j LL m\ti
Il'C'S des limiles d'une courtoisie galante , elle uvailpeusc que cet lionune généreux et iier aurait toujours assez d'empire sur lui-même pour tvioniplier d'une passion coupable et la contenir au fond de son cœur. SirWilliam Humbers savait cru la même chose, mais il présumait trop de ses forces ; voya.'it chaque jour lady Felton , demeurant des heures entières auprès d'elle, son MMiour avait fini par se chauler en délire; il avait parié: une fois même, ses mains brùiaiiles avaient serré ies niains de la comtesse. Elle ne pouvait donc plus se faire illusion ; elle ne pouvait plus fermer les yeux • il fallait bieu voir que sir William était passiounément épris d'elle, et que cet amour était une flamme qui ne s éteindrait jamais peut-être. Elle avait pris ia ferme résolution de ne plus recevoir le colonel Humbers en l'absence de lord Felton ; mais il fallait , pour atteindre ce but avec adresse, des précaulious et du temps : elle voulait que sir
Dlii> LOKU. 75
William senlît lui-même la nécessité de fuir, et quittât le Cumberland sous un prétexte plausible.
Sir William avait compris tout de suite qu'il aimait sans espoii-, qu'il aimait une femme incorruptible et vertueuse , qui mourrait mille fois plutôt que de manquer à ses devoirs ; il s'était dil amèrement qu'il était un iniâme , qu'il n'avait plus qu'à se faire sauter le ciàne, qu une mort prompte pouvait seule le sauver du crime ou du malheur!... car, cette idée affreuse, que lady Felton ne serait jamais à lui , le torturait douloureusement , et le jetait , par intervalles , dans un étal voisin de la folie ; mais au moment de se briser la tête d'un coup de pistolet , un rayon d'espérance lui traversait subitement le cœur, et paralysait son doigt sur la détente.
Maintes fois , dans ses brûlantes insomnies ,
il avait jeté sur le papier tout ce qu'il svait dans Tâme de souffrance et d'amour ; il avait écrit plusieurs lettres à lady Felton , qui le suppliait toujours avec larmes d'étouffer un sentiment fatal qui ne pouvait que les désespérer tous les deux : la veille même encore, il avait envoyé à la comtesse une lettre plus folle et plus délirante que toutes les autres. Lady Felton ne pouvait s'empêcher de le plaindre, car elle sentait bien qu'elle était aimée , que ce noble jeune homme n'avait jamais éprouvé d'autre amour, et qu il serait malheureux toute sa vie ; mais que faire?... Elle était la femme d'uo autre ; elle n'aimait pas sir William Humbers, puisqu'elle aimait son mari ; et , bien qu'elle ne pût vaincre entièrement dans son cœur un certain orgueil , une joie secrète d'inspirer tant d'amour à ce beau jeune homme si fier, si généreux, si tendre, elle eût donné beaucoup pour ne l'avoir jamais connu.
Enfin lady Felton lui adressa la parole :
— Sir William, (lit-elle avec froideur, je présume que vous êtes venu pour voir lord Felton?... Il n'est pas au château maintenant.
— Je le savais , milady, répond sir William d'une voix pleine de tristesse; je viens de le rencontrer tout à Theure à quelque distance du château. Il m'a dit Taecideiit fâcheux dont sir Frédéric a manqué d'être victime ; j'ai chargé miJord d'exprimer à Cléland tous mes regrets de ne pouvoir lui serrer la main avant de partir , car je reçois l'ordre de m'embarquer immédiatement pour l'Irlande , où de nouvelles séditions viennent d'éclater. Tout me fait croire que mon absence sera bien longue , et je ne voulais pas m'éloigner sans vous dire adieu !...
— Et moi, sir William, dit la comtesse avec une inflexion mélancolique, je voudrais
76 LE jNEVEU
pouvoir vous remercier de cette marque d'atiention , et vous dire que votre départ est douloureux au cœur de \os amisl... mais je ne vous dirais pas ce que je pense... et je sais mal cacher ce que j'ai dans Tâme! Sir William, loin de regretter votre absence , je désire qu'elle soit longue, bien longue! car elle est devenue désormais nécessaire...
il y avait dans l'accent de lady Felton une expression compatissante qui tempérait la sévérité de son langage : on voyait bien qu'elle était profondément émue.
— Ah ! milady , s'écria vivement sir William, aurez-vous le courage de me laisser partir sans me pardonner? N'emporterai-je pas au moins l'espérance que vous oublierez ma folle audace et mon crime?...
— Ce pardon, sir William , je vous Taccordc
D'UN l.ORt). 77
du meilleur de mon âmel... puisse votre conscience vous pardonner aussi! Vous m^avez offensée cruellement, sans doute, mais ce n'est pas à moi pourtant que vous avez fait le plus mortel outrage ! . . . Lord Felton avait mis toute sa confiance en vous ; il vous regardait comme un frère , comme le plus fidèle de ses amis , et ce double titre, vénérable et sacré, ne vous a pas retenu... Vous n'avez pas respecté sa femme 1...
-Ah! milady, répond-il avec un soupir
arraché du fond de ses entrailles , c'est vrai , je
suis bien coupable ! j'ai honte de moi-même !...
Allez, je me suis fait plus de reproches que vous
ne m'en pourriez faire ; mais c est une fatalité l
c'est un amour profond, invincible 1... Hélas l
si vous saviez cond)len de temps j ai comprimé
dans mon cœur cette passion funeste!... .l'ai
fui d'abord, j'ai voyagé!... Dieu me pardonne,
j'aurais voulu vous oublier tout à fait ! .l'avais
juré de mourir avant de laisser échapper ce noir secret de mes lèvres, mais il en est sorti malgré moi î . . . j'étais fou, j'avais le délire ! Oh I si vous pouviez comprendre ce que c'est que Tamour d'un jeune homme , ce premier amour dévorant et fatal qui s'empare de l'àme comme d'une proie, et ne veut plus s'en dessaisir 1 Alors, alors, milady, comment résister ! à quoi servent la force et le courage ! L'homme fort devient
iait>le! un cœur loyal devient infâme!
la poilrinia est si pleine qu'il faut bien un jour qu'elle se brise et que tout se dévoile! Oh! je vous le répété , j'ai fait tout ce que j'ai pu , milady , pour étouffer cet qmour et l'arracher à deux mains de ce pauvre cœur, mais c'est impossible !... j avais beau me dire que j'étais un insensé , un misérable , et que vous étiez un ange, rien n'y faisait! Combien de fois, grand Dieu! ne fus-je pas au moment de tomber aux geiioux de lord Feltoii , de lui révéler mon
coupable amour, de lui dire que j'étais un malheureux, uu ami perfide et lâche!...
— Gardez-vous en bien , sir William ! interrompit lady Felton avec une vivacité pleine d'effroi; une pareille action serait celle d'un homme eu démence! ... Il importe, an contraire, qUe mon mari ne soupçonne jamais la trahison d'un ami qu'il a toujours rej^ardé comûle sûr et fidèle ! Tout s'est passé entre nous , sir William ! . . . personne heureusement n'est dans la confidence, et je vous jure que je n'y mettrai pei*sonne. Cette lettre si pleine d'extrava[>ances, que vous avez encore eu l'audace de m'écrire hier, je Tai anéantie; ne craigniez donc pas qu'elle puisse un jour parler contre vous ! Je crois les avoir brûlées toutes : si je ne l'avais pas fait encore , je vous promets de les détruire. Mais vous, sir William, promettez -mol de revemr à la raison ; promcttez-jnoi de renoncer à
des chimères , à des idées folles qui tôt ou tard feraient votre malheur et le mien peut-être. Oh ! je vous en conjure , ne voyez plus eu moi qu'une amie, qu'une sœur, qui aura toujours pour vous beaucoup d'estime et d'affection , mais rien de plus, sir William !
— Rien de plus ! répéta sourdement le colonel Humbers ; ah ! que ce mot est cruel ! Ainsi doue , plus d espoir! il faut qu'elle meure, cette pensée douce et consolante qui seule, me faisait vivre !... Cet amour de flamme qui, depuis tant d'années, fait partie de mou être et brûle avec le sang dans mes veines, il faut donc que je Tensevelisso,, dans mon cœur comme dans un tombeau, comme un ami cher et précieux qu'on met df> sf^s propres mains dans les plis du linceul ! Ah ! milady, milady, continua-t-il avec des sanglots dans la voix, vous avez brisé mon âme, vous nravpz interdit le bonheur y tout jamais!
Lady Felton ne put se défendre d'uno compassion profonde à la vue de cette grande douleur , de ce morne désespoir dont plie était la cause involontaire.
— Quoi! sir William , dit-elle nj>rès un instant de silence, est-il possible qu^in homme, un homme de cœur et d'esprit comme vous, ait aussi peu de courage?... Quoi! parce qu'une malheureuse pensée d'amour s'est emparée de vous, sir William . vous êtes faible et désarmé comme un enfant , comme nn novice écolier sans expérience, qui se croit amoureux pour la vie et ne songe pas même à lutter contre un fantôme, contre une chimère! Oh ! je ne vous le cache pas, sir William , je plains votredémence ! . . . elle, m'afflige, bien que je n'aie pas de reproches à me faire ; car enfin , soyez franc, vous n'avez jamais pu croire, n'est-ce pas , que j'encourageais des sentiments aux- I fî
8i> LE NEVEII
quels il m'était impossible de répondre? Je vous ai toujours montré de l'attachement ; j^eus longtemps du plaisir à vous voir î... voire conversation m'était fort agréable : j'étais heureuse auprès d'un gentilhomme instruit et distingué, plein de noblesse et de grandeur d'âme , quoique malheureusement un peu trop romanesque ; je croyais pouvoir compter sur votre amitié , bonne et loyale , comme vous sur la mienne, mais je serais désespérée que jamais vous eussiez pu croire que j'avais pour vous autre chose qu'une affection fraternelle et pure !
— Non , milady , je n'ai rien cru! dit impétueusement sir William ; je vous répète que vous êtes un ange entre toutes les femmes!... mais hélas! si vous saviez, quand on aime, si vous saviez comme il est facile de se faire illusion ! Vous étiez si bonne et si charmante, si pleine de bienveillance et de pitié! Oui, je l'avoue,
D'UN rORl). 85
malheureux <fue je suis! un instant j'ai pu efoire...
— Moi, que je vous aimais?... interrompit douloureusement lady Felton. Mais vous ne croyez donc pas à Tamitié? vous jugez de nos cœurs par les vôtres? Ah, pauvres femmes! sommes - nous donc condamnées à n'avoir pas d'amis ! Mais que faire , grand Dieu î que faire? toutes nos paroles, tous nos regards, vous les envenimez , vous leur donnez toujours un sens coupable, vous croyez toujours qu'on vous aime. Ah! les hommes sont donc bien vaniteux!... ils nous croient bien infâmes! Quelle idée affreuse ils ont de nous!...
— Pardon, pardon!!... s'écria le colonel Humbers d'une voix suppliante; je vous outrage, ô vous la plus pure des femmes ! Je votis ai mal comprise : mais , hélas ! comment ne pas croire ce qu'on désire avec tonte son âtne! Oh a beau
se dire qu^une femme est angélique, vertueuse, incorruptible, l'espérance est toujours là, malgré nous, comme un feu sous la cendre; au moindre souffle elle s'éveille , elle se rallume , et nous emplit le cœur ! . . . Oui 1 l'on espère toujours malgré soi qu'un dévouement sans bornes, un amour exclusif et profond, obtiendra peutêtre...
11 n'acheva point : sa voix s'éteignit tout à coup.
— Mais enfin , sir William , reprit sévèrement lady Felton, vous deviez me connaître ! . . . Avant d'abandonner votre âme à de pareils sentiments, vous auriez dû réfléchir un peu , vous auriez dû vous dire qu'une femme ne peut avoir à la fois deux amours dans le cœur. .l'aime mon mari, vous le savez, je l'aime chaque jour davantage ; notre union , sir William , n'est pas un arrangement de fortune et d'intérêt comme
tant d'autres, c'est l'amour seul qui l'a faite!... et si j'avais encore à choisir, c'est lord Felton que je choisirais entre tous les hommes , ce généreux et noble cœur , pour moi si plein d'amour et d'inaltérable aifection!
L'accent tendre et passionné dont lady Felton prononça ces dernières paroles lit tressaillir douloureusement William Hunibers et lui tortura le cœur.
— Ah! milady, s'écria-t-il avec une expression convulsive^ vous êtes bien cruelle! puisque vous ne m'aimez pas , puisque vous ne m'aimerez jamais, ne me dites pas au moins que vous aimez un autre homme, car cet homme qui est mon ami , que je devrais chérir comme un frère ! . . . oh ! je le haïrais !. . .
— Sir William, interrompit-elle solennellement, quel langage !
Mais Hpuibeis coiiiiaua f)lus auaéreiiieiii , d'une \o\% plus forte et plus vibraiiie :
— Non , je vous eu conjure , ue dites pas que cette âme inflexible pour moi , que ce cœur de glace est de lia m me pour un autre, qui ne peut vous aimer autant que je vous aime !
SiT William Humbers était dans une agitation inconcevable ; lady Felton , presque effrayée , songeait à fuir , mais elle craignait un dangereux esclandre : elle n aurait pas voulu que les gens du château pussent deviner ce qui se passait.
Elle était si troublée, qu'elle n entendit pas la porte s'entr'ouvrir avec précaution : c'était Nelly qui , ne pouvant saisir distinctement , à travers l'épaisseur de la porte , les paroles vives et animées que sir William et lady Fellon
éehaugeaieiit depuis une heure, u'avaitpu vaincre sa curiosité, et voulait jeter au moins un coup d'œil sur les deux interlocuteurs pour voir leur contenance.
— Non, milady, poursuivit Hunibers avec exaltation ; cet homme , il ne peut vous aimer comme je tais ! . . .
— Sir William, encore une lois, interrompit-elle en se levant avec dignité, cessez un pareil langage!... vous perdez toute retenue ! De grâce, ne comparez pas un ridicule et puéril caprice à l'amour pur et simple de lord Felton , à cet amour tonde sur 1 estime et l'honneur.
— Milady , milady , je vous répète que vous êtes bien cruelle ! répliqua sourdement sir William.
88 LK îStVtL:
Fuis, se levant tuutà coup avec un air de résolution fatale :
— Adieu! adieu! contiiiua-l-il ; vous avez prononcé rarrêt de ma niorl ! Vous ne me vernz plus; soyez heureuse ! adieu!...
Il salua lady Fellou. d'un air triste et solennel ; puis, se dirigeant vers la porte à grands pas , il tourna la tête encore une lois avant de sortir , et lui adressa un long regard plein d'amertume et de souitranee, qui pénétra comme un poignard jusqu'au fond du cœur de la pauvre femme.
xNelly , craignant d'être surprise , s'était brusquement retirée , sans avoir eu le temps de refermer la porte.
il y avait dans la physionomie du colonel quelque chose de si terrible, de si profondément
D'UN LOaU. 8î>
désespéré , que lady Feltoii ne put se défendre d'un sentiment d'effroi mêlé de compassion.
— Sir William, murmura-t-elle d'une voix faible et tremblante , je crois vous com prendre ! . . . vous avez des projets sinistres. Ah , malheureux ! je ne vous laisserai pas sortir avec de si affreuses dispositions! Je vous en conjure, si jamais vous avez eu pour moi quelque affection véritable, ne vous laissez pas abattre ! . . . Du courage, de la résignation , mon ami ; ne me condamnez pas à rhorrible douleur d'avoir causé, bien involontairement , hélas! le désespoir et la mort d'un galant homme que j'estime, que je veux aimer comme un frère!... Promettez-moi de vivre...
— Je ne vous promets rien , qu'un éternel amour! ... tant que ce cœur battra... Adieu pour jamais , adieu ! ! !
Et le colonel Uumbers sortit précipitamment.
m LE NEVEU D'UN LORD.
Quelques instants après, le galop d'uu cheval résonna dans l'avenue du château , et s'éteignit rapidement au loin.
Lady Felton demeura seule et plongée dans les plus tristes réflexions.
yi.
il y ^vait uii quart d'heure à peu près que lady Felton , la tête penchée sur la poitrine , s'abandonnait à de sinistres pensées , quand le bruit d'une voiture retentit dans la cour.
92 LE JNEVEU
Ce bruit la réveilla brusquement de sa torpeur ; elle sortit du salon , regarda par une croisée , et vit que cette voiture était celle de lord Felton, qui revenait accompagné de sir Frédéric Cléland, elde plusieurs autres personnes au service de ce jeune homme.
Un personnage surtout attira particulièrement les regards de iady Felton : qu^on s'imagine un petit vieillard aux joues pâles et cadavéreuses , au nez rouge comme un charbon ardent ; la tète à moitié couverte d'une perruque sale et rousse , dont les nuances différentes , les crins hérissés par touffes , les places chauves et pelées, attestent de longs et fidèles services. Cet homme, habillé de noir des pieds à la tête , porte un habit râpé jusqu'à la corde , des souliers grimaçants, et tient sous le bras une espèce de portefeuille en cuir violet, qui paraît tout gonflé de paperasses. 11 était juché sur le siège et se cramponnait au bras du cocher ,
comme s'il eîit craint de tomber à chaque motrvement de la voiture. Sa terreur fut bien pl'ug grande encore lorsqu'il fallut descendre; il se mit presque en boule comme un hérisson ; et , si les domestiques ne l'eussent pris dans leurs bras comme un enfant , il serait plutôt mort de faim sur le siège que de risquer tout seul une pareille descente.
Lady Felton ne pouvait comprendre quel était cet individu; et, bien qu'elle fût d'une tristesse profonde , elle ne put comprimer un éclat de rire , en voyant la tournure grotesque et bizarre de cet être véritablement fantastique ; mais elle n'arrêta point longtemps ses regards sur le monstre : elle entendit lord Felton et son neveu monter l'escalier , et descendit quelques marches pour les rejoindre.
— Henriette, dit lord Felton , je vous amène notre blessé.
94 LE NKVE<>
— Sir Frédéric! s'écria-t-elie vivement; jW père bien que sa blessure n'a rien de grave?...
— Non , belle tante ; et c est une misère dont il ne faut pas s'occuper , dit gaiement sir Frédéric en prenant la main de Lady Felton et la portant à ses lèvres , avec une galanterie charmante. En vérité , je me sens déjà mieux ; je suis si content de vous voir , que me voilà presque guéri !
— Toujours galanl , toujours original ! dit en souriant Lady Fellon.
Et lord Felton , qui donnait le bras à son neveu , pour le soutenir en montant l'escalier , le conduisit au salon et le fit asseoir.
Sir Frédéric avait un bras en échaî^j)é | s'a figure annonçait la fatigue, mais un sourire étrange ne quittait pas ses lèvres. ,
IVIIIS f.ORl). 9.^
C'était un beau jeune homuie de vingt-cinq ans , de taille moyenne , mais svelte; élégant de tournure, de manières et de costume. Ses cheveux étaient blonds , ses yeux d'un bleu clair et limpide, son teint d'une blancheur éblouissante; mais on remarquait pourtant quelquefois , dans cette physionomie douce et préveiianie au premier coup d^œil , une expression singulière , indéfinissable , qui repoussait la confiance et glaçait le cœur. Rien dans ce beau jeune homme , si bien lait pour plaire aux femmes qui n'apprécient que les avantages extérieurs, rien ne dénotait la franchise , la bienveillance, et cette chaleur d'Ame qu'on aime à rencontrer chez les jeunes gens. Le regard de cet œil bleu avait quelque chose d'incisit et de perçant qui faisait mal; par momens, le sourire, qui entr'ouvrait ces lèvres minces et pincées , disparaissait tout à coup, et quelque chose d'amer et de cruel contractait sa bouche : alors un nuag(» sombre
^ LE NEVEÏI
paraissait envelopper son front ; ses blonds sourcils se rapprochaient d'une étrange manière , et tout son visage semblait un instant bouleversé ; mais bientôt ces ténèbres se dissipaient ; un nouveau sourire déridait sa physionomie , et ses yeux ne laissaient plus tomber que des regards doux et voilés.
Lord Felton et sa femme étaient assis Tun et l'autre devant le canapé où se trouvait Frédéric.
— Il me semble , mon ami , dil lord Felton avec intérêt , que vous feriez bien d aller prendre un peu de repos ?. . . Je vous conseille de vous meltre au lit.
Sir Frédéric laissa échapper un éclat de rire.
— Au lit! dit-il; mais en vérité, mon cher
D'IIIN LORD. 97
oncle, je n'en ai pas la moindre envie! Je vous jure que je ne me suis jamais senti si dispos ; et malgré ce bras en écharpe, et deux ou trois petites meurtrissures , dont vous me faites souvenir, je suis prêt à monter à cheval, si vous voulez! Oui, parole d'honneur! je suis en verve de sauter les barrières et les haies; ce diable de voyage m'a tout engourdi les jambes , et pour activer un peu la circulation du sang , je voudrais faire deux ou trois milles au grand galop, en chassant !e renard el le coq de bruyère!
— Mais vous êtes dans un état piloyabie, mon cher Frédéric , reprit lord Felton ; je suis sûr que vous sonifrez le martyre!
— Bah ! bah ! c est de Thistoire ancienne! crin Frédéric avec un air d insouciance joyeuse.
— Mais avouez, mon pauvre neveu, que vous jouez de malheur, "ajouta lady Felton «l'un air
de bienveillance, où perçait néanmoins une légère teinte d'ironie ; il vous arrive toujours des catastrophes 1... dix fois par an votre équipage verse ; et trente fois au moins vous passez pardessus la tête de votre cheval qui tombe et manque de vous écraser ! C'est une chose inconcevable ! vous êtes pourtant, Frédéric, un des meilleurs cavaliers d'Angleterre.
— Je m en flatte, répondit Cléland avec une certaine fatuité qui prouvait clairement que le jeune et beau gentilhomme était charmé de luimême ; mais que voulez-vous? j'ai du malheur! Puis-je donc empêcher ma voiture de verser , lorsque ce n'est pas moi qui la conduis? Quant à mon cheval . vous conviendrez que ce n'est pas ma faute s'il manque à la fois des quatre pieds, et tombe comme un imbécile: cela peut arriver au plus habile cavalier du monde! Mais je vous dis que je suis frappé de malheur : rap-
D'UN LOHD. 99
pelez-vous encore que Tan dernier, mon fusil, un excellent lusil à toute épreuve, na'a crevé dans la main ; et je suis très-heureux d^en avoir été quitte pour cinq ou six grains de plomb dans là joue. Cependant vous savez bien , chère et belle tante , que je suis un assez bon chasseur?...
— Oui ! quelquefois par hasard , interrompit en souriant lady Felton. Seulement , il vous arrive parfois de prendre un lévrier pour un loup, comme ce pauvre Black, celte iimoceute créature, à qui vous avez envoyé très-adroitement , un jour, deux balles au milieu de la tête.
— Que voulez-vous? répondit Frédéric en se mordant les lèvres, mes yeux ne sont pas des meilleurs, j'ai la vue un peu courte , et pour la couronne d'Angleterre, je ne voudrais pas porter de lunettes ! D'ailleurs, j'en conviens , belle
tante, je suis impétueux , bouillant, j'ai du vitriol et du salpêtre dans les veines! Si j'ai failli voler en pièces comme ma voiture , parbleu ! c'est ma faute; depuis trente-six heures je voulais qu'on allât ventre à terre, toujours, sans interruption , sans repos, malgré l'obscurité profonde , et les précipices qui bordent la roule. Ma foi, belle tante, il faut avouer que mon voyage s'est annoncé tout d'aborcf assez mal ; à deux milles au plus de Londres, j'ai versé d'une terrible façon ! Que diantre aussi ! j'allais un train d'enf<'r ! . . . Oh ! j'étais si pressé de vous voir !
Et sir Frédéric prit de nouveau la main fine et blanche de lady Felton , et la baisa respectueusement.
— Au moins , cette fois vous nous tenez parole, dit avec douceur lady Felton ; vous n'alléguoz pas de mauvaises excuses comme h votre ordinaire, pour rester « fyondres.
-Ah ! c'est mal, c'est mal ! répliqua Frédéric
avec un accent de reproche affectueux : vous
n'avez aucune indulgence pour moi, chère tante,
vous m'accusez toujours !
— C'est que vous êtes fort sujet à caution , mon cher neveu , dit lord Felton en serrant la main de Frédéric. N'est-ce pas, Henriette?
— Oui , reprit-elle , avec une intention marquée ; si Frédéric n'est pas toujours esclave des promesses qu'il fait aux grands parents, il a parfois des promesses plus tendres à remplir ! . . . J'ai tort peut-être, mais enfin je craignais qu'une belleet très-exigeante souveraine ne vous retînt à sa cour, et ne vous fît complètement oublier l'oncle et la tante !
— Et voilà comme on écrit l'histoire ! dit Frédéric en poussant un long soupir qui n'avait rien de fort douloureux. Vous ne savez donc pas
que je me range , que je deviens tout à fait raisonnable, vertueux, exemplaire?
Lady Felton se mit à rire.
-- 11 est temps , en vérité! dit-elle.
— Oui, j'en conviens! repartit Cléland d'un air plein de componction ; mais enfin , comme dit le proverbe, il faut bien que jeunesse se passe! il n'est jamais trop tard pour se corriger : je crois même que c'est un avantage d'avoir mené une jeunesse orageuse; dans l'âge mûr, on ne craint pas les réactions , on connaît le monde , on s'écrie avec le sage : Vanité, vanité, tout n est que vanité! Alors on peut faire la grimace au diable , on le défie , on est rude à la tentation comme feu saint Antoine ! Je vous donne ma parole d'bonneur que j'ai des projets de réforme superbes! je suis horriblement brouillé avec les cartes, les dés me font mal au cœur ! . . . quant aux
adorables sirènes dont Londres fourmille comme les rochers d'Ulysse , je vous jure qu'elles perdraient maintenant leurs œillades avec moi! Je renonce très-sérieusement aux jeux de l'amour et du hasard.
— Voilà ce qu'on appelle un serment de joueur, répliqua lady Felton ; vous avez probablement à vous plaindre un peu de l'amour comme du hasard? Ils vous ont trahi peut-être à la fois l'un et l'autre? Oui , mon beau neveu , je parie qu'une infidèle...
— Non, Frédéric est devenu sage, interrompit lord Felton avec gravité; il m'a (Ht tout à l'heure qu'il avait envie de se marier.
— Quoi! vraiment, Frédéric? Mais c'est une plaisanterie, n'est-ce pas?...
— Non pas le moins du monde, continua
iUi LE xM.NEl
Frédéric avec un dir à la lois ^sérieux et jovial. Il iaul bien laiie une lin, cljère taule! D'ailleurs, à tout preudre, Tétat de célibataire a quelque chose d'anormal, et je commence à croire que le maria^^e pourrait bien être le but de la vie , comme dit je ne sais plus trop quel jjhilosophe?... '
— Ah '.vous eu convenez donc, Frédéric?
s écria lady Felton avec un accent de triomphe; ma loi, c'est très-heureux! Je savais bien qu'un jour vous feriez comme les autres, malgré vos spirituelles et mordantes épigranmies sur le mariage. Allons, mieux vaut tard que jamais! Dites-moi, sera-ce bientôt?
— Dieu le veuille! soupira Frédéric.
— C'est encore un badinage?... reprit lady Felton en secouant la tète.
— Non, sur l'honneur 1... qu'une femnie jo-
D'UiX LOliD. 105
lie et riche se présente, et je ni'enjpresse de Tépouser.
— A iiierveille! dit Majenieiit lady Felluii.
— Oui , c'est le plus ardent de mes vœux ! poursuivit chaleureusement Frédéric. Je ne suis pas si difficile, moi ; et, pourvu qu'elle soit jolie , riche et noble, jolie comme vous, belle tante !... je mets à ses pieds mou cœur et ma fortune, qui, à vrai dire, n'est guère embarrassante.
— Laissez-moi faire, mon ami , dit lord Feltou d'une voix affectueuse; je me char^^e de vous trouver une femme qui réunira les trois qualités précieuses , auxquelles vous avez bien raison de tenir.
— Vous me comblez, mon cher oncle, s'écria Frédéric en se frottant les mains avec joie, comme s'il n'avait pas eu d'écharpe ni de blés-
406 LE JXEVEU
sure. Mais dites-moi, je vous prie, est-elle fille ou veuve, cette charmante personne que vous me destinez?
— Patience, patience! Frédéric, j'ai votre affaire; mais il faut, avant d'entrer en ménage, que vous soyez tout à fait raisonnable.
— Rien n'est plus facile, mou cber oncle; je veux me conduire comme un des sept sages de la Grèce! Dès aujourd'hui, je romps tout pacte avec mes amis de clubs; je renonce aux dés, aux cartes, au vin de Champagne!., je vais faire pénitence et boire de l'eau pour me laver de toutes mes fautes, et me préparer saintement au grand jour du mariage! Quant à moi, je suis fort de Tavis du proverbe qui assure que les plus mauvais sujets font les meilleurs maris.
— Cela s'est vu, dit lord Felton , et j'espère que vous ne démentirez pas le proverbe.
D'UN LOKD. 107
— Tout ce que je désire maintenant au monde, continua Frédéric d'un air élégiaque et sentimental, c'est d'aller vivre au fond d'un vieux manoir, bien solitaire, près d'une épouse adorée, au milieu d'une belle troupe d'enfants blonds et rieurs!...
Lord Felton secoua tristement la tète , en tournant les yeux vers le ciel ; une larme brilla au bord de ses paupières. Lady Felton remarqua la préoccupation douloureuse de son mari; elle lui prit la main avec une émotion vive et pénible, et le regarda en silence d'un air plein de mélancolie.
Mais Cléland , comme s'il n'eût pas vu le nuage sombre qui venait de s'étendre sur la physionomie de son oncle, continua presque aussitôt, en accompagnant sa phrase d'un coup d'œil scrutateur et inquiet :
— Vous, niilord , vous êtes le plus heureux des hommes!... il ne vous manque rieu?...
— Heureux!... oui, je le suis, murmura lord Feltoii avec un soupir; mais, vous le savez, il manque toujours quelque chose au bonheur î
— C'est vrai! dit Frédéric d'un ton léger; mais le vôtre est complet, ce me semble ?
— Non ! dit lord Felton d'une voix pleine de sanglots.
— Comment! ajouta sir Frédéric, en feignant beaucoup de surprise. J'ignore , en vérité , ce qui manque à votre bonheur.
il considérait tour à tour lord Felton et sa femme avec une attention singulière et profonde.
Ils demeuraient tous les trois silencieux.
— Ah I je comprends I . . . d it soudain Frédéric, en secouant la lôte d'un air triste, vous n'avez pas d'enfant ! . . .
— Hélas ! murmura lord Felfon , dont les yeux se remplirent de larmes. *
Henriette se jeta tout émue dans les bras de son mari, et l'embrassa longtemps avec effusion.
— Patience, patience! dit Frédéric en serrant la main de son oncle , vous êtes jeune encore! Parbleu! vous serez père!... vous aurez plus d'enfants peut-être que vous n'en désirez.
— Dieu vous entende, Frédéric! répondit sourdement lord Felton en joignant les mains.
Et, pour détourner une conversation douloureuse el pénible, il s'efforça tout à coup de sourire, et parla de mille choses à Frédéric, plus indifférentes les unes que les autres : il lui fil