‹ Le neveu d'un lord (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · YIS LORD · texte numérisé non relu

YIS LORD

née peut-être!... hélnsî pouvait-on même en prévoir la durée?... Dans l'état de souffrance et de

faiblesse où se trouvait lord Felton, sa malheureuse femme pouvait-elle être sûre de le revoir?... Longue et cruelle séparation , éternelle peut-être!... Voilà ce qu'elle se disait dans le fond de son cœur , avec désespoir, avec découragement.

Le lendemain , Cléland lut témoin d'une scène bien triste, bien déchirante : il en sembla douloureusement ému ; ses yeux se mouillèrent, mais son cœur demeura sec et frojd.

La voiture de voyage était prête , les chevaux piaffaient dans la cour , on entendait retentir le fouet du postillon, et les domestiques, chargés de malles et de valises, allaient et venaient continuellement.

Lord Felton , muet et sombre comme à l'ordinaire , n'avait pas dit encore à sa femme qu'il

allait partir : il se promenait de long en large dans ie salon, en costume de voyage; la tète penchée, les bras croisés sur la poitrine, il avait l'air de compter les rosaces brillantes du tapis , et marchait distraitement, le regard fixe et morne. De temps à autre, sans relever la tête, il tirait brusquement sa montre pour voir sans doute si l'heure du départ approchait.

Sir Frédéric, enveloppé dune grosse redingote à fourrures, les deux mains dans ses poches, regardait par une croisée tous les préparatifs de voyage qui se faisaient dans la cour. Il semblait prendre à tout cela beaucoup d'intérêt; mais son esprit, comme ses yeux, était ailleurs : il suivait , avec un air d'anxiété , tous les pas, tous les mouvements de son oncle ; par moments il tournait ses regards vers la porte au moindre bruit. Il espérait déjà que la comtesse, retenue au lit depuis la veille par une indisposition grave, n'aurait point la force de quitter

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sa chambre pour faire ses adieux à lord Felton. Sir Frédéric, qui redoutait surtout, pour l'accomplissement de ses projets, les scènes de tendresse conjugale et d'explosion larmoyante entre son oncle et lady Felton , commençait à croire que le mari s'éloignerait sans voir sa femme. Il bénissait dono secrètement cette bienheureuse indisposition qui l'affranchissait d'une crainte importune , quand le frôlement d'une robe frappa tout à coup son oreille : il regarde, il voit sa tante; elle venait d'entrer dans le salon, la figure pale, défaite , la démarche tremblante.

Sir Frédéric ne put retenir une exclamation de surprise et de contrariété. Lady Felton lui fait signe avec la main de se taire, elle s'approche lentement de son mari : celui-ci ne parait pas la voir, il continue à se promener de long en large.

Elle demeurait près de lui, debout, chancelante et muette : elle comprenait bien que lord Felton avait dû l'apercevoir, mais qu'il ne voulait pas la regarder.

— Chère tante ! dit tout bas Frédéric en s 'approchant d'elle , croyez-moi , soyez prudente , évitez la douleur des adieux,, les émotions tendres et pénibles!... car elles sont mauvaises pour vous comme pour milord ! Croyez-moi , retournez...

— Non ! interrompit-elle d'une voix émue ; je veux lui dire adieu, l'embrasser!... Puisqu'il n'est pas venu, c'est à moi de venir...

— Vous avez tort, chère tante; il serait plus raisonnable...

— Mais vous n'avez donc pas de cœur, Frédéric?... dit-elle avec amertume en élevant un peu la voix; m'empècher de lui dire adieu!...

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Non, je resterai; je veux qu'il m'entende , je veux quil me parle... Oh ! mon ami, je vous en conjure, laissez-nous seuls un instant!... Quand vous ne serez plus là, peut-être !...

— Restez , Frédéric!... dit vivement lord Felton.

Puis il reprit sa marche silencieuse et monotone.

— Edouard ! Edouard ! murmura lady Felton dune voix altérée , en joignant les mains ; regardez-moi , je vous en supplie ! . ..

Lord Felton ne tourna point la tête.

— Oh! mais c'est trop affreux! continuât-elle avec une inflexion déchirante. Edouard , vous ne partirez pas ainsi!... non, c'est impossible ! Quoi ! sans m 'adresser une parole , un regard ! sans me permettre de vous serrer la main , de vous embrasser ! . . .

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— Oh! s'écria sourdement le comte, en jetant sur elle un coup d'œil terrible.

Puis, sans ajouter une parole, il marcha plus rapidement, d'un air égaré.

— Mais, vous voulez donc que je meure , Edouard?... poursuivit-elle en se tordant les mains. Mon Dieu ! mon Dieu! mais c'est horrible! Que vais-je devenir, seule, loin de vous, sans avoir au moins pour adieu un mot de tendresse?... Vous qui étiez si bon autrefois , Edouard , vous qui m'aimiez... Oh! vous n'êtes plus le même! vous êtes maintenant sans pitié ! Regardez-moi... rien qu'un instant ! rien qu'un mot ! . . . Mon Dieu ! mon Dieu ! mais ce que je vous demande là n'est pas difficile ! je ne suis pas exigeante!... Si vous saviez, cest la vie que je vous demande... ohl c'est plus que la vie !.. . Voyez-vous, Edouard, si vous partez sans avoir pitié de moi... oh! vous ne me verrez

plus!... je serai morte à voire retour! car c'est trop souffrir ! oui, c'est trop!... C'est à devenir folle! c'estàse briser la tète contre les murs !... Oh! mon ami, pitié! grâce!... Si vous saviez comme je suis malheureuse ! oh ! si vous le saviez...

Et , trop faible pour se soutenir , elle tomba dans un fauteuil, la figure toute ruisselante de larmes.

Lord Felton marchait toujours ; mais l'expression de ses traits n'était plus la même, elle avait subitement changé ; et, bien qu'il fît tout son possible pour donner à sa physionomie quelque chose de sombre et de farouche, on voyait quelques larmes rouler dans ses yeux, et ses lèvres demeuraient convulsivement serrées, comme pour retenir des sanglots.

Sir Frédéric, les bras croisés, le frojit grave

et soucieux , les considérait du fond de la chambre , avec de violents battements de cœur.

— Edouard ! continua lady Felton avec l'accent de la prière, voici l'heure qui approche... et vous ne me regardez pas ! Quoi I pas de réponse ! rien!... Vous allez partir ainsi!... vous en aurez le courage?... Oh! mais au moins, donnez-moi la force de vivre pendant votre absence ! dites-moi que vous m'aimez, que vous m'aimez toujours!...

Il s'arrêta en fronçant le sourcil , mais ce ne fut qu'une seconde : il poursuivit sa marche.

— Oh , Dieu 1 reprit-elle avec des sanglots , moi qui étais si heureuse, car il m'aimait tant ! C'était le bonheur ! c'était le ciel ! Oh ! tout est perdu! perdu!!... Mais non, Edouard, non, je le vois, vous n'êtes pas insensible... vous aurez pitié de votre pauvre Henriette , qui se déses-

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père et qui meurt!... Oui, je le vois,... vous êtes ému ! vos larmes coulent!... Oh! j'ai retrouvé mon Edouard ! c'est lui ! il m'aime en-

core

Et, toute frissonnante, elle s'élançait clans (es

bras de lord Felton , quand celui-ci, reculant tout a coup , se tourna vivement pour essuyer ses larmes, et dit avec froideur :

— Ces gens-là tardent bien , Frédéric! allez donc hâter le déparf.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de lady Felton ; elle eut un moment l'espoir que Frédéric allait s'éloigner : alors , n'ayant plus de témoin , délivrée d'un regard gênant , à force de supplications et de larmes , elle parviendrait peut-être à réveiller dans le cœur d'Edouard un reste d'amour et la sensibilité endormie ; elle parviendrait peutêtre à le fléchir , et la malheureuse, an moins . il 11

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ne resterait pas seule avec la mort dans laine!.. Mais elle fut bien trompée dans son espérance : Frédéric se contenta d'ouvrir la fenêtre, et cria d'une voix sévère au postillon de monter à cheval sans retard.

Lady Felton voulut tenter un dernier effort ; elle s'écria douloureusement :

— Edouard, vous êtes bien cruel! vous n'avez aucune pitié pour une femme qui vous implore, qui se lamente à vos genoux !... Mais, dites-moi, pour me traiter ainsi, Edouard, dites , que vous ai-je fait?.. .

— Ce que vous m'avez fait ! interrompit lord Felton d'une voix foudroyante , en secouant la tête avec fureur; aSi ! vous le demandez !...

— Oui! répliqua-t-elle, oui, je le demande, avec larmes , à mains jointes... Parlez, parlez, Edouard !... par tout ce qu'il y a de plus sacré

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sur la terre , au nom de l'amour que vous eûtes pour moi, au nom de cet enfant ! ...

Lord Felton poussa comme un rugissement de colère ; ses lèvres s'agitaient convulsivement, il ne pouvait parler.

— Mon oncle, dit vivement Frédéric en lui prenant le bras , venez , le postillon est en selle.

A Tinstantmôme Ralph entra dans le salon, et dit qu'on n'attendait plus, pour se mettre en route, que les ordres de sa seigneurie.

Lady Felton voulut s'attacher au bras de son mari pour le retenir un moment, mais celuici, la priant de s'éloigner, avec un accent voilé de larmes , se dirigea vers la porte , en retournant la tête vers sa femme, comme pour lui dire adieu.

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— Henriette! murmura-t-il avec une émotion profonde, ne souhaitez pas de me revoir...

Et il sortit.

LadyFelton, rassemblant toutes ses forces , essaya de le suivre; mais ses jambes ployèrent , elle ne put descendre une seule marche.

Quelques minutes après , on entendit claquer le fouet du postillon ; les pieds des chevaux résonnèrent , et le roulement d'une voiture partant au galop ébranla le pavé de la cour.

Lady Felton se traîna chancelante auprès dune fenêtre; elle suivait d'un œil effaré la voiture, qui se perdit bientôt dans un nuage de poussière ; et, ne pouvant plus rien distinguer, elle regardait encore. Longtemps elle écouta le bruit des roues, qui devenait à chaque instant

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plus vague et plus confus. Enlin le murmure cessa complètement; et la malheureuse femme pleura jusqu'au soir, immobile à cette fenêtre , et les yeux fixés toujours sur le point delà route où I équipage avait disparu dans la poussière.

Lord Feltou avait donné quelques ordres avant de partir : on ne devait recevoir personne au château pendant son absence ; il avait exprèssèment enjoint au docteur de ne pas dire encore que lady Fellon était enceinte

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Sir Frédéric avait prié Nelly de l'informer avec exactitude des événements qui pourraient se passer au château pendant l'absence de lord Fellon. Quelques jours avant son départ , Cléland semblait avoir redoublé de tendresse et d'amour pour miss Nelly, qu'il exhortait doucement à la patience en lui disant qu'à son retour il ne voulait plus vivre éloigné d'elle, et qu'il lui ferait arranger dans Piccadilly un délicieux appartement de petite-maîtresse , où tous deux ils fileraient des jours d'or et de soie : Nelly aimait assez toutes les belles comparaisons romanesques; et les plus surannées, les plus eliroyablement classiques, enchantaient sa naïve simplicité. Mais comme le temps allait paraître long à la pauvre jeune fille ! ce vieux château , qui lui avait toujours semblé si lugubre et si morne , lui faisait maintenant presque l'effet d'un tombeau.

— Au moins, pensait-elle en soupirant, si

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je pouvais mourir pour ressusciter clans trois ou quatre mois, seulemeut à son retour! Oli ! comme je m'endormirais volontiers dans ce vilain sépulcre! La vie est si horrible lorsqu'on est loin dune personne qu'on aime!

Sir Frédéric , dont l âme était beaucoup moins tendre, ne pensait déjà plus à miss Nel- Jy ; d'autres idées moins gracieuses roulaient dans sa tète : il songeait à compliquer encore ce drame effrayant et "sombre , qu'il avait forgé dans les ténèbres, et dont Fauteur ne pouvait lui-même prévoir le dénoùment. Parfois il frissonnait d'une horreur convulsive, quand il pensait aux crimes qu'il avait déjà commis , aux crimes que sans doute il avait à commettre encore ; et, se voyant emporté sur une pente rapide (fui menait peut-être à léchaiaud, il sentait parfois tout à coup ses cheveux se dresser sur sa tête.

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