LA PEME DES RAPIDES
courant. Un fleuve calme a une pente de 5 à 6 centimètres par kilomètre, soit 1/20 000, et lorsqu'on arrive à 10 ou 15 centimètres par kilomètre, soit 1/6 000, la navigation devient difficile. A Ourou, l'inclinaison moyenne est de 1/100 environ. Le petit bras du rapide est le seul réellement praticable, il ne présente pas de trombes qui se précipitent sur la rive pour se replier ensuite sur elles-mêmes, comme cela se produit dans le grand bras; mais la vitesse du courant y est au moins de 25 à 30 kilomètres.
Nous voici donc, non sans peine, au pied du village d'Ourouinférieur; il existe un autre village du même nom, dans l'île comprise entre les deux bras du rapide; puis un troisième sur la rive gauche, au pied du grand obstacle. Les indigènes, poussés par la curiosité, traversent le fleuve eu pirogue et viennent de toutes parts se ranger autour de nous; mes bateaux attirent leur attention; ils vont par petits groupes s'asseoir au
MA.MA, CHEF DOUROU ET SORClliR DU riAL'lDL.
bord du fleuve devant notre mouillage, et restent là des heures entières à disserter sur nos embarcations.
Les notables se présentent avec des cadeaux : moutons, ignames, quelques mesures de riz, du poisson, etc. Voici d'abord Mama, le chef d'Ourou-inférieur, un grand et fort garçon d'une trentaine d'années, d'un beau type et d'une intelligence qui peut étonner chez ces noirs; puis vient Gossi, chef dOurou dans l'île; tous deux s'en retournent avec des couvertures, des pipes, des étoffes, des jouets pour leurs enfants. Le forgeron vient également à ma case, c'est un ami personnel de Toutée; il a d'ailleurs une bonne figure joviale, encadrée d'un collier de barbe grisonnante, qui lui donne l'aspect d'un bon paysan de France. Il vient également nous apporter des vivres, et je me réjouis de la satisfaction qu'en éprouvent nos laptots qui font des repas solides et copieux, avant d'affronter un nouveau danger.
A l A .V T LE Pli E U VE.
Nous logeons dans une case très propre. La campagne environnante est enveloppée du murmure des cascades et des chutes; le fleuve coule à 12 mètres en-dessous de nous, de l'est à l'ouest, dans une faille rocheuse qui s'est ouverte sur sa route; sans quoi, il est permis de supposer qu'en raison de sa puissance vive, le Niger eût rejoint sa direction générale nordsud par une oblique. Rien n'est plus imposant que le spectacle dont nous jouissons : la forêt, d'une part, s'étend sous nos yeux; à l'est, l'île, son village et ses grands arbres se projettent et se détachent sur la montagne; au nord, les roches du petit bras recouvertes d'écume, et sur la rive droite, des cultures en pleine prospérité : tout cela forme un tableau splendide. Il fait une chaleur torride qui soulève une buée d'azur dont la teinte adoucit les tons rouges et verts de ces paysages africains incendiés par le soleil; nous fuyons nos cases brûlantes pour goûter un repos bien mérité à l'ombre d'un grand arbre qu'habitent une multitude d'oiseaux dont les chants nous égaient. Demain, qui sait ce qu'il adviendra de nous!... Mais pourquoi s'en tourmenter d'avance? Nous déjeunons gaiement, puis nos rêveries s'envolent avec la fumée de nos cigarettes....