‹ Le neveu d'un lord (volume 2)Chapitre 15 sur 18 · I)TN LORD. MO · texte numérisé non relu

I)TN LORD. MO

milles do Cokermoulh, nfttlfl aurons bientôt franchi cette distance...

El tandis qu'il parlait, les coups de cano n retentissaient toujours |)lllS presses, plus SOI) OI'CS, comme si le navire se rapprochait de la côte.

— Mon oncle, reprit Frédéric, ce bâtiment est dans un péril extrême; il va peut-être couler bas d'un moment à l'autre... Ce que nous avons de mieux à faire, il me semble, c'est de retourner vite au château et d'emover tous vos gens sur la côte avec des instruments de sauvetage... Mais, tenez... contiuua-t-il en étendant la main vers l'endroit d'où partaient les coups decanon, distinguez-vous le vaisseau?.. Non, plus

maintenant la fumée le couvre, mais à la

première explosion, vous allez voir... il n'est plus qu'à quelque distance...

En effet', à chaque lueur qui s'élevait des batteries, on pouvait apercevoir, comme nu feu rapide d'un éclair, les voiles pendantes et les vergues brisées d'un navire, que d'énormes limes Venaient battre avec une effroyable violence. A l'instant, même lord Fellon crut \oir qu on venait de mettre une chaloupe à la mer; il fallait donc que l'équipage fut dans une bien déplo-

rabl<& situation et n'eût plus l'espérance de conserver le bâtiment.

— Oui, vous avez raison, Frédéric, dit vivement le comte, il faut courir au château et prépare* des moyens de secours , car je pense que cette; chaloupe aura bien de la peine à toucher là cote sans être brisée contre les écueils...

En même temps il donna un coup d'éperon à son cheval , et partit au grand galop avec sir Frédéric. Une demi-heure après, les domestiques du château parcouraient les falaises avec des cordes et des lanternes allumées. 11 était bien temps ! car une longue chaloupe, toute pleine de monde, arrivait secouée par de prodigieuses va*gués qui menaçaient de l'engloutir sans cesse. Mais ce n'était pas le seul danger ; un plus affreux encore et plus inévitable rendait la mort de ces malheureux presque certaine : chaque coup de mer les poussait impétueusement vers des rochers pointus et formidables ; la chaloupe avançait tour à tour , et soudain reculait , ballottée sur les vagues comme une frêle coquille de noix ; elle voguait au hasard, à la merci des flots et de l'ouragan , car, dans une tempête si

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horrible, on no pouvait plus diriger la manœuvre.

\ la clarté des torches et des la u ternes qui répandaient au loin de rouges el tremblantes lueurs, on pouvait distinguer le visage pâle, les mouvements convulsifs et le désespoir des n 1 a I heureux entassés pêle-mêle sur la chaloupe: on entendait louis cris, leurs douloureuses lamentalions, leurs prières déchirantes; on voyait leurs bras suppliants et tendus vers le rivage.

Cependant la chaloupe avait déjà franchi un passage périlleux et terrible : on la croyait sauvée; quand une lame, tombant sur elle comme une montagne, balaie une partie de l'équipage , et rejette en pleine mer la chaloupe à demi submergée.

— Lancez des cordes , vite!... cria lord Felton avec épouvante ; suivez-moi !.. .

Et, malgré son état de faiblesse et de maladie, le comte s'était mis dans l'eau jusqu'à la ceinture, au risque d'être emporté lui-même par les vagues furieuses qui le couvraient de sable et d'écume.

Les domestiques avaient tous imité leur maître ; ils lançaient des cordes et des bouées

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de sauvetage : mais aucun des malheureux qui venaient de tomber à la mer n'avait reparu encore sur les flots.

Enfin , après de longues recherches, on découvrit plusieurs cadavres que les vagues avaient rejetés à la côte et presque enterrés dans le sable. Un seul des naufragés donnait encore quelques signes de vie : c'était une femme dont les vêtements d'une grande simplicité indiquaient sinon la misère, au moias la gêne ou la plus stricte économie ; sa tête avait porté sans doute contre les rochers , et son visage , tout couvert de sang et de meurtrissures , n'avait plus forme humaine.

Lord Felton la fît mettre sur une civière et transporter au château; il ordonna que tous les secours nécessaires fussent prodigués à cette femme , et sir Frédéric se chargea de la conduire. Malgré les prières et les affectueuses remontrances de son neveu , le comte voulut absolument rester sur le rivage , afin de recueillir les malheureux que la mer y pourrait jeter.

Ciéland était bien ioin de prévoir la terrible scène qui se préparait au château.

Quand lady Felton apprit qu'une femme mourante venait d'être amenée au château, elle se hâta de se rendre auprès d'elle. La femme , toujours évanouie , demeura près a une heure encore sans mouvement, les membres froids et raides, les dents serrées ; on l'avait approchée d'un grand feu; et, par des frictions continuelles, on lâchait de ramener la chaleur vitale sur le corps de cette malheureuse qu'un aurait prise pour un cadavre, sans un battement presque

insaisissable , qui de temps à autre se révélait encore à l'endroit du cœur.

Lady Felton ne voulut point la quitter un moment ; elle lui prodiguait elle-même les soins les plus empressés; elle épiait chaque souffle , chaque mouvement, chaque signe imperceptible qui indiquait le retour à la vie. Enfin , après une heure de léthargie profonde et d'anéantissement , l'étrangère poussa un long soupir et rouvrit les yeux. Elle promena dans toute la chambre, autour délie, des regards privés d'intelligence et de sentiment ; mais, peu à peu, sa figure pâle sembla prendre une singulière expression de douleur : elle passa une main sur son front, comme pour débrouiller le chaos de ses idées, et regarda fixement lady Felton qui lui adressait des paroles douces et consolantes.

On pouvait distinguer les traits de cette femme : son visage n'élait plus couvert de sang et de fange ; on avait lavé les meurtrissures , et, bien qu'elles parussent encore , la figure n'était plus méconnaissable.

— Allons , remettez-vous, bonne mère ! dit avec bonté lady Felton en lui prenant la main.

1)1 N I.OlU).

Vous êtes dans une maison où 1 on aura bien soin de vous...

Mais la femme ne répondit pas; et, secouant la tète avec désespoir, elle versa un torrent de larmes.

— Allons ! reprit doucement lady Felton , du courage, pau\rc femme!... vous ne courez plus aucun risque !... vous voyez bien que vous êtes sauvée!...

— 0 mon Dieu! mon Dieu! s'eeria Vètrangère dune voix faible et coupée de sanglots ; que je suis malheureuse ! . . . ayez pitié de moi ! . . .

— 11 a pitié de vous! continua lady Felton d'un accent ému. Non , Dieu ne vous a pas abandonnée, puisque, seule parmi tant de malheureux , il vient de vous arracher à la mort !

L'inconnue jeta un cri lamentable.

— Seule! seule!... murmura-t-elle. Oui, c est vrai... ils onl tous péri ! Malheureuse ! oh ! pourquoi ne suis-je pas morte avec mon eufaut!...

Cette dernière exclamation jaillit de ses lèvres avec une douleur si poignante, que lady Felton en fut singulièrement touchée : se» yeux se remplircnt de larmes.

— Que dites-vous?... quoi! votre enfant?... demanda-t-elle d'une voix a.tendrie.

— Hélas! si vous saviez, madame... il était si beau avec ses petites joues roses et ses grands cheveux blonds ! ... on aurait dit un ange ! . . . Je l'aimais avec adoration... il était si plein de gentillesse !... Oh , mon Dieu 1 mon Dieu! dire que je ne le verrai plus !.. .

Et ses pleurs coulèrent plus abondamment : elle étouffait de sanglots.

— Pauvre mère! elle me fend le cœurl... murmura lady Felton enjoignant les mains.

— Aussi, je suis bien coupable! continua l'étrangère en levant les yeux au ciel, c'est Dieu qui me punit! J'avais juré par le salut de mon âme, sur la tête de mon enfant!... de l'autre ! Oui , je ne devais pas revenir en Angleterre... je devais vivre et mourir bien loin... et je n'ai pas tenu ma promesse! Ah! je vous le répète, madame , c'est Dieu qui me punit ! . . . Mon enfant ! mon enfant!...

— Mais il faut du courage... il faut de la résignation!... Hélas! vous n'êtes pas la seule à plaindre!... chacun a sa part d'affliction icibas !... Mais, d'ailleurs, pauvre femme, toute es-

IKN LORD.

pérance encore n'est pas éteinte. .. rot enfant mii était tout votre bonheur, Dieu vous I»' rendra peut-être!...

— Oh , non! c "est impossible! 1 > i«*i i ne l il pas de miracles pour moi !.. Dieu ne voudra pas ressusciter mon Bis... mon pauvre petit ange!... Ilestdansla mer! Lui si beau, si fraij. si vermeil, les values Tout jeté contre des rockers pointus!... Sa jolie figure est toute en sang! son corps est en lambeaux !... Jl sera mangé par les poissons!... ou bien, pauvre cher petit, il est enterré dans le sable, et je ne le verrai plus!...

— Oh ! je vous plains! s1 écria lady Fellon en serrant avec effusion les mains tremblantes de l'étrangère; je vous plains du fond de lame, car c est une bien grande douleur pour une mère de perdre son enfant!...

— Quoi ! madame, vous avez donc été aussi malheureuse que moi?... vous avez donc perdu votre enfant?...

— Oui! répondit sourdement lady Fellon.

— Mais Dieu sans doute ne vous Ta pas re tiré dune si cruelle manière?..

— Oh! bien cruelle!... murmura lady Fellon, en se cachant le visage dans ses mains « omme

pour sangloter. Do soir j 'étuis heureuse!... je m'étais endormie près du bereeau de mon entant, je le voyais, je l'embrassais, je lui parlais dans mes songes î... Oh! pourquoi me

suis-je éveillée, grand Dieu !... Le matin, dans ee berceau, je n ai plus trouvé qu un cadavre!... L'étrangère ne put retenir un cri de saisissement.

— Quoi ! madame, il vous est arrivé cela?... Oh ! c était bien horrible!...

— Oui, bien horrible!...

— Et depuis, combien s'est-il passé de temps, madame?

— Voilà cinq ans bientôt, répondit la comtesse.

— Cinq ans. madame?...

Et l'étrangère promenait partout ses regards : son visage était plein d'une singulière agitation ; des souvenirs vagues et confus lui revenaient en foule; elle pleurait en levant les mains au ciel, et des paroles inintelligibles s échappaient de ses lèvres. Lady Felton la contemplait avec un douloureux attendrissement.

On avait écarté les flambeaux, de peur qu une trop vive clarté ne blessât la vue encore faible

in \ LORD.

de (L'Ile pauvre femme, revenue a peine de son évanouissement. Depuis quelques minutes elle considérait lady Fel ton avec un trouble indéfinissable : celle-ci jusqu'alors avait tourné l<> d< la lumière, et son \isage était resté dans l'ombre; de sorte que la femme couchée n avait pu encore 1 entrevoir qu'indistinctement.

Tout à eoup lady Felton ayant changé de place, le reflet dune lampe éclaira sa figure , et l'étrangère poussa un cri terrible.

— Mon Dieu! qu'avez-vous? demanda lady Felton avec intérêt.

La femme s était jetée à genoux sur son lit ; elle joignait les mains et se frappait la poitriue.

— Madame, au nom du Ciel, un mot seulement. . . Dites, je vous en conjure, cet enfant que vous avez perdu , n'avait-il pas au cou un petit médaillon d'or?...

— Oui... répliqua la comtesse avec une étrange vivacité. Ce médaillon d'or, le voici!... je le porte toujours sur mon cœur...

— Je le reconnais !... s'écria convulsivement l'étrangère, en saisissant le médaillon d'or qui renfermait une miniature charmante de Tentant Jésus. Oli • c'est bien lui!...

Lady Felton demeurait frappée de surprise.

— Mais comment savez-vous?... demandât-elle d'une voix tremblante. Qui vous a dit cela?... moi seule peut-être au monde, je savais!...

— Oh! je suis bien coupable! j'ai fait une mauvaise action qui ne devait pas rester impunie !... Vous, madame , vous qui êtes si bonne et qui me comblez de soins ; oh ! je vous ai fait bien du mal!.. .

— Mais qui donc êtes-vous?. . .interrompit lady Felton qui , n'ayant jamais vu cette femme, ne pouvait comprendre un pareil langage , et l'attribuait à l'égarement d'un cerveau troublé par la douleur.

— Je suis une malheureuse... maudissezmoi!... continua la femme inconnue. J'ai fait quelque chose d'horrible... Ah ! madame, chassez-moi de cette maison!... Hélas! j'en ai fait sortir la joie, et j'y ai fait entrer la douleur !..

— Elle n'a plus sa raison , pensait tristement la comtesse. Ah ! je le sais , voilà bien le désespoir d'une mère!...

— Vous ne me connaissez pas... Non , vous Mes une grande dame, et moi je suis la femme

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d'un pécheur, la pauvre Sarahî... Oui, continuait-elle en regardant partout, c'est bien cela... je me rappelle maintenant... j avais écarté un peu mon bandeau, je pouvais voir... Oh ! j'en suis bien sûre... j'ai traversé la même pièce...

— Allons ! calmez-vous , pauvre Sarah ! poursuivit lady Felton avec une inflexion caressante. Vous avez besoin de repos, un peu de sommeil vousremettra. Allons, dormez... que votre esprit se tranquillise ! tâchez d'oublier un instant vos malheurs... demain vous me conterez votre histoire, et nous pleurerons ensemble...

— Mon histoire! ah ! madame, elle est bien affreuse!... mais vous allez tout savoir... quelques mois suffiront... Hélas! pourquoi suis-je revenue dans ce pays!... j'y ai toujours été si malheureuse!...

— Quoi ! vous êtes du Cumberland?...

— J'y suis née, madame... Mon pauvre mari et mes frères étaient pécheurs ; nous avions une cabane sur les bords du Solway. 11 y aura cinq ans bientôt, ils voulurent aller à la pèche dans une journée de tempête horrible : l'ouragan soufflait depuis trente-six heures ; moi , j'essayai

de les retenir, mais ils lie m écoutèrent pas, nous étions si pauvres ! . . . Hélas ! je venais de mettre au monde un enfant !. . J'étais restée seule dans la cabane, sans feu , sans nourriture, faible et malade ; je les attendais, moi... ils ne revinrent plus ! Le lendemain , en me traînant à la fenêtre pour tâcher d'apercevoir leur barque , ah ! madame, je vis sur la grève , à quelques pas de la cabane , mon pauvre mari couché sur le sable, mort ! La barque n'avait pu résister à la violence des vagues: ils avaient tous péri! Moi, jetais seule, seule avec mon enfant! sans secours !... La douleur me prit , et le découragement; je perdis connaissance... Oh! je restai bien longtemps sans doute, bien des heures, évanouie, insensible, comme un mort dans la terre! En revenant à moi, je pensai d'abord à mon enfant , je rapprochai de mon sein... Madame j il n'existait plus ! ses membres étaient glacés , il était mort de froid !...

— Oh 1 comme vous avez dû souffrir! s'écria lady Felton, la voix pleine de larmes!... Quoi! perdre tous ses enfants... Celui-ci d'abord 1... l'autre ensuite!...

— L'autre , madame ! répondit Sarah dou-

I ou reu sèment, l'autre, ce n'était pas mon fils !...

— Quoi?...

— Mais je l'aimais... oh! je l aimais plus que mon propre enfant, plus cent fois que le premier!...

— Quoi ! ce pauvre enfant qui vient de périr, vous n'étiez pas sa mère ?. . .

— Non, madame... et je me fais horreur!... Cet enfant , je l'ai pris à sa véritable mère... J'ai mis uu cadavre à la place !...

— Ciel!

Lady Felton était pale et frémissante : mille pensées lugubres et confuses remuaient dans sa tête; son cœur battait avec une force incroyable.

— Oh! mais vous êtes folle?... reprit-elle, le visage égaré. Non , vous n'avez point fait cela ?

— Je l'ai fait.

La porte s'ouvrit aussitôt, et Cléland parut, les traits bouleversés : il écoutait depuis quelques moments celte conversation longue et mystérieuse ; il avait pu saisir à travers la porte quelques mots qui venaient de porter le trouble au fond de son Ame.

Lady Felton était si profondément absorbée, qu'elle n'entendit point marcher derrière elle.

— Cet enfant, quelle était sa mère?...

—Oh ! je vais tout vous dire! répondit Sarab

avec un frissonnement d'épouvante. Oui, vous êtes trop bonne , vous êtes un ange 1 . . . je ne veux rien vous cacher... j'avais juré pourtant de me taire, et je vais manquer deux fois à mon serment!... N'importe! c'est un secret trop lourd!... il m'écrase ! Oh , pardon! pardon!...

— Vous me demandez pardon , Sarah, comme si vous m'aviez fait du mal?...

— Oh ! je vous ai en fait ! . . .

Cléland, les yeux rivés sur l'étrangère, avançait toujours avec un tremblement convulsif.

— Oui, c'est bien elle ! murmura-t-il , je n'en doute plus!

Et, courant vers le lit de Sarah, il la repousse avec violence et s'écrie :

— Cette femme est folle !... Allons , je vous en conjure, ma tante, ne faites pas attention à ce qu'elledit!... Venez... milord va rentrer dans un instant... Et puis, j'y pense!... il vient d'arriver deux lettres... une est pour vous, je crois!...

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— Bien! Frédéric, dit vivement lady Felton, je viendrai tout à l'heure. Mais je vous en supplie, laissez-moi seule un moment avec cette femme... elle me parle de choses qui m'intéressent, elle me parle de son enfant!

— Et voilà justement ce que je ne veux pas!., poursuivit Frédéric en essayant d'attirer sa tante avec douceur. Une pareille conversation est dangereuse, elle éveille en vous de pénibles souvenirs, et fait saigner une plaie que le temps avait déjà cicatrisée !...

— ■ Oh! Frédéric, elle saignera toujours! continua lady Felton avec un profond soupir. Mais de grâce, laissez-nous... rien qu'un moment! Cette femme allait me raconter quelque chose...

— Oui, quelque baliverne! interrompit Cléland avec une impatience mêlée de frayeur. Ma chère tante, au nom du Ciel, venez!... cela vous rend malade! Tenez, vous êtes tout en larmes !...

Pendant qu'il parlait ainsi, la femme du pêcheur, muette, effarée, considérait Cléland avec un mélange de terreur et de surprise.

— J'ai déjà vu cet homme!... murmurat-elle.

Mais bien que sa voix fût sourde et indistincte, Cléland put l'entendre, et son tremblement devint plus fort.

— Frédéric , reprit iady Felton avec un accent de reproche affectueux, vous cherchez donc à me désobliger?... Votre présence empêche cette femme de me répondre; elle ne veut parler qu'à moi seule...

— Et c'est pour la forcer à se taire que je reste! dit Frédéric, en lançant un regard de flamme à Sarah.

— Quelle insolence ! repartit lady Felton. Frédéric, vous êtes donc le maître dans ce château?... Je n'ai donc plus le droit d'être seule... avec les personnes que je veux entretenir!...

Et l'étonnement , l'indignation , la colère , avaient séché tout à coup les larmes de lady Felton.

Cléland regardait tour à tour Sarah et la comtesse; il était pâle et serrait les dents.

— Pardon, chère tante! dit-il avec une douceur contrainte, je vous désobéis. . . parce que je vous aime!

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— Eh bien ï s'écria vivement Sarah d'une voix forte et plus sonore, je parierai devant lui, n'importe!... Qu'il nie tue! Oh ! je me rappelle ses menaces!... il me tuera, madame! Voyezvous, jeu ai pas tenu ma promesse... j'ai quitté Montréal, je suis revenue en Angleterre malgré lui , malgré cet homme...

— Vous tairezvous!... interrompit Cléland avec une inflexion terrible.

— Non, je parlerai!... Madame, on vous a pris votre entant !...

— Ah!...

Ce fut une exclamation déchirante et profonde, un cri de l'âme impossible à définir.

Cléland venait de s'élancer furieux contre Sarah.

— Silence, malheureuse !...

— Achevez... au nom du Ciel! s'écria lady Felton.

— Votre argent, gardez-le... je n'en veux plus ! dit Sarah le visage en désordre. Je parlerai... oui, je veux demander pardon à cette pauvre mère ! . . .

— Achevez!... reprit douloureusement lady Felton.

— Femme, pas un mot!...

— Madame, appelez vos gens... il va me tuer!., reprit-elle avec épouvante. Cet homme est votre ennemi!... ils étaient deux... OIi! je me rappelle bien l'autre!... Un soir... oui, le soir même de cette horrible tempête, il est venu dans ma cabane toute submergée.. .

— Oh 1 tu ne veux donc pas garder le silence!... interrompit Fié iéric en lui mettant une rooiti sur la bouche. Misérable!,...

— Que laile^-vous, Gleland?... s écria lady Felton en écartant la main qui fermait la bouche de Sarah. Quoi! vousemployez la violence!..

il eut honte d'une pareille frénésie, et se releva tout à coup, les poings serrés , les dents grinça ni es.

Un grand bruit se fit entendre dans la cour et dans le vestibule : c'étaient les domestiques du château qui revenaient.

— Voici mon oncle!... murmura sourdement Frédéric, nous allons voir!...

Et, courant vers la porte, il sortit brusquement.

— Nous sommes seules... reprit lady Felton avec une étrange vivacité, parlez, Sarah?...

— J'allais périr!... le flux entrait dans ma cabine , l'ouragan poussait la marée montante... Moi , j'attendais la mort... je voulais mourir... je n'avais |>l us rien au monde! je pressais contre mon cœur ce pauvre enfant déjà raide et {[lacé... L'eau s'élevait toujours !... j'aurais pu fuir encore peut-être, mais je ne le voulais pas... Tout à coup, un homme enveloppé d'un larjje manteau brun, un homme grand , pal.»...

Elle s'arrêta : la porte venait de s'ouvrir avec force.

— Ah ! s'écria-t-elîe, d'un accent de profonde terreur, c'est lui !...

Puis elle retomba sur le dos , sans mouvement, sans parole.

Lord Felton venait d'entrer dans la chambre; un manteau brun le couvrait des pieds à la tête; son visage était d'une pâleur mortelle.

Lord Felton s'avança précipitamment vois le lit; il se pencha sur le visage pâle et détail de Sarah : elle était évanouie.

Cléland avait suivi son oncle et se tenait debout dans une embrasure de fenêtre , calme et silencieux au dehors , mais le cœur plein d'angoisse, de trouble et d'épouvante.

Lord Felton demeura grave et muet quelques moments; mais un orage aussi grondait dans son âme : la colère et l'orgueil, l'amour

et la vengeance, bouillonnaient en lui comme une lave au fond d'un volcan. Lady Feltou , écrasée par tant d'émotions, venait de se laisser tomber sur un fauteuil; elle voulait parler, mais elle ne trouvait pas de mois : sou regard était lixe , morne , effaré.

-— Que vous a dit celte femme?... demanda lord Felton avec une douloureuse amertume.

— Ali I milord, s'écria la comtesse avec une sorte d'égarement , si vous saviez... quelque chose d'horrible!... Cette femme , elle m'a parlé de mon enfant... Elle m'a dit... non, je ne peux le croire! sa raison est troublée peut-être!... Oh ! mais je vous en conjure , tirez-moi de cette affreuse incertitude!... C'est la mort! c'est Teufer!...

— L'enfer! répéta sourdement lord Felton. Voilà cinq ans, milady, que j'ai l'enfer dans mon cœur!...

— Oui , poursuivit-elle , depuis la mort de notre enfant ! . . .

La physionomie de lord Felton devint tout à coup plus sombre et plus terrible.

— Votre enfant! murmura-l-il avec un accent

de profonde colère , il n'est pas mort , mais \ous ne le verrez plus!..,

— 0 ciel ! que dites-vous, Edouard?...

— Je dis, répliqua lord Felton d'une voix menaçante, en croisant les bras, je dis que j'ai assez souffert, et que j'ai bien assez répandu de larmes!... A votre tour maintenant!...

La comtesse le regardait d'un air plein de surprise et d'effroi ; elle ne semblait pas le comprendre, et pensait, à le voir ainsi menaçant et faiouebe, qu'il n'avait plus sa raison et se trouvait en proie à la démence.

Cléland , effrayé d'un pareil entrelien et craignant que les choses n'allassent plus loin encore , courut à son onde et le supplia de se contenir , d'épargner une malheureuse mère , et surtout de ne pas révéler un secret qu'il avait juré d ensevelir à tout jamais dans son cœur.

— Venez, mon cher oncle, oh! de grâce, venez!... Pas de violence!... Seulement priez milady de quitter cette chambi e, de ne pas rester avec une folle , dont les discours incohérents rappellent a ma tante des souvenirs douloureux...

D'UN LORD. 5i5

En môme temps il prit avec douceur le bras du comte, et voulut l'emmener.

— Non, Frédéric, laissez-moi !... dit lord Felton avec un jjesle impérieux. Je veux qu'elle sacbe tout!... je veux qu'elle pleure aussi !... je veux lui rendre larmes pour larmes, tortures pour tortures !...

— Mais c'est une barbarie, milord!... ajouta vivement Frédéric dont l'anxiété redoublait. C'est une cruauté d'autant plus affreuse quelle est inutile!... Non . vous ne ferez pas ce'a, milord... vous n'aurez pas cet horrible courogel...

— Je l'aurai, Frédéric! poursuivit le comte d'une voix forte. Et c'est ici , devant vous, devant Sara h , la femme du pécheur, que je dirai toute la vérité!... Elle est évanouie, celte femme, elle ne peut m'entendre... tout à l'heure elle dira si je mens!... Milady , continua t-il avec une inflexion terrible, vous n'avez pas oublié sir William Humbers!...

— Mon oncle, au nom du ciel!... s'écria Frédéric épouvanté, pas un mot!. T.

Lord Felton le repoussa d'une main, et de l'autre il siisit le bras dosa FeUl lié.

Elle était blanche el froid-; comme une statue

344 LE ISfEVEU

de marbre; son regard était fixe et terne comme- celui dune personne en démence.

— Eh bien ! milady, ajouta le comte dont les yeux flamboyaient, sir William Humbers , ce lâche, ce misérable, c'est Frédéric qui la tué!..

Lady Fellon poussa un cri.

— C'est Frédéric qui a vengé 1 honneur de toute une famille'.... c'est lui qui a tué l'infâme, vous dis-je!... Bien! pleurez, milady! pâlissez!... Bien !... mais vous allez pleurer et pâlir bien davantage encore. .. ce n'est pas tout !... Le sangd'un homme, le sang d'Humbersne suffisait pas!... il fallait une autre victime à ma rage, à ma douleur!... l'amant n'existait plus, mais il n'était pas mort tout entier ! . . . Dieu merci ! ma vengeance est complète 1... Vous n'avez plus rien de lui maintenant, rien que le souvenir!... Ah ! c'est trop encore !... Henriette, je vous aimais , vous le savez. . . Non , le cœur d'un homme n'enferma jamais plus d'amour!... Eh bien ! vous m'avez indignement trahi !...

— Moi ! s'écria~i-ei!e ; ah ! vous ne le crovez pas !

— Je le crois! j'en suis sûr!... vous m'avez trahi dans mon amour, trahi dans mon lion-

irUiN LORD. 54ï

neur!... Je vous demandais un lils..* et vous m'avez donné un bâtard !...

— Qu'entends-je?. . . est-ce bien lui qui parle?... Non, c'est un rêve!... c'est une horrible hallucination !...

Et la comtesse, en proie à l'égarement, passait une main sur ses yeux , comme pour s'assurer qu'elle était bien éveillée.

— Mais cet entant, continua lord Felton avec un sourire amer et plein de souffrance, cet enfant , ce bâtard , je 1 ai rejeté loin de mes yeux... j'en ai délivré ma maison! J'avais puni déjà l'épouse infidèle, et j'ai puni la mère dans son enfant !..'.

— Edouard , vous m 'effrayez !. .. que voulezvous dire?... la raison vous abandonne!...

— J'ai toute ma raison , milady... continuat-il avec une fureur concentrée , et pour vous en convaincre, écoutez-moi jusqu'au bout!... Sir William Humbers était votre amant!

— Ah ! sccria-t-elle avec une indignation douloureuse , milord , c'est une calomnie atroce!

— Ecoutez-moi donc!... poursuivit-il dune voix tonnante, Je vous dis que sir William était

346 LE IVEVEU

votre amant... vous l'avez reçu la nuit dans votre chambre à coucher...

— Non, je le jure !... on vous a menti!..

— C'est vous qui meniez... car j'ai tout vu!.. . Frédéric et moi, nous avons vu ('infâme sortir de votre appartement... Parlez, Frédéric, dites si j'en impose...

Cléland était pale et tremblait.

La comtesse demeurait immobile et comme péli ifiée ; elle regardait fixement lord Félon, sans pouvoir dire une parole : sa langue était paralysée. Enfin, l'indignation se fit jour.

— Non , vous n'avez pas vu cela ! s'éeriat— elle. Edouard , on vous trompe... on m'a calomniée, vous dis-jeî...

— Eh bien ! cVst donc moi le calomniateur? puisque c'est moi qui accuse, puisque c'esl moi qui ai vul... Oh, malheureuse! vous niez!... et vous ne tombez pas à genoux !... Faut-il donc vous donner toutes les preuves? faut-il vous rappeler la date?... faut-il vous montrer cette blessure, dont je garde encore la cicatrice à la poitrine?... Frédéric, allons, parlez, puisqu'elle ne veut pas me croire... dites-lui t ut... Celte lettre de l'infâme, quelle avait perdue... sir

William revenu secrètement d'Irlande... leur rendez-vous nocturne, dans la chambre n • de réponse adultère... Dites-lui bien que c'est s qui l'avez trouvée, cette lettre... Qu'une

nuit, tous deux . nous bvoi - éj iéle misérable:

quelques pas dans l'ombre, quand une porte s est ouverte, quand il a pressé contre ses lèvres la m in d'une femme qui li adieu!... quand il s'est enfui comme un lâche .. Oh ! dites-lui bien cela, Frédéric!.,, qu il n'a pas eu même le courage de m'a t tendre, qu'après m avoir déshonoré, il fuyait!... mais nous l'a

- suivi comme son ombre, comme la vengeance!... Nous l'avoi s bien forcé de mettre

ée à la main!... O rage! et ce n'est p. s moi quiTai lue!... .lai senti le froid de son épée dans ma poitrine... et sai s Frédéric, sans loi, mon br \< enlilhomme. je mourais sans vengeance et dés fa norél... Je vous le répète, mi4 làdy... mon vengeur était là! F édéric a percé le cœur de 1 indigne !

Lady Feltnn n'a\ait pas la force de répondre: elle se tordail les main-,

— Ah! m i:i( nant, vous êtes accablée?... reprit lord Feili n en se croisant les bras. L by-

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poerisie, le mensonge, tout cela est inutile! Le masque est tombé ! ce fard de candeur et de vertu, qui m'avait trompé si longtemps, où donc est-il aujourd'hui, malheureuse!...

— Je suis innocente ! . . . murmura faiblement lady Felton.

— Innocente!... cria lord Felton d'un accent furieux, en tirant de sa poche un papier qu'il lui présenta. Et celle lettre, en reconnaissez-vous Lécriture?...

Elle y jeta les yeux , et frissonna.

— Oui, Lèeriture de sir William... dit-elle du ne voix faible.

— Mais lisez, lisez, milady !... Qu'en ditesvous?...

Elle était comme anéantie : la lettre lui tomba des mains.

— Ah ! vous n'avez pas plus de mémoire , milady ! et pour vous rappeler les choses, il fallait donc ce témoignage!... Eh bien! vous rappelez-vous votre enfant? ce cadavre insensible et froid, que vous avez pressé tout un jour sur votre cœur?...

— Edouard, oh! pitié...

— Non , pas de pitié ! pas de grâce!,., vous

1)1 \ LOKl>. -M

n'avez pas eu pitié »!«i nioiî... Mais vous ne Bavez pas encore tout votre malheur, toute ma vengeance... Cet enfant mort, ce n'était pus le

votre!

- Ciel!...

— Oui, celte femme a dit vrai , on vous a pris votre enfant '

Frédéric, pale, atterré, songeait à fuir : car Tinnocence dune femme, qu'il avait si cruellement calomniée, allait éclater d'un moment à l'autre!... Mais pourtant quelles preuves pourrait-elle donner, la malheureuse? quel témoignage invoquer? Sir William était mort; miss Nelly, elle-même, n'était plus à craindre. Malgré toutes ces réflexions, Cléland ne pouvait se défendre d'une terreur vague et profonde.

Cependant Sarali commençait à revenir à el'e ; ses yeux s'étaient rouverts, elle s'était relevée sur une main, et regardait partout dans la chambre avec stupeur.

— Oui, poursuivit lord Felton, vous pourrez le demander tout à l'heure 5 cette femme, elle vous dira que ce cadavre était celui de son enfant...

3cO LE NEVEU

Lady Felton poussa une exclamation déchirante; elle venait de tomber à genoux.

— Mon enfant! s'écria t-elle, où est mon enfant?...

— Il est perdu pour vous! poursuivit le comte, à tout jamais perdu, comme s'il était mort !

— Mon enfant! je veux le voir!... oh ! c'est affreux! on ma pris mon enfant!... Sarah , bonne Sarah, parlez, où donc est-il? vous devez le savoir... Je vous en conjure, ayez pitié de moi, d'une pauvre mère qui vous embrasse et qui pleure , et qui vous adorera !... Un mot seulement, un mot !...

Et, tout en larmes , elle couvrait de baisers les mains de Sarah.

— Mon enfant! criait-elle avec des sanglots. Grâce, ou je meurs!... rendez-moi mon enfant!...

Sarah venait de reprendre connaissance; elle avait entendu et compris cette voix douloureuse qui s'échappait des entrailles d'une mère.

— Oui, je vous dirai tout, madame... répondit-elle en joignant les mains. C'est moi qui ai pris votre enfant...

DTN LORI). 351

— Ah ! vit-il encore?...

— Vous n'en saurez pas davantage , miiady , s'écria le comle en lui saisissant le bras. Venez, sortons de cette chambre... El vous, continuât-il en s'a dressant dune voix terrible à la femme du pêcheur , vous êies revenue en Angleterre malgré ma défense, malgré votre serment... Pas un mot de plus sur toute celte histoire... ou malheur à vous !... Frédéric, que celte femme ne sorte pas d ici , et ne voie personne !...

Puis, entraînant la comtesse malgré ses efforts et ses cris lamentables, il sortit de la chambre avec elle.

La tempête grondait toujours , et plusieurs domestiques du comte parcouraient encore la plage pour recueillir les naufragés. Quoique la nuit fût très-avancée déjà, personnelle reposait clans le château. Sir Frédéric était plein d'angoisses, dévoré d'une sombre inquiétude; car , depuis une heure que le comte était enfermé dans sa chambre avec lady Felton, on entendait par intervalles une voix sinistre et des sanglots à travers la porte. Sir Frédéric

le neveu i>u\ lord.

agit»'* d'une crainte indéfinissable , errait aui alentours de cette chambre. Oh ! <{n il aurait voulu savoir ce qui s'y passait ! toute sa fortune, son honneur, sa vie peut-cire, étaient en jeu; ce noir complot qu'il avait si laborieusement préparé, cette infernale trame ourdie avec tant d'adresse , tout cela pouvait se rompre dans une minute : alors il n'aurait plus qu'à fuir, qu'à se taire sauter le crâne s'il en avait le courage !

Pendant ce temps-là , une scène affreuse et déchirante s'accomplissait dans la chambre de lord Felton.

Il avait poussé le verrou. Sa figure, livide comme celle d'un cadavre, avait pris tout à coup l'empreinte dune résolution fatale : deux pistolets chargés étaient posés devant lui sur une table. A côté de ces armes , se trouvaient deux lettres qui n'étaient pas décachetées : l'une adressée à lord Felton , l'autre à la comtesse.

On entendait le bruit sourd des vagues et du vent : c'était comme une plainte douloureuse et funèbre. On n'aurait pu voir de nuit plus horrible.

Lady Felton , échevelée , tout en larmes, s était précipitée aux genoux de son mari , qu elle

étreignait fortement de ses deux bras. Le comte es-ayait de la repousser, mais en vain.

La pauvre femme n'avait qu'un seul cri :

— Mon enfant!...

Ou bien elle répétait en levant les mains vers le Ciel :

— 0 mon Dieu, je suis innocente!...

Et lord Felton , avec un rire plein de souffrance et de mépris , lui montrait la lettre de William Iiumbers, la relisait à voix haute, et répétait continuellement d une vo x indignée toutes les circonstances de celte nuit affreuse, où le crime s'était révélé à ses yeux, cette porte ouverte sur le jardin , cette femme enveloppée d'une pelisse noire, et la main qu'on abandonnait sans résistance aux baisers de William...

Tout à coup lady Felton se lève, comme frappée d'un trait de lumière; elle s écrie :

— - Cette femme, ce n'était pns moi , je vous le jure!... Cette femme en pelisse noire, que vous avez vue reconduisant un homme, c'était Nelly!

— Ah! l'audace est forte! dit le comte avec un redoublement de fureur. Cette femme était

D'UiN LORD. 5oo

miss iNelly , dites-vous... Mais l'autre était sir William Humbcrs!...

— Non! je vous le jure!... eontinua-t-elle avec l'énergie de la vérité. L'homme que vous uvcz pris pour sir Wiliiam, c'était votre neveu, Frédéric...

— Frédéric! interrompit le comte en armant lun des pistolets. Oh! comme vous mentez, malheureuse!... Frédéric était près de moi! sa main était dans la mienne!... Infâme! infâme!... oh! fuyez... je ne suis plus maître de moi!... Je vous tuerais!... et je ne veux pas de votre san»];!...

— Edouard, c'était lui !.. je vous le jure par tout ce qu'il y a de j lus sacré , c'était lui!... je me rappelle toutes les circonstances... OIi ! comment voulez-vous que j'oublie !... quelques heures après, je vous ai vu mourant , pâle, ensanglanté!... Mais il y a dans tout ceci quelque chose d 'horrible et d'incompréhensible, un mystère infernal!... Vous dites qu'un homme est sorti de chez moi , la nuit... mais cet homme est sir Frédéric, je vous le jure!... 11 avait séduit cettejeune lillel... Elle ma tout avoué!...

— Cette nuit-là ,milady , sir Frédéric me ven-

geait ! . .. C'est lui, vous dis-je, qui a découvert le crime! lui qui m'a tout révélé! lui, malheureuse, qui a tué votre amant!...

— Ah ! qu'il vienne , sir Frédéric !... je veux le voir ! . . . Je suis innocente , il le sait ! . . . mais, je vous en conjure, appelez-le... C'est impossi ble qu'il ose nier!... d'ailleurs, il ne l'es* saiera pas... Oh ! qu'il vienne !...

— 11 ne viendrait que pour vous accabler, pour vous dire : J'ai tout vu !

— Eh bien ! puisque vous ne voulez pas me croire, par pitié, tuez-moi!..

— Non... vous vivrez... c'est là votre châtiment!., je vcus abandonne au remords, à la douleur! Vous ne verrez plus jamais votre enfant!... J'ai fait ce que j'ai dû... le bâtard ne devait pas salir mon nom!... C'est Frédéric , c'est lui qui est mon fils, à lui seul mon nom , mes lilres, ma fortuite! Dans quelques minutes, il sera lord Felton, comte de Trévor?... Moi, je vais mourir... et je vous maudis!...

— Edouard, que vas-tu faire?.. Arrête!., s'écria-t-el!e avec une inflexion déchirante, en lui retenant le bras à deux mains.

Lord Felton avait saisi un pistolet; mais, avant

qu'il eût pressé la délente de l'arme dirigée contre lui-même, Henriette l'avait brusquement détournée; le pistolet tomba sur la table. Le comte, repoussant vivement lady Felton, essaya de le ressaisir; mais Henriette, prompte comme l'éclair, avait écarté les armes d'une main, tandis que de l'autre elle tâchait d'éloigner, en sens contraire, lord Felton, qui se penchait convulsivement sur la table. Soudain Henriette pousse un cri ! deux lettres ont frappé ses yeux ; elle en a reconnu tout de suite l'écriture.

— xNelly î c'est elle!.. Edouard, ouvrez ces lettres... j'ai comme" un pressentiment... Que peut-elle mécrire... c'est la première fois depuis qu'elle m'a quittée... Oh ! je vous en conjure, ouvrez ces lettres !...

Peut-être ne cherchait-elle qu à gagner du temps; ou peut-être en effet quelque voix mystérieuse lui parlait au fond du cœur. Déjà lady Felton avait ouvert la lettre qui portait sou nom .

— Edouard, s'écria-t-eîleavec toute son à me, nous sommes sauvés! 0 mon Dieu, morci , merci ! , , vous avez eu pitié de moi !. . .

Et, tombant à genoux dans un éjan de reconnaissance, elle joignit les mains.

— Edouard, écoule....

Puis, d'une voix forte mais tremblante, elle lut:

« Milady, pardon! je suis bien coupable!... « Je meurs, et, si j'avais la force de me traîner « jusqu'à vous, c'est à vos pieds que je vien- « drais mourir!

« Après tous les bienfaits que j'ai reçus de « vous, ob ! je vous ai montré bien de Pingratf- « tude ! mais ellen'élaitpointdans mon cœur!... « c'est la force des circonstances, c'est la fatalité « qui m'a perdue! Un bomme que j'ai trop « aimé, à force de ruse et d'adresse m'a pous- « sée dans un piège horrible : il a profité de « l'empire infernal qu'il avait pris sur moi, « pour m'entraîner dans ses complots. Helas ! « je voulais tout vous dire!... il yacrnqansdéjà, « milady, je voulais tombera vos genoux pour « vous demander pardon !... Mais cet homme , « plein d'astuce et d'audace, m'a fait enlever « la nuit du château malgré ma ré^tai.ee ; et « cinq ans je suis restée à Londres, dans une

D'UIN LORD. 389

« espèce de cachot mystérieux, où Ion tachait « de nie faire oublier la perte rie ma liherté, « à force de luxe et d'élégance. Longtemps, o pauvre folle, j'attribuai cette violence inique « à l'amour!., mais enfin mes yeux sesontou- « verts, j'ai tout compris, j'ai vu l'affreuse vé- « rite!...

« Ah! pardon , milady! je suis la cause de « tous vos malheurs! Hélas! ils sont irrépara- « blés!... mais au moins je vous rendrai l'es- « time et l'affection de votre époux, je vous ren- « drai l'honneur !... »

Elle n'avait pasencore achevé de lire toute cette lettre, que déjà lord Felton avait brisé le cachet de l'autre; il y jeta rapidement les yeux, et, se frappant la poitrine avec désespoir, il s'écria :

— Malheureux! j'ai tué mon enfant!...

Alors il se précipite vers sa femme toujours

agenouillée, il la relève, il la presse contre son cœur avec un torrent de larmes et de sanglots.

— Edouard! dit-elle avec un accent de joie douloureuse, ah ! j ai retrouvé mon É iouai\i !...

— J'ai perdu mon enfant! icpoud le comte dune voix sourie. llenrieile, pardon! je suis

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ton bourreau! je suis un monstre!... Ah ! malheureux, qu'ai-je lait ! . . . Tiens, lis...

— Je te le disais bien , Edouard ! s'écria-teile en lisant tout bas la lettre que venait de lui donner son mari.

— Mais cette femme , reprit-il en courant vers la porte , il faut que je l'interroge !... Mou fils! qu'a-t-elle fait de mon fils?...

Lady Felton le suivait dans une agitation convulsive.

Le comte venait d'ouvrir la porte : ii se trouve lace à face avec Frédéric.

— Misérable! dit lord Felton d'une voix foudroyante , je sais tout maintenant!...

Frédéric pâlit, il recule.

— Lâche, tu calomniais une femme!...

ajouta le comte. Je vois clair dans ton cœur... Malheureux, à genoux !

Frédéric demeure un instant comme foudroyé : il voit tant de flamme dans les yeux irrités du comte, qu'il détourne la tête avec épouvante et s'enfuit rapidement.

— Qu'on ferme les portes ! qu'on l'empêche de sortir ! s'écrie lord Felton d'une voix reten-» tissante qui remplit tout le château,

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