avait toujours eue pour ce jeune homme : elle ne pouvait plus l'aborder qu'en frissonnant, et tâchait de l'éviter auîant que possible, bien qu'elle s'accusât d'injustice et presque d'ingratitude envers une personne qui l'entourait de soins et de prévenances.
Ainsi donc Frédéric se voyait au comble de ses vœux ; il n'avait plus rien à craindre , il le pensait du moins, car il n'avait pour confidents , il n'avait pour complices , que deux êtres qui ne pouvaient plus nuire maintenant à ses projets. Miss Nelly , quoique vivante encore, n'était plus dangereuse ; il avait su la réduire au silence , ei Job Griffith était mort à Buénos-Ayrce sans avoir fait aucune révélation;