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« Voilà, mon cher Frédéric , ce que j'ai eu- « tendu ; j'espère encore pour vous et pour « moi que le docteur s'abuse , et que sa prédic- « tion ne se réalisera point. Voyez, mon ami , « ce que vous avez à faire ; en attendant , soyez « sur que je vous tiendrai au courant de tout.»
Cette lettre anéantit Frédéric : une sueur froide coulait de ses tempes; il serra les poings, se frappa le front avec désespoir, et concentra tout à coup dans une seule et même pensée tout ce qu'il avait de force et de puissance pour le mal. Sa résolution était prise : le cerveau de cet homme venait d'enfanter un projet noir et terrible comme l'enfer.
Il sonna brusquement son domestique.
— Des chevaux de poste ! dit-il , je pars à
riiistant même pour le Cumberiajid ! Que Job Gritlith descende, j'ai besoin de lui.
Quelques moments après, le juif, ployé en deux comme un esclave d'Orient devant son maître, entra la plume sur Toreille, et demanda très-humblement au gentilhomme ce qu'il avait à lui commander.
Cléland ferma la porte au verrou, dit au juif de s'asseoir devant une table, et de se préparer à écrire; puis , tirant d'une armoire un paquet de lettres , il les jeta devant le juif.
— Tu sais , Job, dit-il en fronçant le sourcil à la terrible façon des Redgauntlet de Walter Scott, tu saisque je suis maître de la vie?
— Oui, votre honneur!
— Eh bien ! tu es mort , si tu parles jamais de ce que nous allons faire ensemble!...
Une heure après , sir Frédéric et Job Griffith montèrent dans une chaise de poste qui les emporta soudain au grand galop. Frank et un autre domestique les accompagnaient.
En moins de trente-six heures sir Frédéric était au château de son oncle.
En effet, la précipitation singulière, avec laquelle sir Frédéric avait fait le voyage de Londres auchâteau de Trévor aurait bien pu lui être fatale. Sa voiture avait deux fois versé en route; et à quelques milles du château , le postillon n'ayant
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pu contenir les chevaux qui s'emportaient sur une {)ente fort rapide, c'était par une espèce lie miracle que l'équipage n'avait pas roulé dans un précipice qui bordait la route, et au fond duquel bouillonnait une eau bruyante dans un lit de rochers.
A plusieurs milles du château , presque tous les chemins étaient fort dangereux : partout des rochers , des abîmes , des routes sans balustrade , où la moindre déviation d'une voilure pouvait causer de graves accidents. Toute celte contrée est merveilleusement pittoresque : c'est un mélange de prairies verdoyantes , de lacs immenses , de ravins et de torrents ; à l'opposé de la mer, on voit s'élever parmi les brumes à l'horizon de hautes montagnes bleuâtres : celte partie du Cumberland est toute pleine de beautés horribles, descènes grandioses et mélancoliques.
Il y avait huit jours que sir William Hum-
D'UN Loai). m^
bers sétail embarqué pour rirlande. Lord Felton n'avait pas encore reçu des nouvelles de son ami; un pareil silence commençait à rinquiéter, car Dublin venait d'être le théâtre d'une insurrection populaire qui n'avait pas été réprimée sans effusion de san<T : le réo^inieul du colonel Humbers , en {jarnison alors dans cette ville , s'était vu dans l'obligation de faire usage de ses armes; il avait tiré sur le peuple pour se défendre, et les révoltés furieux s'étaient rués sur les soldats à coups de pierres , à coups de couteau : on citait plusieurs victimes de part et d'autre.
Cléland surtout paraissait vivement s'intéresser au sort du colonel : il en parlait sans cesse, et demandait régulièrement tous les matins à son oncle s'il avait reçu des nouvelles.
Frédéric était pour lady Felton d'une galan-
terie charmante; il Tentourait de soins gracieux et de prévenances plus aimables les unes que les autres : c'est au point que la jeune comtesse commençait à se trouver injuste pour son neveu, et se réconciliait tout bas avec lui. Néanmoins elle aurait bieu voulu que les entretiens de miss Nelly et de Frédéric n'eussent pas été si fréquents ; elle les surveillait toujours avec une attention prudente et maternelle sans en avoir l'air , et plusieurs lois elle avait retenu la jeune fille auprès d'elle , sous différents prétextes , quand elle la voyait prête à s'enfuir dans le jardin pour aller sans doute rejoindre Cléland sous les ombrages du parc.
De temps à autre, lady Felton voyait, avec une sorte de frayeur indéfinissable , apparaître la pâle figure du vieux Job , fantôme grotesque , épouvantable , qui semblait fuir le grand jour comme un oiseau de nuit , et ne rôdait qu'à la
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bruue dans les galeries du château. Elle ne pouvait comprendre dans quel but sir Frédéric avait amené ce hideux personnage : elle avait plusieurs fois même questionné son neveu avec une expression de curiosité inquiète; mais celui-ci détournait presque toujours la conversation d'un air d'indifférence, ou répondait en souriant que ce vieillard était un pauvre diable qui lui avait rendu autrefois quelques services , et qu'il ne voulait pas laisser mourir de faim.
Cléland n'avait plus que de rares Conférences avec Job Griffith , qui demeurait dans les combles du château. Cependant , de fois à autre , les domestiques, en montant le soirdans leurs chambres, avaient rencontré sir Frédéric dans le couloir sombre qui menait au grenier du juif, et, pendant quelques heures, ils avaient cru entendre parler à voix basse dans ce réduit mysté-
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rieux où nersomio , excepté Cléland , u'avait pé-
uélré depuis l'installation du vieillard.
Un jour que lord Felton venait de sortir à cheval, seul avec son neveu , lady Felton, qui se trouvait trop faible et trop souffrante pour supporter la fatigue dune longue promenade, reçut une lettre fermée d'un cachet noir et sans adresse. Elle hésitait d'abord à l'ouvrir : Ralph lui dit que cette lettre venait d'être apportée par un homme, qu'il ne connaissait pas; cet homme, qui n'avait donné aucune explication, avait dit seulement qu'il arrivait d'Irlande , et que sou message était bien pour lady Felton ; puis , sans attendre une minute , sans accepter même un verre de vin, il était reparti sur-lechamp, malgré les observations de Ralph.
Un frisson de terreur glaça lady Felton ; une
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pensée rapide , affreuse, désespérante, avait traversé comme un éclair son esprit déjà sombre et inquiet : elle n'en doutait plus , ce billet mystérieux, cacheté de noir , devait contenir quelque douloureuse nouvelle , sans doute la mort du colonel Humbers. Elle brisa vivement le cachet, et reconnut l'écriture désir William.
— Il n'est pas mort! s'écria-t-elle avec un profond sentiment de joie. Mais pourquoi ce mystère, ce cachet noir?...
Et, tenant la lettre d'une main tremblante encore, elle essaya de lire; mais un nuage couvrait sa vue, et son cœur battait violemment : elle fut obligée d'attendre quelques secondes avant de pouvoir lire et comprendre ce qu'elle lisait.
Le colonel écrivait ce qui suit :
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« Madame, pardonnez-moi, je vous en con- « jure , si j'enfreins encore votre défense , c'est « la dernière fois!... Hélas! depuis que je suis « au monde, j'ai toujours été malheureux ! tous « ceux que j'aimais , je les ai vus mourir l'un « après l'autre , et maintenant je suis seul , ab- « solument seuil... Mon pauvre frère, cet ami « qui me restait pour me donner encore un peu « de courage, pour adoucir mes souffrances, « eh bien, je l'ai perdu aussi! il vient de tom- « ber près de moi, percé d'une balle! Depuis « vingt-quatre heures, j'assiste à son agonie!... « et maintenant , au lieu d'un frère si tendre- « ment aimé, je n'embrasse plus qu un cadavre! « Lui , si plein de jeunesse , de courage et de « force! lui si beau, et qui jusqu'à présent n'ait vait connu jamais que le bonheur, il est là, « devant mes yeux, muet, insensible et glacé ! « C'est dans une heure que je vais le coucher
« dans le cercueil, c'est dans une heure que je « vais le suivre ! . . .
« A présent, madame , la mort a rompu tous « les nœuds qui m'attachaient à la vie^ il n'est « plus rien qui me retienne au monde! J'avais « rêvé le bonheur , mais ce bonheur était cou- « pable, ce bonheur est impossible, je vais <( mourir ! Je vous ai offensée , je vous demande « pardon, je vous le demande avec larmes, à « fjenoux , les mains jointes ; et vous savez qu'il « serait cruel de refuser le pardon à celui qui « va mourir! Adieu, madame, adieu! oubliez « un homme qui depuis sept ans n'est pas resté « un seul jour, une seule minute , sans penser « à vous, sans vous adorer... mais cet amour <' est un crime, et je dois m'en punir!
« Adieu, madame, soyez heureuse! que le <( r/iel vous accorde tout ce qu'il m'a refusé de
« bonheur!... Si quelque jour vous sougiez à « moi, oh 1 je vous en conjure, pas de haine ! et « dites-vous bien que j'étais votre ami, votre « frère !
« Ne montrez cette lettre à personne; d'ail- « leurs, quand vous la recevrez, cette main qui « l'écrit sera froide, ce cœur tout plein de vous « aura cessé de battre! Il ne serait'plus temps « alors d'empêcher ma résolution de s'accom- " plir!... elle est fixe, inébranlable; c'est leré- « sultat d'une loiîjrue et sage réflexion !.. . Mais « il importe que ma mort soit regardée comme « involontnire el causée par un accident. »
L'écriture de ce billet ne semblait pas tracée d'une main ferme: il était facile de voir qu'en l'écrivant sir William Humbers dev.iit être
sous Tempire d'une terrible et fatale pensée, et que l'arme était déjà préparée sans doute, et devant ses yeux peut-être,
LadyFelton, glacée d'horreur, regardait toujours la lettre, pfde , égarée, frissonnante ; elle ne savait quelle détermination prendre , que faire, que résoudre. Elle connaissait Tâme ardente et vive de sir William , sa fermeté , son courage, et le dégoût sombre qu'il avait toujours eu pour la vie ; elle savait bien qu'Humbers n'était pas homme à vouloir T effrayer par de ridicules fanfaronnades, qu'un projet semblable annoncéde la sorte ne pouvait manquer d'avoir une sanglante et prompte exécution ; et, quand elle pensait avec amertume qu'elle était la cause d'une si affreuse catastrophe, elle s'adressait de cruels reproches et se disait que peut-être sa conduite avec sir William n'avait pas été sage et prudente, qu'elle aurait dû prévoir les suites * I.-
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probables d'uue si dangereuse intimité, et que, sans avoir encouragé ce fol amour , elle avait contribué peut-être à le développer dans le cœur sensible du malheureux jeune homme. Alors une grande douleur s'emparait d'elle , et des larmes brûlantes ruisselaient de ses yeux; elle sanglotait en murmurant le nom de William , et conjurait le Ciel d'avoir pitié de lui , d'avoir pitié d'elle-même.
Quand lord Felton et sir Frédéric revinrent de leur promenade , ils trouvèrent la pauvre lemnie les yeux noyés de larmes , les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine. Par bonheur elle avait caché la lettre de sir William : elle n'en parla point, et lord Felton ne put savoir qu'elle l'avait reçue. Il lit mille tendres questions à sa femme, et crut naturellement qu'elle était plus souffrante; il fît donc appeler le médecin sans la prévenir.
Sir Frédéric avait témoifjné aussi beaucoup de surprise et de chagrin en voyant la pâleur et rafflictiou de sa tante; mais cet air de chagrin et d'étonnement n'était qu'un masque hypocrite dont il avait jugé prudent de se couvrir, pour dissimuler tout ce qu'il avait dans l'âme, et le sourire étrange et cruel qui errait par moment sur son visage.
Depuis quelques jours sir Frédéric savait parfaitementtoutce que faisait le colonel Humbers : un homme sûr et dévoué surveillait tous les pas, toutes les actions de sir William, et rendait à Frédéric un compte exact et fidèle de ce qui pouvait l'intéresser.
Cet agent mystérieux avait trouvé le moyen de s'introduire auprès de sir William en qualité de domestique : celui du colonel avait brus-
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quement quille son service quelques jours auparavant.
Sir Frédéric recevait, chaque malin, un billel sous enveloppe , qu'un pêcheur venait remetlre à lui-même.
La tristesse de lady Felton devenait plus profonde : depuis deux jours ses larmes coulaient abondamment dès qu'elle était seule , et quand elle apercevait son mari elle se hâtait de les essuyer et s'efforçait de sourire; elle pensait conliiuiellement à sir William Humbers; elle lisait et relisait avec des torrents de larmes cette lettre latale qu'il avait écrite en face de la mort. Plusieurs fois lady Felton avait été sur le point de tout dire à son mari, de lui montrer celte leltre; mais elle n'osait pas , elle craignait de paraître coupable aux yeux d'un homme qui l'accuserait peut-être d'avoir manqué de confiance et de ne
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Tavoir pas éciairé plus tôt; lord Feltoii ne Ji'iauqueraitpointdeluireprocherlaniorldesoumeilleur ami , d'un cœur noble et loyal qui n'eût jamais conçu un amour criminel , s'il n'eût pas cru voir qu'on lui donnait des encouragements.
Cependant lady Felton aurait dû se réjouir ; ses larmes n'auraient dû être que des larmes de joie, car ce bonheur qu'elle avait si ardemment souhaité, ce bonheur qu'elle n'osait plus même espérer dans le fond de sou âme , eh bien , il ne se refusait plus maintenant à ses vœux : elle en avait la certitude, elle était mère!...
Cléland reçut un matin quelques lignes écrites à la hâte ; Porthographe annonçait une main peu lettrée; le style en était fort laconique. On écrivait à Cléland :
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« Vous jmuv^z être tranquille; votre homme « n'est pas mort ! Je suis arrivé à temps; et d'un « bon coup sur le bras, j'ai détourné la balle qui « est allée se loger au plafond. Une heureaprès, « il a reçu d'Angleterre une lettre qui a fait « merveille : notre homme est d'une gaieté « folle. Il s'embarque ce soir.
« Comj)lez plus que jamais sur votre Hdèle *j*.»
Four toute sitjiialure , il y avait une espèce de croix mal faite qui avait une physionomie toute cabalistique.
Cléland secoua la tête d'un air de triomphe ; il déchira la lettre en fragments imperceptibles, et courut chercher Nelly , que depuis quelques jours il semblait adorer plus que jamais.
Nelly sortait alors de la chambre de sa mai-
D'LiN LOKD. iiOl
liese : en apercevant Frédéric qui iui taisait si^vne de venir , elle courut à lui pleine de joie et d'empressement.
— Chère amour ! dit Cléland à voix basse , il laut absolument que je te parle ; j'ai quelque chose à te dire de la plus haute importance. Sois dans un quart d'heure au fond du parc , dans cette allée d'arbres verts où tu m'as donné rendez-vous l'autre jour : moi j'y vais de ce pas.
Neliy entra sur la pointe du pied dans la chambre de sa maîtresse; et, voyant que lady Felton , accablée et pensive , ne relevait pas la tète, elle sortit avec précaution , gagna le jardin par une petite porte, et prit une allée sombre et détournée pour rejoindre son amant.
Elle était sortie à peine du château , que lord Felton entra fort soucieux dans lu chambre de
sa femme. Il venait de recevoir uue lettre d'un ami demeurant à Dublin , qui lui disait : « Que « les troubles avaient cessé, que tout rentrait « dans Tordre , et que , sans la prudente jjéné- « rosité du colonel Humbers , le sang coulerait « encore dans les rues ; mais sir William , ajou- « tait le correspondant, a perdu son frère, le « capitaine John ; et sa douleur est si profonde, « qu'on le surveille de peur qu'il ne veuille se « détruire. »
Cette lettre , postérieure de quelques jours à celle que lady Felton avait reçue, neutralisait donc l'effet de la précédente : elle devait diminuer les craintes de lady Felton , qui pouvait croire dès lors qu'une circonstance heureuse avait mis obstacle au funeste projet du colonel. Cette espérance , bien que faible encore et douteuse , répandit comme un baume dans le cœur de la pauvre femme ; elle joignit les mains, éleva
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les yeux vers le ciel , dans un élau de reconnaissance indicible.
Alors, par une espèce de réaction bizarre, indéfinissable , elle se prit à faire Féloge de sir William Hunibers, à louer avec exaltation sa loyauté, son courage, toutes ses qualités nobles et chevaleresques ; lord Felton , émerveillé d'une si prompte métamorphose, n y pouvait rien comprendre et souriait avec bienveillance et tendresse, en faisant aussi Téloge du caractère généreux et bon de sir William.
Le panégyrique de leur ami absent n était pas encore épuisé, quand Ralph annonça le docteur Wilson.
Lady Felton resta seule un moment avec le docteur ; puis , après quelques paroles échangées entre eux , elle agita vivement la sonnette ,
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et dit à Ralpli qu'elle voulait parler à son
mari.
Lord Fellon s'empressa de rentrer : sa femme l'attendait avec une incroyable impatience , le cœur bondissant, la physionomie rayonnante. En l'apercevant, elle courut vers lui, et le pressa longtemps contre sa poitrine avec des pleurs de joie.
Ralph , en passant près de la porte , fut bien surpris d'entendre un mélange de cris et de sanglots , d'exclamations joyeuses , pleines de bonheur, de folie et d'ivresse. C'est que lord Felton n'avait plus rien à désirer sur la terre, il se voyait au comble de ses vœux!
Pendant que toutes ces choses se passaient dans le château , sir Frédéric se promenait dans une a!lé^ sombre du parc avec miss Nelly, qui
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sentait le bras amoureux de Cléland s\')rron(lir avec mollesse autour de sps reins souples : elle s'appuyait langoureusement et laissait tomber sa tête sur Tépanle de Frédéric , qui de fois à autre se penchait sur le front de la jeune fille, et le mouillait d'un ardent baiser.
Enfui, miss Nelly était heureuse : elle voyait le jeune et beau Cléland aussi passionné , aussi plein de flamme que dans ce jour où, pour la première fois , elle s'était donnée à lui.
Sir Frédéric , dont la voix n'avait jamais été plus tendre, les regards plus chargés d'amour, lui disait avec un charmant sourire qu'elle était jolie, et blanche, et vaporeuse, comme une de ces fées qu'on rencontrait jadis le soir au bord des fontaines , et qu'on ne trouve plus aujourd hui que dans les merveilleuses créations de Walter Scott.
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Miss Nelly , qui n'avait pas la moindre expérience du monde , s'enivrait au parfum de ces douces paroles; elle se croyait éperdument aimée, et ne voyait pas le serpent sous les fleurs.
— Oh ! n'est-ce pas que tu m'aimes? cher Frédéric, disait-elle en plongeant ses regards humides dans les yeux bleus dn beau jeune homme; oh ! n'est-ce pas que tu m'aimeras toujours ?
— Oui, toujours, bonne et adorable! tant que vous serez jeune et belle, c'est-à-dire toujours! Non, en vérité, mon ange, tu n'es pas faite pour rester ensevelie dans celle contrée maussade! c'est un sacrilège d'enfouir ce trésor qu'on nomme la beauté! Oh! laisse-moi faire, tu seras heureuse, tu seras heureuse !
— Mais, ne le suis-je pas, Frédéric? Si tu
savais tout ce qu'il y a de félicité dans mou cœur ! Oh 1 que tu es bon de m'avoir aimée ! Sans toi , cher ange, je serais déjà morte ; car, voisin , avant de te connaître , la tristesse et l'ennui , un horrible ennui me pressait le cœur et me tuait!
— El je te jure , Nelly , que j'éprouvais absolument la même chose! répondit Frédéric avec un sourire que, par bonheur, la jeun» fille ne remarqua point. Vraiment , j'avais le cœur d'un vide horrible! tout me fatiguait, tout m'inspirait un profond dégoût , qui probablement m'aurait conduit un beau jour au fond delà Tamise!...
Nelly jeta un cri de frayeur.
— Allons, rassure-toi, chère belle! tu sais bien que la Tamise est assez loin de nous; et
^railleurs, foi de gentilhomme, je n'ai plus la moindre envie de me noyer. Croirais-tu que maintenant je liens à la vie d'une manière scandaleuse? .. Voilà pourtant ce que c'est que Tnmour! Il fait do nous des poltrons! Oui, Nelly, autrefois j'aurais joué ma -vie à pile ou face !... ol tu m'as plongé dans un tel océan de délices, qu'à présent j'ai toujours peur de mourir!
Un changement bizarre et inexplicable s'était produit tout à coup dans l'accent, les paroles et les manières de Frédéric; son langage avait perdu brusquement ce vernis doux et poétique dont mis Nelly raffolait; et maintenant, tout ce qu'il disait, quoique tendre, flatteur et passionné, semblait avoir, par moment, quelque chose d'exagéré et de sardonique , que la trop simple Nelly ne pouvait comprendre, et qu'elle n'aimait pas autant que les phrases mélancoliques et romanesques.
mm LORD. S09
Cléland réfléchissait parfois sans doute ,
comme Méphistophélès, qu il était passal)lemeiU
absurde , lui Satan , de perdre ainsi de lon}{ues
heures à filer le parlait amour.
— Mais, dis-moi, cher Frédéric, reprit la jeune fille avec un tremblement dans la voix ; que faisons-nous dans ce château? Emmène-moi tout de suite à Londres, à Paris, n'importe, où lu voudras!... Je ne veux plus rester ici, je ne veux plus te quitter un instant! Je t'en conjure, partons demain!...
— A quoi penses-tu , jolie folle? Comment ! lu veux que je t'enlève? mais que dirait-on , grand Dieu ! tu serais une femme perdue ! Tu ne sais donc pas que je t'aime, et que ta réputation m'est plus précieuse que la vie?
— Mais je serai ta femme? continua-t-elle avec une inflexion craintive; tu m'épouseras?...
— Certainement! dit Frédéric; je te donne ma parole d'honneur que c'est le plus ardent de tous mes vœux ; mais il faut de la prudence !... ce mariage ne peut se faire maintenant ! Tu sens bien que mon oncle n'y voudrait pas consentir : il a des préju}(és aristocratiques, de vieilles idées de Eautre monde, que je dois ménager encore, si je ne veux pas être un beau jour déshérité! Oui sans doute, mon ange, je veux que tu sois ma femme!... mais en même temps, je veux que tu soîîs riche , noble, je veux que tu sois comtesse de Trévor !
-— Mais c'est impossible! balbutia Neily, dont le cœur bondissait avec force ; cher ami , c'est impossible!... Tu m'aimes, hélas! et tu ne songes pas que sir Frédéric ne peut jamais être compte de Trévor, puisque lady Felton....
— .le le serai, je le serai !... interrompit vi-
vement Frédéric, les dents serrées, les yeux pleins de flamme. Oh ! je ne me laisserai pas sottement dépouiller ! ce titre est à moi ; ce château, Nelly, est celui de mes ancêtres, et je ne me laisserai pas voler mes droils, ma fortune et mon nom par un bâtard !
— Que veux-tu dire? s'écria Nelly avec épouvante.
— Je dis, ajouta Frédéric avec un accent de rage, je dis que lord Felton n'est pas le père de cet enfant, et je le prouverai !
— Oh ciel! mais que dis-tu, cher Frédéric ! quelle idée affreuse! Milady est pure, incorruptible, c'est la vertu même !
— C'est le vice en personno 1 interrompit
^Jî:i LE NEVEr
Frédéric; ce voile de candeur n'est qu'un masque hypocrite! Ecoute, Nelly, tu m'aimes?... il faut que tu me serves !
— Oh ! tout ce que tu voudras ! dit-elle avec une brillante exaltation ; parle, que veux-tu?
— Je veux, Nelly, que tu me jures, par tout ce qu'il y a de plus sacré, par notre amour, que tu feras demain ce que je vais te dire!... et cela, Nelly, sans réflexion, aveuglément, sans m'interroger! Tu me le jures?...
— Oui, s'écria-t-elle, par notre amour!
— Eh bien I tu vas tout savoir !... Demain , quand lady Felton sera endormie, il faut que toi....
Mais il ne put ajouter une syllabe; il s'arrêta
in -s um). eiô
soudain comiiic pétritié: lady Fclloii voiiuiUl a[îparaîlre au lournaiit d'une allée voisine; elle se trouvait on face d'eux.
e ans-
Nelly, épouvantée, quitta vivement !e bras d Frédéric, et s'enfuit dans une petite allée ti versale.
Cléland, qui n'était pas homme à se troubler
il() LE NEVEU
pour si peu de chose, s avauça galainmeul vers sa tante, et voulut lui prendre la main pour la baiser; mais cette fois lady Felton retira sa main avec froideur. Frédéric n'eut pas Pair de remarquer Texpression sévère et jjlaciale qui régnait dans les manières et la physionomie de sa tante.
— Oh., pardon! chère et belle tanle , dit-il en souriant, je vous demande une foule d'excuses!., je vous dérange?.. Vous étiez là, sans doute, pensive et mélancolique, rêveuse comme Childe- Harold, et foulant sous vos pas les feuilles mortes que fait bruire le vent de l'automne?
— Non, Frédéric, je ne me livrais pas à de poétiques rêveries, dit-elle gravement; j'étais occupée de choses beaucoup plus terrestres, et malheureusement trop réelles....
~ Eh ! bon Uieu. chère tante, de quel accent
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vous me dites cela! Comme vous êtes triste! Estce que par hasard vous auriez reçu quelques mauvaises nouvelles de sir William Humbers?
Lady Felton regarda Frédéric avec élonuemeiit.
— Non, répondit-elle après un instant de silence , je n'ai reçu aucune nouvelle quT puisse m'aflligerj niais je vous avouerai Iranchement que je vois des choses que je ne puis soulïrir...
— En vérité, belle tante? interrompit Frédéric d'un Ion léger de badinage. Eh ! qu'est-ce donc?.. Peut-on vous le demander sans devenir indiscret?
— Oui, Frédéric ; vous allez le savoir : je serai franche avec vous!., j'ai en horreur la dissin)ulation. Je commeuce par vous dire que j'ai lieu de vous en vouloir.
— A moi! est-il possible? moi, qui vous suis dévoué corps et âme, et qui plougerais au tond de l'Océan pour vous aller cheicher un coquillage, si vous le désiriez !
— Allons, trêve à toutes ces charmantes plaisanteries ! répliqua lady Felton avec une sévérité pleine de tristesse. Frédéric, je vous parle sérieusement : j'ai à me plaindre de vous.
— Mais au moins, chère tante...
— Je vois avec peine, continua lady Felton, que vous ne craignez pas de me déplaire! Vous savez tout Tintérét que je porte à miss Nelly; elle serait msl sœur, que je ne Taimerais pas davantage!... cependant, Frédéric, vous employez toute la magie de vos paroles, tous vos moyens de séduction pour troubler 1 existence calme el pure de celte jeune fille !
— Moi,bou Dieul s'écria Frédéric jouant rindigiiation de l'innocence faussement accusée. Oh ! quelle idée affreuse, injuste I
— IVon , Frédéric , je ne suis pas injuste , et surtout j'ai des yeux... Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai fait cette remarque j il y a bien longtemps que j'aurais pu vous tenir le même langage! J'espérais que Nelly se rendrait à mes conseils , j'espérais d'ailleurs que vous n'oublieriez jamais que cette jeune fille est sous ma protection, sous ma sauvegarde? A présent, Frédéric , je vois avec douleur que je me suis trompée. Miss Nelly est une pauvre enfant sans expérience , qui prête l'oreille à toutes les insidieuses flatteries d'une bouche accoutumée à dire ce que le cœur ne pense pas ! 11 est temps encore d'éclairer sa crédule innocence , et je vous prie en grâce, ohl très-sérieusement, de ne rien faire qui puisse contrarier mes ef-
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forts pour la lainener dans la bonne voie. Il me semble qu'un jeune etbeau^onlilhomme, qu'un merveilleux dandy comme sir Frédéric, a bien assez de brillantes conquêtes à faire dans le grand monde, sans vouloir encore triompher d^une pauvre jeune fille élevée simplement au fond d'une province, et dont le cœur naïf est presque sans défense i Vous conviendrez que de pareilles victoires seraient assez peu glorieuses, qu'elles n'ajouteraient absolument rien aux lauriers de Lovelace , à la lameuse liste du beau don Juan !
Sir Frédéric se mordit les lèvres avec un dépit concentré.
— C'est vrai , délicieuse tante ! reprit-il avec un air d'enjouement forcé; ce que vous dites est parfaitement juste : la conquête serait fort médiocre, et je n'aime pas les triomphes sans péril et sans gloire ! Quand on a rêvé le bon-