‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 20 sur 81 · FACTORERIES ANGLAISES · texte numérisé non relu

FACTORERIES ANGLAISES

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LOKODJA ET LE PLATEAU KlCliRIEN.

est l'homme qu'on tient facilement sous la main, qu'il est cupide, autoritaire avec les noirs et docile avec nous.

La ville de Lokodja est au confluent du Niger et de la Dénoué. Sur chaque rive s'élèvent de véritables montagnes, hautes de 4 à 500 mètres; la vallée du fleuve est très large, elle a 18 kilomètres d'ouverture d'une crête à l'autre. Le spectacle est grandiose et saisissant, rien n'est plus beau que la jonction de ces deux rivières qui confondent leurs ondes si différentes d'aspect : la Dénoué venant mélanger son eau limpide et diaprée comme celle de nos lacs du Dourget et d'Annecy avec les eaux noires, sales et boueuses du Niger. La ville anglaise commence à se dessiner et à se peupler.

Nous avons rencontré plusieurs centres de missionnaires catholiques et protestants, à Aboutchi, Onitcha, Lokodja, etc. Les convertis sont peu nombreux; les dogmes du christianisme présentent trop d'idéalisme pour des races qui placent au-dessus de

tout le matérialisme et la sensualité. Le missionnaire chrétien offre au noir des consolations ultérieures et mystérieuses, il s'adresse à l'âme, et le noir, ce grand enfant, ne le comprend pas toujours; le missionnaire l'emporte difficilement sur le marabout qui vit parmi ces peuplades à demi sauvages, parce que celui-ci sait accommoder au profit de l'islam les tendances matérielles et les croyances ataviques des noirs en les accompagnant d'amulettes ou de légendes terre à terre.

Les missionnaires du Bas Niger, quel que soit leur zèle apostolique, ne sont donc pas plus heureux que ceux du Soudan au point de vue de l'évangélisation. Malgré cela, c'est avec une admirable patience et une non moins belle résignation qu'ils passent de longues années sous ce ciel inclément. Beaucoup d'entre eux meurent victimes du climat et de la maladie, après de vains efforts pour grouper autour de leur église des brebis qui ne tarderont pas à rejoindre le troupeau de l'islam.

Le 17 mars, de bon matin, nous quittons Lokodja. La manœuvre est difficile en raison de l'encombrement rocheux qui barre le lit du fleuve. Nous croisons deux grands vapeurs, sinistres épaves qui sont venues se jeter sur les cailloux; piii^ à deux kilomètres en amont, le Liberty décrit des courbes et des sinuosités nombreuses pour franchir des bancs de sable et des hauts-fonds.

Le plateau nigérien. — Les rives sont très cultivées, très boisées. Au milieu des clairières, nous apercevons des bananiers superbes, des palmiers de toute beauté, des rizières, des champs de mil et d'arachides. En réalité, les montagnes qui bordent le fleuve ne constituent pas, dans leur ensemble, une chaîne de collines. Elles font partie d'un plateau ininterrompu qui longe et surplombe la vallée du fleuve jusqu'à Timbouctoa. La ligne de faîte s'allonge sur un immense plan horizontal, coupé et crevassé par les agents atmosphériques, vent et pluies torrentielles, mais qui possède une altitude constante et régulière. Ce plateau, qui longe le Niger, se trouve à 4 ou 500 mètres audessus du thalweg à Lokodja, tandis qu'il surplombe le fleuve

ARRIVEE A JEBBA.

de 200 mètres à peine à Kendadji. Nous pouvons aisément déduire de ce fait que le Niger a progressivement foré sa vallée en donnant l'assaut à ce plateau, et la différence d'altitude entre son point d'entrée et sa porte de sortie se trouve démontrée visiblement par les rapides que nous franchirons depuis Labezenga jusqu'à Badjibo et Boussa.

Nous voici en route pour Jebba; le fleuve devient extrêmement triste, ses rives sont des marécages recouverts d'une forêt impénétrable, ses îles nombreuses sont ombragées de hauts arbres. Voici quelques rares villages, groupes de cases sales et misérables où vivent des pêcheurs. On se demande quelles sont les ressources de ces indigènes au milieu de cette nature rebelle à toute production. Puis, plus loin, la vallée s'élargit, les bords du plateau s'écrasent, les marécages herbeux s'étendent à 15 et 30 kilomètres sur chaque rive, la forêt s'éloigne et disparaît. Au milieu de ces plaines, nous apercevons des villages perchés sur des éminences de terre, des factoreries, Eggan, Rabba, Sounga. C'est à Mouredji que le commerce de l'huile de palme cesse complètement, la région produit du caoutchouc, de la gomme, du cubèbe, du kai'ité ; c'est également à Mouredji que la Kadouna se jette dans le Niger, mais à l'époque actuelle son lit est presque complètement desséché.

Le 21 mars, vers huit heures du matin, nous dépassons la canonnière anglaise Héron. Une longue théorie de porteurs suit la berge avec, sur la tête ou sur le dos, les bagages du général Lugard, qui rentre à Jebba. Le Héron est un bateau plat, mû par une hélice sous voûte; l'installation en est rudimentaire. Il doit faire une chaleur atroce derrière les tôles qui masquent ses canons-revolvers et ses maxims.

Le 22, vers midi, nous franchissons un seuil rocheux: Jebba est devant nous, à 3 kilomètres à peine. Le Niger semble sortir d'un gouffre, des hauteurs escarpées l'enserrant sur ses rives. Un rocher de 80 mètres s'élève au milieu de la vallée, en amont d'un groupe d'îles et de sinuosités. C'est le Djou-Djou.

Nous accostons sur la rive droite devant les docks de la Niger

Company. Le village, qui compte environ dix mille habitants, est fractionné en deux parties : l'une sur la rive droite, l'autre dans une île, ce qui crée un mouvement ininterrompu de pirogues d'un bord à l'autre. Les installations anglaises sont également partagées en deux centres distincts. Le gouverneur et ses fonctionnaires habitent sur un éperon qui surplombe le fleuve de 60 mètres environ ; le camp est situé dans l'ile, sur une éminence dénudée, véritable champ de roches brûlantes que le soleil chauffe de toute son énergie. Je ne crois pas qu'il existe en Afrique un pays plus chaud que Jebba. La température y est intolérable. Les gorges rocheuses développent un courant d'air chaud, les montagnes arrêtent la brise. De plus, le Niger qui récolte et roule des immondices depuis les confins de la Guinée, dégage une odeur pestilentielle et très caractéristique, en sorte que l'hôpital anglais qui s'élève sur un rocher est fort mal placé pour les dysentériques et les blessés.

Aussitôt à quai, nous commençons le déchargement du Liberty, que nous devions abandonner ici pour continuer désormais la montée du Niger avec nos chalands et les embarcations de notre flottille. J'indique à chacun sa besogne, et de mon côté je vais rendre visite au général Lugard qui nous a envoyé, pour nous souhaiter la bienvenue, son secrétaire particulier, M. Mark Karr, un gentleman fort aimable.

Nos relations avec le général Lugard commencent à l'anglaise, c'est-à-dire que nous élucidons de suite les questions de service; nous mettons tout en ordre, et complètement d'accord au sujet de notre matériel et de nos armes en transit, nous faisons connaissance l'un de l'autre. Mon interlocuteur est un homme de taille moyenne, sec, et qui paraît absolument grillé par le soleil; il compte actuellement dix-neuf années de séjour au Soudan. Le général Lugard parle fort peu; c'est un homme instruit, très perspicace et très aimable, doublé d'un administrateur énergique et judicieux. J'ajouterai que pour nous, il s'est montré d'une complaisance et d'une urbanité parfaites, encourageant nos efforts et s'intéressant à la santé de notre personnel. Le

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