‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 16 sur 81 · LES TROIS BASSINS DU NIGER · texte numérisé non relu

LES TROIS BASSINS DU NIGER

grands marchés; elles descendent au fil de l'eau, ou remontent à la perche de village en village.

Là, baigné de soleil et de lumière, le piroguier progresse en cadence; d'un mouvement leste et vigoureux il prend appui sur le fond, et réagit de tout son être pour lancer le frêle esquif, tandis que sa voix sonore s'élève et retentit. Combien de fois, pendant les nuits étoilées de la saison sèche, n'ai-je pas dormi bercé par le chant de mes laptots! Couché sur des nattes au fond de ma pirogue, j'entendais leurs mélopées langoureuses. C'était presque toujours un piroguier de l'avant, qui, d'une voix claire et vibrante, exaltait de ses chants les vertus guerrières et la valeur des Bambaras; puis l'équipage tout entier reprenait en choeur, accordant le mouvement des perches avec le rythme des chansons. Voilà le Niger pacifique, voilà le fleuve calme qui s'écoule tranquille et silencieux sous la voûte embrasée. Là les eaux se taisent, l'homme seul élève la voix sans s'inquiéter des dangers de la route. Il sait où reposer, les rives lui sont hospitalières, les courants sont faibles, il n'épuise pas ses forces à lutter contre des rapides. C'est le Djoliba, la rivière des chansonniers.

Issa-Ber. — La partie du fleuve qui s'étend depuis Diafarabé jusqu'en aval de Say, traverse la région des lacs Débo, Télé, Fati, Faguibine, puis, après un trajet de 200 kilomètres vers l'est, s'infléchit au sud en contournant des terrains désertiques habituellement connus sous le nom de « territoires de la Boucle ».

Il y a trois siècles environ, la vallée du Niger fut conquise par les Sonraïs qui.venant de la haute Egypte, firent invasion vers l'occident, et imposèrent leur domination sur le fleuve. Cette race, dont on retrouve encore le type assez pur chez quelques individus, jouissait d'une organisation complète et d'une civilisation réelle. Les premiers sultans de l'empire sonra'i fondèrent à Gogo ou Gao-Gao la capitale du royaume. Des marabouts illustres, des historiens éclairés, vinrent apporter leurs lumières dans ces régions de l'Afrique. L'islam fit des progrès rapides, l'influence du dominateur se fortifia, pour s'étendre, et quelques

années plus tard, depuis Djenné^ jusqu'à Bourra, le fleuve devint une route exclusivement soumise aux intérêts de l'envahisseur. Les Sonraïs n'ont pas su, comme les Mandés, donner au Niger un nom approprié à sa nature; dans leur langage l'eau se dit : issa, de sorte que chez eux, le fleuve s'appelle Issa-Bcr ou bien Barra-Issa, selon que ses bras sont plus ou moins larges.

Les Sonra'is n'ont pas reconnu le bief inférieur; ces indigènes n'étaient pas des navigateurs et, de nos jours, il est encore très difficile de rencontrer des piroguiers sur l'Issa-Ber parmi les descendants des Sonraïs.

Les peuplades qu'on trouve sur le Niger à Dounzou, à Sinder, à Sorbo, à Say et même à Gaya, sont, pour la plupart, des croisements de Sonraïs et de Mandés; c'est pourquoi l'on trouve, grâce à elles, plus d'activité sur le fleuve que dans le bief supérieur. Leur idiome est très voisin de la langue sonraï, si bien que le Niger, depuis Diafarabé jusque vers Gaya, porte uniformément le même nom et s'appelle l'Issa-Ber.

Kouarra. — En aval d'Ilo et de la frontière anglaise, celte dénomination cesse. Les races changent brusquement. Toutes dérivent des Aoussas, des Noupés ou des Yorubas. Ces naturels sont d'excellents piroguiers, mais ils se confinent presque exclusivement sur les biefs calmes ou rapides du Niger. Ceux qui pratiquent la navigation, depuis Ilo jusqu'à Boussa et Jcbba sont des exceptions. Ils sont presque tous groupés à Guiris, le port d'Ilo sur le fleuve; mais depuis Guiris et jusqu'à Sakassi, point où des rochers commencent à barrer la route, les piroguiers se contentent de circuler en eau calme, d'une rive à l'autre, pour se rendre à leurs champs de culture, ou bien de village en village, pour trafiquer.

A partir de Yelloua, le Niger change d'aspect : les courants sont rapides et variables, une épaisse végétation s'étend le long des rives et plonge dans les ondes à plusieurs mètres de

1. Consulter les récits et les ouvrages de René Caillé, Monteil, Bingcr, Dubois, etc., etc.

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