VOTA G/; PAR MER
ces marins qui, aussitôt débarqués, se promènent avec une femme à cliaque bras, « l'une à bâbord, l'autre à tribord.... »
Le 10 février, nous étions en vue de Dakar; à doux heures de l'après-midi, le même jour, le Coniei/ jetait l'ancre à l'entrée de la rade, et nos occupations coloniales commençaient aussitôt.
Le ministre des Colonies avait demandé à son collègue de la Marine de vouloir bien recruter pour nous, à la station navale du Sénégal, trente-deux laptots, huit charpentiers, deux forgerons, un infirmier. De mon côté, j'avais fait demander à un de mes camarades de Koulikoro, siège de mon ancien commandement, de rechercher les huit piroguiers bambaras du Niger, qui, précédemment, avaient fait avec moi, en 1899, un raid de 3 700 kilomètres sur le fleuve. Ces braves gens ne se firent pas prier, ils prirent immédiatement la route du Sénégal; de sorte que, le 10 février, tout le personnel indigène était au complet à Dakar, interné dans le sanatorium, à cause de l'épidémie de fièvre jaune que l'on disait terminée, mais que nous craignions d'apporter et de propager avec nous dans les colonies anglaises de l'Ouest africain.
Il serait difficile de dépeindre l'état d'esprit de ces braves gens que l'on tint enfermés durant dix jour.s. Seuls, les Bambaras conservèrent leur calme, grâce au caractère pacifique de leur race; mais les Sénégalais n'étaient plus tenables, il était temps de les embarquer. Une fois à bord, nous payâmes à chacun son arriéré de solde, puis nous finies appel aux maisons de commerce et tout notre monde se pourvut, sur le champ, des objets les plus variés : malles en fer, souliers jaunes, vestes rouges, ceintures multicolores, chapeaux marrons, ombrelles vertes, sucre, biscuits, etc. Le 12 février, à huit heures du soir, tout étant prêt, le Conseil continuait sa route vers Forcados.
La chaleur commençait à se faire sentir, car nous voguions vent arrière, et la brise, qui suivait la même route, n'existait pas pour nous. Durant neuf Jours, la côte d'Afrique se déroula sous nos yeux, quoique dune façon très interrompue. Dès le
matin, nous la suivions do très près, distinguant les factoreries et les villages nègres; puis, le soir, nous reprenions le large pour éviter les récifs, car ces écueils ne sont signalés par aucun feu; aussi, à défaut de phares, cette côte est-elle balisée par les nombreux navires, dont les pilotes n'ont pas usé de la même précaution que le nôtre. 11 est donc très regrettable que les nations européennes, qui possèdent des colonies tout le long de ce littoral inhospitalier, n'aient pas encore pris les mesures nécessaires pour y placer des feux capables d'indiquer la route aux navires; il en résulte que ceux-ci se trouvent parfois dans la nécessité de prolonger inutilement leurs escales pour arriver de jour au point de relâche le plus voisin : d'où pertes de tem])s et d'argent.
Les passagers sont les seules personnes qui bénéficient de cette absence de phares, car il est fort intéressant de visiter sur la côte, au petit bonheur des points d'atterrissement, des villes qui se créent, d'autres qui se développent, des colonies qui s'organisent.
Un jour, le vapeur touche à Bérébi : à l'approche du navire, d'innombrables pirogues longues et légères sortent des rochers, lancées à toute vitesse par des kroumen, ces hardis matelots noirs que l'on rencontre sur tout ce littoral.
Ou bien encore le navire fait escale à Sekondi : c'est une cité neuve, géométriquement tracée, d'où la voie ferrée s'élance vers les placers et les filons, vers ce pays où la terrible fièvre de l'or tue presque aussi sûrement (et sans recours possible à la quinine) que la fièvre des bois ou des marais; les voitures et les pousse-pousse aux vives allures s'y croisent au milieu d'un encombrement d'indigènes, terrassiers Yorubas, venus du Lagos.
TJn autre jour, c'est le warf de Grand-Bassam qui est choisi. Ici règne une activité surprenante, le pays s'ouvre à la colonisation; c'est encore la fièvre de l'or qui crée ce mouvement de baleinières débarquant ou ramenant des prospecteurs sous les ondées violentes d'un ciel inclément. Les uns s'embarquent satisfaits ou tout aii moins confiants en la réussite, les autres
BARRE DE PORCADOS.
rentrent en France, le visage ravagé par la fièvre, les déceptions et les soucis.
Le 20 février, le Conseil voguait dans le golfe du Bénin, le point nous portait en bonne direction, mais sur ces immenses étendues de l'Océan, les erreurs sont possibles, et quoique souvent très faibles, elles peuvent donner lieu à des hésitations. Vers cinq heures du soir, balancés par une forte houle, nous aperçûmes un point noir qui émergeait des vagues.
« C"cst une embarcation », dit l'un de nous. Aussitôt, les lunettes de se braquer vers l'objet signalé pour distinguer sa nature. « C'est un rocher » dit un autre. Mais cette terre ne figurait sur aucun document; nos cartes, nos index de navigation n'en faisaient pas mention. Nous étions tout simplement en présence dune balise, en forme d'un énorme tonneau ovoïde, ce qui nous mettait à deux milles à peine de la bouée extérieure de la barre de Forcados. Nous n'avions pas de pilote et notre tirant d'eau étant, d'après les renseignements, égal ou supérieur à celui de la barre, le plus prudent était de stopper et d'attendre. C'est ce que nous finies.
Nous voici donc à la nuit tombante mouillés par trente pieds d'eau, presque à destination. Aussitôt, les conjectures reprennent leur cours parmi mes compagnons de route.
« La mer est bien trouble, le Niger est tout près, nous sommes au large de la barre et nous avons à peine 10 mètres de fond, nous ne passerons pas, dit l'un.
— Ce serait fâcheux, répond un homme d'équipage, car le Conseil a des formes anciennes et s'il touche il va se renverser de côté.
— Laissez donc, reprit M. Leriche, ce bon vieux navire a talonné sur toutes les barres, sur bien des cailloux, mais il est solide et ce n'est pas cette fois qu'il y restera. »
Pendant ce temps, je restais silencieux et méditatif à l'écart, cachant à tous mes préoccupations.
Le lendemain matin, M. Leriche envoyait son second à terre avec une baleinière pour chercher un pilote en rivière.
LE yir.iAi.
Cette embarcation était partie depuis deux heures à peine, lorsqu'un vapeur de 4 000 tonnes, le Jebba de la Compagnie anglaise Elder Dempster, venait mouiller à côté de nous. Notre pavillon de pilote était hissé. Aussitôt un surf-boat du JcbOa amenait à bord un officier de service qui prit arrangement ]Kjur nous diriger sur la barre.
Ces surf-boat (bateaux de surface) sont des baleinières destinées à passer sur la crête des lames et des volutes que forment les barres si dangereuses du littoral africain; ce sont des embarcations très solides, relevées aux deux extrémités et manœuvrécs par des kroumen, armés de pagaies dentées, qui ressemblent à des mains démoniaques.
Voici comment les surf-ljoat passent les barres : les pagayeurs se présentent devant la première volute et retiennent Tembarcation; ils attendent qu'une grosse lame très dangereuse forme le premier rouleau, puis dès qu'elle est passée, jugeant que la lame suivante doit être moins forte, ils se lancent sur la barre en poussant des cris stridents. S'ils ont mal choisi leur vague, ils se précipitent sur les passagers qu'ils tirent comme ils peuvent par un bras ou par une jambe en dehors de l'embarcation et se mettent à nager dans les volutes jusqu'à terre. Malheur à celui qui ne saute pas à l'eau : la baleinière l'écrase en se retournant sur lui. Les débarquements sur ces côtes, d'ailleurs infestées de requins, sont très difficiles. Les transbordements s'effectuent le plus souvent en pleine mer, d'un navire à l'autre, par surf-boat. Les mouvements de roulis et de tangage de ces maudites embarcations sont des plus violents : une forte dose d'ipéca rend moins malade que le plus court trajet dans ces bateaux.
Donc, le 21 février, à quatre heures du soir, le pilote montait à bord. A toute vitesse, les chaudières à plein tirage, le Conseil se mettait en route. Les pompes aspiraient un mélange d'eau et de vase, indiquant nettement que nous avions peu d'eau sous la quille ; mais cependant, à la faveur de la marée, nous passions sans incident sur la barre et nous pénétrions dans la rivière.