VOYAGE A LAGOS
et les clochers de la cathédrale. Les quais sont bien construits, entretenus d'une façon régulière. Une multitude d'indigènes y circulent, charcrés de colis, des marchands dorment
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à proximité de leurs éventaires, tandis que les ivroumen^ déchargent les nombreux vapeurs accostés aux appoutcments des maisons de commerce.
Nous cherchons un logis : le capitaine de YEko nous enseigne rhûtel \\'illiams comme étant le seul asile des passagers. Deux porteurs saisissent nos cantines et nous conduisent à travers des rues sablonneuses, vers la demeure de notre hôte. Nous nous trouvons en présence d'un nègre plantureux, orné des étoffes les plus bizarres et flanqué de trois ou quatre venus yorubas qui nous dévisagent avec complaisance. Pendant que notre hôte nous sert un « two o'clock tea » des moins appétis-
1. L'expression anglaise kroumen. qui a été plusieurs foi< employée, signifie littéralement ;< hommes de Kroii ». Elle tiésigne des noirs liahitanl la cùte de Krou, qui s'étend des deux côtés du cap des Palmes depuis le terriloiie de Libéria jusqu'à la rivière de Lahou. Les Krou'?, probablement de race mandingue, sont Je haute taille et d'une grande vigueur. Ils fournissent dans ces régions, aux équipages des navires de guerre et de commerce, des matelots duno valeur exceptionnelle et d'une fidélité rare.
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sants, des gémissements s'élèvent d'une pièce voisine, Je vais voir ce qui se passe, croyant que l'on étrangle une des jeunes femmes qui nous étaient apparues, et quelle n'est pas ma stupéfaction de voir, dans une chambre voisine de la nôtre, un cadavre de nègre auprès duquel se lamentait une vieille femme éploréc!
Nous changeons de vêtements, et dix minutes plus tard nous franchissons le perron de Government Ilouse. Un milicien fort bien équipé, tout de blanc vêtu, nous introduit. Le gouverneur est en plein Conseil, mais le capitaine Elgee, son oflicier d'ordonnance, vient nous tenir compagnie. C'est un homme très jeune qui s'exprime d'une façon fort agréable et nous expose en français, le sourire aux lèvres, l'excellente série de souvenirs qu'il a conservés d'un séjour à Paris; notre impression est même qu'il ne s'y est pas ennuyé du tout. Il nous fait visiter les jardins et en particulier son colombier où l'on dresse des pigeons voyageurs, destinés au service télégraphique Forcados-Lagos, en attendant que l'on ait installé, dans ces régions de vase et de palétuviers, un fil aérien.
Quelques instants après, Sir William Mac Grcgor, gouverneur de Lagos, vient à nous. Docteur en médecine, botaniste, géologue, astronome des plus distingués, économiste et praticien, dispensateur prudent, paraît-il, d'un budget mobile des plus délicats à manier. Sir William est une des physionomies les plus fines et les plus sympathiques que nous ayons observées, durant notre séjour en territoire anglais; c'est un homme simple, qui place toute sa coquetterie dans l'ameublement de son cerveau. Chaque jour de la semaine, il écrit son journal dans une langue différente : le russe, l'allemand, l'italien, le français, l'espagnol, le latin et le grec étalent leurs fleurs de rhétorique sur les pages de son album, à tour de rôle, sans oubli, sans lacune. Entre ses occupations officielles. Sir William lit attentivement, en les annotant, toutes les revues étrangères, et c'est principalement à nos journaux, à nos bulletins, à nos revues, à nos publications africaines, qu'il consacre ses loisirs. Une fois les paroles de bienvenue échangées de part
VOYAGh' A LA G OS.
ASPECT UES RIVES DE LA LAGI..NE ALLA.M DE LAGlIS AU UAIIOMEV.
et d'autre, le gouverneur nous fait préparer de superbes appartements, puis nous causons de la France et de ses colonies. Notre empire africain le fait rêver, il le trouve immense et superbe. Sir William s'intéresse à notre tentative à travers les rapides de Boussa; elle nous attire sa sympathie et, tout de suite, il nous offre son appui pour trouver un remorqueur, si nos recherches n'aboutissent pas. Nous voici donc pour quelques jours à Lagos, nous goûtons à Government House la plus cordiale hospitalité. Ce palais est confortable. C'est une vaste construction rectangulaire, entourée à tous les étages d'une véranda spacieuse et close de volets mobiles. Un hall immense sert aux réceptions; les appartements sont spacieux, bien aérés, ventilés, éclairés à l'électricité, meublés d'une façon très simple, mais très riche en même temps.
Nous eussions passé là six journées délicieuses, si l'inanité de nos recherches, au sujet du remorqueur, n'avait jeté l'inquiétude dans nos esprits.
LE NIGHR.
Le jour même de notre débarquement à Lagos, je rencontrai le gérant d'une factorerie de Porto-Xovo qui, sur la demande du département des Colonies, venait de louer un remorqueur pour la mission. Ce vapeur, le Puffin, ne remplissait pas les conditions, à cause de son fort tirant d'eau; il eut d'ailleurs toutes les difficultés possibles pour nous conduire à Porto-Novo, bien qu'il y ait presque toujours six pieds d'eau dans la lagune. Le bail de location étant signé pour un mois, je l'utilisai de mon mieux et me rendis sur lui au Dahomey pour y régler quelques affaires. Le Puffin avait pour propriétaire un parfait ivrogne, anglais de modeste condition, dont nous dûmes subir plusieurs fois la présence et dont les titubements étaient fort gênants pour ses voisins. Il n'avait retenu, de la langue française, que ces deux expressions : « à votre bon santé » et « il est temps d'aller déjeuner >>, probablement apprises dans une société d'intempérance.
Voyage au Dahoim]j. — Le voyage est des plus faciles et des plus calmes: il suffit de suivre la lagune à l'intérieur des terres et parallèlement à la mer. Ce canal irrégulier longe la côte, depuis le Togo jusqu'à la rivière Forcados et même jusqu'à la rivière de Brass; malheureusement, il présente des solutions de continuité. Entre Lagos et Forcados, les herbes et les bancs de sable le rendent presque impraticable sur de longues étendues.
Toute la richesse du Dahomey se trouve à proximité de la lagune. La forêt impénétrable et touffue de la rivière Forcados et des criques du Lagos fait place aux vastes futaies de palmiers, et des villages nombreux apparaissent çà et là cachés dans la verdure. L'indigène, le Nagot comme on l'appelle, habite des cases rectangulaires, cloisonnées et murées par des lattes de bambous ; il élève des poulets, des porcs, des bœufs lilliputiens; mais sa principale, ou pour mieux dire, son unique richesse est le palmier.
Le commerce des amandes de palme est très fructueux ; ces fruits produisent un corps gras avec lequel sont fabriqués les
r O TA GE AU DAIIO M E Y.
savons de Marseille et des bougies; ils donnent en outre des tourteaux, que les éleveurs destinent à leur bétail. La colonie du Dahomey est la plus riche et la plus prospère de la côte; son gouverneur, M. Liotard, en a constamment accru les bénéfices, de sorte que, non seulement les frais d'organisation et d'occupation se trouvent couverts, mais encore la caisse du Trésor amasse des économies respectables, qui augmentent de jour en jour.
La capitale est Porto-Novo, ville de quarante mille âmes, grand village indigène, pourvu de factoreries très vastes, qui constituent, avec le clocher, le seul luxe architectural de la ville. Trois ou quatre rues sont assez bien tracées, mais les autres voies de communication sont des ruelles ravinées et tortueuses.
Le gouverneur est logé dans une véritable roulotte à deux étages, très confortable et bien distribuée, mais dont l'aspect conti"aste d'une façon singulière avec le somptueux palais de Lagos.
La ville est entourée de marécages qui s'étendent à perte de vue de tous côtés. Toute cette partie de la côte est malsaine; seul le village de Kotonou, construit sur le sable à proximité de la mer. présente quelques garanties de salubrité. C'est là que se trouve le terminus du chemin de fer.
Ce railway dessert la côte vers l'ouest jusqu'à Ouidah, puis remonte au nord, se dirigeant sur Abomey. Les études du tracé de la voie s'étendent fort loin dans l'intérieur, il est même question de pousser le rail jusqu'au Niger vers Say ou vers Caya. Ce projet sera de longue haleine et nécessitera des capitaux considérables; mais il est raisonnable, car la vallée du Niger est digne d'intérêt, remplie de richesses à exploiter et capable de donner à la France, dans un avenir prochain, les récoltes de coton qui lui deviendront nécessaires pour lutter contre les produits étrangers. En attendant que le rail atteigne le Niger, c'est notre flottille qui doit être chargée des transports à travers les rapides de Boussa.