‹ Le neveu d'un lord (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · LORD · texte numérisé non relu

LORD

ment expressif : que la femme silencieuse à laquelle il s'adressait, effrayée sans cloute , retira brusquement sa main et s'enfuit à l'autre bout de la chambre ; dans sa retraite aveugle et rapide au milieu des ténèbres, elle rencontra derrière elle un guéridon chargé de porcelaines de Sèvres, et le renversa violemment sur le tapis. Aussitôt une voix de femme appela , dans une chambre voisine : cette voix était sourde et gênée, comme celle dune personne endormie qui se plaint en rêve et qui va s'éveiller.

— Silence!... murmura , d'un accent voilé , la femme qui venait d'échapper dans l'ombre à sir William Humbers. Mous sommes perdus!... miss Neily s'éveille.

Sir William, agité d'une crainte indéfinissable, demeurait à genoux, retenant son haleine et sans faire un mouvement.

On n'entendait plus dans le boudoir que le battement monotone et régulier de la pendule, et, par intervalles, le mugissement sourd du vent qui s'engouffrait dans la cheminée, le murmure confus des vagues, et les cris douloureux et perçants des mouettes qui venaient battre des ailes contre les murailles du château.

Miss Nelly , presque morte de frayeur, se tenait immobile dans un angle du boudoir; elle tremblait , à chaque instant , que sa maîtresse, éveillée par la chute des porcelaines, ne se levât pour l'appeler. Alors c'en était fait de miss Nelly ! tout allait se découvrir!... cette folle et ténébreuse intrigue, dont elle se trouvait l'aveugle instrument, ce complot mystérieux et criminel, peut-être, se dévoilait d'un seul coup! Quelle serait l'indignation et la colère de lady Felton , quand elle verrait dans son appartement le colonel Humbers; quand elle saurait que miss

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Nelly , profitant d'une vague ressemblance, avait pris effrontément le costume et le nom de sa maîtresse pour recevoir, la nuit, un homme dont la présence , à pareille heure, pouvait porter un coup mortel à la réputation d'une femme irréprochable et pure!

Pendant que miss Nelly se livrait à ces poignantes réflexions , et qu'en proie à une angoisse inexprimable elle cherchait dans sa tête un y moyen pour faire sortir William Humbers et se débarrasser de lui prudemment, elle crut entendre une seconde fois du bruit dans la chambre à coucher de sa maîtresse. En effet, malgré le breuvage assoupissant qu'elle avait bu le soir, lady Felton n'avait eu qu'un sommeil pénible et agité, bien que d'abord , engourdie par le narcotique, elle fût tombée dans une espèce de torpeur lourde et profonde ; mais, tourmentée de rêves sinistres , le bruit qui s'était fait tout à

coup dans le boudoir Pavait brusquement éveillée. Ses. paupières étaient pesantes , son corps douloureux et plein de courbatures : elle éprouvait un singulier malaise.

Sûre d'avoir entendu quelque chose, elle prêtait l'oreille , appuyée sur une main, et réunissait toute la force de son attention pour tâcher de percevoir le moindre bruit qu'on aurait pu faire dans une chambre voisine; mais, n'entendant rien autour d'elle que sa respiration haletante, elle essayait de se rendormir, quand une idée subite passa comme un éclair dans son esprit. Elle écouta de nouveau, avec une extrême attention : cette fois, elle crut ouïr comme un bruit vague et presque insaisissable qui venait de son boudoir ou de la chambre à coucher de Nelly. Elle ne se trompait pas : ce bruit faible, étrange , indéterminé , ce n'était pas le murmure du veut dans les galeries et les corri-

dors : une porte venait de s'ouvrir , puis une autre; et Ton marchait, avec précaution, vers l'escalier...

Le premier mouvement de lady Felton fut de sonner; mais le fil d'archal qui correspondait à l'alcôve de missNelly avait sans doute été rompu , car lady Felton n'entendit pas le retentissement delà sonnette. Elle avait toujours auprès délie une veilleuse allumée; et l'obscurité profonde qui régnait dans la chambre jetait dans le cœur de lady Felton une surprise mêlée d'épouvante. Elle ne pouvait croire qu en se retirant miss Nelly eût emporté la lumière sans allumer d'abord la veilleuse, comme de coutume : selon toute apparence, la lampe de nuit avait dû s'éteindre faute d'huile ou par une circonstance fortuite.

Lady Felton ne pouvait se défendre d'une

vague terreur : lo bruit continuait toujours; elle entendait quelqu'un descendre, une à une , les marches de l'escalier, avec une mystérieuse précaution. Ce mouvement insolite, cette nocturne promenade devenait de plus en plus singulière et inexplicable : lady Feiton commençait à craindre que des malfaiteurs ne se fussent introduits dans le château.

Eniin, surmontant sa frayeur et son émotion, elle se leva courageusement, et courut, dans l'obscurité, vers la chambre de Nelly, dont la porte était restée en tr1 ouverte.

—Nelly î Nelly !... cria lady Feiton d'une voix altérée. Eveillez-vous!... 11 y a quelqu'un ici!...

Elle ne reçut aucune réponse. Alors elle appela de nouveau. Il y avait de la terreur dans sa voix, son cœur battait avec force, elle ne savait quel parti prendre : devait-eJle appeler au

IVl \ l.oîll). i:,

urs el donner l'alarme?... (levait-elle se réfugier dans sa chambre et, s'enfermer à double tour pour échapper -aux malfaiteurs qui, peutêtre, avaient assassiné déjà miss Nelly?... Mais son courage habituel, et l'affection pleine de tendresse quelle avait toujours eue pour Nelly, remportèrent sur la frayeur inconcevable qui la pénétrait jusqu'au fond de l'âme. Elle marcha, sans hésiter, au milieu des ténèbres, vers l'alcôve où la jeune fille était couchée sans doute; elle approcha du lit à tâtons, et promena ses mains tremblantes sur les draps et l'oreiller.

— Personne 1... dit-elle frappée d'étonnemeut. Nelly! Nelly 1 où donc ètes-vous?...

Aucune réponse.

Alors cette pensée rapide, qui d'abord s'était présentée, fugitive et confuse, à l'esprit de lady Felton, cette pensée lui revient plus forte et

plus saisissante : sa terreur diminue , mais un autre sentiment , tout plein d'indignation , fait battre son cœur avec autant de violence. Elle retourne précipitamment dans sa chambre. Un tison à demi-consumé, répandait encore à travers la cendre une lueur vacillante et faible: elle allume un flambeau, et revole , toute frémissante, à l'appartement de Nelly. Il n'y avait personne dans la chambre; le lit était vide, la couverture et les draps , froissés , traînaient jusqu'à terre.

Lady Felton entra brusquement dans son boudoir ; elle vit le guéridon renversé et les porcelaines de Sèvres en mille pièces sur le tapis.

Elle aperçut quelque chose de noir au milieu de la chambre : c'était le gant d'un homme , comme il était facile de le voir à la dimension de la main. Lad y Felton ne put s'empêcher de très-

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saillir; une grande douleur, mêlée de colère, s'empara de son Ame; tout maintenant s'expliquait pour elle et devenait clair à ses yeux : Nelly était coupable , Nelly avait reçu chez elle, au milieu de la nuit, un homme!... et eel homme ne pouvait être que sir Frédéric Cléland!

Lady Felton , pensant bien que la coupable se cachait sans doute et n'était pas éloignée , parcourut toutes les chambres voisines Tune après l'autre, et, ne la trouvant pas, elle franchit un corridor, son flambeau à la main , et descendit le même escalier où des pas retentissaient tout a riieure. Cet escalier menait à la chambre du rez-rle-chaussée , dont la porte et les fenêtres s'ouvraient sur le jardin.

\ peine lady Felton avait-elle descendu quelques marches , quelle entendit fermer une H 2

porte , puis marcher avec précaution , et monter pas à pas l'escalier. La personne qui montait dans l'obscurité n'avait pu distinguer encore lady Felton qui se trouvait à l'étage supérieur. Bientôt le frôlement d'une robe se fit entendre : lady Felton descendit quelques marches avec son flambeau , et vit une femme couverte d'une pelisse noire, qui montait en suivant la rampe à tâtons. La clarté du flambeau arriva brusquement jusqu'à cette femme , et lui fit tout à coup relever la tête... Elle reconnut lady Felton, et, poussant un cri d'effroi , elle tomba évanouie sur l'escalier.

Le premier mouvement de lady Felton fut de lui porter secours et de la reiever. Miss Nelly avait les yeux fermés : une mortelle pâleur couvrait son visage; et sa bouche entrouverte, où

Ton entendait bruire une respiration pénible et rauque, avait l'air de vouloir rendre le dernier soupir. Une pitié douloureuse avait succédé à l'indignation dans Fume sensible et bonne de sa maîtresse : elle voulait d'abord appeler une femme de chambre, avertir quelqu'un pour faire transporter la jeune fille évanouie dans son appartement. Mais de quelle manière expliquer l'évanouissement de Nelly qu'on eût trouvée à cette heure sur les marches de l'escalier , quand rien ne pouvait justifier une pareille circonstance au milieu de la nuit?

Lady Felton aima donc mieux n'appeler personne: elle courut prendre un flacon d essence dans sa chambre à coucher , fit respirer du vinaigre à miss Nelly , en frotta ses tempes , lui jeta de l'eau fraîche au visage, et la jeune fille poussa un long soupir qui indiquait son retour à la vie. Mais quand elle eut rouvert les yeux,

quand elle vit sa maîtresse qui , penchée sur elle , lui prodiguait taut de soins , Nelly irissonna de tout son corps et faillit perdre une seconde lois connaissance.

— Allons, revenez à vous, Nelly! dit avec douceur lady Felton, revenez à vous! Donnezmoi la main... relevez-vous... J'espère que vous aurez la force de marcher !

Mais Nelly demeurait immobile et muette , la figure cachée dans ses mains ; de sourds gémissements secouaient sa poitrine.

— Malheureuse! malheureuse!... murmurait-elle d'une voix faible et indistincte.

Lady Felton entendit confusément cette exclamation , et , voyant miss Nelly eu proie à une si grande douleur , elle n'eut pas la force de lui parler sévèrement; et les reproches, qui

allaient s'échapper de ses lèvres, n'en sortirent pas , enchaînés par un sentiment de pitié profonde. Elle tendit encore la main à Nelly qui, trop faible pour marcher seule , se traîna toute chancelante , appuyée sur le bras de lady Felton.

Alors , confuse et pleine de honte , la jeune fille se prit à pleurer abondamment : ce torrent de larmes soulagea sa poitrine , elle respira plus librement, les couleurs de ses joues revinrent peu ii peu ; et, douloureusement émue des soins que lui donnait sa maîtresse avec tant de bienveillance , elle s'accusa d'ingratitude au fond de son cœur, et se fit tout bas d'amers et cruels reproches.

Quand lady Felton eut reconduit Nelly dans sa chambre à coucher , elle lui dit avec douceur de se mettre au lit ; et, sans lui demander la

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moindre explication, elle retourna dans son appartement, et passa le reste de la nuit dans un fauteuil , triste et livrée à de pénibles réilexions.

JNelly, qui s'attendait aux plus violentes réprimandes, ne put comprendre le silence et les regards sans colère de lady Felton : l'espoir commençait à rentrer dans son âme, elle commençait à croire que sa maîtresse n'avait rien découvert; et la malheureuse jeune fille, qui ne demandait qu'à se taire illusion , sentait , de moment en moment, s'évanouir ses inquiétudes. Néanmoins il lui lut impossible de se rendormir; et les premières lueurs de l'aube pénétraient déjà par les t'entes des volets , quand la porte s'ouvrit avec précaution, et lady Felton entra sur la pointe du pied dans la chambre de Nelly. Elle s'approcha de l'alcôve, écarta doucement un rideau , et tout à coup ses yeux se rencon-

trèrent avec les yeux de Nelly qui la regardait

frappée détonnement.

— Eh bien ! miss Nelly , demanda lady Felton avec un accent plein d'intérêt , mais sévère et grave , comment vous sentez-vous ce matin ? Ètes-vous un peu remise?

— Oh ! merci, madame! répondit faiblement Nelly dont l'inquiétude et la frayeur commençaient à renaître , je suis moins souffrante...

— Tant mieux ! je vois que ce malaise n'a pas de suites...

Et l'accent de lady Felton était devenu glacial; sa figure , toujours si pleine de bienveillance et de bonté , avait pris tout à coup une singulière expression de froideur qui fit tressaillir la coupable.

Cependant , pour cacher son trouble et l 'altération de ses traits, elle balbutia quelques mots de reconnaissance , et voulut porter à ses lèvres la main de lady Felton, qui se recula brusquement d'un air indigné.

C'est alors que miss Nelly , foudroyée d'un regard, comprit avec épouvante que la ruse et le complot n'étaient plus un mystère, qu'elle ne pouvait plus rien cacher , et qu'elle était perdue !

— Miss ÎNelIy ! dit sévèrement la comtesse, je sais tout l Malheureuse enfant ! vous n'avez pas voulu me croire, et maintenant vous êtes déshonorée...

— Ah , pardon ! pardon , milady ! s'écria la jeune fille avec égarement, pardon î je suis bien coupable î

— Je le sais, ajouta lady Felton avec une voix profondément triste, il est trop tard ! il est trop tard !...

Nelly, bien qu'elle eût préparé dans sa tête une foule d'excuses plus ou moins vraisemblables pour motiver l'étrange événement de la nuit, se trouva tellement déconcertée, qu'elle n'eut pas le courage et la présence d'esprit nécessaires pour essayer même de se disculper : elle voulait dire que, fatiguée d'une longue insomnie et très-souffrante, elle avait quitté, la nuit, son appartement pour aller prendre l'air sur la terrasse du jardin ; mais qu'à peine au bas de l'escalier, elle avait senti ses genoux ployer soudain, et que, sans avoir la force de se retenir à la rampe , elle était tombée sans connaissance. Une pareille excuse aurait pu sembler croyable , accompagnée d'assurance et de fermeté ; mais le trouble et la frayeur de

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Nelly auraient malheureusement donné bientôt un démenti formel à tout ce qu'elle pouvait alléguer.

— Nelly, continua lady Felton, un homme est venu cette nuit dans votre chambre !...

Nelly pousse un cri douloureux.

— Quel était cet homme ? poursuivit solennellement lady Felton.

Nelly fondait en larmes; elle tournait la tète et se couvrait les yeux de ses deux mains, pour ne pas voir les regards irrités de sa maîtresse.

— Oh ! que faire? que faire?... pensait Nelly, dans un véritable délire. Oh î je voudrais être morte !... Elle sait tout î... elle sait que le

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colonel flumbers est venu ici !... Grand Dieu !

grand Dieu î je suis perdue !...

Et, comme elle pleurait toujours abondamment sans donner aucune réponse, lady Felton réitéra sa demande avec plus de sévérité.

— Miiady, je vous en conjure! pardonnez* moi !... J'avouerai tout 1 j'avouerai toutî...

— Eh ! que pourriez-vous dire encore, malheureuse ?... vos aveux sont inutiles ! je n'ai plus de questions à vous faire !... Il n'y a qu'un homme capable dune semblable audace!... Je vous disais bien que ce lâche suborneur vous entraînerait dans l'abîme!... Sir Frédéric Cléland !...

— Ce n'est pas lui ! ce n'est pas lui, je vous le jure !... s'écria Nelly avec force.

— Taisez-vous, JNelly !... pas de serments ! pas de mensonges!.,. N'ajoutez pas ce crime a l'autre !...

— Mais je vous le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré ! poursuivait douloureusement Nelly, les mains jointes , le visage inonde 3e larmes; non, ce n'est pas sir Frédéric !...

— Et qui est-ce donc alors ?. = . reprit la comtesse, avec un accent plein de colère et de mé pris. Il n'y a que Frédéric dans le château !... car je ne présume pas qu'un domestique...

— Oh ! milady î... interrompt la jeune fille, dont les yeux et la voix reprirent soudain une expression de fermeté singulière et 'd'orgueil , vous pourriez croire !...

— Non , je ne crois point cela !... répondit

amèrement lady Fellon; je sais bien que vous êtes trop fîère , et qu'au lieu de songer à descendre , vous cherchez , au contraire , à vous élever!... Je vous plains, imprudente! je vous plains!... vous serez malheureuse, et vous ne pourrez accuser que vous seule de votre malheur !... .J'ai fait ce que j'ai pu, Nelly, pour vous sauver... je vous ai montré le piège qu'un libertin sans cœur voulait vous tendre, et vous avez ri de mes conseils, de ma frayeur, de ma tendresse!... Maintenant c'en est fait ! vous n'êtes plus qu'une fille déshonorée, perdue !... Cléland , ce malheureux que vous aimez, est déjà fatigué de vous, peut être!... il raille votre folle crédulité ! . . . Toutes ses belles et menteuses promesses le font maintenant sourire, et vous n'êtes pour lui qu'un chiffre de plus dans le nombre de ses victimes !... Je vous le répète, c'est un libertin sans âme et sans entrailles !...

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N<*lly, au désespoir d'entendre accuser injustenienl sir Frédéric, avait déjà le nom du colonel Humberssur les lèvres; elle se disposait à nommer le vrai coupable, mais une idée subite et glaçante lui ferma la bouche : elle craignait vaguement de précipiter Frédéric dans un danger terrible, dans un abîme fatal et mystérieux , d'où jamais peut-être il ne pourrait sortir. Elle aimait Frédéric avec délire, avec idolâtrie ; un mot pouvait le perdre ! . . . elle conserva ce mot religieusement dans le fond de son cœur , et préféra subir toute seule et la honte et le châtiment de la faute.

Elle continuait à garder le silence , et baissait les yeux comme un coupable au moment où Ton va prononcer son arrêt.

— Miss Nelly! dit la comtesse avec un accent de fermeté douloureuse , vous savez toute l'af-

fection que je vous portais ,... et que je vous porte encore malgré moi, malgré l'action que vous venez de commettre... Mais vous devez comprendre que maintenant je ne pourrais fermer les yeux sur votre conduite sans lui donner , en quelque sorte , des encouragements blâmables , sans vous rendre un mauvais service! C'est à regret, Nelly, que je vais me séparer de vous, mais il le faut... je ne puis vous garder près de moi !...

Nelly poussa un gémissement.

— Ob , milady! s'écria -t- elle en se jetant hors de son lit , les mains suppliantes , et tombant aux genoux de sa maîtresse qu'elle arrosait de larmes, je vous en conjure... ne me chassez pas!... Oh, pitié! pitié! que deviendrais-je, grand Dieu!... où fuir?... Quelle humiliation ! quel opprobre !... Grâce!...

— Allons! relevez-vous, ma pauvre Nellyt... répliqua tristement lady Felton en lui tendant la main. Je vous aime toujours, et surtout je vous plains... niais ee que vous demandez esl impossible... H faut nous séparer !...

— Grâce! grâce!... interrompait iNelly , la voix pleine de sanglots, je mourrais!...

Il était facile de voir au visage altéré de lady Felton, à ses yeux mouillés de larmes , à l'agitation de sa poitrine, qu'une émotion profonde la bouleversait , et qu'un douloureux combat se livrait dans son âme. Mais sa bienveillance naturelle et sa douceur n'excluaient pas la fermeté de caractère, quand l'occasion paraissait l'exiger. Alors elle s'armait contre elle-même et faisait taire la pitié dans son cœur, pour accomplir un devoir, une justice.

— Ma pauvre Nelly , dit-elle en secouant la

tête d'uri air mélancolique, je vous répète que vous ne pouvez plus rester ici après ce qui s'est passé! Mais vous ne serez jamais une étrangère pour moi... Je vous porterai toujours un intérêt véritable, une tendre affection, et je n'aurai pas la cruauté , ma pauvre enfant , de vous abandonner à votre malheureux sort! Soyez tranquille! je trouverai bien un prétexte pour justifier votre départ : ne craignez point qu'il soit mal interprété... Je me charge de tout ! Vous retournerez près de votre tante dans le Westmoreland : je vous promets une pension suffisante pour vivre honorablement, et là, j'espère, vous épouserez un brave et honnête homme qui vous rendra plus heureuse que sir Frédéric... Ainsi préparez-vous, Nelly: dans quelques jours vous me direz adieu... Au moins, vous pourrez encore échapper au déshonneur qu'il vous serait impossible d'éviter ici!... et l'ascendant fatal du méchant qui vous a trompée ne s'étendra pas

sur tout le reste de votre existence! Ma pauvre Nelly ! continua-t-elle avec attendrissement , il faut nous séparer !... j'en pleure comme vous... mais je me résigne... Au moins quittons-nous sans haine, sans rancune!...

Nelly avait la poitrine si gonflée de sanglots, qu'elle ne put répondre et continua de pleurer en silence. Lady Felton avait ouvert les volets d'une croisée , et les rayons du soleil levant éclairaient toute la chambre. Tout à coup il se fit un grand mouvement dans le château : les chiens de garde aboyèrent ; on entendit monter et descendre les escaliers , marcher à grands pas dans les corridors. Lady Felton ouvrit brusquement la porte , pour avoir l'explication de tout ce bruit; elle s'approcha d'une fenêlre qui donnait sur la cour, et vit le corps d'un homme, étendu raide et immobile sur un brancard que portaient plusieurs domestiques

du château : elle ne put distinguer le visage de cet homme, qui était mort sans doute, ou blessé bien grièvement. Elle ouvrait déjà la fenêtre pour demander quel était ce malheureux, quand elle entendit comme un éclat de rire sauvage derrière elle , et des pas lourds et précipités. Elle se retourne , et voit une effroyable figure, pâle comme un linge , au milieu de laquelle flamboyait un nez rouge et bleu de froid : c'était le juif, c'était JobGriffith.

En apercevant lady Felton , une singulière expression de malice rendit plus hideuse encore la physionomie du vieillard ; il continua de monter f escalier , en sautant de marche en marche avec la pesanteur ignoble d'un crapaud. Il voulait probablement retourner h son bouge.

— Mon Dieu ! qu'est-ce donc , monsieur Job?... demanda ladv Felton avec un accent

plein d'angoisse. Quel e&t ce malheureux qu'on apporté?...

— C'est inilord!... cria Job d'une voix glapissante.

Puis, sans attendre I eiïel de sa réponse, il gravit, eu sept ou huit bonds , une quinzaine démarches qui menaient à l'étage supérieur , et disparut dans les corridors.

Lady Feltoii parcourait tout le vestibule avec des cris lamentables.

— Edouard ! Edouard I... appelait-elle en sanglotant, pale, égarée, folle.

Cléland parut, et, comme elle voulait sortir pour s'élancer vers le brancard, il lui barra le passage en la suppliant de rester , de se contraindre, et d'épargner à la victime des émotions dangereuses et mortelles peut-être.

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— Je veux le voir! je veux le voir !... criait lady Felton avec une inflexion déchirante.

Mais tout à coup la force parut l'abandonner, elle chancela, ses yeux se fermèrent, et Frédéric la reçut dans ses bras, muette, froide , privée de sentiment.

— Ralph !... cria-t-il d'une voix retentissante, Frank ! . . . James ! . . . ici ! ici tous ! Appelez miss Nelly!... vite!...

Plusieurs domestiques accoururent ; et sir Frédéric , qu'une autre inquiétude bien plus vive appelait ailleurs , confia sa tante aux soins d'une femme de chambre et monta , tout hors d'haleine , au bouge mystérieux du juif.

11 frappa contre la porte de manière à l'enfoncer. Job ouvrit; un air de soumission rampante et basse , où brillait comme un sourire amer et

sardonique, donnait quelque chose de plus horrible encore à sa figure de cadavre.

— Vieux scélérat ! dit Frédéric d'une voix sourde et menaçante, si tu dis un mot, je te lais si rudement serrer la gorge qu'il n'en sortira plus que ta langue!... Entends-tu bien, vieux scélérat?...

— Je ne suis pas sourd... aveugle non plus, comme le sait parfaitement votre honneur!... répliqua le juif en branlant la tête. J'entends au contraire parfaitement... et je vois encore mieux... Vous m'avez appelé deux fois vieux scélérat... Vieux? c'est vrai ! Scélérat? d'accord, c'est juste !... Mais , si je suis vieux , vous êtes jeune , et le plus scélérat...

— Drôle! interrompit Frédéric, les deuls serrées , je crois que tu me menaces !

— Moi ? pas du tout 1 répondit Job en ricanant ; je ne vous parle pas de corde et de gibet... Pourtant, votre honneur, dans cette bonne vieille Angleterre , on pend les chrétiens tout comme les juifs!... Je ne crois pas qu'une potence casserait pour nous porter tous les deux à la fois ! . . .

Frédéric poussa comme un rugissement; il étreignit la main sèche et osseuse du vieillard , et la fit craquer dans la sienne comme une frêle coquille de noix.

~ Aie 1 aie! calmez-vous !... dit le vieillard avec une exclamation pleine de colère et de douleur. Vous êtes trop vif!...

— Et toi, misérable, trop insolent!... Mais je ne te crains pas ! je puis t1 écraser comme un ver de terre !.., D'un mot, je l'anéantis!

DTJN LOHD. M

— Eh bien ! croyez-moi , gardez ce mot pour vous!... Ce mot-là, voire honneur, pourrait en appeler un autre!... Allons, ne grincez pas des dents... ou plutôt, serrez-les bien pour empêcher ce mot de sortir!... Sans doute, un faux billet de banque , une fausse lettre de change, peuvent terriblement compromettre un honnête homme... mais un cadavre, sir Frédéric, un cadavre pale et sanglant deviendrait aussi, je pense, un formidable accusateur!... Hein? qu'en dites- vous?...

— Tais-toi! tais-toi 1... répondit sourdement Frédéric dont' la figure s'altéra tout à coup. Parle plus bas, Job... si quelqu'un venait à entendre ! . . .

— Oui , les choses pourraient aller mal !... répliqua le juif avec un sourire sa Unique. Mais, calmez-vous!... on m'arracherait plutôt lesyeux

de la tête et les écus de la bourse que les paroles de la bouche quand je veux me taire... Soyons amis, sir Frédéric!... poursuivit-il en lui tendant sa griffe noire et sale avec une expression bien autre que celle de l'empereur Auguste, lorsqu'il dit en pardonnant : Soyons amis, Cinna !

Cléland fit un geste de dégoût et fut tenté de prendre son couteau de chasse pour abattre cette main hideuse; mais, très-heureusement pour l'un et l'autre, il se contint.

— Job, dit-il, combien veux-tu me vendre ton silence?...

— Nous verrons cela plus tard, répliqua le Juif. En attendant, j'accepterais une centaine de guinées sans trop de répugnance.

— Tu les auras dans une heure! dit Frédéric.

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Il parlait encore lorsqu'il entendit la voix de Frank qui l'appelait de toute sa force, en parcourant les corridors:

— Sir Frédéric ! venez ! venez ! criait Frank d un accent plein de terreur et d'agitation.

— Je cours près de mon oncle ! dit vivement Frédéric. Adieu!... silence!...

Et Frédéric sortit précipitamment.

Il y avait quelque chose d'horrible et d'infernal , un secret de mort , entre ces deux hommes; ils pouvaient mutuellement se perdre : un pacte effrayant et sombre devait les enchaîner éternellement l'un à l'autre!

La nuit qui venait de s'écouler avait vu s'accomplir de terribles événements, dont les suites fatales devaient influer sur toute l'existence de lady Felton. Pendant qu'elle se livrait h de p£-

nibleset douloureuses réflexions, et qu'elle s'affligeait du malheur de Neliy, elle était bien loin de soupçonner l'effroyable drame qui se déroulait à quelque distanee du château, dans un lieu sauvage, horrible.

Le colonel Humbers avait reconnu tout de suite la voix menaçante qui lui criait de s'arrêter. Il avait d'abord voulu fuir; mais il demeura comme enchaîné à la même place, par le trouble et le saisissement,

Lord Felton s'élança vers lui.

— Infâme ! s'écria-t-il d'une voix étouffée, infâme! tu n'iras pas plus loin ! (Test ici que tu vas mourir !...

Certes, William Humbers avait du courage : la crainte de la mort n'aurait pu le faire reculer d'un pas; mais il était coupable!... il avait trahi

l'amitié, l;i confiance; et ta pensée a mère de son ingratitude le faisait frissonner.

— Lâche, ! dit lord Felton avec une intonation de rage, tu voulais fuir !... Tu n'osais pas affronter l'homme que tu as déshonoré!... tu n'osais pas me regarder en face !... Mais c'est moi! c'est moi qui vais te punir!... Tu es venu m'assassiner dans mon honneur!... moi, je pourrais t'assassiner avec cette arme... Nous sommes deux contre toi ! nous sommes les plus forts ! tu es l'offenseur et je suis 1 offensé... mais je ne ferai pas comme tu as fait !... je ne t'empêcherai pas de te défendre.. . C'est ton sang que je veux !... mais l'épée à la main ! Tiens, prends cette arme, et battons-nous jusqu'au dernier soupir, jusqu'à la dernière goutte de sang !...

Et lord Felton jeta par terre une épée, de-

vani sir William ; il tenait l'autre épée dans sa main droite, et, le bras tendu, les yeux flamboyants, il frappait d'un pied furieux le sol moins garni de bruyères h cet endroit.

Cléland se tenait immobile et silencieux, à quelque distance de lord Felton. Sir William n'avait pas encore reconnu sir Frédéric.

— Milord, un seul mot, je vous en conjure!... dit Humbers d'une voix sourde et profonde. Je vous ai offensé... je suis un misérable !... mais je vous jure par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde , je vous jure sur l'honneur qu'elle est innocente î...

— Innocente !... murmura douloureusement lord Felton, en serrant avec plus de rage la garde de son épée. Innocente!... et c'est vous, malheureux ! c'est vous, qui le dites !... vous qui sortez de ses bras !...

— Milord, je vous jure qu'elle est innocent»' ! répéta le colonel ïlumbers avec une noble énergie. Je suis coupable!... tuez-moi... Jusqu'au dernier battement de mon cœur, je vous dirai quelle est innocente !...

— Allons 1 trêve aux discours !... interrompit lord Felton, dans un transport indicible. Sir William, je vous le répète, vous êtes un malheureux, un ami lâche et perfide '....mais enfin, jusqu'ici, j'ai cru que vous aviez ce courage qui brave la mort... Vous êtes militaire... prenez cette arme et défendez-vous !

Mais Humbers ne fit pas un mouvement pour ramasser Tépée qui était devant lui : il demeurait silencieux, les bras croisés.

— Eh bien! s'écria lord Felton , me suis-je trompé, sir William? n'auriez-vous pas même U 4

jQ LE NEVEï'

le cœur (1 nu soldat?... ^Tauriez-vous donc iotst juste assez de bravoure que pour insulter un homme par derrière et vous enfuir après ?

— Moi fuir, mi lord ! s écria dédaigneusement sir William. Vous avez mal interprété ma fuite... C'est l'honneur d'une femme et d'un ami que je voulais conserver, ce n'est pas ma vie !...

— L'honneur d'une femme ! l'honneur d'un ami !... infâme!... reprit lord Feîton en agitant son épée. Ah! tu railles !... après m'avoir outragé, trahi, poignardé lâchement, tu railles!... Allons! allons! monsieur, défendez-vous... c'est trop attendre!... Vous m'avez fait la plus mortelle injure qu'un homme puisse faire à un autre homme; vous me devez réparation !... Je vous le répète, c'est un combat à mort !... En garde, monsieur ! en garde.!...

Et , frappant la terre avec un redoublement

D'UN LORD. :i1

de fureur, lord Felton s'avança, lépée haute, contre sir William, el lui mit la pointe du 1er sur la poitrine.

— Milord, dit le colonel Humbers, avec une dignité calme et douloureuse, cest la première lois que je refuse un duel... vous savez pourtant que je ne suis pas un laclie !... Je ne me battrai pas avec vous !...

— Ah ! je vous y forcerai bien !... s écria lord Felton.

— Je ne me battrai pas avec vous... répéta le colonel Humbers. Une goutte de votre sang, milord, me couvrirait d'un éternel opprobre!... votre vie est sacrée pour moi î...

— Ah , malheureux I vous m'avez pris l'honneur, et vous craignez de prendre mon sang!... Je ne vous quitte pas... je in attache à vous...

11 faut nous battre! Allons! en garde, monsieur!... Je vous le dis pour la dernière fois, en garde... ou je vous tue !

— Tuez-moi donc !... répliqua vivement le colonel , en découvrant sa poitrine et marchant contre l'épée de lord Felton, qui fit soudainement plusieurs pas en arrière.

— - Non, je ne me battrai pas avec vous, milord! continua sir William, en secouant douloureusement la tête. Vous êtes le seul homme dans le monde,leseulavecquijenepuis me battre !...

Aussitôt Frédéric Cléland courut vers son oncle ; puis, d'une voix forte et indignée :

— Eh bien! s'écria-t-il, c'est moi qui vais le punir !. . . Votre épée 7 milord ! votre épée ! . . .

— Sir Frédéric!... ditHumbers, frappé d'élonnement.

D'UN LOKD.

— Oui! continua Frédéric a\ec uu accent terrible, eu voulant prendre lèpre des maiofl de lord Felton. L'outrage aussi me regarde!... je me

ehargeraidela vengance!... Allons, sir William! si vous n'êtes pas un misérable poltron , qui se laisse cracher au visage , ramassez votre épée... A nous deux !...

— Bien! sir Frédéric! dit le colonel avec une exclamation d'encouragement pleine de tristesse; vous êtes un brave jeune bomme! je vous estime! Cestvrai... l'outrage vous regarde comme la vengeance, et je puis au moins croiser le fer avec vous!... Je suis prêt, sir Frédéric !...

Et déjà Tépée était dans la main de sir William ; il attendait son ennemi. Mais Frédéric n'avait point d'arme, et faisait d'inutiles efforts pour arracher celle de son oncle, qui la serrait plus fortement.

54 LE JNEVEU

— Frédéric I disait iord Feltou d'une voix étouffée de colère et de surprise, vous plaisantez, je crois?... Éloignez-vous... ce n'est pas votre affaire , c'est la mienne! Vous n'êtes ici que notre témoin...

— Non , mi lord 1 poursuivait Frédéric avec une inflexion tendre et suppliante , c'est moi qui vous vengerai!... Laissez! laissez-moi faire!... vous voyez bien qu'il cherche une excuse pour éviter le combat ! ... Il ne veut qu'un prétexte ! . . . C'est pour trancher du magnanime et du généreux ! Votre épée , milord , je vous en conjure!... Il faut bien que cela finisse, on peut venir... alors il nous échappe !... A nous deux, sir William !

— Par ie Ciel , Frédéric ! s'écria lord Felton en le repoussant avec colère, laissez-moi ! laissez moi , je vous l'ordonne ! De quoi vous mélez-vous? -.-

&m Lord. te

— Mon oncle, mon oncle, je vous en supplie ! donnez-moi votre épée...

— Allons , sir Frédéric! dit le colonel Humbers dune voix sourde et résignée, je vous attends !... Milord, au nom du Ciel ! laissez faire ce jeune homme!...

— Damnation !... enter !... s écria lord Fëlton, dans un transport de fureur inexprimable; pour qui me prenez-vous tous deux?... Suis-je un entant?... suis-je un vieillard qui ha plus la force de tenir une épée?... Allons! sir Fié5déric , très-sérieusement , je vous prie , je vous ordonne de me laisser!... vous è!es le témoin de ce duel à mort... Tant que j aurai un souille, une goutte de sang dans les veines, à moi cette épée! à moi la vengeance !... S'il me tue , alors , c'est bien!... vous continuerez le duel.». Allons, sir William 1...

56 Lfc NEVEU

— Pas avec vous !... dit le colonel Humbers dui) accent terme et calme. Sir Frédéric est là , milord î... Prêtez-lui votre épée...

— Ah! c'est trop fort!... Indigne!... cœur bas et lâche ! il faut donc te couvrir de boue et d'injures pour te forcer à te battre?... Eh bien ! puisque tu le veux... tiens!...

Et lord Felton , prenant brusquement son épée de la main gauche , se précipita sur le colonel et le frappa violemment au visage.

Sir William laisse échapper un cri sourd, un cri plein de rage et d'indignation.

— Te battras-tu maintenant?... demande lord Felton d'une voix tonnante.

Sir William venait de fondre, l'épéeen main, sur son ennemi.

I>l \ LOKD. 57

— Ah ! je savais bien que je t'y forcerais!... murmura lord Fel ton, les dents serrées, en s élançant contre Uumbers avec une impétuosité aveugle.

Les deux épées sentre-choquaient dans l ombre , et lançaient par moments des éclairs ; les combattants ne parlaient plus et se pressaient lun l'autre avec une égale furie. On entendait leur respiration rauque et haletante qui se mêlait au cliquetis du fer, et le battement sourd de leurs pieds qui frappaient le sol retentissant.

De chaque côté même courage , même colère : aucun deux encore n'avait saisi l'avantage . Déjà le sang coulait, déjà les lames étaient rougies. et ce duel muet, ténébreux, horrible, ne pouvait se terminer que par un cadavre. De temps à autre, un rayon blafard de la lune , perçant les nuages, éclairait celle épouvantable scène et tombait, comme la lueur dune lampe

58 LE NEVKi:

sépulcrale, sur la figure pâte et livide de lord Feiton, qui avait l'air d'un cadavre agité convulsivement par le galvanisme.

Sir Frédéric , debout et silencieux, regardait ce combat acharné où quelque chose de plus cher que sa vie se trouvait en jeu , sa fortune! Si lord Feiton succombait, alors plus d'espoir ambitieux pour Frédéric : un enfant , encore à naître, devenait l'héritier des Feiton !.. . honneurs, titres, domaines, il avait tout; et les complots de sir Frédéric , ces complots élaborés avec une si infernale adresse , toutes ces noires et profondes machinations avortaient misérablement, et n'aboutissaient qu'à l'infamie!

En proie à mille pensées diaboliques , à la plus cruelle anxiété, il suivait avec une angoisse inexprimable toutes les phases , tous les mouvements de cette affreuse lutte. Il frissonnait comme s'il eût senti le fer entrer dan» son cœur»

chaque lois que Cépée de sir William effleurait la poitrine de son adversaire. Alors sir Frédéric se rapprochait des combattants avec une inquiète vivacité, et sa main frémissante, plongée dans son manteau, avait lair de chercher quelque chose.

11 y avait plus d'un quart d'heure que durait le combat, et les deux lames retentissantes s eutre-choquaient toujours avec la même énergie iurieuse. Cependant "lord Felton , épuisé de colère et de fatigue , commençait à perdre du terrain, et ses coups tombaient plus rapides et plus saccadés; sa respiration devenait courle et sifflante, et sa main, déchirée en plusieurs endroits, commençait à faiblir et serrait larme avec moins de vigueur : il ne songeait plus à se défendre, à parer les coups, il cherchait le cœur de son ennemi.

Le colonel Humbers , plus jeune et plus fort,

le pressait fougueusement, sans repos, sans relâche; et lord Felton, reculant toujours malgré lui , ne s apercevait pas qu'il marchait en arrière sur une pente assez rapide , et qu'il se trouvait presque au bord d'un ravin sombre, au-dessus d'un abîme où l'on entendait rouler comme un torrent.

Encore trois pas, et il disparaissait dans le gouffre. Sir Frédéric, plein de terreur et d'angoisse , allait prendre un parti désespéré : il s'élançait déjà sur William Humbers , quand lord Felton, réunissant dans un dernier effort tout ce qu'il avait de rage et de vigueur, prit son épée à deux mains et se jeta sur son ennemi pour eu finir ; mais à l'instant môme il tomba la face contre terre en poussant un grand cri : le malheureux s'était rué aveuglément sur l'épée de sir William et s'était percé lui-même de part en part. Le colonel Humbers, presque renversé du choc.

D'UN LORD. (il

avait lâché soudainement la poignée de son arme, enfoncée tout entière dans la poitrine de lord Felton.

— Mon oncle ! mon oncle !... s'écria sir Frédéric avec plus de rage que de douleur.

Et il se précipita vers lord Felton qu'il essaya de relever.

Le sang coulait "abondamment de la blessure. Une pâleur mortelle couvrait déjà le visage de lord Felton , un souffle court et précipité s'échappait de ses lèvres béantes .c'en était fait, sans doute ! le malheureux était frappé à mort ! . . . Sir Frédéric voyait son rêve lui échapper.

Mais s'il pouvait seulement prolonger d une heure la vie de son oncle expirant ! . . . Une heure encore 1... Et pour cette heure, Cléland donnerail vingt ans de son existence!

(fâ LE NEVEU

Déjà le colonel Humbers, pale, délirant, éperdu, s'élait jeté tout en larmes sur le corps de sa victime et lui demandait pardon.

— Laissez!... laissez-moi mourir!... murmurait lord Felton dune voix faible et presque éteinte : Frédéric, venge-moi !...

— Oui!... dit sourdement Frédéric.

Sir William demeurait toujours penché sur la blessure de lord Felton; il était là pleurant , sanglotant, à genoux, s'arrachent les cheveux.

Lord Felton venait de s'évanouir : il était sans mouvement, et sa respiration vague et indistincte annonçait à peine encore un faible reste de vie.

— Infâme !... cria soudain Frédéric; quoi ! tu pleures sur le cadavre de ta victime!.. Va, monstre!...

FVfJIV LOI (Ï3

El . le saisissant aux cheveux . il lui renversa la tête en arrière et le frappa au cœur d'un poignard. Sir William jette un cri douloureux, et, pendant qu'il se débat dans les convulsions de l'agonie, Frédéric le traîne à deux mains jusqu'au bord du gouffre, et l'y précipite violemment.

Le malheureux, en tombant, se cramponne avec désespoir aux longues herbes et aux broussailles qui hérissent les parois de l'abîme ; mais ses mains, toutes frissonnantes, sont trop faibles pour le soutenir, elles s'entrouvrent !.... Il se fait dans le gouffre un moment d'horrible silence; puis, on entend comme un bruit sourd et prolongé, dans les profondeurs de l'abîme.

Cléland frémit de ce qu'il vient de faire , une sueur de glace parcourt ses membres; ses cheveux se dressent sur sa tête : tout plein d'horreur , il veut fuir , mais une pensée

luit comme un éclair dans son âme!... Il aurait donc commis un meurtre inutile? il aurait donc forgé de si noirs complots, pour n'en pas recueillir le fruit? Il jette un regard sur le corps inanimé , s'en rapproche, et, s'agenouillant près de son oncle, il se penche avec effroi sur la blessure d'où le sang coule à gros bouillons ; il appuie une main sur la poitrine du comte , pour voir si le cœur bat encore , si la vie n'est pas éteinte. Il appelle son oncle avec un accent de profonde douleur et d'épouvante; il lui prend les mains, les couvre de baisers.

— Mon oncle! mon pauvre oncle!.... murmurait-il avec des sanglots hypocrites.

Lord Felton laisse échapper un long soupir.

— Frédéric!... murmure-t-il d'une voix faible comme un râle.

— Oh ! s'il revenait à lui, seulement un instant !... pensait Frédéric, tout irissonnant de terreur et d'espoir; si je pouvais obtenir un mot de sa main, un seul !

En même temps , il lirait de sa poche avec une vivacité convulsivc un portefeuille et un crayon.

Lord Felton ouvrit les yeux et les referma presque aussitôt.

— Que faire?... Seul ici !... pensait Frédéric; sans la moindre assistance!... Il va mourir!... et peut-être, avec de prompts secours, on pourrait encore le sauver !... Mais que faire, grand Dieu ! que faire?... Loin de toute habitation!... dans ce lieu sauvage... qui me fait horreur!... Oh! si je pouvais rencontrer quelqu'un!... Mais que dirais-je?... On croirait que c'est moi qui Foi assassiné!... Oh! oh!!...

m le neveu

Kl sir Frédéric, toujours penché sur lecor|>s de sou oncle , demeurait immobile el pensif, le cœur déchiré d'angoisses, de remords et de craintes.

11 fallait cependant prendre une détermination quelconque; la nuit était froide, orageuse, et les membres du blessé commençaient à se raidir. Sir Frédéric ne savait à quoi se résoudre; flottant de projets en projets, d'incertitude en incertitude, il aurait bien voulu gagner un village, ou du moins quelque chaumière de paysan ou de pêcheur; mais il avait plus d'un mille à faire: il ne pouvait quitter son oncle expirant , ni le porter dans ses bras une si longue distance , à travers les rochers, les monticules de sable et les précipices.

Tout à coup, i! croit entendre marcher der» rière lui , dans les hautes bruyères ; il se retourne

di;.\ Loup. 67

et voil une Tonne humaine qui s'avance dans l'ombre.

— Ah ! quelqu'un!., s'écrie-t-il avee un frémissement de joie, quelqu'un !.. je suis sauvé!..

Puis, après un moment de silence :

— Au secours!., poursuivit-il d'une voix forte et suppliante ; au secours, vous qui passez là bas!...

Un ricanement bizarre lui répond.

— Au secours!... reprend sir Frédéric.

— Au secours de qui?... demande une voix aigre et mordante. Au secours de milord, n'estce pas?... L'autre n'a plus besoin de secours !...

Cléland tressaillit jusqu'à la moelle des os.

— Un témoin!., pensa-t-il.

es LE NEVEU

Et courant, le poignard a ia main, vers létrange apparition qui lui parlait ainsi , il reconnut soudain Job Griffîth, à moitié perdu dans les bruyères. Bien heureusement pour le juif, la voix de lord Felton se fit entendre : il appelait Frédéric , d'un accent faible et voilé. Cléland, frappé comme d'un coup de foudre, lâcha brusquement Job Griffîth qui , selon toute apparence , allait rejoindre William Humbers au fond du précipice.

Il est vrai que sir Frédéric eut bien raison d'épargner le juif et de ne pas commettre un second assassinat, car il entendit presque à l'instant même venir d'autres personnes : c'étaient quelques pêcheurs que Job Griffîth avait eu la précaution d'avertir, avant d'affronter les regards de sir Frédéric Cléland.

Les premières lueurs du jour commençaient a

D'UN LORD. 6r>

paraître, quand les pécheurs étendirent le blessé sur une espèce de civière qu ils avaient eu soin de garnir de bruyères sèches et de feuilles mortes.

Une heure après, ils étaient dans la cour du château.

Sir Frédéric avait recommandé spécialement aux pêcheurs qui transportaient le comte dans son château , de garder le silence et de ne pas ébruiter cet événement; sans leur donner d'ex

It LE SEVEU

plication positive, il leur avait laissé à entendre, avec beaucoup d'adresse, que lord Felton venait d'avoir une affaire d'honneur, à la suite d'une grave discussion politique relative aux troubles de l'Irlande. II avait engagé surtout les gens du château à se taire sur la nature du fâcheux accident arrivé à lord Felton : sir Frédéric voulait persuader à sa tante que la blessure du comte provenait d'une chute de cheval qu'il avait faite, le matin même , en allant à la chasse avec lui.

Mais à pein^ lady Felton avait-elle su , de la bouche du juif, que son mari était le blessé qu'on venait d'apporter dans la cour, égarée, folle de désespoir, elle avait couru tout de suite vers la victime, pour l'entourer de soins et des plus tendres consolations. Sans Frédéric Cléland , elle serait venue tomber mourante dans les bras du comte, et tout peut-être alors se lut découvert : lord Felton , en rouvrant

1)1 A LOKD. 75

les yeux et \oyaut auprès de lui sa femme, celle même femme qui Pavait déshonoré, n'aurait pu , sans doute, contenir sa douloureuse indignation; et les plus sanglants reproches , des malédictions a mères se fussent échappées de sa bouche pour foudroyer l'épouse adultère qu'il avait tant aimée. Mais sir Frédéric comprenait trop bien l'importance et les dangers incalculables dune pareille entrevue : avant de quitter sa tante évanouie et de monter au grenier du juif, il avait chargé tout bas une femme de chambre de retenir lady Felton et de la transporter dans son appartement.

— Surtout , disait- il à l'oreille de cette femme, que ma tante ne sache pas que la blessure de milord est dangereuse!... Qu'on l'empêche d'arriver jusqu'à lui.... elle n'étoufferait point sa douleur, et la vue de cette pauvre femme tout en larmes pourrait donner à

mon oncle une secousse terrible, qui l'empois terait dans un instant. . .

A peine lady Felton avait rouvert les yeux , qu'elle promena des regards effarés autour d'elle, et, passant à plusieurs reprises sa main sur son front, elle se rappela tout à coup les sinistres paroles du juif, et demanda son mari avec des lamentations profondes. On fut obligé de lui dire, pour calmer un peu la violence de son désespoir, que la blessure de lord Felton n était pas alarmante, mais que le docteur Wilson avait défendu expressément que personne, et surtout milady, n'adressât la parole au malade.

Cependant lady Felton versait toujours d'abondantes larmes; le nom de son cber Edouard s'écbappait douloureusement de ses lèvres, et , joignant les mains avec une ferveur indicible,

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les yeux tournés vers le ciel, elle priait tout bas et conjurait Dieu de la taire mourir avant son pauvre et cher Edouard.

Miss Nelly, toute bouleversée encore des événements de la nuit , fut glacée d'épouvante quand elle sut que lord Felton venait d être blessé grièvement celte nuit-là même; des soup çons vagues et terrifiants s'élevaient dans son Ame : cette blessure pouvait sans doute provenir dune chute de cheval , de l'explosion d'un fusil à la chasse, ou de quelque autre accident fortuit qui n'avait rien d'extraordinaire ; mais cette malheureuse catastrophe coïncidait dune étrange manière avec le retour mystérieux de sir William, avec ce rendez-vous nocturne, cette ruse bizarre et incompréhensible que sir Frédéric avait préparée lui-même si laborieusement. Elle n'avait point osé d'abord se présenter devant sa maîtresse, avant d'être appelée;

mais , comme les gens de service auraient pu s'étonner d'une pareille absence et 1 interpréter mal sans doute, elle ne tarda pas à se rendre dans l'appartement de lady Felton, qu'elle trouva pâle, gémissante, éplorée.

Elle s'attendait encore à des reproches sévères, à de froids regards ; mais la comtesse, absorbée dans une seule et cruelle pensée , avait l'air d'avoir oublié la faute de Nelly, et lui parlait doucement comme d'habitude.

Alors miss Nelly, profondément émue par tant de bienveillance , s'accusait tout bas d'ingratitude, de lâcheté, d'hypocrisie, et voulait à chaque moment tomber aux genoux de sa maîtresse pour lui demander pardon et lui dire la vérité tout entière; mais elle avait peur d'effleurer un souvenir qui n'était qu'endormi peutêtre, et qui se réveillerait bien vite au moindre choc.

Tandis que lady Fellon demeurait plongée dans un chaos de réflexions désolantes, miss Nelly, assise auprès d'elle, la regardait avec des yeux pleins de larmes, en la plaignant de toute son âme; mais, de temps à autre, un sentiment d'égoïsme, un instinct personnel, élevait la voix dons le cœur de cette jeune fille: elle pensait à Frédéric Cléland ; elle se faisait une idée charmante, un tableau ravissant d'une existence à deux , toute pleine d'amour, de joie et de bonheur; elle songeait aux plaisirs de Londres, à tous ces bals resplendissants de lumières et de fleurs, où, conduite par la main d un beau gentilhomme, elle marcherait environnée d'hommages, fîère, adorée , éblouissante. Alors elle s'effrayait peu d'abandonner ce château morne et solitaire, ce froid Cumberland où , depuis des années , elle était comme ensevelie. Par degrés, une étrange et muette exaltation s'emparait d'elle : au moins Frédéric ne pourrait plus refuser de l'emmener

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à Londres; elle venait de lui donner eneore une si grande preuve d'amour et de dévouement ! .. . elle avait consenti, pour lui plaire, à devenir l'instrument docile d'une coupable ruse dont maintenant elle se trouvait la victime. Le but secret de ce complot, elle ne pouvait pas le deviner; mais elle était sûre pourtant qu'elle venait de rendre à sir Frédéric un immense service, dont il ne pourrait s'empêcher d'être reconnaissant. Elle éprouvait donc une espèce de joie indéfinissable, en pensant quelle allait se voir libre , et qu'à l'avenir il lui serait permis de passer de longues heures auprès de son cher Frédéric. C'est à Londres, sans doute, qu'ils iraient vivre au milieu des fêtes et des spectacles. Oh ! comme elle serait heureuse, alors! Riche, brillante, enviée, elle n'aurait pas besoin des secours annuels de lady Felton ; et ce n'est pas au fond du Westmoreland . dans un pays de lacs et de montagnes , qu'elle irait s'exiler , elle jeune et jolie.

Cependant lord Pellon reprit connaissance. Le médecin avait examiné la plaie, et, bien que dangereuse et profonde, il avait déclaré qu'elle ne serait pas mortelle; mais on devait épargner au blessé toute espèce d émotion : la fièvre était violente, et le mal devenait incurable si l'inflammation gagnait le cervenu. Personne encore, excepté le médecin et Frédéric, n'avait pénétré dans la chambre de lord Felton. Gléland avait promis au docteur de ne pas adresser la parole à -son oncle, et de rester silencieux auprès de lui. Le docteur ne quittait pas un moment le chevet du comte; plusieurs fois sir Frédéric avait essayé vainement d'écarter M. Wilson , sous différents prétextes; mais il n'avait pas cru devoir insister , et , bien qu'il eut abandonné son ame à I enfer pour demeurer seul un quart d'heure avec le malade , il comprimait son impatience , et guettait le moment favorable.

De temps à autre, le comte, tournant vers le ciel des yeux mornes et presque éteints, laissait échapper un lamentable soupir, que le médecin attribuait à la souffrance ; mais lord Felton ne pensait guère à sa blessure , il en avait une autre dans le cœur bien plus douloureuse et plus cuisante î Lui, qui la veille encore était si plein d'ivresse et de bonheur; lui, qui entrevoyait dans l'avenir des jours si beaux, si rayonnants, et qui songeait à revivre dans un fils adoré : eh bien! quelques heures avaient suffi pour transformer en torture poignante cette félicité pure et douce , ces joies inconcevables qui s'épanouissent dans le cœur d'un père !...

Et sir Frédéric, voyant couler de grosses larmes sur le visage pâle de son oncle , comprenait bien tout ce qui se passait d'horrible au fond de cette âme , dans ce pauvre cœur tout navré d'angoisse, de fiel et d'amertume. Oh!

alors, Frédéric lui-même ne pouvait s'empêcher de frémir I... lui, qui depuis longtemps n'avait

pas versé de larmes , il sentait ses paupières se gonfler et devenir humides , et des pleurs véritables descendaient !<j longde ses joues. Ces! que dans le plus méchant des hommes, dans le plus froid, dans le plus impitoyable, il y a toujours quelque chose d'humain, qui parfois se venge et tient lieu de remords ; une voix parle intérieurement, une voix qu'on ne peut toujours étouffer, pleine de reproche et de vengeance : alors , il faut bien que la poitrine batte, que le front palisse, que les yeux pleurent; et ce peu qui reste de larmes jaillit des paupières les plus desséchées, comme un torrent du sable aride.

Le comte laissa tomber un regard sur Frédéric, il vit ces larmes.

— Tu pleures! murmura-t-il au milieu des sanglots; bon Frédéric, tu pleures!...

Le médecin lit un geste pour inviter le malade au silence. Lord Felton regardait toujours Frédéric avec une expression de tendresse ineffable : il étendit sa main pâle et tremblante hors des couvertures; Frédéric sen empara vivement, et la pressa contre ses lèvres en la mouillant de larmes.

Mais déjà ces larmes n'étaient plus sincères , ces larmes ne venaient plus du cœur, mais seulement des paupières ; elles n'étaient plus que mensonge, calcul, hypocrisie. Tout à coup, par un de ces mouvements étranges qui s'opèrent au fond de lame, il s'était fait mystérieusement, dans toute cette nature perverse, une métamorphose , une réaction brusque et vive, qui venait de ramener à la surface du cœur tout ce qu'il enfermait d'immonde et de corrompu. Il avait réfléchi soudainement que ces larmes silencieuses, qui révélaient une affliction si profond*, étaient

venues fort h propos , et pouvaient le servir admirablement dans l'occasion ; il trouvait commode de se poser en neveu tendre et sensible, et de reconquérir, à ce prix , l'estime et l'affection de son oncle.

Cependant lady Felton, après avoir plusieurs fois envoyé près du médecin pour demander la permission de voir le malade , et n'ayant pu l'obtenir, s'abandonnait à toute sa douleur, et remplissait le château de cris et de gémissements.

— Pourquoi m 'empêcher de le voir?... disait-elle en sanglotant. Oh! c'est une barbarie'....car il m'appelle sans doute !... il s'étonne, il pleure de ne pas m'entend re à son chevet I... Et que peut-on lui dire?... comment lui expliquer mon absence?... Ah 1 Ton cherche à m^ tromper!... sa blessure est mortelle!... il

rend peut-être le dernier soupir... et jene le ver rais pas ! je ne le verrais pas ! . . . Oh ! c'est impossible! ... Je veux l'embrasser, lui parler encore. . . j'en ai le droit peut-être ! ... je suis sa femme ! . . . Ne me retenez plus!... ne me retenez plus !...

Et miss Nelly suppliait à mains jointes sa maîtresse de ne pas sortir ; elle l'exhortait au courage , à la patience, Depuis quelques heures lady Felton n'était plus cette femme calme, imposante et ferme , dont miss Nelly redoutait la dignité sévère; la douleur lavait accablée, cette belle et forte nature, où débordaient l'amour et la sensibilité!... Maintenant miss Nelly semblait avoir sur lady Felton une espèce d'influence morale , comme cet empire, ce bizarre ascendant que prennent toujours sur l'esprit du malade les médecins et la personne qui veille auprès de lui.

Miss Nelly cherchait à retenir sa maîtresse en

I) I .\ LORD. Ru

lui rappelant les défenses expresses du docteur VVilson ; mais la pauvre femme épi orée ne voulait pas se laisser convaincre , elle était comme folle et parcourait sa chambre à grands pas en poussant des lamentations. Enfin , hors d'ellemême, toute pâle, en délire , elle s'échappa de son appartement , malgré les efforts et les supplications de Nelly : elle voulait courir à la chambre de lord Felton ; et ce fut à grand'peine qu'on parvint à l'arrêter , en lui disant qu'une pareille imprudence causerait la moot de son mari. Alors seulement elle se laissa reconduire chez elle; mais, en entrant, elle faillit s'évanouir, et tomba sur un fauteuil en se tordant les mains.

ÎNelly , sérieusenient alarmée , courut avertir le docteur Wilson , qui , prévenu par un domestique , sortit de la chambre un moment, et reparut presque aussitôt.

— Milord l dit-il avec une inflexion grave et solennelle , lady Felton m'exprime le plus vif désir de voir votre seigneurie : elle peut , je crois , venir maintenant sans danger , si touteibis milord...

— Quelle n'entre pas 1 qu'elle n'entre pas!... interrompit lord Felton d'une voix terrible, en se levant sur une main , livide , comme un cadavre qui sortirait du cercueil.

Un tremblement convulsif agitait ses membres; ses yeux s'étaient ranimés soudain et lançaient des éclairs ; une expression de fureur indicible contractait son visage.

— Caimez-vous , milord!... dit le médecin, effrayé d'une telle agitation. On ne viendra pas malgré vos ordres

— Oh!... murmura le blessé d'une voix sourde et profonde, je ne veux pas la voir!...

Ces mots s'échappèrent confusément de ses lèvres, et soudain il retomba, faible et immobile, sur l'oreiller.

Le médecin crut tout naturellement que lord Felton voulait épargner aux yeux d'une femme un douloureux spectacle, il n'insista point . mais cette fébrile animation, ce feu sinistre qui venait de briller dans les regards du comte, semblèrent de fort mauvais augure au docteur, qui se tourna vers sir Frédéric en secouant la tête avec inquiétude.

A cette forte secousse, à cette agitation convulsive et nerveuse du malade, avait brusquement succédé une torpeur , une espèce d engourdissement léthargique : ses yeux étaient fermés, il demeurait immobile, et sa respiration plus lente remuait à peine la couverture,

Cléland se pencha vers le médecin , et lui dit à 1 oreille:

— Vous feriez bien , je crois, d'aller voir cette pauvre femme, qui a peut-être besoin de vos secours elle-même!... En tout cas, mon cher docteur, je vous en conjure, tâchez delà tranquilliser un peu ... Si vous saviez ! . . . elle aime tant son mari, cette pauvre femme!... Si vous saviez comme elle est bonne, et tendre, et sensible '....Vraiment sa douleur me fend l'âme!... Je vous en supplie, docteur! dites-lui bien qu il serait de la dernière imprudence de venir : mais surtout, faites-lui bien comprendre que c'est vous, vous seul, qui la priez à mains jointes de ne pas entrer encore dans cette chambre...

Le médecin promit à sir Frédéric d'arranger les choses pour le mieux; puis , se levant avec précaution, il s'approcha du lit, jeta sur le

malade ni) rapide coup d'oeil, et, bien sur de pouvoir s'absenter une demi-heure sans inconvénient, il sortit, après avoir dit à Cléland de ne pas faire le moindre bruit.

tLniin sir Frédéric était seul près de sou oncle , mais, d'une minute à l'autre, le médecin pouvait rentrer : il fallait donc mettre à protit ces courts et précieux moments que peut-être il ne trouverait plus ensuite; car la blessure était grave ! ... on devait tout craindre ; le malade était bien loin encore d'être sauvé : à chaque instant la fièvre, le délire, pouvaient s'emparer de lui, et l'emporter en quelques heures.

Sir Frédéric n'hésita point; il se leva brusquement de sa chaise, ouvrit la porte, et, la refermant avec violence, il s'écria :

— Non. vous n'entrerez point, vous dis-je!..

A ce bruit, lord Fellon s'éveilla tout à coup.

— Qu'elle n'entre pas!... murmura-t-ii entre ses dents.

— Soyez tranquille, milord!... dit Cléland d'une voix très-émue, qu'il avait l'air de vouloir affermir ; elle n'entrera point ! . . .

— C était elle?... demanda lord Felton d'un accent irrité. Oh! la malheureuse!... elle veut donc me voir mourir!... Oui! c'est mon dernier soupir qu'elle attend!...

— Calmez-vous, au nom du Ciel, mon cher oncle!... Oh ! calmez-vous... disait Frédéric d'une voix pleine de larmes et de sanglots.

— Oui , je la gêne!... continua lord Felton, pâle , les yeux hagards ; elle veut que je meure!... alors elle pourra voir son amant le jour comme la nuit!... Oh ! oh ! oh!... oh! la malheureuse!... Et cet enfant.,, cet enfant, ma

D'UiN LORD. <M

honte et mon opprobre, ils pourront le couvrir d'adultères caresses ! ... et cet enfant portera mon nom ! . . . Oh ! je l'en empêcherai bien ! . . .

— Mon oncle , je vous en supplie , du calme!... poursuivait douloureusement Frédéric; la blessure peut se rouvrir!...

— C'est vrai! c'est vrai!... dit lord Felton d'une voix sourde.

Puis il garda le silence un moment, comme absorbé dans ses réflexions.

— Frédéric, je me sens mal!... continua-t-il d'un accent faible et voilé; je peux mourir cette nuit, et je ne veux pas qu'un bâtard!... Une plume et du papier, Frédéric !... vite, donne!...

— Mou cher oncle, y pensez-vous?... dans votre état?...

— Donne-moi ce que je te demande , Frédéric.... donne !...

— Mais, au nom du Ciel! que voulez-vous faire?... ajouta Frédérix d'une voix inquiète et suppliante.

— Tu le sauras plus tard !... obéis!...

— Sa voix était grave et solennelle , et du geste il indiquait l'écritoire, placée à quelque distance.

Frédéric alla prendre, en soupirant, l'écritoireque lui désignait le comte, et mit une plume dans la main tremblante du malade. Au bout de quelques minutes, lord Felton lui tendit un papier sur lequel il venait décrire plusieurs lignes : il dit à Cléland de plier en forme de lettre, et de fermer d'un cachet noir ce papier, que

Frédéric ne devait ouvrir qu'après la inorl de son oncle.

Le neveu s'empressa d'obéir : à peine avait-il cacheté ce billet, que le médecin rentra.

La nuit fui terrible : une fièvre ardente s'empara du malade, accompagnée d'un violent délire. 11 s'agitait convulsivement , et des cris s'élançaient de sa bouche, tantôt pleins de fureur,

96 LE NEYEU

tantôt désespérés et lamentables ; il appelait Henriette, et lui reprochait son crime ; et le docteur Wilson , frappé de surprise , regardait sir Frédéric, en secouant la tête d'un air morne, qui voulait dire que le malade était daus un grand danger. Au milieu de cette fébrile agitation, les bandages de la plaie se dérangèrent, et le médecin n'arrêta qu'avec beaucoup de peine une abondante hémorrhagie. Cependant la fièvre tomba peu à peu, le sang reprit son cours, il afflua moins impétueusement au cerveau : enfin les mouvements du blessé devinrent plus calmes; ils cessèrent, et, fatigué par tant de secousses , lord Felton s'endormit profondément.

Sir Frédéric demeura jusqu'au matin près du chevet de son oncle.

La nuit n'avait pas été meilleure pour lady

D'UN LOIW. 97

Felton : la pauvre femme n'avait pu goûter un moment de sommeil tranquille, et, chaque lois quelle fermait les yeux, des rêves épouvantables réveillaient en sursaut. Continuellement elle envoyait Nelly pour savoir des nouvelles du malade , et le jour paraissait à peine, qu'effarée, toul en larmes, elle s échappa de sa chambre et courut à celle de lord Felton.

Sir Frédéric entendit la voix de sa tante à travers la porte; il fit signe au médecin de ne pas bouger, et sortit avec précaution.

— Pauvre chère tante! dit-il en lui serrant la main avec effusion , je vous en conjure , n'entrez pas encore , attendez que le médecin vous le dise.

— Mais c'est une barbarie! s'écria ladv Fel-

ton d'une voix déchirante; je veux le voir...

personne ici ne peut m 'empêcher de le voir !...

ri 7

m LE NEVEU

— Non , sans cloute! répondit Cléland avec douceur, en tâchant de l'éloigner un peu de la porte; c'est vrai , personne au monde ne peut vous interdire l'entrée de cette chambre... mais soyez raisonnable, soyez prudente! Vous ne pourriez contenir vos larmes , votre sensibilité douloureuse... et je vous jure que la inoindre émotion pourrait tuer votre mari!

— Mais enfin, reprit-elle en sanglotant, je ne puis rester sans le voir!... Loin de lui je meurs... et je suis bien sûre qu'il m'appelle, qu'il attend mes soins!... Ah, mon Dieu ! pauvre cher Edouard !.. . que doit-il dire? que doitil penser?..

— 11 parle de vous continuellement , bonne tante; votre nom ne quitte pas ses lèvres... il vous demande. Oh !... si voussaviezcommeil désire vous voir!.. Mais il est raisonnable, lui!...

Il 6e prive!... Il a peur aussi ! mais pour vous, chère tante!... Il dit qu'une pareille émotion, dans voire état,..

— Non , non , je suis forte! interrompit-elle vivement, je me contiendrai... je me ferai violence. . . Oh ! qu'il ne craigne rien pour moi I j'ai besoin de le voir, il le faut... autrement, voyezvous, Frédéric, je suis capable d'en mourir... mon cœur se brise!. .

En parlant ainsi,- elle fondait en larmes et s'appuyait, faible et chancelante , sur le bras de son neveu qui la reconduisait doucement chez elle , en lui prodiguant miile tendres consolations.

— Mais ce cruel accident, reprit lady Feilon, je ne sais pas encore au juste de quelle manière il est arrivé : Frédéric, donnez-moi quelques détails.

100 Li; NEVEU

— Hélas! pauvre tante, ils sont fort tristes , mais bien simples! Voici toute l'histoire : nous étions sortis à cheval , au point du jour, pour aller faire un tour de promenade et de chasse dans les dunes. Comme nous étions dans un abo- Thinable chemin , tout plein de trous et de rochers j le cheval de milord s'est abattu , et ce pauvre oncle s'est blessé, en tombant, d'une terrible manière! sa poitrine a rencontré la pointe d'un caillou tranchant... C'est une fatalité! on tomberait de cheval cinquante mille fois , que pareille chose n'arriverait point! Toujours estil que ce maudit caillou a fait à milord une blessure très-profonde, absolument comme un coup d'épée! et, sans de prompls secours , je ne vous cache pas que ce pauvre oncle...

Il n'acheva point, la parole s'arrêta tout à coup sur ses lèvres : en entrant dans la chambre de lady Felton , il venait d'apercevoir Nelly, et

D'1 N LORD. hfcj

leurs yeux s étaient rencontres. \a\ jeune iiile était pale, triste, défaite , et , dès qu'elle se vit en face de Cléland, un frisson étrange s'empara d'elle et son visage devint plus pâle encore. Elle baissa la tête, et quelques moments après, quand elle la releva , ses joues, tout à 1 heure blanches comme 1 albâtre, étaient pourpres, enflammées.

La comtesse remarqua ce changement rapide, elle jeta un coup d'œil sur Frédéric qui paraissait troublé; mais tout à coup les événements de la nuit précédente revinrent à la mé moire de lady Felton.

— A quelle heure ètes-vous donc sortis du château? demanda-t-el le , comme frappée d'une idée subite.

— Hier matin?...

-*Oui,

— Avec mon oncle?. . . reprit-il d'une voix un peu altérée. Oh! je ne sais trop quelle heure il pouvait être... le jour commençait à peine...

Et les yeux de Cléland allaient tour à tour, avec une certaine inquiétude , de lady Felton à miss Nelly qui semblait très-agitéo et lui faisait des signes de tête presque imperceptibles. Les regards de lady Felton avaient une expression singulière, qui ne parut pas naturelle à sir Frédéric ; il comprit dès lors qu'une scène extraordinaire avait dû se passer, la nuit précédente , entre Nelly et sa maîtresse : c'était la première fois , depuis la veille , qu'une idée semblable frappait son esprit. Cette idée le fit tressaillir.

— Dieu ! pensa-t-il avec une vague terreur, si elle se doutait de quelque chose!... si, par malheur, elle s'était réveillée!... mais non, ce breuvage!... Comme elle me regarde!... Oh! si

D'IiN LORD. 105

elle savait que sir William Humhers est venu la nuit !...

Il faisait tous ses efforts pour cacher son embarras et le mouvement eonvulsif qui agitait ses membres.

Lady Felton observait toujours Cléland.

— Nelly , dit-elle, retirez-vous un instant dans votre chambre, je vous prie; je voudrais dire quelques mots à sir Frédéric.

Neliyse leva en tremblant, etsortit de ia chambre avec une étrange hésitation ; mais avant de fermer la porte, elle lança un coup d'œil à Frédéric, un coup d œil expressif, inquiet, plein de trouble , qui lui recommandait la prudence et la discrétion

Quand elle fut seule avec Frédéric, lady Felton le pria de s'asseoir.

104 LE JNEVEU

— Pardon, sir Frédéric! dit-elle avec froideur ; je ne vous retiendrai pas longtemps ; vous pourrez , dans quelques minutes , retourner près de votre oncle. Je voudrais avoir avec vous une courte , mais franche explication.

Ace début solennel et glacé, Cléland vit bien qu il devait s'attendre à quelque malheur : les veines de son front se gonflèrent ; un sueur froide mouilla ses tempes.

— ■ Parlez , milady, répondit Frédéric d'un ton cérémonieux ; je vous écoule.

— Ce n'est pas une leçon de morale que je veux vous faire, sir Frédéric, reprit-elle sévèrement; je ne vous dirai pas que la débauche et rinconduite dégradent un gentilhomme... vous savez depuis longtemps ce que je pense, et quelle est mon opinion à cet égard. Vous aimez le plaisir et la dissipation , bienm voua trétes pas

1)1 ES LORD. lu»

un enfant, et vous êtes parfaitement libre de vos

actions, quand toutefois elles ne compromettent que vous, et ne font du tort qu à vous... Mais. ce que je dois vous dire, c'est que je ne veux pas en être victime, ni moi, ni ceux que j'aime...

Cléland regardait sa tante avec effroi.

— Sir Frédéric, poursuivit lady Felton d'une voix grave , le rôle de séducteur est sans doute un rôle méprisable ; mais il est des circonstances où ce rôle devient q^B^ue chose de profondément odieux! la débauche, alors, n'est plus un vice, mais un crime!... Sir Frédéric, ce que vous avez fait est mal , lâche , cruel , indigne d'un gentilhomme , indigne d'un homme d'honneur!...

— Milady!... murmura-t-il en palissant ; je ne vous comprends pas... Que voulez^vous

dirtfni

— Oh ! vous me comprenez , sir Frédéric! Sans douie, vous avez peu de mémoire pour toutes ces choses , elles vous sont si familières ! . . . mais vous me comprenez , vous dis-je ; il n'y a pas de malentendu possible!... A Londres, vous auriez déjà sans doute oublié... niais ici ^ dans un vieux château du Cumberland, les aventures sont moins fréquentes... Sir Frédéric ! continua-t-elle en élevant la voix , sir Frédéric, vous auriez dû pourtant, ce me semble, respecter la maison de votre oncle , respecter sa femme !...

— Miladyl... je vous jure...

— Ne jurez pas, Frédéric! c'est inutile... je sais tout!...

Le visage de Cléland était bouleversé. Que dire, que faire pour se justifier? Rien ! absolu-

D'UN LOKb. 107

nient rien ! miss Nelly avait parlé sans doute... Il était perdu

— Je ne vous dirai pas , continua-t-elle , que je portais une amitié sincère à miss Nelly, vous le saviez , Frédéric!... et pourtant vous Favez égarée , cette pauvre jeune iille! vous l'avez séduite, empoisonnée de mauvais conseils ! . . . Oh ! rien n a pu vous arrêter dans vos coupables projets!... Mais , en vérité , je ne vous aurais pas cru semblable audace!... Quoi ! la nuit!... dans mon appartement!...

Il demeura comme frappé de la foudre.

— Mais vous lavez donc bien fascinée, la malheureuse?... vous avez donc pris sur elle un empire diabolique? car, sans vous, monsieur, sans vos instigations , la pauvre enfant n'aurait jamais consenti à recevoir dans sa chambre un homme...

iOS LE NEVEU

— 01: ! c'est trop tort ! . . . interrompit violemment Frédéric , qui , pour cacher sa profonde émotion, son trouble et sa frayeur, jugea prudent et sage d'affecter l'indignation et la colère ; c'est trop fort!... QuVt-elle pu vous dire?... sur mon honneur, elle a menti!... Cette petite fille est décidément folle!... Est-ce ma faute, à moi, si elle a des amants?... Pardieu! je ne suis pas le seul!... Le colonel Humbers qui lui fait aussi les yeux doux . . . car il est amoureux de toutes les femmes , ce tendre colonel!... je dis , moi , que sir William a pu très-bien venir!... et peur se faire blanche et pure comme neige , la petite sotte ne voit rien de mieux que de maccuser!...

— Elle ne vous accuse pas ! répondit amèrement lady Felton ; c'est moi qui vous accuse. . . ou plutôt c'est moi qui vous rends justice». Ne parlons pas du colon«l Humb^fë > il n'oit lit

qu'un prétexte frivole que vous jetez eu avant pour donner le change! Mais franchement, le prétexte est mauvais, et vous auriez pu faire, pour miss Nelly, un choix sinon meilleur, au moins plus vraisemblable... Le colonel Humbers est toujours en Irlande, et je ne reconnais pas, dans cette occasion, la présence desprit qui vous est habituelle!...

— Que veut-elle dire?... pensa Frédéric en regardant sa tante avec un œil inquiet et perçant ; est-ce pour me sonder qu'elle me parle ainsi?... ou bien ne sait-elle pas que William ïiumbers est vraiment celui... ? Allons ! de la prudence ! . . . je me suis trop avancé , peut-être ? Klle sait bien qu'un homme est venu la nuit dans son appartement... mais sait-elle au juste quel est cet homme?... Si j étais sûr qu elle n'eut pas vu ses traits, quelle n'eût pas entendu sa voix, je pourrais encore!... Oh ! quelle idée ! quelle idée!

110 LE NEVEtJ

Et Frédéric changea tout à coup son plan de défense.

— Eh bien ! sir Frédéric , vous semblez interdit?... Vous n'avez rien à répondre?... Vous comprenez maintenant que je sais tout! A quoi bon nier?... Je connais parfaitement le coupable ; et toutes les dénégations possibles , tous les serments , loin de le justifier, ne feraient que le rendre encore plus odieux pour moi ! D ailleurs je ne vous demande aucune explication positive ; le mal est fait, le mal est irréparable... mais je ne veux pas qu'il devienne pire!... J'avais d'abord l'intention de renvoyer miss Nelly chez sa tante, non pour la punir, cette pauvre enfant ! mais pour cacher son déshonneur, pour qu'elle vous oublie , s il est possible : mais non, je ne ferai point cela... je serais cruelle !... Pauvre Nelly , sa faute l'entraînerait sans doute à d'autres fautes, à la honte, au malheur!... J'ai

in:\ LORD. 1M

réfléchi mûrement: ejje ne me quittera point,

je redoublerai pour elle, au contraire, de soins, de tendresse , de sollicitude ; je lui dois mes conseils , et j'espère encore la ramener dans la bonne voie... Mais vous, Frédéric, je vous en conjure . ayez pitié de cette jeune fille!... ne compromettez pas davantage son repos , son bonheur, sa réputation ! Oubliez-la, mon ami... la chose ne sera pas difficile, à vous !... et je tâcherai qu'elle fasse de même . la pauvre enfant!...

Sir Frédéric était soulagé d'un grands poids, il commençait à respirer.

— C'est pour elle , continua douloureusement lady Felton , c'est pour elle que l'effort sera pénible! . . . mais il faut pourtant qu'elle vous oublie, puisqu'elle ne peut jamais être pour vous qu'une maîtresse , jamais une épouse !

Promettez-moi doue, Frédéric , je vous le demande en grâce ! promettez -moi de ne plus chercher à voir Nelly , en mon absence, et de retourner à Londres aussitôt que la santé de votre oncle vous permettra de partir ? Vous trouverez bien quelque prétexte pour abréger le séjour que vous comptiez faire ici , et vous en trouverez plus facilement encore pour rester cinq ou six mois à Londres, malgré tout le plaisir que vous avez sans doute à nous voir...

— Ma chère tante , répondit Frédéric avec un soupir, je ferai scrupuleusement tout ce que vous m'ordonnez, je le jure ! Le sacrifice est douloureux sans doute... car enfin , je ne vous le cache pas, cette jeune fille, eh bien ! je l'aime! . . . C'est étrange, n'est-ce pas? c'est presque incroyable de ma part?... oui, j'en conviens... mais que voulez-vous, je suis amoureux!... C'est vrai, j'ai de grands torts envers elle... je me

Vm LORD. iiTt

suis fait aimer, je Pai compromise a vos yeux... et j'avoue que rien, pas même l'amour, ne peut excuser ma conduite imprudente!*... Pauvre j\elly! si vous saviez comme elle avait refusé longtemps d^ me recevoir la nuil chez elle!... enlin elle s'est rendue à mes prières, à mes ardentes sollicitations... le suis venu la nuit...

— Frédéric, interrompit lady Felton avec un certain embarras , je- vous en prie , ne me faites aucune confidence. . . bornez là vos aveux. Je vous engage seulement à tenir la promesse que vous venez de me faire : ne cherchez plus à voir Nelly, n'égarez plus cette jeune tête romanesque, et ne m'empêchez pas de guérir sa folie.

On frappa doucement à la porte ; un domestique parut.

— Milord s'éveille à l'instant, dit le domesiîrr s

114 LE NEVKr D'UN LORD.

que: sir Frédéric aurait-il la bonté de venir? mi lord le demande.

— J'y cours, répondit Cléland. Pardon, belle tante ! excusez-moi î

Et, prenant la main de lady Felton , il la porta galamment à ses lèvres , promit encore de faire tout ce qu'ordonnerait sa tante, puis il se retira.

Sir Frédéric demeura longtemps seul auprès du lit de son oncle; ils causèrent plus dune heure : le médecin, ne craignant plus le retour de la fièvre, avait permis au malade de s'entre-

H(j LE NEVEU

tenir avec sou neveu. Leur conversation fut grave et douloureuse ; à chaque instant, des idées poignantes venaient torturer le cœur et le cerveau du malheureux comte. Alors il poussait des gémissements , de longs soupirs qui semblaient déchirer sa poitrine, et sa main pâle et tremblante ne quittait pas la main de son neveu et la pressait avec une émotion convulsive.

Il ne savait pas encore de quelle manière sir William avait péri : Frédéric s'était bien gardé de lui dire la vérité tout entière,* il avait dit seulement à son oncle que le coupable était mort, que lui, Frédéric, avait vengé l'honneur et le sang des Felton ; et le comte, qui ne doutait pas que sir William n'eût péri dans un combat loyal, remerciait Frédéric avec des larmes de reconnaissance. Il appelait Cléland son vengeur et son fils.

— Merci! merci ! disait-il avec des sanglots;

cher Frédéric! oh ! comment reconnaître ce que

tu as lait pour moi !...Tu es un homme de cœur, un vrai gentilhomme! ... Sans toi, l'infâme! il triomphait!... il aurait pu crier partout mon déshonneur, me le crachera la lace !... Mais ce n'est pas assez ! la mort de cet homme ne suffit pas à ma vengeance ! 11 faut aussi la punir, cette malheureuse!... Oh! je ne veux pas quelle souille plus longtemps mon nom !... je veux la chasser avec ignominie !.. .

— Mon oncle, y pensez-vous?... dit Frédéric avec tendresse ; n'allez pas faire une chose semblable... point de bruit! point d'éclat !... Le monde est impitoyable, vous savez! et ce n est pas au crime, à la trahison, qu il jette ses odieux sarcasmes, c'est à l'homme d'honneur qu'on trompe !... et le monde est bien heureux lorsqu'on étale devant lui toute la honte d une grande famille , les tortures, les plaies doulou-

reuses d'un noble cœur qui ne sait pas souffrir en silence!... Ah ! qu'il vaut bien mieux dévorer ses larmes , sourire même pour cacher tout ce qu'on a de rage et d'amertume au fond de Fâme!... Mon oncle , je vous en conjure, du courage! du courage !... pleurons... mais cachons nos pleurs !... Oh! je vous plains!... Je souffre autant que vous... mais souffrons en silence!... souffrons à deux!...

Et la main de lord Felton serra plus tendrement celle de Frédéric.

— Vous n avez pas d'ennemis , sans doute , continua celui-ci, mais des jaloux, des envieux!.. Il y a toujours de ces gens qui sont prêts à jouir dû malheur des autres!... Oh ! si vous saviez avec quels éloges on a parlé jusqu'ici de lady Felton!... quelle hante réputation de vertu , de candeur naïve , elle a dans ce monde brillant et

lVl!i\ LUflh. 119

frivole, qui trouve si peu de femmes invulnérables!... Que dira-t-on? grand Dieu i... j'en frissonne!., que dira-t-on? si Ton peut savoir que toute cette candeur charmante , cette innocence, que tout cela n'était qu'un masque?...

— Oh! s'écria lord Felton dune voix profonde, il n'y a donc pas de vertu sur la terre!. . tout est mensonge, noirceur, hypocrisie!..

— Hélas! reprit sir Frédéric en secouant la tête , c'est la vie ! il faut se résoudre ! Voilà les femmes ! oh ! les voilà toutes , mon oncle ! . . On est bien malheureux quand on aime! quand toute sa joie, tout son bonheur, toute son espérance, on confie tout, tout à une femme!.. Alors elle nous brise le cœur, elle le foule aux pieds ! elle joue avec notre amour, avec nos larmes!.. Mais ce n'est pas seulement dans notre amour quelle nous tue, c'est dans l'honneur !. . le noire est

M) LE JNEVEl;

dans ses mains... elle en peut faire, à son gré, quelque chose de vil et d infâme! et le monde est là qui l'encourage avec ses applaudissements féroces. Il rit toujours !.. 11 est toujours prêt à rire!., et le ridicule est une lèpre qui s'attache aux plus nobles fronts, aux plus vieilles races , aux plus illustres familles !.. Milord , je vous en conjure, que milady ne puisse jamais soupçonner que vous avez découvert le crime! quelle ne sache pas que son vil séducteur est mort de ma main !.. Si elle pouvait croire un instant que vous savez tout, oh ! alors il n?y aurait plus de silence et de contrainte possibles... 11 faudrait punir! il faudrait la traîner, cette malheureuse femme! en face d'un tribunal! il faudrait un divorce... et la houte d'un procès, milord, n'atteindrait pas seulement Tépouse coupable !

— Tu dis vrai, mon pauvre ai: ;! répondit lord Felton d'une voix brisée; oui, le monde

ia> lord. 121

esl bien cruel, el nous devons lui dérober uos souffrances! Du scandale! un divorce!.. Oh! qui l'aurait cru jamais!.. Un divorce!.. Mais, d'ailleurs, serais-je bien sur encore de l'obtenir? me ferait-on justice?.. Où sont les preuves?... celte lettre? Oui , c'est une preuve accablante, irrécusable!., on prononcerait le divorce!... Mais cet enfant !.. il porterait mon nom ! il serait mon héritier , mon fils ! et pourtant!., malédiction ! c'est le fils de l'adultère et de l'infamie! Oh ! je me tairai.. Frédéric, tu as raison, il ne faut pas d'esclandre! Cette malheureuse femme que j'ai tant aimée, je la hais maintenant, je la méprise ! Oh ! je la punirai bien cruellement peut-être ? mais je ne me plaindrai pas... je ne parlerai pas ! . .

Et des rides profondes s'étaient creusées soudain sur le visage souffrant de lord Felton ; ses larmes ruisselaient toujours abondamment: des

1±J LE NEVEl

sanglots mal étouffés secouaient toujours sa poitrine. Enfin, il fut obligé de garder le silence: sa voix était si faible, si entrecoupée de soupirs, qu'il ne pouvait plus articuler une parole.

Sir Frédéric regardait son oncle avec un air de pénible attendrissement; il lui pressait la main, dans une longue et douloureuse étreinte. Après quelques moments d'un silence morne, il supplia lord Felton de faire un effort sur lui-même et de consentir à voir sa femme , de peur qu'un plus long refus ne parût inexplicable, et n'éveillât des soupçons qui pouvaient avoir de si terribles conséquences. Lord Felton refusa d'abord obstinément.

— Moi! s'écria-t-il avec une colère indignée, moi, voir encore cette infâme!... ce front si calme, celte figure d'ange, qui est le masque d'un démon!... Moi, lui parler! entendre celte voix si douce, qui portait la joie et le bonheur

DTJN LORD. m

dans mon âme, et qui maintenant serait plus odieuse à mon oreille que le sifflement dune vipère! Oh, non! Frédéric , je ne veux pas quelle vienne... Vois-tu, je ne serais pas maître de moi, je la maudirais!... je ferais plus encore, peut-être!.. Qu'elle ne vienne pas!

Sir Frédéric attendit prudemment que l'exaspération du malade fût un peu calmée; puis, à force de prières, à force de supplications mêlées de tendres conseils , il décida son oncle à recevoir quelques moments lady Felton.

Il se hâta de sonner un domestique, et fit prévenir celle-ci qu'elle pouvait, sans inconvénient, faire une courte visite au malade, pourvu qu'elle ne laissât point éclater sa douleur, et conservât assez d'empire sur elle-même pour feindre un cal me et une assurance quelle ne pouvait avoir au fond du cœur.

ï~l\ LE 3JÎEYEI}

Lady Felton s'empressa de venir. Elle était pâle , agitée : elle ouvrit la porte d'une main tremblante, et s'avança dans la chambre, sur la pointe du pied , retenant son haleine. Cléland lui fit signe de s'approcher du lit, sans adresser la parole au malade. Celui-ci demeurait immobile , les yeux fermés , comme s'il n'eût pas entendu la porte s'ouvrir et quelqu'un entrer dans la chambre.

Lady Felton, muette et penchée sur le lit, contemplait le visage pâle du blessé avec une expression de désespoir indéfinissable : elle avait les mains jointes, et, par moment, on les voyait trembler d'une manière convulsive et se tordre sur sa poitrine gonflée de sanglots; ses yeux étaient pleins de larmes , qui roulaient silencieusement le long de ses joues et tombaient une à une sur le drap quelles inondaient.

D'UN LOKh. fîT»

— Edouard ! Edouard1 murmùra-t-elle d'une

voix faible comme un souffle.

Le malade ne fit aucun mouvement ; mais sa respiration était plus forte et plus haletante : ses yeux demeuraient fermés.

Lady Felton continua de le regarder en silence, avec une douleur indicible.

— Edouard ! mon pauvre ami ! reprit-elle dune voix toujours bien faible, mais plus accentuée.

Lord Felton ne semblait pas avoir entendu cette exclamation tendre et plaintive : ses yeux ne s'ouvrirent point ; seulement le bord de ses paupières fermées devenait humide, on y voyait filtrer comme des larmes.

C'était là une scène bien lamentable, quelque

12(> LE NEVÎ-U

chose de morne et de funèbre comme un lit de mort : cette pauvre femme avait l'air de pleurer sur un cadavre.

Cléland , immobile et debout dans un coin de la chambre, contemplait ce douloureux tableau d'un air sombre et plein d'inquiétude. Enfin il s'approcha doucement de lady Felton , et lui dit tout bas qu'une pareille vue la faisait trop souffrir, que c'était mettre son courage bien longtemps à l'épreuve , et qu'elle ferait sagement de se retirer.

— Quoi ! déjà ! répondit-elle en se penchant toute frissonnante sur la figure de son mari.

Et sa poitrine était si gonflée de sanglots , qu'elle allait se briser.

— Ma tante , au nom du Ciel ! dit Frédéric à voix basse, contenez-vous... pas de gémissements !.. Il y va de sa vie !

D'UN rOftp. Î27

— Pautre ami! pauvre cher ami! imirmnrait-elle , toujours penchée sur le malade.

Tout à coup , celui-ei fit un mouvement convulsif : une larme brûlante r amère , venait de tomber sur ses lèvres ; il ouvrit les yeux avec une espèce deffroi , et vit tout près de son visage , à travers ses larmes, la figure éplorée dune femme!...

— C'est elle ! . . . Henriette ! . . . s'ccria-l-il d'une voix mourante.

— Edouard!... dit-elle au milieu des sanglots en le couvrant de baisers.

Lord Felton poussa un cri terrible et perdit connaissance.

— Qu'avez-vous fait? ma tante!... s'écria Frédéric; je vous le disais bien !

Et, courant vers la porte :

— Le médecin ! vite , le médecin !... Au secours!...

Lady Felton venait de s'évanouir sur le corps de son mari.

vu.

Quelques jours s'écoulèrent; le malade se trouvait hors de danger, et cependant sa femme ne demandait plus qu'en tremblant à le voir. Elle se défiait maintenant d elle-mA.no ; lors-

ii y

qu'elle entrait rîans la chambre de lord Fellon, elle sentait presque aussitôt sa poitrine se gonfler , ses yeux s'emplir de larmes , et, pour ne pas laisser éclater sa douleur , elle se hâtait de sortir avec un air de tranquille assurance quelle était bien loin d'avoir.

La pauvre femme était d'une tristesse impossible à peindre; jamais peut-être elle n'avait plus aimé son mari : elle avait la certitude enfin d'être mère!... Ce bonheur qu'ils désiraient si ardemment tous les deux , ce bonheur ne leur était plus refusé, et pourtant l'avenir paraissait morne et sombre à lady Felton. Son mari n'était plus le même : il la regardait maintenant à peine , il semblait ne lui répondre qu'avec amertume, et, quand les yeux de lord Felton rencontraient les siens par hasard , ils lançaient aussitôt comme un éclair de haine et de fureur. Une métamorphose étrange et complète se m-

D'UN L0I1D. m

blaii s'ôlrc opérée dans le caractère d'un homme habituellement si doux et si affable.

Lady Fellou ne savait à quel motif attribuer un pareil changement. Plusieurs fois, les yeux gros de larmes, elle avait demandé à Frédéric s'il ne remarquait point , comme elle, cette b' • zarre et sauvage humeur ; elle le questionnait avec une douloureuse inquiétude; et Frédéric lui répondait avec un soupir, en secouant la tête, que tout cela provenait du cruel événement dont lord Felton avait manqué d'être victime, et que Témotion , la perte de sang , jointe à la gravité de la blessure, avaient affaibli considérablement le cerveau. M. Wilson lui-même, ne pouvant expliquer d une manière plus satisfaisante le désordre opéré tout à coup dans le caractère et les idées de son malade, disait absolument comme Frédéric, et citait, à ce propos, une foule d'exemples, pour donner plus de force et de poids à ses paroles.

iTrl LE NEVEU

Cependant, malgré sa promesse, Frédéric ne se disposait pas encore à quitter le château : il semblait éviter, autant que possible, la rencontre de Nelly ; mais, quand par hasard il se trouvait en face d'elle dans une allée du parc où, de temps à autre, elle se promenait épiant son passage, alors sir Frédéric était pour elle d'une galanterie charmante et fine; il ne tarissait pas en éloges flatteurs, en douces mignardises, et la pauvre Nelly, qui se croyait toujours aimée, s'enfuyait, au moindre bruit, le cœur plein de joie et d'ivrense.

Frédéric n'adressait presque jamais la parole à sa tante, en présence du comte : il était grave, silencieux et comme absorbé dans les plus douloureuses méditations; mais, lorsqu'il était seul avec elle, il paraissait la plaindre du fond de l'Ame et lui parlait avec une tendre effusion.

— Ma pauvre tante ! disait-il d'une voix émue, (juel changement, bon Dieu! Qui jamais aurait cru cela?... en si peu de jours! Mais allons, du courage !...

— Du courage ! répondait lady Felton en soupirant , ah ! Frédéric , j'en ai du courage... autrement je serais déjà morte!

Et , par degrés , elle se réconciliait tout bas avec son neveu , quelle jugeait meilleur et plus sensible qu'elle n'avait supposé jusqu'alors.

Job Griffith n'était plus au château; il l'avait quitté depuis quelques jours; mais sir Frédéric ne paraissait pas inquiet de ce brusque départ : il en savait probablement la cause , peut-être même l'avait-il ordonné ?

On était alors dans le mois de novembre ; les journées étaient froides et pluvieuses, un voile de brume enveloppait continuellement l'atmos-

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phère. Lord Feltori , à demi couché dans uu fauteuil , demeurait jusqu'au tomber du jour près d'une fenêtre qui donnait sur la mer; et là, morne , la tête penchée , il regardait machinalement les vagues blanches d'écume qui venaient battre les murailles du château , et les oiseaux de mer qui tourbillonnaient comme des flocons de neige, au milieu d'un ciel gris et terne. Lui qui toujours avait aimé la lecture , il n'ouvrait plus un livre, il ne parlait pas, et dans ses yeux, autrefois si pleins de flamme et d'intelligence, apparaissait un découragement sombre , une espèce d'atonie morale qui indiquait le sommeil de l'âme et de l'esprit. Mais dans cette âme , il y avait de profonds orages , plus terribles que ceux de la mer et du ciel ; dans le cerveau de cet homme , il y avait une pensée cruelle, inexorable , qui le rongeait sans cesse et qui ne laissait rien voir de son ravage intérieur.

La blessure de lord Feltori était fermée de-

D'Obi Lofeb. Isa

puis longtemps, et ses forces ne revenaient pus ; les couleurs de la vie semblaient avoir pour jamais quitté son visage : il était plombé, li\ide; ses yeux étaient caves, et son front sillonné de rides comme celui d'un vieillard. Déjà le médecin concevait de graves inquiétudes, et, ne sachant plus quel remède employer pour guérir un mal dont la cause échappait à ses recherches, il engagea lord Felton à voyager sur le continent, dans le midi de la France ou en Italie. Lord Felton sourit amèrement, et répondit au médecin que le soleil de Provence ou de Home ne pouvait guérir que les poitrinaires, les phtbisiques; mais qu'il était sans rayons, sans chaleur, pour les malheureux qui souffraient de Pâme.

Cette réponse, accompagnée d'un profond sou-

; pir, frappa détonnement le docteur YVilsou ; il

parut un instant rétléchir , et, secouant la lète,

il dit tout bas à sir Frédéric :

— Je crains bien que la maladie de votre

oncle ne résiste aux efforts de la médecine! Néanmoins , il se pourrait qu'un voyage, les distractions de la route, l'absence , produisissent un effet salutaire. Je vous conseille fort de le décider à partir.

— Je ferai tout mon possible, répondit Frédéric à voix basse; mais vous, docteur, secondez-moi.

Les amis de lord Felton , ayant appris son déplorable accident, écrivaient lettres sur lettres à sir Frédéric et à sa tante, pour savoir des nouvelles du comte : tout le monde l'aimait, tout le monde s'intéressait à lui.

Un jour que lady Felton parcourait une lettre qu'elle venait de recevoir, ses yeux tombèrent sur le nom de sir William : elle ne put s empêcher de tressaillir; son cœur battit avec violence. Cette lettre arrivait d'Irlande; un ami

de lord Felton et de sir William écrivait que le colonel Humbers avait disparu subitement, et que personne ne savait ce qu'il avait pu devenir : on formait là-dessus mille conjectures. Comme la disparition du colonel avait eu lieu presque immédiatement après une sérieuse échauffourée, dans laquelle son régiment n'avait pas ménagé la populace deDublin, on craignait que sir William ne fût tombé dans un guet-apens , sous le poignard de quelque scélérat. Pourtant sir William était bien connu pour sa douceur et son humanité; il aimait le peuple irlandais, et, dans cette malheureuse affaire, il avait rempli son devoir avec une modération pleine de noblesse. Néanmoins, ces bruits d'assassinat ayant pris quel que consistance, la police de Dublin faisait déjà de sévères perquisitions ; mais on n'avait pu encore, malgré toutes les recherches, obtenir la moindre lumière au sujet d'un pareil événement. On citait le jour où le colonel Humbers avait

disparu , et la date de ce joui* était justement celle de la lettre que sir William avait écrite à lady Felton, pour lui faire ses derniers adieux, sans lui cacher sa résolution fatale.

Celte affreuse nouvelle fut un coup de foudre pour lady Felton : elle n'en doutait pas, sir William était bien mort; elle seule pouvait en avoir la certitude. Mais cette mort n'était point le résultat d'un meurtre: ce ne pouvaitêtrequ'unsuicide!... etla pauvre femme s'accusait amèrement, car elle était la cause , bien involontaire sans doute , mais la seule cause de cette horrible catastrophe.

Elle voulut d'abord cacher ce malheur à son mari, qui n'aurait pas eu la force, elle le pensait du moins , de supporter un coup si rude : elle savait combien sir William avait toujours été cher à lord Felton, et, dans son état de faiblesse et de souffrance', il en aurait fallu bien moins pour le tuer. Elle communiqua pourtant la triste

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nouvelle à sir Frédéric, en lui recommandant bien de garder le silence.

— - Pauvre chère tante, répondit Clélnnd avec un soupir, soyez tranquille, comptez sur ma prudence et ma discrétion. Oui, sans doute, il faut que mon oncle ignore , aussi longtemps que possible, un bruit fâcheux qui , je l'espère encore , ne se confirmera point. Surtout , ma tante, cachez bien cette lettre!

Lady Felton, qui depuis la blessure et la maladie du comte, n'était pas restée un seul jour sans répandre des larmes, sembla tout à coup devenir plus triste encore et plus morne : ses yeux étaient noyés de pleurs, sa poitrine étouffée de sanglots ; et lord Felton lui-même , bien qu'absorbé dans une profonde douleur, ne put comprimer un soupir, en voyant la pâleur souffrante et le désespoir de sa femme. 11 sentit remuer dans son âme quelque chose de tendre et

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