‹ Le neveu d'un lordChapitre 6 sur 13 · LE NHVEU · texte numérisé non relu

LE NHVEU

une foule de questions sur le scandaleux procès engagé depuis quelques mois entre la reine Caroline et Georges IV; il vanta Téloquence de M. Broughan) , que la reine avait choisi pour avocat; puis il parla de l'Irlande et de l'insurrection nouvelle qui venait d'éclater à Dublin, à propos de la dîme que le clergé anglican réclamait avec une opiniâtreté singulière, et que les catholiques s'obstinaient à refuser : toutes ces choses intéressaient beaucoup sans doute lord Felton , mais il en connaissait tous les détails , et ne tenait guère à consulter, sur des matières politiques , un homme aussi frivole que Frédéric Cléland.

Sir Frédéric ne tarissait pas en scamialeuses anecdotes. 11 parlait, il parlait toujours avec une volubilité merveilleuse, sans attendre même les questions de son oncle. Enfin, quand toutes les histoires, plus ou moins calomnieuses, qu'on

D'UN LOHI). \M

débitait sur la reine, furent épuisées, sir Frédéric abandonna la cour pour la ville, et se mit à dérouler une longue chronique assez peu édifiante, tonte pleine d'intrigues d'alcôves et de boudoirs.

— Ah! vraiment, c'est déplorable! dit-il en s'exaltant, 1 immoralité fait d'épouvantables progrès! Parole d'honneur! je commence à craindre que le feu du ciel ne tombe un jour sur Londres, comme sur Gomorrhe etSodome! Ce qu'il y .1 de très-rertain, c'est qu'une fois marié, je me j^arderai bien de rester quinze jours de suite avec ma femme dans cette ville damnée, où l'on aurait beaucoup de peine à Reconnaître lé diable à ses cornes, tant celte coiffure dévient à la mode! Vous savez bien sir Thomas, ce vieux whig , qui prêche toujours la philanthropie et l'égalité, ce vieux rabâcheur qui voit un frère dans le premier malotru de Londres , empesté

i\2 LE NEVEU d'ail et de bière forte, eh bienl le vénérable sir Thomas a découvert que sa jeune femme est à merveille avec les tories ! l'autre jour, il a trouvé madame en très-bonne inlelligence avec un des ministres de sa majesté britannique : il va les attaquer en criminelle conversation! Et quant à lordBulley, il vient de recevoir une balle dans la lêle ; il avait enlevé lady Grafton. Mais ce n'esl pas tout, et la jurande nouvelle

— Assez , assez , Frédéric ! interrompit lady Fellon, que toules ces aventures licencieuses déjjoùlaient proloiilément. Cela nous intéresse fort peu, je vous jure; de pareilles misères paraissent encore plus misérables loin du tumulte assourdissant de Londres !

— r/esl vrai! ajouta lord Fclton , qui depuis un quart d'heure à peu près avait laissé parler son neveu sans lui prêter la moindre attention ;

Wm 1.0HD. 113

une seule pensée le préoccupait, triste, pfrave et pleine d'amertume : il se répétait continuellement dans le fond de son cœur qu'il ne serait jamais père, qu'il descendrait tout entier dans la tombe.

Cependant il crut devoir fairf» un t«fforl sur lui-même; et, se levant tout à coup avec nue expression de gaieté passable;.nenl contrainte, il a[jita la sonnette d'argent.

— Mais à quoi pensons-nous? dit-il. le présume que mon cher neveu, n'est pas naalade au point de taire diète-, et qu'il a besoin de réparer un peu le snng perdu?

— Oui, ma foi! l'idée est merveilleuse^ ajouta sir Frédéric en appl andissanf avec enthousiasme , et j'ai terriblel n<»nt faim , je vous assure!

lU LE NEVEU

Lord Feltou se disposait à sonner encore une fois, quaod un donmestique parut.

— Ralph, servez-nous tout de suite, dit lord Felton.

— Tout est prêt , répondit le domestique.

— C'est fort bien. Allons, Frédéric, donnezmoi le bras, puisque vous êtes Irop faible pour .marcher seul.

— Moi ! dit Frédéric, je me sens fort comme Hercule ! L idée seule que je vais faire un excellent déjeuner me donne une vigueur incroyable.

En même temps, il se leva du canapé assez lestement pour un homme qui avait encore de rudes courbatures , et , présentant la main à sa tante avec une courtoisie toute chevaleresque, il lui demanda la permission d^être son cavalier,

et la conduisit jusqu'à la porte d'une salle voisine qui menait dans la salle à manger.

Mais , au moment de sortir du salon , il retourna machinalement la tête, et vit paraître au seuil d'une autre porte miss Nelly qui , la main sur le bouton en cuivre de la serrure, le visage plein de trouble et d'agitation , regardait sir Frédéric avec une expression indéfinissable . et lui faisait mystérieusement signe de venir.

Sir Frédéric lui répondit viveaient par un autre signe de tête, qu'il allait se rendre auprès d'elle ; mais il ne pouvait quitter sa lante sans éveiller les soupçons : il fallait imaginer un prétexte pour sortir un moment de la salle à man-

Ii8 LE NEVEU

ger j et se garder bien de laisser croire qu'il voulait parler en secret à miss Nelly.

Celle-ci attendait avec une extrême impatience à l'entrée du salon que Frédéric arrivât.

— Mon Dieu! pensait-elle, quelle pénible contrainte ! . . . Savoir qu'il est ici, à quelques pas de moi , et ne pouvoir lui dire une parole , ne pouvoir échanger un seul regard avec lui sans toujours craindre les yeux inquisiteurs qui m'environnent! Quand donc serai-je libre?... J'ai beau me faire illusion, je ne suis qu'une servante dans ce château ! Cette vie d'esclavage est insupportable! à tout prix, il faut que j'en sorte l

Êhe tressaillit tout à coup jusqu au fond du %œûr : elle veûalt d'entendre la voix dé Clélând qui s'approchait.

— Excusez-moi, je vous eu conjure, chère et

D'UN L01U>. , V IIU

bonne tante! disait=il en élevant lé'Vôii à dessein. Je ne sais plus vraiment où j'ai la tête , j'oubliais une chose très-importante ; il faut que je donne quelques ordres à mon domestique.

Lord Felton avait représenté dâDora à son neveu qu'il était fort inutile d'aller lui-même donner ces ordres, et que Ralph pourrait bien les transmettre au domestique de Cléland ; mais Frédéric avait dit qu'il redoutait quelque méprise et qu'il était si malheureux dans toutes choses, que ses paroles se dénaturaient presque toujours en passant par une autre bouche.

Et , sans attendre la réponse de son oncle , il sortit précipitamment de la salle à manger en renouvelant ses excuses à lady Felton. iq iiuDb'it^iJc'i ;>b »u(n

Dès qu'elle aperçut Frédéric , miss Nelly , oubliant la prudence , ne put retenir une excla-

iiili LE i^EVKU

iiiatiou de joie , et courut au-devant de lui, les

bras étendus et le visage rayonnant.

— Chut! Nelly, nuirmura Frédéric en lui recommandant le silence avec un geste; soyons prudents. Kh bien! parle, explique-toi; que veut dire cette lettre?

La voix de Cléland éiait sourde et tremblante; une étrange anxiété se peignait dans toute sa physionomie; son front, si joyeux tout à Theure. l'tait couvert d'un sombre nuage de tristesse , et traversé de rides profondes comme celui d'un vieillard; une pâleur mortelle s'était répandue soudainement sur tous ses traits. Quelques minutes avaient sufH pour opérer cette inconcevable métamorphose : ce n'était plus le même hounne.

Miss Nelly , trés-émue de l'altération pro- Jonde qu'elle remarquait sur le visage et dans

iHiidu"

D'UN LOlll). 1±1

la voix de Frédéric, en atlribuait tout naturellement la cause à la blessure qu'il s'était laite le jour méuie eu tombant sur les rochers*

—Mon pauvre ami I dit-elle avec une intonation pleine de frayeur et de tendresse. Grand Dieu ! quel accident épouvantable ! C'est un miracle que vous soyez vivant ! j'en frissonne encore!... Mais cette blessure, elle doit vous faire bien souffrir?

Elle avait dit tout cela avec volubilité , sans donner à Frédéric le temps de répondre un seul mot. Celui-ci , qui tournait à chaque instant la tète avec inquiétude, l'interrompit brusquement d'une voix frémissante et basse :

— Nelly , ta lettre m'a frappé du tonnerre I elle m'a rendu fou I Es-tu bien sûre que ma tante?...

11 s'arrêta un inslanl comme s'd eût craint

m LE NEVEU

d'acfaiVef sa pensée; mais Neily l'avait comprise :

— Oui , dit-elle en baissant là voix , j'en ai tnaintenant la conviction ; ce que je Vous ai dit est la vérité même!... "'^

La figure de Cléland parut se rembrunir encore; un murmure étouffé qui ressemblait à uu blaspbème sortit de ses lèvres; il frappa du pied, et tout dans sa personne prit quelque chose de convulsif et d'égaré.

■^ — Ainsi donc tout m'échappe! dit-il d'une voix caverneuse , en secouant la tête et croisant les bras ; je suis ruiné, perdu ! Oh ! c'est un coup de foudre ! . . . Mais, dis-moi , in ou oncle ne sait rien encore, il me semMe ? '■ "ol obao-i b in

— H'éti , rien absolument , répondit la jeune tille qu'effrayait l'agitation singulière de Fré-

D'UN LORJ). 1^>

déric. Mais comme vous êtes froid, rêveur, préoccupé , mon ami I continua-t-elle avec une inflexion craintive et caressante. Mon Dieu ! n'êteis-vous pas content de me revoir?.. .

Sir Frédéric , la tête bouillonnante de projets et d'idées qui s'agitaient pêle-mêle , demeurait toujours pensif et les bras croisés , les yeux fixés sur les dalles ; il ne regardait pas Nelly , il n'avait pas entendu les reproches qu'elle venait de lui faire.

— Et le colonel William Humbers, demauda-t-il mystérieusement , il est toujours fort assidu, n'est-ce pas?

— H vient très-souvent , répondit Nelly. il est venu tout à l'heure encore pendant l'absence de lord Felton.

— Ah ! ah ! ! fit Cléland avec un rire sec et

124 Lt .NEVEU

guttural , il soupire toujours comme uu berger des Bucoliques! c est très - pastoral ! Et ma taute, comment le reçoit-eilef'

— Mais lorl bien , j'imagine , liit Neiiy sans (Joute avec une intention qui n'avait rien de très-cbaritable.

— Nous verrons, nous verrous! reprit sourdement Frédéric, dont les dents serrées et grinçantes empêchèrent ces paroles d'arriver distinctement aux oreilles de Nelly.

Une machination ténébreuse, épouvantable , remuait déjà confusément dans l'âme profonde de sir Frédéric : il ne savait pas encore bien précisément ce qu'il devait faire, les moyens quïl devait employer; mais sa résolution était prise , et , pour ne pas laisser échapper la fortune et les titres de ses ancêtres , il était décidé à tout, même au crime, si le crime devenait

D'UN LORF). 12.S

nécessaire , et les plus infernales combinaisons ne pouvaient pas le faire hésiter.

Mais un plus long entretien avec miss Nelly aurait pu avoir des suites fâcheuses : un domestique pouvait les surprendre et les trahir auprès de lady Felton. Sir Frédéric , qui d'ailleurs savait à peu près tout ce qu'il voulait savoir , jugea donc à propos de retourner dans la salle à manger.

— Adieu, Nelly, dit-il d'un accent bref et inquiet, adieu!... le te verrai plus tard! Ici, l'on pourrait nous entendre.

Et, sans accompagner sa phrase d'un regard doux et caressant, d'une tendre parole, oud'un baiser plus tendre encore, il s'éloignait rapidement de Nelly.

— Quoi ! Frédéric, s'écria-t-elle d'une voix

plus forte et plus vibrante qu'elle n'eût voulu peut-être, voilà comme vous médites adieu 1... C'était bien la peine de quitter Londres ! . . . ingrat, ingrat !...

Toutes les portes étaient ouvertes , lady Felton entendit vaguement Texclamation de Nelly.

— Nelly , c'est vous? demanda-t-elle avec une inflexion pleine de surprise et de sévérité. A qui donc parlez-vous là?

Nelly devint très-pâle; elle tremblait de tout son corps.

— Cher Frédéric, murmura-t-elle en joignant les mains , quand vous reverrai-je ?

— Tout à l'heure , au fond du parc , près du grand bassin de marbre.

— Merci, merci ! dit-elle avec un éclair de joie

DON LORD. n7

dans les yeux, qui brilla tout à coup à travers ses laroiçs. Pou Frédéric, çontinua-t-elle d'une voix très-h£)sse , en s'approcbant de lui ^^r U ppintiB du pied , dites, ni'aimez-vous toujours?...

— Cent mille fois plus que moi-même , répondit Cléland avec qn sourire plein de galanterie et d'amour. „

— Eh bien! si vous m'aimez, enlevez-moi! dit-elle avec une e:salta(ion toute romanesque.

— Nelly , Nelly , je t'aime ! répondit en souriant Frédéric.

Et, la pressant contre sa poitrine avec ardeur, ii lui baisa doucement le front, et s'enfuit tout à coup avec une singulière précipitation , comme s'il eût craint d'être surpris.

En effet, il venait d'entendre quelque bruit flans le salon : c'était lady Feltonqui, très-étonnée

I2ft LE NEVEtî D'UN LOKii.

de ne recevoir aucune réponse de Nelly, s^était brusquement levée de table pour aller voir ellemême si la jeune fille était seule.

Celle-ci n'eut que le temps de se cacher derrière un rideau ; sir Frédéric et sa tante venaient de se rencontrer face à face.

Cléland , habitué dès sa plus tendre enfance à la dissimulation , n'était jamais en peine de forger une excuse à Pinstant même, d^improviserun mensonge quand il en avni! besoin. Il prit donc un air fort dégagé, une figure souriante, dit quelques mots à lady Felton pour motiver son absence; et, lui demandant mille fois pardon de sa conduite cavalière et presque impolie , il lui [)résenta la main avec nne grâce parfaite et la reconduisit dans la saljo :i ninn>rer.

Oi , si Frédéric Cléiand avait quitté Loudres .'Ml milieu des brumes et des mauvais temps de I auloiniie ; s ii était venu toujours au jjraud galop, suas perdre uue minute, ce n'étaient certes point les charmes du Cuniberland et les

plaisirs d'un château solitaire qui lui faisaient franchir avec précipitation de si grandes distances. Bien qu'il eût toujours trouvé dans son oncle un protecteur , un père plein de bienveillance , il n'était guère sensible aux bienfaits, et la reconnaissance même lui semblait quelque chose de parfaitement ridicule. Cléland , livré de bonne heure à lui-même , égaré sans conseils au milieu des mauvaises sociétés de Londres, avait toujours abandonné les rênes à ses passions fougueuses; il n'avait qu'un désir, qu'une pensée : jouir!

Peu à peu , cette vie de libertinage et de corruption avait desséché toutes les fibres généreuses de son cœur ; il s'était bien vite endurci dans l'égoïsme , et tout ce qui ne pouvait pas servir à son bien-être matériel , à ses plaisirs du moment , il le foulait aux pieds sans miséricorde, et regardait les hommes comme des

D'UN LORD. d31

instruinenls passifs qu'il faut savoir utiliser et qu'on brise dès qu'ils sont hors d'usage.

Sir Frédéric, bien qu'il eut fait d'assez pauvres études au collège d'Oxford , était cependant un jeune homme instruit, plein de lecture et d'imagination ; son intelligence avait tant de souplesse , il possédait une si merveilleuse facilité de compréhension et de paroles , qu'il eût admirablement réussi dans tout ce qu'il aurait voulu entreprendre. Par malheur , fort jeune encore, il avait perdu son père : lord Felton avait fait tout son possible pour l'engager à des études sérieuses et le rendre capable de siéger un jour avec honneur dans la chambre haute ; mais ce jeune homme , qui avait en horreur le travail et qu'une organisation ardente et vive emportait vers le plaisir, avait toujours négligé les conseils de son oncle et ne songeait absolument qu'à mener bonne et joyeuse vie.

4ii

m Lli iNKVEL

Cependant ses ressources pécuniaires étaient bien loin de répondre à Texigence effrénée de ses désirs : il avait des équipages , une livrée , un hôlel riche et splendide à Londres -, et pourtant ses amis les plus intimes ne lui connaissaient aucun revenu ; personne au monde ne pouvait savoir dans quel mystérieux Pactole il puisait à pleines mains. On murmurait bien parfois , autour de lui , certaines insinuations malveillantes qu'il feignait de ne pas entendre , el qui cependant lui faisaient monter le rouge au visage : ou disait qu'après avoir ruiné déjà sept ou huit grandes dames du plus haut parage , il était subitement redescendu des splendeurs de Tarislocratie pour se plonger dans les vulgaires délices d'une alcôve bourgeoise où sans doute il trouvait Tor qu'il n'avait pas.

En effet, une liaison irés-intime durait depuis quelques années «nitre sir Frédéric et ma-

D'UN LORD. i35

dame Hamilton , riche et tendre beauté de quarante-cinq ans à peu près : cette femme , qui passait pour veuve , avait été la maîtresse d'un ministre de Georges III , et toute sa fortune, qui était fort considérable, provenait de la munificence amoureuse du noble personnage. Cette dame , bien qu'un peu mûre , avait toujours le cœur prodigieusement sensible; à mesure que la flamme de ses yeux s'amortissait, son cœur devenait plus ardent , sa nature beaucoup plus nerveuse , et pourtant le nombre de ses adorateurs infiniment plus restreint.

Par malheur, elle rencontra dans un bal sir Frédéric; elle le trouva charmant, spirituel, valseur parfait : chaque jour elle l'apercevait galopant devant sa fenêtre , sur un beau cheval pur sang qu'il maniait avec une merveilleuse adresse. Il n'en fallut pas davantage pour incendier le cœur de madame Hamilton : elle se

i54 LE NEVEU

crut aimée: d'abord elle essaya de fuir, comme il est d'usage parmi les prudes anglaises; mais sir Frédéric s'acharnant après elle , comme un taureau furieux d'amour, ou plutôt comme Jupiter à la poursuite d'Europe , pénétra la nuit dans l'appartement de la vieille et scrupuleuse Lais , et l'enleva dramatiquement , malgré sa molle résistance, ses cris sourds, et ses larmes qui ne coulaient pas.

Madame Hamilton, très-Gère et très-enchantée d'une pareille violence, trouva cela fort romanesque et d'excellent goût : elle crut, pour la première fois, connaître Tamour; elle exagéra très-complaisammeut la passion terrible de son ravisseur , et n'eut pas la barbarie de prolonger le martyre d'un si galant chevalier.

Mais une quinzaine de jours après sa victoire, Frédéric avait complètement changé de carac-

DUN LURD. 135

tère et de procédés; une étrange métamorphose venait de s'opérer en lui : son langage, d'abord si tendre, si langoureux, si plein de miel et de caresses, prit soudain quelque chose d'acerbe et de violent , qui épouvanta la pauvre femme et la fit tristement réfléchir. Chaque jour Famoureux Cléland perdit comme une parcelle de son amabilité; il parla en maître, menaça continuellement sa maîtresse de la compromettre et de rompre avec elle : il sentait bien que jamais cette femme iie l'avait plus aimé ; il sentait bien qu'il pouvait tout se permettre, qu'il avait pris sur elle un fatal empire , et que la malheureuse était dans sa main , comme l'ame d'un damné dans les griffes de Salan.

Les dettes de sir Frédéric étaient déjà fort considérables. 11 fallait imaginer à toute force un expédient pour les amortir, ou faire au moins patienter cette race avide et irritable , cette ver-

ir>i; LK .m:vi:(

mine rongeuse qu'on appelle juifs et usuriers: c'est pourquoi , assié}yé sans cesse , traqué de toutes parts, il n'avait rien trouvé de mieux, pour le moment, que de se faufiler derrière les rideaux d'une vieille et riche coquette, dans le nid d'une tendre eolonibe surannée, dont il se promettait bien d'arracher une à une toutes les plumes en attendant meilleure chasse.

Depuis trois ans à peu près qu'il était adoré de madame Hamilton , il l'avait ruinée aux deux tiers; et, si la trop généreuse Manon Lescaut n'eût pas eu fort heureusement une partie de ses biens inaliénable, sir Frédéric l'eût sans doute congédiée depuis très-longtemps sans un farthing. Madame Hamilton se doutait bien qu'elle ne régnait pas seule dans le cœur immense du beau Lovelace , et qu'elle s'y trouvait en compagnie avec trente ou quarante beautés aristocrates et bourgeoises , qui partageaient en

D'l]N LORD. 157

sœurs avec elle; mais elle était si folle d'amour, elle avait pour Cléland une passion si Irénétique, que, malgré toutes les infidélités possibles, les mauvais traitements, les injures, elle continuait à Tadorer comme une idole, conmie un fétiche.

Cependant sir Frédéric, voyant la source bien près de tarir, en cherchait une autre plus neuve et plus féconde , mais il ne trouvait rien ; les usuriers devenaient moins traitables , les intérêts plus lourds, et ce jeune libertin ne reculait devant aucun sacrifice pour avoir les moyens de satisfaire son ardente passion du jeu.

Il engloutissait toutes ses nuits dans les tripots de Londres , daus les Enfers, espèce de villes souterraines et sourdes , qui se cachent bonteusennent au milieu de cette ville géante , que

l'œil investigateur de la police ne peut fouiller

dans ses profondeurs.

Les Enfers de Londres ne sont nulle part et sont partout. Comme on ne tolère pas ces profanes établissements , et que la police parvient souvent à les découvrir, ils sont, pour ainsi dire, nomades; ils changent continuellement de place , et cet horrible mobilier des maisons de jeu, tapis vert, dés, roulette, râteau de croupier, tout cela voyage incessamment d'une maison à l'autre , d'un quartier à l'autre , et , le soir venu , les démons de ces Enfers, qui seuls connaissent le changement de domicile , se glissent un à un, par des couloirs obscurs, et pénètrent chargés d'or dans leur nouveau pandœmonium.

C'est une effroyable chose, que ce pêle-mêle de figures, d'âges et de costumes; ce chaos d'hommes animés de passions mauvaises, dé-

vorés de la soif du gain, qui se rassemblent la nuit comme des vampires, pour se pomper le sang les uns des autres, et s'entre-dévorer.

Comme ces honteuses demeures sont clandestines et toujours au moment d'être envahies par la force armée, elles ont, en général, beaucoup d'issues ténébreuses, de portes masquées, de corridors longs et tortueux , par où les joueurs , surpris en flagrant délit , parviennent presque toujours à s'échapper, après avoir éteint les lampes et les chandelles. Aussi, lorsque les constables et les gens de police pénètrent dans l'intérieur de ces maisons, dont les volets demeurent fermés le jour, ils arrivent avec des torches et des lanternes, car ils savent bien qu'ils vont se trouver dans l'obscurité.

Souvent, lorsque le tapis vert est plein d'or et de bank-notes, au moment où la bille fatale,

qui roule circulairenieiit, va s'arrêter dans une case, un cri d'alarme se faitsoudain entendre, un sauve-qui-peut sinistre, qui retentit du bas de Tescalier jusqu'au fond des appartements. Alors c'est une confusion bizarre : on se pousse, on se Leurte, les tlambeaux s'éteignent; et d'adroits filous profitent de la terreur panique et des ténèbres pour faire main-basse , avec une célérité merveilleuse, sur les dépouilles opimes de la banque et des joueurs. Quelques niinutes après, on s'aperçoit, mais Irop tard, que Talerte était fausse, et que les prétendus constables ne sont que des voleurs qui ont fui les premiers, après avoir rempli leurs poches.

Cette habile rouerie des Mercures de Londres avait encore un prodigieux succès il n'y a guère qu'une vingtaine d'années : presque toutes les semaines, un pareil escamotage se faisait à la barbe de quarante ou cinquante personnes; et,

D'UN LORD. Ul

bien que ce pillage organisé u^eût plus môme le mérite de la nouveauté et de Tinvention, il ne laissait pas d'être fort productif, et réussissait presque toujours.

Depuis deux ou trois mois sir Frédéric en avait même été plusieurs fois victime. Un jour, entre autres, qu'il avait perdu une somme prodigieuse, et que, malgré les conseils de ses amis, malgré sa mauvaise chance, il empruntait à mesure qu'il perdait, et s'acharnait à jouer en vomissant (le terribles imprécations, tout à coup la fortune, qui le ballottait si rudement depuis quelques heures sembla lui devenir favorable et le traiter en ami : en moins de sept ou huit tours, sir Frédéric avait regagné presque tout ce qu'il avait perdu; mais, doublant toujours son enjeu , laissant l'or et les bank-notes qu'il gagnait s'accumuler sur le tapis, il ne voulait pas se donner îa peine de ramasser avant d'à-

voir atteint uue somme idéale, un chiffre prodigieux qu'il avait marqué dans sa tête. La bille tournait toujours, et la griffe infatigable du croupier attirait sans cesse à elle la toison d'or des joueurs j mais Tenjeu de sir Frédéric allait toujours grossissant, se multipliant toujours, et le jeune téméraire, qui sans doute pensait, comme Virgile, que la fortune aime les audacieux, demeurait les bras croisés, froid, impassible, au milieu des joueurs émerveillés. Enfin il atteignait presque le chiffre bienheureux, le fantastique Eldorado qu'il rêvait en silence : la bille continuait à courir circulairement; elle hésitait, mouvante encore et incertaine , quand soudain un violent bruit de marteau se fait entendre à la porte d'entrée, et ce cri : Les constables , voilà les conslables ! retentit comme le tonnerre dans toute la maison. En une seconde , toutes les lumières sont éteintes ; les joueurs se lèvent précipitamment ; on se rue aux portes : Cléland seul sç

Page 1