‹ Le neveu d'un lordChapitre 4 sur 13 · S4 LE NEVEU · texte numérisé non relu

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Nelly ne put s'empêcher de tressaillir.

— Mou Dieu, de quel air vous me dites cela, madame! balbulia-t-el!e. En vérité , je ne sais pas ce que j'ai pu faire de mal ; vous me feriez croire que j'ai dit quelque chose d'inconvenant! 11 me semble pourtant qu'on n'est pas coupable de s'intéresser au malheur d'un jeune et beau gentilhomme qui vient de se blesser si cruellement! Ah 1 mon Dieu! mon Dieu ! continuât-elle avec un frisson dans la voix, s'il était défiguré!... lui si noble, si bien fait, si élégant !... Quel dommage s'il demeurait estropié comme lord Byron ! . . .

— Ecoutez, iVelly, interrompit d'un ton solennel lady F'elton; il faut que je vous parle avec franchise , avec tendresse, comme si vous étiez ma sœur. Approchez-vous, mon enfant, là, plus près... Personne ne peut nous entendre; je veux vous dire tout ce que j'ai sur le cœur,

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j'ai quelques années de plus que vous, et, bien que je ne sois pas encore très-vieille , je crois avoir une expérience que vous n'avez pas ; je suis mariée ; je connais le monde : je serais coupable de ne pas vous arrêter sur le bord d'un abîme, où, sans moi peut-être, vous tomberiez bientôt!... Vous savez , Nelly , combien je vous aime! depuis plusieurs années que vous êtes près de moi, je crois vous avoir toujours considérée comme une amie, une compagne, et non comme une personne que j'aurais prise à mou service!... Vous ne direz pas le contraire , Nelly?

— Ohl non, madame, s'écria Nelly avec attendrissement. Je sais que vous m'avez toujours comblée de bienfaits; jusqu'à mon dernier soupir, je vous en garderai une éternelle et profonde reconnaissance!... mais enfin, madame, je ne sais pas ce qui a pu vous déplaire dans ma coiiduite ; je ne crois pas avoir mérité de re-

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proches!... il me semble que je n'ai rien fait

j'ouc me l'ondif inclif>ne de vos boules!

— iNon, mou enfanl, je ne vous accuse pas (I injjratiUide, répondit la comtesse d'une voix pleiiie (le bienveillance ; je ne serais pas raisonnable de me plaindre; vous avez toujours paru Irèsatlacliée à moi : c'est pour cela que je vous aime, et que je m'intére^se à vous si profondén)enl! Nelly, vous savez, je présume, que sir Frédéric va passeï* quelques jours avec nous: c est un spirituel et beau gentilhomme, comme vous disiez tout à Theure vous-même; certes, les avantages frivoles de la iigure et du mérite extérieur ne lui manquent pas, au contraire!... J'avoue qu il est difficile de voir un jeune homme plus aimable et plus séduisant, lorsqu'il veut s ejj donner la peine ; mais je dois vous prévenir aussi que c'est un homme dangereux, un homme que vous seriez folle de croire, et que vous aurez bien raison de fuir !

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Nelly sentait son cœur battre avec violence dans sa poitrine; elle balbutiait; elle baissait les yeux : sa physionomie, tous ses {jestes, tous ses regards, révélaient un grand Irouble intérieur.

Ëntin elle comprit que demeurer si longtenips sans répondre, muette et confuse, c'était presque s'avouer coupable; elle rassembla donc ce qu'elle avait de force et d'empire sur ellemême; et, d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir en la trempant d'amertume, elle dit;

— Je ne vous comprends pas, madame, en vérité... et ce discours...

— Oh! vous me comprenez très-bien! interrompit lady Fellon avec une intention marquée; je vous prie seulement d'êlre franche. Ma chère Nelly, quoique fort jeune encore, vous n'avez pas néanmoins toute la simplicité, toute l'ignorance enfantine qu'on pourrait vous croire au

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premier coup dœil; depuis un au surtout, malgré mes couseils et ma défense , vous avez cherché, dans la bibliothèque du château , des livres qui vous ont troublé un peu l'imagination !... Sir Frédéric Clélaud a contribué aussi, j'en ai peur, à développer en vous, avec toutes ses flatteries perfides, des idées romanesques et folles qui me font beaucoup de peine! Vous avez toujours été un peu coquette....

— Madame... interrompit vivement Nelly^ comme vous me parlez aujourd'hui!

— Oui , mon enfant , je vous parle sans détour ; ce n'est pas un reproche amer que je vous adresse. Si l'expression de coquette vous offense, je vous dirai tout simplement que vous aimez à paraître belle et qu'on s occupe de vous, qu'on vous fasse la cour...

La jeune fille laissa échapper un sanglot.

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— Allons, ue pleurez pas, Nelly, reprit lady Felton en la baisant au iront , avec une tendresse indéfinissable; songez que, si je vous tiens un pareil langage, c'est parce que je vous aime!... je vous parle coin me ferait voire mère, si elle pouvait encore vous aider de ses conseils. Sachez donc, Nelly , que ce jeune homme, auquel vous accordez si complaisamment toutes les perfections humaines, est, je suis fâchée de le dire, un homme sans mœurs, sans principes, qui ne se ferait pas le moindre scrupule de séduire , de tromper , de corrompre une jeune fille innocente et simple , qu'il entraînerait au déshonneur et qu'il ne peut épouser I

— Mais encore une fois , madame , pourquoi me parlez-vous de la sorte? demanda Nelly avec une certaine confusion.

^ Parce que je vous aime, ma pauvre fille!

répondit la comtesse avec une douloureuse énergie; parce que je serais au désespoir, Nelly, de voir ce libertin heureux et triomphant, et que je me reprocherais avec amertume de ne vous avoir pas signalé le danger. Vous êtes jeune, belle, aimante, et vous ne savez pas encore tout ce que le cœur d'un homme peut contenir de fourbe, de corruption et d'infamie!... Ce qui voussemble peut-être une passion véritable et profonde , un amour sincère et dévoué , tout cela n'est que mensonge, hypocrisie 1 . . . c'est un caprice honteux et cruel , qui prend les traits et le nom de l'amour; c'est un piège atroce tendu sous vos pas!... Oh! défiez-vous de Frédéric, Nelly! détiez-vous de ce jeune homme aux paroles mielleuses et dorées : son désir est brûlant comme le feu , son cœur est froid comme un serpent! Rappelez-vous, Nelly, votre mère, cette excellente et pieuse femme qui est dans le ciel !... Quand elle vous confia toute jeune à mes

soios, elle me conjura de veiller sur vous comme mie mère, avecsolliciutde et tendresse: eh bien! elle n'est plus maintenant, mais je tiendrai jusqu'au bout ma parole; je ne me lasserai pas de vous montrer les embûches perfides qui vous entourent. Oh I Nelly , de jjràce ! ne soyez point rebelle à mes avis , à mes prières ! Sir Frédéric va rôder encore autour de vous, comme le lion de l'Évangile qui cherche une proie à dévorer ! ... eh bien ! il faut que vous me promeltiez solennellement d'éviter sa présence quand je ne serai pas entre vous deux. Je vous supplie de le fuir, ou d'opposer au moins à toutes ses galanteries menteuses et hypocrites une froideur sévère, une dignité calme, qui le découragera bientôt et vous délivrera de ses poursuites. Me le promettez-vous?

Nelly se mordait les lèvres avec un dépit concentré ; elle avait les yeux gonflés de larmes , la

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poitrine pleine de sanglots, mais elle faisait

tout son posible ponr les comprimer.

— Me promettez-vous ce que je vous demande? répéta lady Felton , en lui prenant la main avec affection.

— Je n'oublierai jamais que je suis faite pour vous obéir, madame, répliqua Nelly, avec une inlonalionsèchêet rancunière; j'obéirai, puisque vous Texigez, mais il est bien crux»l de répondre aux politesses d'un gentilhomme par des injures et des paroles grossières, qu il était si loin d'avoir méritées!

— Vous ne m'jivez pas comprise du tout, Neliy, ou plutôt vous ne voulez pas me comprendre : je ne vous dis pas qu'il faille répondre par des grossièretés; c'est un conseil que je ne vous donserai jamais, Dieu m'en garde! Mais quand une femme veut qu'on la respecte,"

(j nanti elle ne veut pas enhardir les témérités folles (run sexe qui n'est fort que par la faiblesse du nôtre, elle doit avoir une froide et noble contenance, qui PanVancbit bientôt des iniporlunités audacieuses. Il est de ces réponses fermes et dignes, de ces regards sans colère, qui valent souvent beaucoup mieux que les paroles amères et brutales, pour déeoncf rler un libertin. Nelly, pénétrez-vous bien de cette vérité : c'est qu'une femme qui souffre un propos de galanterie engage un homme à lui faire la cour.

Elle parlait encore , lorsqu'un domestique annonça la visite du colonel William Humbers.

Lady Felton ne put retenir un geste de sur- |)rifce : elle fut au monieiil de dire qu'elle ne pouvait recevoir personne ; mais un refus pareil aurait pu sembler si extraordinaire à miss Nelly, qui peut-être en eût cherché et deviné la cause, que lady Fellon crut devoir se oontmindre, et

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consentira voir le colonel. Néanmoins aliène put complètement réussir à cacher son embarras, et Nelly, douée d'une singulière pénétration, remarqua le cliangenienl visible qui venait de s'opérer dans la physionomie de la comtesse.

Sir William Humbers entra dans le salon. Sa contenance était gênée; il salua lady Fellon avec un trouble qui ne put échapper aux regards scrutateurs de Nelly.

Lady F'elton avait répondu, par une inclination froidement polie, au salut embarrassé du colonel ; elle lui fit signe, avec la main, de prendre un iauteuil ; et, quelque temps, ils restèrent Tun et l'autre silencieux et immobiles, comme ne sachajU par où commencer l'entretien.

— Toujours lui! toujours lui ! pensa la jeune fille, en se levant pour sortir.

Un éclair de joip indéfinissable passa rapide-

ment dans ses yeux bleus , et les fit rayonner comme une flamme; puis un sourire étrange et sardonique effleura ses lèvres minces : elle regarda tour à tour sir William Humbers et lady Felton, et sortit précipitamment de la chambre, sans avoir Tair d'entendre la voix de sa maîtresse, qui la priait de ne pas s'éioif>ner.

Le colonel Humbers, que la présence de Nelly contrariait sans doute, la vit sortir avec une expression de joie douloureuse, qu'il cherchait à dissimuler.

Le silence îégna quelques instants encoie entre sir William et ladv Felton.

Le colonel Humbers avait Ireute ans à peu près. 11 était impossible de voir une pbysiouomie plus intéressante que la sienne- ses cheveux noirs et bouclés, ses moustaches noires,

faisaient ressortir encore la pâleur de son visage, dont la fatigue et [^altération révélaient une profonde souffrance intérieure, plutôt morale que physique : une tristesse incroyable était répandue dans tous ses traits ; son beau profil était pur comme celui d'Antinous : seulement il y avait dans sa figure, noble et correcte, une expression de mélancolie douce , qu'on ne trouve jamais dans les statues grecques, et qui semble exclusivement appartenir à nos âges modernes.

Le colonel Humbers était membre de la chambre des Communes; niais la discussion des affaires politiques intéressait' fort peu son imagination poétique et vive : depuis sa première jeunesse, il avait tou«)urs vécu dans un monde h part, tout d'illusions et d'idéalités; il ne voulait pas voir la société telle qu'ell est faite ; il croyait les hommes meilleurs , et n'aurait

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soupçonné jamais le mal et riiypocrisie dans les autres.

Néanmoins, avec toutes les conditions du bonheur, avec une belle fortune, un grand nom et des titres, ii n'était pas heureux. Doué d'une sensibilité exquise, d'un cœur chaleureux, d'un esprit ardent et romanesque , jusqu'à l'âge de vingt-sept ans il n'avait jamais rencontré dans le monde cette forme idéale que tout jeune homme entrevoit dans ses rêves de feu. Toutes ces femmes éblouissantes le soir, aux clartés des bougies, dans la splendeur des fêtes, il ne pouvait les aimer ; il les regardait à peine, et répondait avec indifférence à leurs paroles enivrantes, à leurs sourires doux et brûlants. C'est qu'il n'étoit point capable de ressentir une passion banale, un de ces vulgaires amours qui naissent et meurent un même soir. Sir William Humbers était d'une plus noble Irenipe; il ne pouvait ai-

mer qu'une seule femme au monde, et quand

il aimait une fois, c'était pour la vie.

Il connaissait depuis bien des années lady F^elton : un attrait presque invincible Tavait tout d/abord entraîné près de cette femme douce et charmante, qu'il voulait aimer comme une sœur; car sir William avait trop de pureté dans Tâme pour songer à détourner de ses devoirs une femme chaste et vertueuse, la femme de son meilleur ami. Mais, n'écoutant point la voix de la prudence qui lui conseillait de fuir le danger, il s'était cru fort et invincible; il s'étaitchaque jour abreuvé du poison dévorant qu'il puisait dans les paroles innocentes, dans les regards de cette jeune femme, qui, n'ayant aucune défiance, recherchait l'intimité du colonel Humbers.

Sir William avait passé longtemps une partie de Tannée au château de lord Felton , qui

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l'accueillait avec une hospitalité fraternelle; mais , craignant que ces longs séjours ne fussent noal interprétés par la calomnie , le colonel crut plus sage d'acheter un domaine dans le Cumherlaud , à quelque distance du château de lord Felton. Celui-ci fut enchanté d'un pareil voisinage ; il ne songeait plus au tourbillon de Londres et des affaires politiques ; il avait près de lui tout ce qu'il aimait , une femme adorable et belle , un ami loyal et dévoué ; et, depuis ce temps-là, il sentait moins douloureusement 1^ chagrin de n'avoir point d'enfant.

Cependant lady Feiton , qui recevait chaque jour une visite de sir William , n'avait point lardé à s'apercevoir qu'un sentiment plus vif que l'amitié attirait sans doute près d'elle sir William Humbers : elle s'en était même épouvantée; mais comme jusqu'ici les paroles et les manières du colonel ne s'étaient pas écar-

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