‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 13 sur 81 · LE M G EU · texte numérisé non relu

LE M G EU

Nous voici donc au Daliomey, réglant quelques affaires urgentes, grâce à l'accueil bienveillant et sympathique du gouverneur. Nous avons toujours trouvé chez lui un appui sûr, une aide efficace. Cet homme actif, qui sut se prodiguer et se dévouer en Afrique sur les territoires de TOubanghi et du Congo, explorant des routes, franchissant des rapides, savait d'avance combien il nous faudrait vaincre de difficultés pour mener à bien la tâche qui nous était confiée; sa sollicitude ne s'est jamais lassée. Chaque fois qu'il en a trouvé l'occasion, M. Liotard encouragea nos travaux par d'affectueux conseils, par son appui généreux : nous lui en sommes restés tous infiniment reconnaissants.

Nous étions de retour à Lagos le l^r mars. J'avais en vain porté mes recherches dans toutes les maisons de cette capitale, sans obtenir le moindre navire. Nous n'avions plus qu'à rejoindre Forcados pour louer un remorqueur à la Niger Company, Nous nous y rcndimcs aussitôt.

Anthoine avait fort bien exécuté mes ordres; le débarquement était très avancé; tous les chalands, abrités dans une crique du Delta nigérien, attendaient le jour du départ. Nos laptots commençaient à se connaître, l'activité régnait parmi notre personnel, qui luttait d'ardeur et d'entrain.

Mes braves Bambaras, qui n'avaient jamais vu de navires h. vapeur, étaient stupéfaits du roulement des treuils servant au déchargement. Tonié, si alerte et si débrouillard d'ordinaire, n'y comprenait plus rien et restait ébahi devant ces machines et ces appareils dont le bruit l'étonnait. J'avais trouvé sur l'enclave, parmi les douze laptots qu'y laissa Toutée, son brave Suleyman, second maître de la marine, un vieux serviteur, âgé de quarante-deux ans, qui s'était distingué tout aussi bien dans les combats du Dahomey que sur les petits croiseurs de notre station navale du Sénégal. Suleyman était un enthousiaste : il voyait tout en rose, et il avait le don de communiquer son ardeur aux noirs qui l'entouraient. Nous le trouvâmes déjà fatigué par son séjour à Forcados, par le climat pernicieux, pnr

k LA RECHERCHE DUN REMORQUEUR.

la mauvaise nourriture et les privations. Tous les matins, en qualité de chef piroguier, il venait rendre l'appel, puis conduisait ses hommes au travail dans la cale du Conseil. Il signalait les mauvaises têtes et me disait : « Vois-tu, mon Supérior, dans tous ces hommes-là qui viennent du Sénégal, il y en a qui beaucoup bon, mais il y en a aussi qui bon un peu ». Ce « bon un peu » était une appréciation très sévère de la part de Sulcynian.

Le débarquement continue. — Aussitôt de retour à Forcados, je me rendis à Bouroutou et trouvai M. Watts récemment arrivé. L'agent général de la Niger Company était autrefois second officier sur un des premiers voiliers qui vinrent au Niger. Sa haute intelligence et ses aptitudes commerciales l'ont élevé au rang qu'il occupe, et c'est, ma foi, une fort jolie situation. Nous n'avons qu'à nous louer de sa droiture en affaires et de sa complaisance à notre égard. Il fut convenu que les transports du Gouvernement français seraient effectués au même tarif que ceux du Gouvernement britannique. M. Watts s'engageait à nous louer un grand stern-vi'heeler (bateau plat à roues-arrière indépendantes), le Liberty, sur lequel nous devions être à l'aise et nous loger commodément. De plus, la Niger Company prenait à sa charge l'assurance de notre matériel, condition des plus rassurantes, car il faut tout prévoir et les accidents sont toujours à redouter.

Le Liberty remorquait en lège sur ses flancs les huit premiers chalands; les autres devaient suivre à quelques jours d'intervalle, remorques par des vapeurs en partance de Bouroutou pour Jebba. Le pont inférieur était réservé aux indigènes. Le spardeck, divisé très commodément, formait des logements aérés très confortables, abrités du soleil par une toiture double et par des rideaux latéraux. Je dus payer les frais de transport. Le versement de cette somme, 17 500 francs, n'avait pas été prévu dans les fonds qui me furent confiés au départ de France : cela faisait donc une grosse brèche dans notre capital.

Nos transactions avec la douane. — D'un autre coté, nos

lu: MGi.n.

affaires de douane restaient en litige. Mastcr Davis, directeur des douanes de Forcados, venait fréquenunent sur le Conseil pour nous rendre visite. Il nous apprit que Sir Ralph Moore, gouverneur de la « Nigeria Sud », avait reçu de son Gouvernement, non pas la copie même de la convention de 1898, mais un projet de convention entre les deux nations, qui permettait de discuter notre liberté de passage et notre exonération des tarifs douaniers. Il exigeait de prime abord le paiement des frais de douane qui s'élevaient à 45000 francs; en outre, il voulait confisquer les armes et les munitions qui m'avaient été confiées pour la défense des convois en cas d'attaque. Il y avait certainement un malentendu regrettable.

M. Davis se montrait courtois et serviable; de mon côté, j'évitais de brusquer les événements. Je lui fis lire, avant toute chose, l'annexe du Livre Jaune, relative à l'Acte de navigation, et lui représentai que nous étions décidés à conserver les armes avec nous dans des caisses plombées jusqu'à notre arrivée en territoire français. Les pourparlers durèrent plusieurs jours, sir Moore tenait bon, et moi de même. Son yacht vint plusieurs fois de Old Calabar' porter des ordres à M. Davis, profitant de l'occasion pour tourner autour du Conseil et voir où nous en étions. Heureusement, les relations ne cessèrent pas d'être courtoises. Je proposai un arrangement qui conservait nos droits intacts sans créer de précédents vis-à-vis des tarifs douaniers.

Je déclarai : 1° que le matériel du Gouvernement français, étant en transit libre sur le Niger, ne pouvait être soumis au tarif douanier de Forcados; 2° que je faisais part immédiatement au ministre des Colonies des revendications de sir Ralph Moore, ajoutant que notre ravitaillement produirait 45000 francs de redevances si les taxes lui pouvaient être appliquées, mais que mes attributions ne m'autorisaient à prendre aucun engagement ni à faire aucun versement à ce sujet; 3° quant aux armes et munitions, je consentais à les conduire à bord du pon-

i. Capitale du SoutberD-Nigeria.

TBAySACTIONS AVEC LA DOUANE.

RliPAHATION DES CHALANDS SUR L ENCLAVli) Dl. FORCADOS.

ton de la douane pour les y déposer jusqu'à la veille de notre départ pour Jebba, mais, à cette date, ce matériel devait nous être restitué.

Cet arran.irement convint de part et d'autre; sir Ralph Moore devint plus accommodant et IM. Davis nous aida de toute son amabilitc'', en sorte que le 9 mars nous étions prêts à quitter Forcados.

Il y avait exactement dix-sept jours que nous étions sur rade au grand désespoir du commandant du Conseil, M. Leriche, qui n'avait pas prévu un arrêt aussi long, et qui voyait ses vivres diminuer et ses réservoirs d'eau douce se vider. Plusieurs chefs de village, sortis des marécages environnants, vinrent nous faire des démonstrations de sympathie et des offres de service, se disant amis de la France et des Français. Le seul moyen de nous en débarrasser lut de leur offrir une rasade d'alcool, qui ne faisait, d'ailleurs, que s'ajouter à celles qu'ils

avaient bues avant de monter à bord. Ces gens nous déplaisaient beaucoup : ce sont de véritables brutes, incapables de fournir un travail assidu et de tenir une promesse.

Organisation de l'enclave de Forcados. — On a vu que l'une des tâches assignées à notre mission était d'organiser les deux enclaves que nous avait concédées sur le Niger la Convention franco-anglaise de 1898. Nous n'avions pas négligé ce devoir et, depuis plusieurs jours, nous procédions à l'organisation de l'enclave de Forcados. Au moment de partir pour rintérieur, je confiai le soin de terminer cette installation au sous- officier Boury, consciencieux, honnête et d'une énergie à toute épreuve. Je lui laissai huit laptots, quatre charpentiers, des outils, des vivres, tout le matériel nécessaire, ainsi que des caisses de médicaments et enfin une somme de 4 000 francs déposée à la lîanque de la Niger Company pour subvenir à ses besoins. Toutéo-Ville, l'enclave de Forcados, est le seul terrain à peu près habitable de toute cette région. Elle mesure en littoral sur la rivière 400 mètres de longueur et 800 mètres de profondeur. Un terrain d'un hectare est réservé au transit; une palissade de troncs d'arbre de 3 mètres de hauteur l'entoure complètement. Je fis les dessins des cases et des magasins ; je donnai également à Boury le plan d'un appontement et le tracé des chemins qu'on pouvait utiliser pour les transports de bois. L'enclave est coupée par des criques vaseuses, elle est recouverte d'une forêt enchevêtrée de palétuviers et d'arbustes grimpants. Ce coin de terre doit devenir un jour le relai commercial de la France à l'entrée des territoires britanniques. Si l'on y monte une scierie, si l'on y fait les travaux de comblement nécessaires, une petite ville s'élèvera bientôt sur pilotis, comme le port de Bouroutou que les Anglais ont gagné sur la vase du Delta. Le système d'habitation le plus pratique en ces régions est la case démontable qui vient directement d'Europe. Le port de la Niger Company comprend ainsi plusieurs grandes maisons spacieuses, entourées de larges vérandas, couvertes en tôle, organisées, montées, construites et distribuées d'une façon très ingénieuse.

ENCLAVE DE FOHCADOS,

Llib .MAUAbl.NS Uli Lli.NCLAVE Dli FORCAUOS C^l^STRL'nS SDH PILOUS AVliC DES PALlÎTUVIliRS.

Notre rôle étant surtout de faire acte d'occupation, de crcor un transit à Forcados, nous n'avions pas à élever des bâtiments coûteux, d'autant que nos ressources budgétaires ne nous l'auraient pas permis; aussi fîmes-nous là le strict nécessaire. Mais si, comme il faut l'espérer, nos efforts tendent plus tard vers le Niger, le commerce français utilisera cette route et les enclaves deviendront ainsi de petites villes où nos compatriotes pourront s'installer et se développer à l'aise.

Les ressources de la rivière Forcados ne sont pas abondantes à l'heure actuelle; le pays est à peine organisé; de plus, l'élevage des animaux de boucherie ou de basse-cour est à peu près impossible dans le Delta : les serpents y pullulent et détruisent poulets et canards; l'humidité tue les chèvres; c'est en semant dans des caisses qu'on tire quelque chose des jardins. Mais 11 passe tous les jours deux, trois et même quatre navires venant

LE yiGEn.

d'Europe, qui cèdent des vivres à qui prend arrangement avec eux; de plus, il est toujours possible de charger les branchboats de commissions pour Lagos. Et c'est ainsi qu'on arrive à subvenir à la vie matérielle.

Le 9 mars, à quatre heures du soir, nous quittions le Conseil et faisions nos adieux au commandant, M. Leriche, sans nous douter de tous les malheurs qui l'attendaient au cours de son voyage de retour; il avait épuisé ses ressources pendant ce pénible séjour à Forcados, il s'était sacrifié pour nous donner tout ce qui devait nous manquer pendant de longs mois. Ce brave marin, qui commande depuis trente-qu;itrc ans, devait s'échouer sur le Congo quelques jours plus tard. Son équipage, soumis aux plus dures épreuves, fut décimé par la maladie; enfin, en rade de Lisbonne, un croiseur portugais éperonna le Com^eii, qui n'est plus aujourd'hui qu'une sinistre épave.

En roule pour le Niger. — Le capitaine du Liberty s'appelait Mastcr Priée. C'était un vieux jamaïcais, souvent ivre la nuit, toujours solide à la besogne le jour et qui connaissait admirablement le Niger et la manœuvre de son bateau.

Suleyman, en marabout fervent, se serait bien gardé de boiro une goutte d'alcool; aussi professait-il un profond mépris pour le personnel indigène des Anglais que la boisson rendait souvent impropre à tout service. « Tous les hommes des Anguelcs, disait-il, mon Supérior, y dépenser son du l'argent pour boisson et quand y trop vieux y gagner grand serpent qui mange le ventre. >> M. Price souffrait déjà de son serpent, surtout la nuit; mais le matin, de très bonne heure, il était à son poste et nous donnait sur les villages, sur les factoreries, sur les races et le fleuve des indications intéressantes et précises.

Le Delta nigérien. La rivière Forcados. — C'est en amont d'Abo que le Niger se divise en plusieurs bras pour former son delta. L'une des branches, celle de gauche, se déverse au sud vers la rivière de Brass; l'autre, celle de droite, forme la rivière Forcados dont la direction générale court de l'est à l'ouest, en dessinant toutefois de nombreuses sinuosités.

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