I/O LE NEVEU
Enfin, son cœur se dilata lorsqu'il aperçut, dans le brouillard, la tour de Londres et Saint- Paul : il allait donc vivre, il allait donc jouir! car loin de cette ville, toute pleine d'or et de vices , lui Frédéric!., il ne vivait pas; il se trouvait mort, pétrifié, fossile. Son existence, à lui, c'était la joie bruyante des clubs, les danses folies et lascives, le pétillement du vin de Champagne, l'orgie, les femmes, et, plus que tout cela, la vue, le bruit de For, le tournoiement delà bille fatale, les terribles émotions du jeu , toute cette fièvre ardente et furieuse qui brûle si vite le sang dans les artères, qui use et qui dévore la vie en si peu d'années]
Il ne devait rester à Londres , avec son oncle, qu'une huitaine de jours; mais ces huit jours, passés dans le délire et la débauche , furent empoisonnés par une vague terreur , par une pensée a mère qui s'acharnait après lui et circulait dans
ses veiues comme le venin d'un serpent. Job Grifiith avait pénétré les secrets de Cléland ; il pouvait le perdre ; il n avait qu'un mot à dire, et sir Frédéric, gentilhomme et neveu d'un grand seigneur d'Angleterre, allait périr déshonoré.
Job Grifiith n était plus ce juif bas et rampant devant l'homme auquel il s'était donné corps et âme , ce juif lâche et Irembleur , toujours prêt à tendre ses épaules aux coups de bâton et sa joue aux crachats. Un air d'insolence et de raillerie avait succédé , comme par enchantement, à l'expression plate et servile de son visage ; il osait maintenant regarder en face la personne qui lui parlait; sa tête, autrefois pendante comme celle d'un chien, s'était redressée tout à coup, et sir Frédéric, exaspéré d'une pareille impudence, était sans cesse au moment de lui renfoncer, d'un coup de poing, la nuque
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dans les épaules, et de rendre violemment à l'épine dorsale de l'israélite sa courbure naturelle et primitive.
Job GrifBth ne logeait plus dans la maison de Cléland ; il avait loué dans Regenf-Street un appartement superbe. Son habit noir, lustré de taches et râpé jusqu à la trame, avait complètement disparu : Job semblait avoir adopté un costume presque fashionable. Mais la richesse inaccoutumée de sa mise, ses chaînes d'or, ses larges épingles de rubis et de diamant, ses énormes breloques résonnant comme un trousseau de clefs qui dansent à la ceinture d un portier de prison, son châle de cachemire écarlatesous le gilet, son habit vert à boutons d'or guillochés, toute cette grotesque et prétentieuse toilette ne faisait qu'ajouter à l'étrange laideur de celte espèce de singe déguisé en homme. Job, malgré la défense de sir Frédéric, ne quittait pas les Enfers
de Londres ; il jouait nuit et jour, et s'en allait, au soleil levant, tout chargé de butin, pour décharger ses poches et venir les gonfler de nouveau. Sa présence éternelle dans les maisons de jeu en avait presque chassé Frédéric, qui souffrait horriblement de passer une nuit tout entière en face de cet homme.
Cependant sir Frédéric et son oncle allaient quitter Londres et s'embarquer pour la France : avant de partir, Cléland écrivit à sa lante une lettre confidentielle, qu'il la priait de brûler après l'avoir lue.
Voici, à peu de chose près, le contenu de celte lettre :
« Chèreetbelle tante, j'ai fait toutmon possible « pour décider milord à ne point quitter Londres « tout de suite ; je voulais consulter les plus
« fameux médecins, pour savoir au ju.sle à quoi
« m'en tenir sur l'état de ce cher oncle. On m'as-
« sure qu'il n'y a rien à craindre pour sa vie, et
« Ton approuve fort ce voyage que le docteur
a Wilson nous a conseillé de faire. Suivant toute
« probabilité , milord s'en trouvera parfaite-
« ment. Il reviendra, j'en suis bien sûr, avec
« une santé beaucoup meilleure, avec la santé
« du corps, voilà tout ! car celle de l'esprit , je
a ne vous le cache pas, est toujours déplorable
« et ne laisse que bien peu d'espoir, au dire des
« médecins. Il est décidément frappé d'aliéna-
« tion mentale, et sa folie est la plus terrible
(c de toutes , c'est l'idée fixe ! H parle à tout
« moment de sir William Humbers, et Tinter-
« pelle avec une sorte de frénésie ; alors il
« pleure, il sanglote, il prend en haine tous
« ceux qui l'entourent et qui veulent lui prodi-
« guer des soins et des consolations : il voit par-
« tout sans doute les meurtriers de sir William,