‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 24 sur 81 · LE LIT DU NIGER · texte numérisé non relu

LE LIT DU NIGER

CIlUTi;s DU DOICO.

pélican, jusqu'au « chass d'At «^ et l'oiseau-mouche, tandis qu'à proximité, à quelques mètres à peine, des caïmans semblent dormir au soleil.

Arrivée sur l'enclave de Badjibo. — Le 29 de bon matin, nous apercevons le village de Badjibo, sur la rive gauche ; en face on distingue les limites de l'enclave. Les laptots sont prévenus de notre arrivée; je les vois aller et venir sur la berge ; ces braves gens, à qui Toutée confia la garde du poste, ont été, comme tous les noirs, imprévoyants et dépensiers : ils ont consommé leurs vivres sans sjuci du lendemain, de sorte que nous arrivons juste à temps pour les empêcher de mourir de faim. Nous voici devant l'enclave; les hommes du poste viennent à ma rencontre, ils ont la physionomie de gens inquiets et affamés.

1. Surnom donné en Afiiiue par nos lrou[icrs à cet oiseau à cause des couleurs de son pluHKige.

OIIGANISATION DE L ENCLAVE DE BADJIBO-AUEKBERG.

Le convoi se range contre la berge, les chalands sont solidement amarres, nous débarquons et nous procédons immédiatement à la reconnaissance et à l'organisation de l'enclave.

Ce territoire est un parallélogramme, dont la petite base a 400 mètres de longueur, sur la rive droite du fleuve, et la grande base 1 200 mètres en profondeur. Un marigot, le Doko, que remplit le Niger à la saison sèche et qui débite une véritable trombe d'eau pendant la saison des pluies, enveloppe de ses circuits et de ses zigzags la diagonale principale de ce quadrilatère; c'est un port très sûr et très calme, un excellent abri pour les bateaux. Un tirailleur anglais m'apporte une lettre très aimable du lieutenant Cokercll, qui nous invite à déjeuner, à loger et à prendre nos repas à Fort Goldie. Je vais immédiatement à sa rencontre et le ramène avec moi pour déjeuner à l'enclave. C'est un grand enfant, très gai, très loquace, qui nous égaie de ses reparties amusantes. C'est un type de gentleman récemment arraché aux joyeuses parties de Picadilly, de l'Alhambra et des boulevards; voilà trois mois

L'ENCLAVE DE BADJTBO

CASCADES DU DOKO.

qu'il vit seul à Fort Goldie, à 1500 mètres au nord de l'enclave, et l'arrivée subite d'Européens, de Français surtout, excite son intérêt ou sa curiosité, le ravit. Le chef indigène de Badjibo vient nous saluer, escorté par des hommes qui déposent à nos pieds des ignames et quelques bananes. C'est « Madibo », un grand diable admirablement musclé, qui rit bêtement mais n'agit pas de môme. Les Anglais l'ont mis à ce poste à côté d'Azouma, vieux roi débonnaire, dont l'autorité vacillante devenait une gêne pour l'occupant. Chaque fois que Cokercll lui dit « Mèdibcu, vous êtes bête », le grand diable sourit en opinant du bonnet crasseux qui recouvre son chef; mais Madibo n'est pas bête du tout, et chaque fois qu'il a pu nous rendre service en favorisant ses intérêts et surtout son penchant pour le Champagne et le whisky, il s'en est fort bien acqiitté.

LE MGlilî.

Nous parcourons l'enclave en tous sens : elle présente plusieurs éminences où l'on pourrait installer des cases; la première, celle qui se trouve près du port, est la plus commode parce qu'elle est à proximité du fleuve. Elle est située sur la rive gauche du Doko à 200 mètres du Niger; un bloc d'énormes rochers la borne vers l'ouest; le terrain est résistant et perméable, c'est là que nous installons le poste. Le pays est habité. Des trous d'hyènes, des herbes foulées, des traces de singes et de chacals montrent que nous ne sommes pas les premiers occupants; mais c'est nous qui devenons dès maintenant les maîtres de la place. Nous procédons ensuite au nouveau tracé des cases, des ateliers, des magasins et des hangars; le plan d'ensemble est remis au lieutenant Anthoine qui, secondé par Groisne et Messéant, doit entreprendre et poursuivre les travaux.

Nos cases d'habitation sont rondes ; une véranda large de deux mètres les entoure et les protège complètement contre les ardeurs du soleil. Le mur circulaire est construit en briques sèches, cimentées avec de la terre battue; la couverture est un cône dont les génératrices sont de grands bambous sur lesquels on dispose des lits de paillotte constituant ainsi une toiture excellente. Nous traçons également les rampes d'accès au port, les ateliers et les abris des laptots et des ouvriers. Le lendemain, 31 mars, j'accorde aux équipages un iour de repos pendant lequel ils se livrent à des tam-tams bruyants, à des danses effrénées.

Départ pour les rapides. — Le 1«'" avril, à 6 heures du matin, le convoi s'ébranlait de nouveau, et, cette fois, s'engageait dans la route des rapides. Les difficultés commencent à 2 kilomètres en amont de Badjibo; les cascades se font plus pénibles et plus rapprochées; le courant s'accentue, le fleuvû est vraiment rapide et difficile; nous n'avançons pas d'un demi-kilomètre par heure en dépit de notre travail et de nos eflorts. A Jékédé nous contournons une grande île, à la pointe nord de laquelle nous trouvons un rapide assez mauvais qui

PRfiMfERS EFFORTS.

nous retient cinq heures dans ses rochers et ses remous; il en est ainsi jusqu'à Ltaba; fausses manœuvres, départs en dérive, reculs, arbres gênants, petits rapides, rochers et cascades, tourbillons, courants violents, tout cela nous retarde beaucoup.

Le 4 avril, nous arrivons enfin à Léaba, dont le vieux roi Giri, qui s'est montré toujours accueillant à notre égard, vient au-devant de nous avec deux poulets et des présents. La volaille est très rare en ce pays; nous n'avions pour toute nourriture que de la viande salée puisée dans une barrique; ce cadeau nous fit grand plaisir et valut au donateur une bonne récompense. C'est seulement le soir, vers minuit, que les derniers chalands, arrêtés par les obstacles, vinrent se joindre à nous. Mon brave Tonié, qui restait constamment en arrière avec son embarcation, portait secours aux pilotes malheureux encore inexpérimentés. Suleyman vint me confier qu'il souffrait beaucoup; c'est alors que je constatai la terrible maladie qui devait le terrasser quelques jours plus tard; elle n'était qu'à son début, mais elle devint foudroyante; je l'embarquai aussitôt à son grand regret sur une pirogue, pourvu de médicaments et de recommandations relatives à sa maladie; lui-même éprouvait une angoisse indicible à quitter son poste; mais dès qu'il fut arrivé à Badjibo, la dysenterie devint gangreneuse et l'emporta. La tombe de ce vieux serviteur est la première sépulture de l'enclave.

Je suis en pays connu; Toutée a séjourné à Léaba, il y a laissé un bon souvenir; de sorte que son successeur est bien

MESSKANT, PROVIDDNCE DES POULES.

LE yfcnn.

accueilli. Giri me donne également des guides; il y a parmi ses gens de tout jeunes hommes solidement musclés, dont le coup de perche est d'un sérieux secours. Nous essuyons une tornade assez violente; mais aussitôt que mon personnel est séché, je donne l'ordre du départ. Le vieux roi m'assure qu'il n'y a pas de rapide avant le village d'Ourou. Le Niger conserve sa direction nord-sud jusqu'en amont du village de Tiégou; ses eaux circulent dans une faille rocheuse, bordée d'aiguilles de granit, dont les blocs forment des canaux parallèles à la rive; des cascades bruissent entre les rochers, et les couloirs sont parfois tellement exigus qu'il est impossible d'y faire passer nos chalands. C'est alors que nous prenons le large et que des incidents fâcheux se produisent à tout instant. A Léaba, le courant ne dépasse pas 8 à 10 kilomètres de vitesse ; la rive est accessible, nous avançons lentement et sans à-coup sur environ 1800 mètres de route, puis nous trouvons devant nous un étranglement sur la rive droite; un véritable rapide nous arrête.

A côté de nous, le fleuve se referme ; de gros rochers émergent de toutes parts; la surface de l'eau parait très sensiblement bombée à cause des remous et des tourbillons qui donnent au Niger l'aspect d'une marmite en ébullition. Nous ne pouvons pas longer la berge; je fais prendre le large, espérant que mon équipage aura la vigueur nécessaire pour lutter de vitesse sans autre moyen de propulsion que la perche de bambou.

Tout à coup les laptots poussent des cris de détresse; nous partons à la dérive; le chaland C 15^ s'engage au milieu du rapide et s'accroche bout par bout entre deux rochers; le courant le fait basculer, nous sommes renversés; les laptots qui se tenaient debout sur le pontage sont précipités dans le Heuve; l'eau pénètre par bâbord; nous allons couler. Mais l'embarcation déchargée de son équipage se relève, le courant

i. Mon chaland portait le numéro 15, nous rappelions le C 15. 82 —

L'ACCIDENT DE LEABA

LB Vli;t'X KOI DE LEABA POUTE LE NOM GRACIEUX DE « TÉ.MA n.

l'entraîne; nous nous précipitons sur le grappin que je fais jeter dans le fleuve à proximité de la rive; la corde de l'ancre se tend avec une telle violence que le chaland plonge, puis se relève et replonge de nouveau; enfin, après plusieurs oscillations il reste en équilibre. Je suis des yeux avec anxiété le laptot Malal-Ba qui nage vigoureusement pour échapper à la poursuite d'un crocodile sorti brusquement des ondes agitées du Niger; c'est un moment d'angoisse et d'effroi. Nous envoyons de suite une amarre sur les rochers, les gens de Tiégou accourus pour nous aider la saisissent et nous accostons la rive. Tout cela s'est passé en un clin d'œil, mais a suffi pour que nous ayons déjà perdu une partie importante de nos objets personnels. Cet accident me détermine à procéder autrement et à reconnaître les rapides avant d'y engager le convoi; dorénavant, de Peyronnet et moi, nous explorerons personnellement les chenaux en tous sens, à la recherche des routes les plus

sûres et les plus praticables. Il nous fallut quarante-huit heures pour franchir les 7 kilomètres qui séparent Léaba d'Ourou. Hapide d'Ournn. — Depuis le sommet du rapide dOurou

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Cultures

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