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tîcularité semblable , qui se renouvelait sans cesse, ne pouvait donc pas être entièrement Tel' fet du hasard : c'était sans doute le résultat d'une manœuvre, d'une combinaison diabolique qu'un jour ou l'autre on devait découvrir. Cléland fit en outre la réflexion que bien souvent, en rentrant cliez lui après un événement de ce genre, il avait trouvé dans ses poches des billets de banque faux, très-babilement contrefaits, et qu'un œil exercé pouvait néanmoins reconnaître avec Uii peu de temps ei de patierice.
— Monsieur, dit-il . en arrêtant sin* le petit liomnio un ve}>ard fixe et profond qui le fit tressaillir, connue au toucher du galvanisme; monsieur, vous avez donc la conscience bien nette, que la visite des constables ne vous fait pas bouger de votre ciiaise?
— Monsieur!., bégaya le vieillard pâle, dont
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tes dents claquaient comme dans un accès de fièvre, excusez... j'ai la goutte, et mes pauvres jambes sont dans un bien mauvais état...
— Ah! c'est différent! continua Frédéric en le pétrifiant d'un regard. D'ailleurs , je vois que messieurs les constables sont trop polis cette fois pour entrer sans qu'on leur ouvre...
— Ab ! ah ! ah ! vous croyez , mon cher monsieur? Vous me rassurez beaucoup... au moins j'aurai le temps de m'en aller... Adieu, monsieur... Bonne chance!
Et l'affreux personnage se leva tout grelottant, la tète branlante, et se traînant à peine, comme s'il avait eu dans le corps un verre de vin des Borgia ; mais avant qu'il eût gagné la porte , sir Frédéric s'élança vers lui , le retint par un pan rie sr)n habit, et promena rapidement la
main sur les vêtements flasques et vides de cette espèce de fantôme. II découvrit une large besace gonflée d'or sur le ventre du petit vieillard ; il plongea la main dans cette poche : un paquet de billets de banque était enfoui sous l'or. Cette investigation ne dura qu'un instant.
Et Cléland , les dents grinçantes , les yeux flamboyants de colère , secoua vivement ces homme qui tomba vite à genoux en joignant les mains.
— Malheureux! dit Frédéric.
— Monsieur, ne me perdez pas!... vous saurez tout... balbutia le vieillard avec des gestes suppliants et désespérés.
A l'instant même un bruit de pas et de voix se fit entendre dans le couloir secret, par où la foule s'était évadée : la porte s'entr'ouvrit d'à-
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bord avec ppôcaulion ; et la figure blafarde et stupide du croupier apparut comme un S[tectre par rentre-bâillement de la porte.
— Pas un mol ! dit sir Frédéric au vieillard toujours agenouillé devant lui ; pas un mol, ou je vons perds !
H parlait a voix basse : le vieillard pouvait seul Tentendre.
— Monsieur, je suis votre esclave! murmura le pauvre <liable à uioilie uiort de frayeur. Ne me perdez pas, ne me perdez pas!
Le croupier, n'apercevant pas la moindre figure de constabie ou d'officier de justice, fit signe aux joueurs qu'ils pouvaient rentrer sans aucun risque et reprendre le jeu interrompu : les sièges furent assaillis de nouveau autour du tapis vert; la banque remplaça les sommes vo-
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lées , el la bille recommença de plus belle à tourner dans le cercle aléatoire.
Clélaiid emporta le matin une masse énorme de billets de banque : pendant toute la nuit, il n'avait point détaché son regard du mystérieux personnage qui lui app.u tenait corps et âme , et qu'il pouvait d'un mot , sans doute , envoyer à la potence.
Les rayons du soleil levant perçaient déjà les fentes des volets, quand sir Frédéric quitta la table de jeu. Mais avant de sortir, il fit un signe au vieillard, un signe impérieux et presque imperceptible qui fit trembler convulsivement le misérable : il se leva bien vite et suivit Cléland, triste et la tête basse , comme un chien qui marche derrière son maître en flairant le bâton.
La voiture de sîr Frédéric attendait à quelque distance, au coin d'une rue; il y fit monter tf*abord le petit homme, et monta ensuite.
~ Ton nom? demanda-t-il avec une inflexion
vâ-i Lt m:ve(
decoimnaiideiueut (jui glaça le vieilUrd depuis la plante des pieds jusqu'à la perruque.
Comme celui-ci hésitait à répondre et balbutiait sans articuler une syllabe distincte Glétand réitéra sa question en le secouant rudement par le collet de son habit noir , qui , déi? mûr et passablement avancé en â}^e, manqua de lui rester à la main.
— Je m'appelle Job Griltith , murmura le vieux en renfonçant presque à moitié sa tète dans ses épaules, et fermant les yeux pour échapper au rejjard vif et perçant de Tinterro^jateur.
— Ah çà , lu penses bien , vilain oiseau de nuit, que je ne me laisserai pas sottement plumer par un vieux hibou! Allons, vide ta besace, et rends-moi ce que j'ai bien gagné : je n'aime pas les faux billets de banque !
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Jobpoussa une laïuenlalion j)roioiule,coiimie il en devait parfois sortir des entra il les de son patron biblique étendu sur leiumier; il plongea sa main crochue et noire dans la poche secrète qui lui garnissait le veolre, puis il en retira en gémissant des poignées de pièces d'or et de bank-notes, dont Frédéric s'empara aussitôt.
— Sais-tu , vieux scélérat, que lu conlrel'ais merveilleusement les billets de banque, et que je ferais une œuvre pie en l'envoyant gambader au bout d'une corde à la porte de Newgate!
Un frisson convulsif agitait les membres grêles du vieillard : il voulut bégayer des prières, mais chaque mot lui restait à la gorge comme s'il eût senti déjà le collier de chanvre.
Cléland ne put s'empêcher de rire en voyant la mine effarée et piteuse de ce pauvre diable ;
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mais, ue voulant pas l'elfrayer davantage, il lui Irappa sur lépaule et lui dit, avec un air de bienveillance passablement railleuse :
— Allons, rassure-toi, Job; tu es un habile homme, j aiuie le talent, n'importe où il se trouve. Ma foi ! tes billets de banque feraient honneur au burin de TEtat : les signatures troinperaient le diable lui-même, excepté moi, pourtant, car je m'y connais. Dieu merci! Voyons, nous allons faire ensemble un petit arrangement : tu vas me promettre de devenir honnête homme, c'est-à-dire , mon cher , de ne plus employer les dons heureux que tu as reçus du Ciel, à ruiner cette bonne et vieille Angleterre, qui serait fort à plaindre d'avoir une douzaine d'artistes comme toi. Écoute, ami Job , je veux te remettre dans la bonne route, je veux t'arracher aux griffes de Satan et faire de toi un personnage considérable. Tu sauras plus tard quels sont
mes projets : eu attendaDl, l'ami, je t'exhorte à fuir les -tripots comme la potence elle-même! Malheur à toi , si je trouve encore ta carcasse juive dans le voisinage d'un tapis vertl tu es bien sur alors de ne pas mourir de la goutte ! Tu vas loger dans mon hôtel ; tu seras muet comme la tombe ! . . . si je suis un peu content de toi, sois tranquille, je me charge de ta fortune. Job, tu seras mon secrétaire, mon confident !... tout ce que je te dirai, tu Tenseveliras dans ton âme comme un cadavre à six pieds sous terre; tout ce que je t'ordonnerai , tu le feras immédiatement, sans observation, sans réplique, sans frayeur. Songe que tu es à moi , que ta pauvre vie est la flamme d'une chandelle que je puis éteindre d'un souftle. Et , maintenant, acceptestu mes conditions?
— Oui , votre honneur, murmura Job dont l'œil , terne et mourant tout à l'heure , prit su-
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bilemeut ieu comme un grain de poudre fulminante. Metlez-moi tout de suite à Tépreuve ! je serai votre chien , milord.
11 y avait dans la physionomie du vieillard une expression de malice et de méchanceté railleuse qu'il était impossible de définir. CVst que Job avait cru lire tout à coup dans les yeux de Cléland un projet sinistre et plein de ténèbres, auquel ce vieux Méphistophélès était ravi de coo|)érer.
Sir Frédéric . doué d'une pénétration merveilleuse pour découvrir dans le repli des cœurs tout ce qui s'y cachait de pervers et d'infâme , sir Frédéric avait reconnu tout de suite , dans les traits sordides de ce vieillard, une âme basse et dégradée , une créature mauvaise , toujours prête à servir les passions coupables de celui qui aurait ass<:'z d'or pour Tacheter , assez d'empire
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et de force pour la rendre esclave et la fouler aux pieds comme un ver de terre. Il avait donc compris que cet homme , en guerre avec la société, promis à la potence , deviendrait Taveugle instrument de ses désirs, de ses machinations.
Job faisait à Cléland Teffet de cet horrible apothicaire qui vend du poison à Roméo, bien qu'il sache parfaitement que ce poison ne doit pas guérir , mais tuer.
Depuis quelque temps sir Frédéric observait cet homme avec une attention particulière, dans toutes les maisons de jeu qu'ils fréquentaient l'un et l'autre : il n'avait jamais communiqué à personne les soupçons encore assez vagues que lui inspirait le vieux juif j mais , comme il se glissait toujours quelque faux billet de banque au milieu des enjeux, chaque fois que la hideuse figure dn juif apparaissait dans un Enfei\ sir
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Frédéric avait redoublé de vigilance et de circoiispeclion , sans en avoir l'air , et se promettait bien de mettre , un jour ou l'autre , à profit le résultat de ses observations mystérieuses.
Sir Frédéric alla visiter le réduit obscur qu'habitait Job , dans une rue noire et puante de la Cité , au fond d'une masure épouvantable à voir. La chambre du juif était pleine d'instruments de tout genre , qui servaient à sa coupable industrie. Partout des tablettes de cuivre, des burins, des fioles d'eau-forte et de liqueurs étranges, au moyen desquelles il faisait disparaître l'écriture et l'impression avec une habileté satanique.
Job ne contrefaisait pas seulement les billets de banque; il fabriquait aussi très-adroitement des lettres de change, des billets à ordre, des faux en écriture publique ou privée, et, la
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plupart du temps , les niaisons de banque ne reconnaissaient la fausseté des signatures qu'après avoir payé le montant des effets. Plusieurs fois même les Jiégociants et les banquiers avaient cru faire honneur à leur paraphe en payant les faux billets du juif, et trop tard ils s'apercevaient de leur fatale erreur.
Dans un pays comme l'Angleterre , qui n'est riche que par le crédit et le mouvement de ses banques, le faux en matière de commerce est regardé comme le plus grand de tous les crimes, et 1 on ferait plutôt grâce à un empoisonneur qu'à un faussaire : la moindre lettre de change, la moindre signature de marchand contrefaite, envoie le coupable au gibet sans miséricorde.
Or, il y avait dans la chambre du juif de quoi le faire pendre cinquante mille fois, s'il avait eu cinquante mirie cous de rechange.
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Sir Frédéric , qui prenait assez rarement le parti du juste contre Tinjuste et qui s'embarrassait fort peu du boulieur de la société , n'avait donc aucun motif pour dénoncer aux magistrats ce misérable , tandis qu'il pouvait avoir au contraire d'excellentes raisons pour l'attacher à son service.
On saura plus tard quel était le but «le sir Fré iéric* en épargnant cet homme : les événements de celte histoire, sombre et fatale, révéleront bientôt Tépouvanlable drame qui se nouait déjà dans le cœur ténébreux de Clélajid.
Quelques jours avant qu'il eût découvert la fourbe du juif, sir Frédéric, assailli «1»* créanciers , ne sachant plus où donner de la tête , avait emprunté de l'argent à des intérêts énormes. Un misérable usurier , nommé Samuel , qui avait obtenu contre sir Frédéric plusieurs
prises de corps , pouvait d'un moment à rauire le faire saisir et mettre eu prison ; mais , comprenant bien qu'il serait assez dangereux de se brouiller à mort avec un homme irritable et violent, qui n'avait jamais pardonné une offense, Samuel , qui d'ailleurs avait fait de très-bonnes affaires avec lui, voulut bien consentir à lui prêter encore une somme considérable, moyennant laquelle sir Frédéric s'engageait sur Thonneur et par écrit à vendre un jour au prêteur le château des Felton , après la mort de son oncle. L'usurier s'obligeait en outre à servir au jeune libertin une rente de vingt mille livres pendant quinze ans ; mais il était bien convenu dans leur traité que, si lady Felton devenait enceinte, la rente des vingt mille livres cesserait à l'instant même.
Sir Frédéric , regardant cette clause comme illusoire, n'avait pas fait la moindre difficulté ; il
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trouvait l'arrangement superbe, admirable, et riait en lui-même de la simplicité du vieux renard, qui se prenait au piège comme une poule aveugle. Frédéric se considérait depuis longtemps comme Tunique et seul héritier de son oncle, qui, n'ayant pas d'enfant, devait se trouver encore bien enchanté d'avoir un neveu. Il calculait donc , en se frottant les mains , le nombre d'années que lord Felton pouvait vivre encore , suivant l'échelle des probabilités humaines ; il lui donnait quatorze ou quinze ans, et se croyait le plus généreux du monde : alors, son cher oncle une fois couché près des Felton , lui Frédéric aurait bien assez de beaux domaines et de magnifiques châteaux aux environs de Londres , sans ^voir besoin de garder ce vieux manoir du Cumberland, perché sur lehautd'une roche comme un nid de vautours. Jusqu'à cette bienheureuse époque , il n était pas fâché de recevoir vingt mille livres sterling de rente annuelle et paya-
ble par trimestre , qui l'aiderait au moins à descendre le fleuve de la vie assez commodément et lui rendrait Texercice de la patience beaucoup plus facile.
Cléland pensait donc qu'il devait gagner de toutes manières à ce marché et que cette prompte recrudescence de fortune allait rétablir son crédit, qui depuis longtemps menaçait ruine. Toutefois le prudent Samuel avait eu soin de stipuler, dans le contrat aléatoire, que sir Frédéric, le cas échéant, bien que très-invraisemblable, où ladyFelton deviendrail enceinte, serait tenu de rendre immédiatement les sommes déjà prêtées avec tous les arrérages de ladite rente, sans préjudice des intérêts et droits de commission, qui pourraient se monter alors au taux fixé par la discrétion bien connue du bailleur de fonds j faute de quoi sir Frédéric abandonnerait au
créancier tous ses biens présents et à venir, et serait détenu jusqu'à l'extinction de sa dette.
Cléland ne revenait pas de son bonheur : pour la première fois de sa vie il faisait une bonne affaire , et, dans les transports de sa joie frénétique, il recommençait chaque nuit, avec ses camarades , des orgies plus infernales les unes que les autres; lorsqu'en rentrant chez lui, un matin , il reçut deux lettres : Tune était de son oncle, qui le priait de venir passer quelques jours dans le Cumberland ; Tautre était de miss Nelly.
Cléland s'empressa d'ouvrir la lettre de son oncle ; il la parcourut rapidement , et se frotta les mains avec un sourire indéfinissable.
— Parbleu! dit-il, ce cher oncle est vraiment
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bien honnête ! il m'ouvre à la fois son cœur et son château 1 C'est à merveille î Je ne lui tiendrai pas rigueur. Cordieu ! j'ai bien envie d'aller faire une petite visite à la belle tante ; elle est toujours adorable , ma foi ! plus jolie et plus fraîche que jamais ! Eh ! sur ma parole , on ne sait pas ce qui peut arriver! la chair est faible, comme dit je ne sais plus trop quel vieux paillard ?... mais, en revanche, si la chair est faible , le diable est fort!... Nous verrons , nous verrons , douce et chaste Susannel
En disant cela, une expression de haine et de colère contractait ses lèvres , il secouait la tôte avec menace , il serrait les dents : c'est qu'il était plein encore du passé; il ne pouvait bannir de sa mémoire l'impuissance et la honte de ses projets avortés , ses vains projets de séduction , et le regard de mépris avec lequel une femme noble et vertueuse l'avait terrassé un jour. Il
conservait encore au fond de son cœur Téternelle blessure, cette blessure incurable et saignante del'amour-propre, ou plutôt dePamoui' dédaigné.
Bien qu'il n'eût jamais aimé sa tante d'un amour véritable et profond , néanmoins irrité par les obstacles qui lui paraissaient insurmontables, curieux de séduire une femme si pure, si incorruptible, il l'avait longtemps convoitée en silence , avec un délire fiévreux que ne pouvait calmer la possession des plus adorables femmes d'Angleterre. 11 brûlait , dans son ardente soif de libertinage , il brûlait d effeuiller cette fleur d'innocence et de candeur , que le soùifle empoisonné de la cour n'avait pu ternir; il savail bien que sir William Humbers était passionnément épris de lady Felton et n'obtiendrait jamais rien ; mais un instinct de secrète jalousie lui disait tout bas que sir William, sans être aimé
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de ia jeune comtesse , était loin pourtant de lui déplaire et passait continuellement de longues heures près d'elle , en des causeries mystérieuses et charmantes.
C'est pourquoi Frédéric, certain de ne jamais réussir près d'une femme qui le détestait, avait fait tout son possible, à force de raisonnements et de colère, pour étouffer une passion folle qui pouvait le perdre un jour auprès de lord Felton. Depuis que sa tante l'avait foudroyé d'un regard plein de mépris et d'indignation , Cléland avait tout à coup changé de langage et de manières avec elle , et ne lui parlait plus qu'avec ce ton de courtoisie galamment respectueuse, qui n'offense jamais une femme d'esprit et de bon ton : mais , au fond de l'âme, il avait juré mille fois de se venger d'une manière ou d'une autre ; il attendait avec une impatience cruelle que l'occasion vînt se présenter.
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Le colonel Humbers, dont les qualités nobles et chevaleresques formaient un singulier contraste avec le caractère de sir Frédéric , recherchait peu la société de ce jeune homnoe, auquel il serrait pourtant la main , quand le hasard les mettait en présence Tun de l'autre dans un salon. Cléland témoignait beaucoup d'amitié au colonel, et lui parlait toujours de lady Felton avec de merveilleux éloges qui ne faisaient qu'irriter l'amour de sir William. Quand celui-ci venait passer quelque temps à Londres pour affaires de service , si Frédéric le rencontrait à cheval dans Hyde-Park, il ne manquait pas de l'arrêter pour lui dire qu'il avait reçu une lettre du Cumberland, lettre charmante et fort questionneuse, où l'on demandait avec beaucoup d'instances des nouvelles de sir William et l'époque de son retour. Le colonel , dont le cœur battait avec force, balbutiait , rougissait, faisait mille interrogations étranges qui révélaient son trouble et les orages profonds de son âme.
Sir William pouvait donc, sans être fat et vaniteux, se croire aimé secrètement par fady Felton.
Oéiand fut enchanté de l'invitation que lui faisait son oncle ; il résolut de partir avant cinq ou six jours, quand il aurait apaisé les abois des créanciers les plus intraitables. Il avait complètement oublié la lettre de miss Nelly, qui devait sans doute lui faire, comme toujours, des reproches tendres et Taccuser d'ingratitude et d'oubli. Cette jeune fille , que sir Frédéric avait séduite uniquement pour se distraire , pour tuer le temps au milieu des ennuis de la solitude; cette jeune fille, quoique belle et pleine d'amour, n'avait jamais occupé dans le cœur de son amant qu'une bien médiocre place. Il la ménageait encore cependant et lui répondait de temps à autre quelques douceurs fades et banales , quelques phrases de romans, sentimentales et ridicules , parce qu'il pouvait un jour avoir besoin de
miss Nelly, et peut-être la faire entrer dans ses conaplots.
Cependant ses yeux tombèreijt par hasard sur la lettre qu'il n'avait pas enco/e décachetée ; il l'ouvrit en bâillant, et, dès lespremières lignes, il vit que la pauvre fille se amentait connme d'habitude et le suppliait de Kenir la consoler, car elle était la plus à plaindra de toutesles créatures. Cléland se mit à rire aux éclats, et, ne se donnant pas la peine d'en lire davantage, il froissa le papier dans ses mains et le jeta au feu : une seconde après, il ne pensait plus à Nelly.
Quelques jours se passèrent ; sir Frédéric avait repris son train de luxe et de folles dépenses r chaque nuit Tor coulait à il()ts de ses mainsj il perdait, et cependant il retenait joyeux à son hôtel. I
Job Gritfitli logeait dans la maison de Cléland. Celui-ci, qui le traitait avec une certaine distinction , avait tâcïé de lui faire adopter un costume moins grotesqie et plus convenable ; mais Job , animal d^habitiide s'il en fut jamais, se trouvait gêné sans doute dans ses habits neufs, et revenait chaque matin à jon vieil accoutrement, comme on revient à ses jremières amours. Cléland jugeait donc inutle de le contrarier pour si peu de chose; il avait trop besoin d'un pareil homme.
Souvent ils passaient des heures enfermés ensemble , et personne, pas même Frank, qui était pour ainsi din le confident de son maître , personne encore «avait pu savoir ce qui se passait entre Thorriblt juif et le beau gentilhomme.
Sir Frédéric disposait tout pour son départ , quand il reçut une futre lettre, qu'il jeta sur une
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table avec impatience, eu recornaissant l'écriture : c'était encore une lettre de niss Nelly . Justement alors il se disposait à fumer un cigare d'Espagne , et cherchait un morceau de papier pour l'allumer: comme il n'en trouvait pas sous la main, il jeta les yeux sur la malencontreuse lettre , puis , allongeant le brîs vers elle avec indolence , il la prit , la déchira en deux , en roula un fragment dans ses doigts et l'approcha du feu. Mais tandis qu'il allumait le cigare , il lut machinalement, à travers la flamme qui tournoyait sur le papier, quelques mots sans suite dont la vue seule fit couler en ses veines un frisson de glace : il éteignit brusquement dans ses mains la lettre qui brûlait , il l'ouvrit avec précipitation et la parcourut d'un bout à l'autre avec d'affreux battements de cœur, tandis qu'une pâleur mortelle se répandait sur son visage.
Cette lettre contenait ce qui suit :
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« Mon beail Frédéric , mon amour , vous H êles bien méphant ! Dieu I comme vous me « négligez ! Jevous attends , je vous appelle , je « vous implora ! Si vous saviez comme je suis « malheureuse! si vous saviez comme je pleure, « je suis bien sire que vous auriez pitié de moi, a et que vous Jie me laisseriez pas seule dans « ce vilain chât«au , si triste, si monotone, où a je passe toute ma vie à gémir en pensant à « vous !
« Mon Dieu! mon Dieu! comme je suis à
« plaindre ! je n'ai pas la moindre distraction :
« croiriez-vous que milady ne veut plus que je
« lise de romans! Tous ces beaux livres, si
(( pleins d'amour et de flamme, qui peignent
« si éloquemment tout ce que j'éprouve , tout
« ce que je souffre ! ... eh bien ! elle me les a re-
« tirés , elle les cache avec un soin extrême, et
-< je n'ai pour toute ressource que d'ennuyeux
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« ouvrages d'histoire et de morale , qui me tout « bâiller horriblenienti Au moins, si elle m'a- « vait laissé les belles poésies de lord Byrou ! « mais elle pa'a tout prisl... J'ai bien encore « Shakespeare et Walter Scott , mais je les sais « par cœur, et je n'aime pas à lire toujours la « même chose.
« Cher ami, si vous étiez près de moi, si je
« pouvais entendre ces douces et brûlantes pa-
« rôles qui sortent de vos lèvres , si je pouvais
« m'enivrer de vos regards si charmants , si
« tendres! oh! je serais heureuse! Je n'aurais
« pas besoin de livres , je n'en voudrais avoir
« qu'un seul, votre cœur si plein d'amour et de
a poésie !
« Notre existence est bien morne au château: « nous ne voyons personne , excepté le colonel « William Humbers qui vient très-souvent , et
« qui me paraît fort assidu près de votre tante... « Vous savez, mon bon Frédéric, que vous m'a- « vez priée de vous tenir au courant de tout ce « qui se passe au château? Vous sentez bien que « notre manière de vivre est très-uniforme, et « que nos jours doivent se ressembler presque « tous : milord et milady font tous les matins M des promenades à cheval , ils vont à la chasse, « et moi je reste seule avec les gens du château, « créatures grossières et sans éducation, qui sont « incapables de me comprendre, et ne m'épar- « gnentpointlesparolesblessantesquandilspeu- « vent le faire sans que j'ose me plaindre à lady « Felton. Toujours des allusions malveillantes à « votre sujet, une foule de mortifications doulou- « reuses, despiqûresd'épinglequin'ontpasTair « de s'adresser à moi et qui me torturent ! Oh! a monDieu, monDieu! quand donc m'arrache- « rez-vous à cette position fausse et humiliante, « pour laquelle je ne s^uis pas faite? Vous qui
a m'aimez, Frédéric, vous qui me l'avez dit « tant de fois , quand donc m'aimerez-vous as- « sez pour ne pouvoir être heureux sans votre « Nelly ?. . . Hélas ! vous savez tout ce que j'ai fait « pour vous, tous mes sacrifices ; je vous ai tout « donné, tout ce que j'avais, pauvre fille! « amour, honneur, tout enfin! Frédéric , Fré- « déric , j'ai tenu ma promesse , quand rem- « plirez-vous la vôtre?... »
Il y avait des traces de larmes sur le papier , comme Tattestaientquelques mots effacés à demi ; mais toutes ces phrases tendres et amoureuses , toutes ces redites passionnées et sentimentales touchaient fort peu sir Frédéric, qui certes ne les aurait pas lues jusqu'au hout, s'il n'eût craint (le passer quelqueligne importante : il parcourut cette première partie de la lettre avec une grande rapidité, et se hâta d'arriver au dernier pai ^2
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ragraphe qui renfermait une nouvelle foudroyante.
li était conçu en ces termes :
« Vous savez , mon ami , que je n'ai pas de « secrets pour vous, et, bien qu'il soil mal peul- « être de vous révéler un mystère dont j'ai sur- <i pris la connaissance par une espèce d'abus de « confiance , je n'ai pas la force de vous le ca- « cher, d'autant plus qu'il vous intéresse beaun coup. Depuis quelque temps milady était fort « souffrante, elle changeait à vue d'œil , et son <( étnt maladif inspirait quelques inquiétudes à '( son mari. Milady, qui n'a pas, comme vous « le savez, grande confiance dans les médecins, « ne croyait point nécessaire de les consulter en- « core ; mais enfin les douleurs qu'elle éprouvait « devenant plus violentes , elle ne put résister « aux prières de son mari, et consentit à voir
« le docteur Wilson. Je présume que dans cette
« première visite le docteur tranquillisa lady
« Felton sur la nature de son malaise , car elle
« fut après d'une gaieté folle et inexplicable ;
« milord n'en pouvait comprendre le motif ,
« moi-même j'en fus très-surprise, et je voulus
H pénétrer la cause de ce bizarre changement.
« Le lendemain , le docteur Wilson revint
« comme il Tavait promis. Milord était ab-
« sent; je me glissai dans un cabinet d'où je
« pouvais entendre les paroles du médecin , et
« j'appris, à mon grand étonnenient, que nii-
« lady était enceinte.
« Elle ne voulait pas croire à son bonheur , « et , malgré l'assurance du médecin , elle s'ob- « stinait à l'accuser d'erreur, de méprise , et le « suppliait de ne rien dire encore à personne « avant d'avoir acquis entièrement la certitude « de ce qu'il avançait.