‹ Le neveu d'un lord (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · tome, un débile vieillard qui retombe dans l'enfance · texte numérisé non relu

tome, un débile vieillard qui retombe dans l'enfance

Et, nuit et jour, la pauvre femme priait avec une incroyable ferveur : à genoux , les mains jointes, elle demandait au Ciel la guérison d'Edouard : nuit et jour, ses yeux étaient baignés de larmes : nuit et jour, la prière était dans son cœur.

Lord Felton et son neveu parcoururent Le midi de la France et lltalie : trois mois après leur départ, ils étaient revenus.

Lady Felton laissa éclater toute sa joie au re-

tour de son mari : sa figure, pale et souffrante, rayonna tout à coup, et, les bras ouverts, le cœur palpitant, elle courut, tout en larmes, audevant d'Edouard. Celui-ci, toujours morne et sombre, la salua froidement, lui fil quelques questions banales, et monta presque immédiatement dans sa chambre pour se reposer. Son visage était plus altéré encore depuis trois mois, ses yeux plus caves, ses cheveux plus grisonnants.

11 demanda sévèrement aux domestiques si , pendant son absence, on était venu rendre visite à lady Felton ; et, quand il eut appris que sa femme n'avait reçu personne , qu'elle était restée presque toujours enfermée au château , sans autre société que miss Nelly, alors sa figure prit un air de satisfaction douloureuse, et, pour tonte réponse, il dit : C'est bien.

Lady Felton interrogea Cléland avec une ten-

m .\ LOKD. 1SI

«Ire sollicitude; *A\e lui adressa mille questions iiHjuiètes sur leur voyage, sur le caractère et la santé de son mari : dans sa curiosité naïve et presque enfantine, elle voulait savoir si la vue du beau ciel de Rome et ses prodigieuses ruines, si toutes les merveilles de l'Italie avaient dissipé un instant la mélancolie sombre du comte, déridé son Iront morose, et mis uu «clair de joie dans ses yeux tristes comme ses idées. Mais sir Frédéric lui répondait en secouant la léte :

— C'en est fait, pauvre tante ! il n'y a plus d'espoir, la maladie fait chaque jour de nouveaux progrès ! Hélas! ce bon, cet excellent oncle, il me fend le cœur! Mais vous . nia tante, je vous plains encore davantage, je vous plains du fond de l'Ame, car voire existence est bien cruelle! Vous souffrez de le voir souffrir! Soins, tendresse et dévouement, oh 1 vous n'épargne/

rien pour alléger le poids de ses maux ! Vous êtes un ange entre les femmes!... mais milord ne vous rend pas justice, parfois même il est pour vous d'une étrange dureté î Je le vois, et je gémis;... mais je ne peux rien dire, il ne me comprendrait pas!... moi aussi, peut-être, je lui deviendrais odieux î En vérité, tout cela est bien triste! Mais, je vous le répète, ma tante, il faut lui pardonner; vous savez comme il vous aimait autrefois,... il vous aime encore au tant, j'en suis bien sûr ; le cœur de mon oncle est toujours aussi bon; mais la tête!... ob ! sa pauvre tête!... là est tout le mal. Bon Dieu ! bon Dieu ! comme il faut peu de cbose pour désorganiser notre pauvre machine! (Test déplorable!... hélas! chère tante, comme il faut peu de chose!...

Cependant la comtesse avait encore un es poir. Cet enfant, que lord Felton avait demandé au Ciel tout d'années , cet enfant, qu'elle por-

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tail dans son sein, il «allait bientôt naître ; et la vue de cette douce et frêle créature, en remuant tout ce qu'il y a de plus tendre au fond du cœur d'un père, réveillerait peut-être aussi la tendresse et l'amour d un époux!... Oui, cet enfant serait pour leurs âmes comme un lien vi^ vant et sacré , qui les unirait l'un à l'autre dans une étreinte plus douce et plus forte que jamais ! Aussi elle attendait le jour avec une fébrile impatience; et chaque fois qu'elle sentait dans ses entrailles ce mouvement eoiivulsif et mystérieux, qui ne trompe pas les mères, des pleurs de joie mouillaient ses yeux ; et sa prière montait vers le Ciel , dans un élan de reconnaissance. Cependant l'époque n'était pas éloignée; et, bien que ladyFelton demeurât presque toujours enveloppée dune large robe , flottante comme une pelisse , il était facile de voir que sa taille élégante et svelte n'avait plus comme autrefois ces contours merveilleux de grâce et de pureté*

Lord Felton , bien que souffrant encore et faible, restait presque toute la journée absentdu château ; dès le matin il partait seul , à cheval, et consentait rarement à se laisser accompagner par son neveu. Néanmoins Frédéric le suivaitquelquefois de loin, à cheval aussi, et feignait de le rencontrer souvent comme par hasard, dans les routes mauvaises et dangereuses; car il tremblait toujours que son oncle, entraîné par le désespoir , ne voulût se détruire : alors , que deviendrait sir Frédéric?.. Ce château, ces titres, ce vaste patrimoine , qu'il dévorait déjà en espoir, tout cela peut-être lui échapperait!... tout cela passerait aux mains d'un enfant qu'il fallait faire à tout prix disparaître !

Plusieurs mois s étaient écoulés depuis la disparition du colonel Humbers , et miss Nelly, qui jusqu'alors avait toujours espéré le voir revenir, ne doutait plus que sir William ne fût

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tombé secrètement dans une embûche <jui

peut-être avait causé sa mort, ou I avait obligé de fuir.

Elle n'avait jamais pu savoir au juste de Cléland dans quel but mystérieux il avait fait venir le colonel Humbers au château, pendant la nuit, et pourquoi sir Frédéric avait absolument voulu quelle passât pour lady Fellon. Jusqu alors, toutes les fois qu'elle avait questionné son amant, celui-ci détournait la conversation avec beaucoup d'adresse , ou bien il promettait vaguement, et d'une manière peu sérieuse, de tout lui conter un jour dans les plus grands détails.

Le docteur Wilson ne quittait plus le château : d un moment à l'autre on pouvait avoir besoin de lui ; selon toute apparence, l'accouchement ne devait larder qu'une huitaine encore tout au plus.

Le caractère et la physionomie du comte

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semblaient prendre à chaque instant quelque chose de plus farouche et de plus sombre ; quand ses regards tombaient sur lady Felton , ils avaient une expression de haine profonde et d'amère douleur , qui désespérait la pauvre femme , et la remplissait d'épouvante. Quelquefois même, s'il venait à parier devant elle, sa voix était frémissante comme celle d'un homme en fureur , ses paroles étaient pleines de fiel et d'âcreté. Un jour miss Neliy fut témoin d'une pareille scène : ce n'était pas sans doute la première fois . mais quelques mots de lord Felton la firent soudain tressaillir , et réveillèrent au fond de sou cœur des soupçons et des craintes , déjà presque endormis.

Pour ne pas avoir l'air de prêter 1 oreille à ces affligeantes paroles, elle sortit promptement de la chambre, et rencontra presque aussitôt dans l'escalier sir Frédéric, qui revenait de la promenade-

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— Mou ami , dit-elle avec une étrange émotion, il iaut que je vous parlée l'instant même. Venez, je vous en conjure, là, dans ce petit salon... personnelle pourra nous troubler...

— Bon Dieu! ma toute belle, quavez-vous donc? répondit Cléland d'un air de surprise, où se révélait un peu d'inquiétude. Comme vous êtes agitée ! comme vous êtes pâle ! . . . On dirait, sur ma parole, que vous avez vu le diable en personne !...

— Mon ami, je vous en conjure , poursuivitelle , suivez-moi... je n'ai qu'un mot à vous dire...

— Bien ! très-bien , chère petite ! je ne demande pas mieux que de te suivre où tu voudras, mon ange I Allons , allons , rends à les joues leurs belles couleurs. Ce joli petit air effaré n'est pas sans charme ; mais , décidément j je trouve

qu'un tendre; et mélancolique sourire te va mieux encore !...

Et miss Nelly, bien certaine qu'on n'avait pu les voir entrer dans le salon, referma doucement la porte sans faire de bruit.

— Frédéric , dit-elle avec une tendresse suppliante, rappelez-vous la promesse que vous m'avez faite. Je ne vous ai rien refusé , moi... tout ce que vous m'avez ordonné , je l'ai fait tout de suite, aveuglément, sans hésitation , sans regret. Mais, dites-moi, Frédéric, quel était donc votre dessein quand vous avez fait venir le colonel Humbers dans le boudoir de lady Felton?...

— Mais je te lai dit plus de cent fois, mon ange ! répondit sir Frédéric avec un embarras qu'il s'efforçait de cacher sous un air de badinage! Que diantre, aussi! tu me lais toujours la même question ! lu es insupportable, à la fin...

Nas-tu donc rien de mieux à me dire?... Oh! les femmes! les femmes!... elles s'imaginent savoir aimer... Pas do tout! Le plus vif de leurs sentiments , on croirait que c'est l'amour. . . quelle erreur ! c'est la curiosité!

— Non , je te le jure, Frédéric, je ne suis pas curieuse; mais, vois-tu, j'ai comme des remords. . . Je ne sais pas , mais il me semble que j'ai fait quelque chose de mal... Mon Dieu ! je n'ai pas réfléchi, je n'ai pensé qu'à l'obéir... Mais, dis-moi, je t'en supplie, dis-moi ce que sir William est devenu depuis ce temps- là... Tu dois le savoir?

— Moi , chère petite folle? répliqua vivement Frédéric avec un sourire forcé. Comment répondre à de pareilles questions? Est-ce que je sais, moi, ce qu'il est devenu , ce brave colonel?... Me prends-tu pour le diable, ou plutôt pour ce pauvre diable de Caïn , à qui le bon

Dieu crie, a travers un nuage : Çnïn , qu'as-tu fait de ton frère?...

— Mais Caïn lavait assassiné!... interrompit-elle d'une voix faible et tremblante.

Cléland fronça le sourcil.

— Que veux-tu dire?... demanda-t-il.

— Mon ami , ne te fâche pas... reprit-elle en

joignant les mains ; oh! je te jure que ce n'est pas curiosité de ma part ; mais je ne suis pas tranquille, je tremble !.. . Ne parlons plus de sir William, mais parlons de milady, de cette pauvre et bonne maîtresse qui m'a toujours comblée de bienfaits. . .

— Oui , des gages de domestique ! repartit Cléland avec amertume; jolis bienfaits, ma foi ! Tiens, Nelly, veux-tu me croire? changeons de conversation : oublie tout cela , oublie sir

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William , oublie qu'un homme esl venu la nuit chez ma tante...

— El comment l'oublier , Frédéric? poursuivit-elle avec un soupir; hélas! jy pense toujours malgré moi!... Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec un accent de terreur , si l'on avait pu voir descendre un homme, la nuit, de l'appartement de la comtesse !... si, par hasard, mi lord avait des soupçons!... s il pouvait croire que sa femme a reçu la nuit chez elle...

— Eli bien ! quand cela serait? interrompit Frédéric avec impatience. Crois-moi , chère \elly, sois prudente , ne te mêle point de choses qui regardent milord. ..

-— Mais tu m'avais promis, Frédéric, continuait-elle avec feu , tu m avais juré solennellement que jamais lord Felton ne saurait cela?...

— Eh bien?...

— S'il le savait, Frédéric!... si tu lui avais dit une chose pareille!... Oh! ce serait affreux ! ce serait infâme!... Tu aurais manqué à ta parole... et je ne pourrais plus t'aimer!...

— Tu crois?... interrompit Frédéric d'un ton railleur.

— Non, Frédéric, tu n'as pas fait cela?... c'est impossible! Dis-moi, cher ami, que tu n'as point fait cela , et que tu n'as pas voulu perdre une malheureuse femme qui peut-être n'était pas encore coupable ! . . .

— Comment, pasencore!... interrompit Frédéric avec un regard de fureur ; pasencore! Estu folle, Nelly?... N'avons-nous pas eu des preuves? En fallait-il de plus irrécusables? Quoi ! je surprends une lettre de rendez-vous nocturne! . . . Pourtant, comme ce pouvait être l'ouvrage d'un

fat ou simplement l'ouvrage d'un fou, j'hésite

encore avant de croire , j'attends une meilh iure preuve, une preuve accablante!., je veux voir par mes yeux si un homme aura l'audace de pénétrer f ia nuit, dans l'appartement de lady Felton!... Eh bien! l'ai-je eue, cette preuve? Cet homme est-il venu la nuit dans la chambre de ma tante? N'a-t-il pas cru lui parler , dismoi?... Ne voulait-il point la presser dans ses bras comme une maîtresse, en l'appelant d'une voix douce et tremblante : Henriette , Henriette?...

— C'est vrai! dit vivement Nelly ; mais cette voix douce et tremblante, oh l je te le jure, elle était respectueuse encore! Il y avait dans cette voix une hésitation craintive, comme celle d'un homme qui doute encore de son bonheur ! Oh ! Frédéric, j'en ai la conviction , sir William venait dans cette chambre pour la première fois : m 15

i! aimait éperdumenf lady Felton . j'en suis certaine; lady Felton l'aimait aussi peut-être, mais elle est demeurée pure î

— Et cet enfant? interrompit Frédéric avec colère , n'est-il pas ià pour te dire que tu es folle, archi-folie ? Cet enfant n'aura pas dans les veines une seule goutte du sang des Felton ! Va , tu peux me croire, je m'y connais. .. je f en donne ma parole d'honneur !

— Non, Frédéric, contiuua-t-elle en soupirant, je ne croirai jamais cela.. .

— Eh bien! alors, mon ange, répondit-il sardoniquement, je te conseille de croire à l'opération du Saint-Esprit!... Oui , pardieu ! poursuivit-il avec un ricanement plein d'amertume , ce petit drôle est l'enfant du miracle!... Mais tiens, crois-moi, Nel!y; expliquons les choses tout naturellement , et rendons à César ce qui

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est à César , à sir William ce qui est à sir William. . .

— Mais songez-y donc , Frédéric, reprit-elle en baissant la voix d'un air mystérieux et craintif, si lord Felton pouvait peuser que cet enfant qu'il désirait avec toute son âme, que cet enfant est le fruit d'un adultère!... 0 mon Dieu! mon Dieu ! que ferait-il ?. . . Pauvre maitresse î . . .

— Allons, pas de phrases ! pas de sensiblerie ! je n'aime point le simagrées. Laisse-moi faire, sans te mêler de choses qui ne regardent pas les femmes. Surtout, NeJly, bouche close, continua-t-il avec une effrayante expression de regard, pas un mot !... C'est un mystère... où les curieux auraient tort de vouloir pénétrer!...

— Mon Dieu ! Frédéric ! . . . mais comme vous me dites cela ! balbutia-t-elle épouvantée. Vous me faites peur.

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— Ce n'est pas mon intention, répondit Frédéric avec un sourire en lui baisant la main. Comme ton cœur bat ! Allons, calme-le ce petit cœur ! ... je veux bien qu'il batte, mais d'amour et de plaisir!... Ne tremble donc pas... Que diantre aussi! chère enfant, tu es singulière! qui l'a mis toutes ces belles choses-là dans la tète ?. . . que mon oncle a des soupçons , qu'il a vu descendre, la nuit, de chez sa femme le colonel Humbers?... que sais-je , moi? une foule de niaiseries et de fariboles que rien n'a pu motiver?...

— Si, Frédéric !... quand lord Felton adresse la parole à sa femme, c'est d'une manière!... en des termes que peut seule inspirer la colère, le ressentiment , la haine !... Tout à l'heure encore il la regardait en fronçant le sourcil, il lui parlait d'une voix si rude !... elle qui répondait, les yeux noyés de larmes, avec une si angélique douceur ! . . . Hien n a pu calmer lord Fel-

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