‹ Le neveu d'un lordChapitre 11 sur 13 · I.E NEVEU · texte numérisé non relu

I.E NEVEU

Job le conduisit vers une table encombrée de plumes, de papiers, de cires et de canifs : une joie étrange et satanique flamboyait dans ses petits yeux louches j il ricanait dans le fond de sa gorge avec un air de satisfaction maligne et vaniteuse.

Cléland examina quelques minutes, avec une attention scrupuleuse, le travail de Job Griffith ; il fronça les sourcils, et sembla profondément réfléchir; puis, comme frappé d'une idée subite , il tira vivement sa montre , regarda l'heure , et laissa échapper un blasphème.

— J'arriverai trop tard ! s'écria-t-il ; allons, (lépéche-toi, plie, cacheté ce papier... C'est bien ! je suis content.

Et, descendant l'escalier avec précipitation ,

D'UN lA)l\\). i):)f)

il appela i-on domestique , lit «eller un cheval à I instant même, et partit au graud galop sans être aceoiiipagiié de personne.

La maison du colonel Hunibers se troi^ait à quelques milles du châleau de lord Felton ; rintervalle qui les séparait , plein de bois , de rochers et de précipices, offrait par moments des sites remarquables , d'un caractère sauvage et

i>3t> LE JNEVEl

terrible : le poêle et le peintre auraient pu sans doute y rencontrer de merveilleuses inspirations , mais peut-être aussi des visages ténébreux et sinistres, qui sont beaucoup plus agréables à voir dans un tableau qu'en réalité dans un paysage morne et solitaire. 11 n'était pas rare que les contrebandiers et les voleurs se cachassent la nuit dans ces ravins sombres , pour guetter les voyageurs et leur tirer au passage un coup de pistolet ou de carabine j et quand les misérables voyaient leur victime tomber , ils Taclievaient à coups de crosse , la dépouillaient de son or et de ses vêlements, et jetaient le cadavre nu dans quelque précipice où Ton pouvait, un ou deux mois après, le découvrir au vol tournoyant des vautours et des oiseaux de mer qui s'abattaient sur le corps mort et le déchiraient par lambeaux.

Plusieurs fois le colonel Humbers, in rêve-

D'UiN LORD. 255

liant, le soir, du château de lord FeKon, avait vu son cheval se cabrer tout à coup dans le fond d'un ravin, et presque en même temps il avait entendu siffler une balle à ses oreilles : une fois même un homme au visage effroyable avait arrêté par la bride le cheval de sir William ; mais celui-ci , ferme et plein de bravoure , saisissant un pistolet dans les fontes de sa selle, avait brisé la tête au bandit. Depuis ce jour -là sir William n'avait plus rencontré de malfaiteurs : ils connaissaient maintenant son courage , et n'avaient plus sans doute envie de le mettre à répreuve.

La brume du soir commençait à s'étendre lorsque Frédéric était sorti du château ; penché sur le cou de son cheval , il lui donnait toutes les rênes, et lui déchirait les flancs à coups d éperons quand le galop semblait un moment se ralentir. Frédéric apercevait déjà au loin la

23i LE WEVEU

niaisou du colonel Humbers. dont les murailles blanches, frappées obliquement par un dernier rayon du soleil , se dessinaient sur le couchant noirâtre et chargé de vapeurs. Toutes les fenêtres étaient fermées, les contrevents fermés, les portes closes; et tout, dans cette demeure, annonçait l'absence du maître.

Le cavalier, en passant au grand galop à quelque distance de la grille principale, entendit soudain les aboiements inquiets des chiens de garde; il continua rapidement sa route en suivant une longue muraille , au bout de laquelle se trouvait un pavillon recouvert en chaume. Il s'approcha d'une croisée, et, sans descendre de cheval , il frappa légèrement une vitre : la fenêtre s'ouvrit , et presque aussitôt une grosse figure toute rubiconde se montra la pipe à la bouche. Ce personnage , dont la tête seule jiaraissait à la fenêtre , était monté sans doute sur

quelque meuble pour s'exhausser : il salua trèsrespectueusement sir Frédéric , et retira bieu vite la pipe de ses lèvres , eu demandant mille excuses au gentilhomme.

— C'est bien ! dit Cléland , tu es à ton poste ! Tiens , prends cette lettre : tu sais ton rôle ? Pas d'oubli , pas de maladresse, ou gare à toi !

— Soyez tranquille , monseigneur , nous avons l'habitude du service...

— Très-bien! dit Frédéric: et notre colonel, qu'en as-tu lait?

— Ah, ah, ah, ah ! dit la grosse figure rouge en éclatant de rire; il trépigne d'impatience en attendant quelque nouveau poulet ! Le plus drôle de l'affaire , c'est qu'il a forgé les raisons les plus saugrenues du monde pour m'expliquer son retour en Angleterre , et me faire croire qu'il a de grands motifs politiques pour se ca-

256 LE JNEVEU

cher dans la huite d'un paysan. Vous sentez bieu que je n'avais pas envie de le contredire ! Par bonheur, il me croit plus bêle que je ne suis, et le brave homme s'imagine que je ne vois que du feu à toutes ces manigances , à toutes ces allées et venues de lettres mystérieuses qui passent continuellement par mes mains !

— Eh bieu ! ajouta Frédéric, aie toujours l'esprit d'être aussi bête ! Tu sais nos conventions , tu sais comment je paie un service!.... Mais, adieu , ne perds pas de temps ; va tout de suite porter ce message à ton maître. A combien estelle d'ici, la chaumière qu'il habite?

— Oh ! monseigneur, tout au plus à un quart de mille \ dans sept ou huit minutes , il aura cela !

Cleland jeta une bourse au personnage culu-

DUN LORD. â37

miné , et , donnant à son cheval un vigoureux coup d'éperon , il partit comme une flèche , et reprit la route du château.

Une demi-heure après , lorsqu'il rentra , la première personne qui s'offrit à sa rencontre dans le vestibule, ce fut miss Nelly qui , la figure triste et les yeux rouges , essuyait encore avec son mouchoir quelques larmes , et ne pouvait retenir des sanglots.

Cléland s'empressa de lui demander, avec une vive expression de tendresse, la cause d'une pareille douleur: mais Nelly, dont la poitrine était gonflée de soupirs, ne put lui répondre que des mots inarticulés qu'entrecoupaient de sourds gémissements.

Cléland réitéra sa question d'une manière plus pressante ; il supplia miss Nelly de ne lui

rien cacher, et d'avoir confiance en son meilleur ami.

— Ah ! si vous saviez î murmura-t-elle en seeouaat la tête avec désespoir ; je suis esclave, je suis esclave I Milady ne veut pas que je vous parle ; elle m'a grondée tout à l'heure avec une sévérité!... Oh, mon Dieu ! comme elle m'a fait rougir! quelles paroles dures et terriblesj Si elle pouvait savoir la vérité , je serais perdue !

— Elle ne peut rien savoir, dit Cléland d'une voix caressante ; Nelly, rassure-toi , laisse dire une femme qui a raison, peut-être, d'affecter le rigorisme et la pruderie. . . Un jour viendra, qui n'est pas trop loin, j'espère, où le masque tombera du visage , alors on verra les choses comme elles sont. . .

— Oh ! je la déteste maintenant, cette femme!

elle que j'aimais autant qu'une mère! Je la déteste puisqu'elle veut nous séparer, puisqu'elle ne veut pas que je t'aime!... Mais à propos, Frédéric, que voulais-tu me dire au fond du parc, quand milady est arrivée brusquement?

-^ C'est une chose, Nelly, qui nous intéresse l'un et l'autre, répondit Frédéric avec une intonation grave et solennelle; mais la confidence est longue à te faire ! . , . d'ailleurs on pourrait nous interrompre ici , nous entendre, il faut que tu viennes cette nuit dans mon appartement, quand tout le monde sera endormi... Tu pousseras la porte de ma chambre, que je laisserai entr'ouverte. . .

— Mais si Ton me surprenait ! dit la jeune fille d'une voix altérée.

— C'est impossible, avec un peu d'adresse et

(le précaution... D'ailleurs, continua Frédéric avec une inflexion pleine de tendresse et d'amour, ce n'est pas la prenoière fois, mon an^e! et cette nuit, il faut absolument que tu viennes.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans une chambre voisine fit battre le cœur de Nelly : elle avait cru reconnaître le pas de sa maîtresse... Alors , tremblant d'être une seconde fois surprise, et réprimandée plus sévèrement encore, elle s'enfuit légère comme une ombre , en envoyant de la main quelques baisers à Frédéric.

jNelly couchai! dans une pièce qui correspondait à ia chambre de sa niaîlresse par une porte de communication. Lady Fellon avait I habitude de se mettre au lit d'assez bonne heure, et li-

24â LE NEVEU

sait quelques pages de Walfer Scott avaul de

s'endormir.

Vers minuit , quand tous les j^ens du château furent couchés , miss Nelly s'enveloppa d'un peignoir, et, marchant sur la pointe du pied , elle appuya Toreille contre la porte de sa maîtresse , pour bien s'assurer quelady Felton était endormie : quand elle eut celte assurance , elle entrouvrit, avec beaucoup de précaution , une porte qui donnait sur un corridor, et, montant l'escalier, sans lumière , à tâtons, elle se dirigea sans faire le moindre bruit vers la chambre de Cléland. Elle avançait au milieu des ténèbres en retenant son haleine et les bras étendus; déjà môme elle apercevait dans l'ombre une espèce de cadre lumineux que formait la porte entre-bâillée , derrière laquelle se trouvait sans doute une bougie. Elle approchait donc avec de forts battements Ae cœur, et ne croyait plus avoir que trois

D'CIN LOHD. 2i3

0» quatre pas h faire, quand ses mains rencontrèrent dans l'obscurité quelque chose de rude et de velu : elle ne put retenir un cri de frayeur et recula soudainement!... Elle voulait fuir, mais ses genoux ployèrent : la force l'abandonna... elle fut obligée de s'appuyer contre la muraille du corridor.

L'être invisible et mystérieux que miss Nelly avait heurté dans son chemin était sans doute effrayé comme elle , et devait avoir quelque motif pour songer à la fuite, car il s'élança brusquement à travers les ténèbres du corridor ; et quand la porte de sir Frédéric s'ouvrit toute grande , Nelly était seule , presque morte de terreur.

Cléland courut à elle , l'enleva toute pâle dans ses bras ; et lorsqu'il eut fermé sa porte en dedans à double tour, il jeta de l'eau fraîche au

^2Ai \a: iNEVEi:

visage de Nelly, et lui demanda , d'un accent

doux et tendre, la cause de son épouvante.

Miss Nelly, toute frémissante encore, ne put donner aucun détail , aucune explication : elle dit seulement qu'elle avait cru sentir les crins d'un animal; et sir Frédéric, devinant bien quelle était cette espèce de loup-garou, ce monstre fantastique, fit tout son possible pour calmer la frayeur de Nelly, et lui avoua que ce fantôme nocturne et velu n'était pas autre cbose que la perruque de Job Griffith , qui avait 1 habitude de rôder la nuit dans les corridors comme un chat sur les gouttières. Mais vous pouvez être tranquille, ajoutait Frédéric en souriant, ce monstre-là est discret comme la tombe , quand il s'agit de mes affaires; et le grand seigneur n'a pas de muet plus muet dans son sérail.

Bientôt miss Nelly fut rassurée complètement.

I) l'iN LOÏUX 2\l}

et les heures de la nuit s écoulèrent si délicieuses pour elle , qu à l'exemple de Jupiter chez Alcmèiie, elle eût bien voulu pouvoir retarder le char de I aurore et j)rolonger le règne des téuèbres.

Quand miss Melly quitta 1 appartement de Frédéric, elle était maîtresse d'un terrible secret : une joie maligne et cruelle s élevait dans son âme; elle n'était donc pas la seule femme coupable ! . . . une autre, qu^elle avait crue chaste et vertueuse, était plus criminelle encore dans son hypocrisie , dans sa candeur menteuse et fausse ! Elle aussi uîaintenant pouvait laire baisser les yeux à lady Felton , se venger d'elle 1... Bien qu'elle eût des remords, et que d'avance elle s'accusât d'ingratitude et de noirceur, elle avait promis à Frédéric de le servir dans son projet, et de faire aveuglément tout ce qu'il pourrait lui commander.

Le lendemain, miss Nelly sembla vouloir éviter la rencontre de Cléland ; elle resta presque toute la journée dans sa chambre , un livre d'histoire à la main , bien qu'elle n'eût pas la moindre envie de lire, et que le volume demeurât sans cesse ouvert à la même page. Mais elle était pensive et profondément préoccupée : une crainte vague et indéfinissable l'agitait secrètement quand elle songeait à la promesse qu'elle avait faite. Si quelque jour la ruse venait à se découvrir !... si lady Felton venait à s'éveiller... alors qui pourrait prévoir les suites d'une semblable audace , le dénoùment de ce terrible drame !... Il est vrai que sir Frédéric avait juré solennellement à Nelly que cette épreuve n'aurait pas de sanglantes conséquences, que tout se ferait sans bruit, sans éclat , et que lady Felton ne saurait jamais qu'on avait découvert sa liaison coupable avec sir William. Mais quand Nelly pensait au crime de sa maîtresse, elle ne

D'UN LURD. 247

pouvait concevoir qu'une femme si pleine de candeur eût noué cette mystérieuse intrigue avec tant d'hypocrisie et d'adresse : alors elle sentait naître un doute au fond de son cœur ; elle craignait que lady Felton ne fût injustement soupçonnée et victime des apparences ; alors elle se repentait cruellement d'avoir promis à Frédéric de le servir, dans sou entreprise. Elle voulait se rétracter , mais l'idée seule de Cleland furieux la glaçait d'épouvante ; elle se trouvait emprisonnée dans un cercle fatal dont elle ne pouvait plus sortir !... D'ailleurs elle était folle d'avoir encore de pareils doutes : elle avait eu la preuve du crime, elle avait tenu dans ses mains une lettre accablante pour lady Felton ; et puis, elle devait croire ce que disait Frédéric : il avait vu!... il était sûr de tout; et, pour se bien convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un fantôme, d'une illusion, il voulait recourir à une dernière épreuve, qui peut-être lui prouverait

i24S LE NEVEU

son erreur et ferait éclater l'iiiuoeeiiee de sa

taille.

Pendant que miss Nelly était plongée dans toutes ces réflexions contradictoires , lady Felton se trouvait en proie à une anxiété cruelle : dej)uis son lever, elle n'avait point quitté sa chambre , et, la figure altérée, le cœur plein d'angoisse et d'inquiétude , elle promenait partout des regards effarés ; elle fouillait convulsivement dans toutes les armoires, parmi les livres et les papiers épars sur les tables, dans les tiroirs de chaque meuble, partout : elle semblait chercher quelque chose, et, malgré ses longues et minutieuses perquisitions , elle n'avait rien trouvé encore.

Ce que lady Felton cherchait depuis le maiin avec tant de persévéra nc«^ et d'ardeur , c'était la dernière lettre de sir William Humbers , dans

D'LÏN Wl\D. 2i9

latjueile ce maliieureux jeune Ikuiuîic laissait pressentir sa résolution falale. Cetlo lettre, que ladyFellon n'avait pas détruite ainsi que les précédentes , et qu'elle voulait garder comme uu douloureux souvenir de ce noble ami qu'elle avait cru mort pour elle, cette lettre qui pouvait tout révéler à lord Felton , avait disparu depuis la veille : Henriette l'avait mise, elle le croyait du moins, dans un portefeuille vert qu'elle fermait toujours à clef et laissait ordinairement sur une table.

Ce billet, où pouvait-il être? où Tavait-elle égaré?... la veille encore elle l'avait relu. Lady Fellon se perdait en mille conjectures, en suppositions plus embarrassantes les unes que les autres : peut-être avait-elle cacbé ce papier dans un livre au moment où quelqu'un entrait dans sa cliambre; mais comment se rappeler le volume? elle en feuilletait cbaque jour un si grand

Page 1