‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 10 sur 81 · EN RADE DE FORCADOS · texte numérisé non relu

EN RADE DE FORCADOS

UN NAVIRE DÉBARQUANT SON CHARt;EMENT SUR DEUX BRANCII-BOATS.

Je ne saurais dire quel soulagement ce fut pour nous. Combien nous eussions éprouvé d'ennuis et de diflicultés s'il nous avait fallu opérer au large, sur cet océan houleux et tourmenté, le déchargement de nos 10 000 colis et de nos 20 chalands! Nous voici donc en rade, la nuit tombe, mais nous apercevons la côte. Devant nous est le village de Goula avec le pavillon français qui flotte au-dessus de l'enclave et qui s'abaisse pour nous saluer.

Nous répondons à son salut, pensant à la joie que doivent éprouver les douze laptots, qu'en juin I90U, le colonel Toutée a débarques sur ce coin de terre française et qui sont toujours là pour le garder et le défricher.

A six heures, le Conseil jette l'ancre au fond de la rade, à proximité du ponton de la douane. Une baleinière nous aborde immédiatement et ses passagers montent à bord C'était le

LE MGER.

second maître Suleyman, puis Master Davis, un noir de Sierra- Leone, directeur des douanes, qui nous amenait un de ses officiers, noir également, pour vérifier nos connaissements. Une fois les premiers saluts échangés, M. Davis nous exposa le but de sa visite, ce qu'il fit d'ailleurs avec beaucoup de courtoisie. Nous n'avons eu qu'à nous louer de ses bons procédés à notre égard....

Cette fois, le sort en est jeté! Nous sommes définitivement arrivés à destination. Nous nous trouvions sur notre champ d'action, sur le théâtre même de notre mission.

Avant d'entreprendre le récit détaillé de notre navigation du Niger, je voudrais exposer rapidement la besogne qui nous incombait. Nous devions débarquer du Conseil et transborder sur l'enclave de Forcados un grand nombre de caisses, 7 000 environ; régler les affaires de douane en nous conformant à la convention de 1 898 ; monter à Badjibo ; y construire sur l'enclave d'Arenberg les bâtiments nécessaires, y déposer une garnison et des ouvriers; puis remonter le fleuve et franchir ses rapides, afin de porter aux troupes du troisième territoire militaire les caisses d'approvisionnements dont elles avaient besoin.

A cette fin, la flottille entreprit trois convois qui s'organisèrent à Badjibo : le premier convoi passait les rapides de Boussa le 15 avril 1901, séjournait à Say et redescendait en août à Badjibo, effectuant un trajet de 1 700 kilomètres avec 60 tonnes de matériel; le second convoi montait les rapides en octobre à la saison des hautes eaux, atteignait Say le 3 décembre, Ansongo le l^"" janvier 1902, puis redescendait à Badjibo le 4 février après une marche ininterrompue de 119 jours sur le fleuve, effectuant un parcours de 2 500 kilomètres avec 97 tonnes de chargement; le troisième convoi remontait les rapides en mars 1902 à l'époque des eaux moyennes, avec 83 tonnes de ravitaillement.

Ces voyages successifs souvent périlleux, toujours fatigants, nous les avons entrepris avec une ardeur qui confinait à l'enthousiasme. Nous avions tous la volonté de réussir, et c'est sans

-VO.V PILOIIIS.

LLS PILOILS UAMUAIIAS Di; LA MlbSIO.N.

aucun doute la raison qui nous a permis de mener à bien notre entreprise.

Nos piroguiers. — Ce résumé de nos travaux établi, il me reste encore à faire connaître au lecteur les braves gens qui allaient sans mesure et sans hésitation partager nos peines et nos dangers, et qui devaient ainsi contribuer dans une large mesure à notre succès.

Ce sont, je l'ai dit, les mômes piroguiers, des Somonos- Bambaras de Koulikoro, qui firent avec moi le raid de 1899 et la mission du Bas-Niger. Serviteurs exceptionnels, navigateurs incomparables, rien n'est plus simple que de se les attacher et de s'en faire aimer; aes lors leur dévouement ne conuail plus de limites et l'on peut tout attendre de leur zèle.

Voici d'abord Tonié Taraoré, le chef de tous les laptots, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, froid, résolu. C'est lui qui conduisait mon embarcation et qui nous dirigeait dans

hOS PIROGUIERS TONIE ET LANCl.NE AVEC LEURS FEMMES.

les rapides à la recherche des passages. Dans les cônes de Garafiri, un tourbillon a réagi sur sa barre et l'a jeté dans le fleuve, la poignée de l'aviron l'a frappé en pleine poitrine et l'a grièvement blessé. Nous avons passé des jours et des heures côte à côte à l'arrière du chaland, luttant contre le fleuve, causant rarement, mais nous comprenant à souhait. Lanciné Guiré, le plus fort, le plus gai, le plus habile de tous, d'une bravoure admirable, d'un dévouement de toutes les minutes; Baniessé Couloubaly, un brave cœur, une nature énergique; Sibry Couloubaly et Oumarou Kané, deux amis inséparables; Koloba Samaké, Amadi Diara, Ousman Sangaré, tous serviteurs d'élite, qui supportaient les privalions, les fatigues et les intempéries, sans jamais se plaindre, sans en paraître affectés. Quel éloge ne pourrais-je pas faire de ces braves gens, honnêtes et laborieux, qui plaçaient en nous toute leur confiance! Dans les passages dangereux, ils se jetaient à l'eau résolument

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