‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 31 sur 81 · LA CRINIERE DU CHEVAL BLANC · texte numérisé non relu

LA CRINIERE DU CHEVAL BLANC

chir, recueillaient les épaves, et secondaient le « diable du rapide » pour accentuer les dangers du passage. Ces écumeurs du Kouarra, trouvant la position avantageuse, firent acte d'occupation et bâtirent les villages dont nous venons de parler. Aujourd'hui, ce sont les plus audacieux piroguiers du fleuve, dont ils connaissent à merveille les sinuosités et les passes. Ils naviguent, en se jouant des remous et des rapides, sur de petites pirogues très relevées de l'avant, qu'ils manœuvrent avec un calme surprenant.

Légende d' OuroK. — Marna, en nous contant l'histoire du pays, nous fit le récit de la légende du rapide d'Ourou, qui vaut d'être rapportée. Le premier chef du village d'Ourou étant mort, son fils lui succéda. Un soir, vers minuit, tandis que les feux étaient éteints et que tout le village dormait, le jeune homme vit soudain se dresser devant lui le spectre de son père, qui lui fit signe de le suivre. Arrivé au bord du fleuve, le père expliqua le but de sa visite et dit que « le Dieu des noirs » l'avait livré aux démons. Ceux-ci, s'emparant de son corps, l'avaient conduit au tournant du grand bras et attaché sur un cheval blanc qui se précipita dans les chutes. Depuis ce jour fatal, il était ainsi condamné à vivre éternellement au fond de l'abîme, captif dans les ro-

ALASSAN, TYPE NUPE,

chers. « Vois ma détresse, dit-il à son fils, je suis seul, sans ressources; le cheval blanc et moi, nous n'avons plus de nourriture, vous paraissez me méconnaître et m'oublier, mais cela ne peut durer ainsi, et si vous persistez, j'irai dans le petit bras et vous serez tous entraînés dans le fleuve. Je vous défends, en outre, d'allumer des feux le soir sur la rive, do danser et de donner des fêtes, car tout cela trouble mon éternel sommeil. »

Depuis ce moment, les gens d'Ourou se gardent bien d'éclairer le bord du fleuve et d'allumer des feux de nuit. De plus, tous les mercredis, au lever du soleil, les Kambaris vont jeter du mil et des ignames dans le fleuve afin d'apaiser le grand chef. Jamais un indigène n'oserait s'aventurer en pirogue avant la fin de cette cérémonie. Chaque habitant du village a, d'ailleurs, dans le rapide, son rocher fétiche, auquel il subordonne tous les actes de sa vie. Il se garderait bien d'entreprendre quoi que ce soit avant d'avoir consulté son étoile de granit, de plus il a bien soin de ne pas aller près des chutes sans se coiffer et sans se vêtir d'un costume blanc...

La région des rapides est fort pauvre; les cultures y sont espacées à cause des affleurements de granit; ce sol rocailleux nourrit à grand'peine les rares villages que nous trouvons sur notre route. Le langage est uniformément le même jusqu'à Boussa, c'est le nupé; seuls les notables et les individus marquants parlent le aoussa; mais un interprète qui connaît ce dialecte peut se tirer d'affaire tout le long du fleuve.

Le costume des riverains se compose d'un pantalon très large serré à la taille et d'un « boubou », pièce d'étoffe rectangulaire que l'on plie en quatre et dans laquelle on pratique un grand trou pour le passage de la tête; ils portent de superbes chapeaux ornés de cuirs multicolores, que les traitants aoussas viennent échanger et vendre en ce pays. Leur nourriture se compose de mil, d'ignames, de maïs, de manioc et de poisson; les moutons et les bœufs ne vivent pas dans le pays à cause de la mouche « tsé-tsé » qui fait périr tout le bétail ; les poulets

D'OUROU A PATASST.

PASSAGE DANGEREUX PRODUIT PAR UNE ARTERE LATERALE QUI VIENT S ENFOUIR SOUS LE FLEUVE.

sont tellement rares qu'il faut faire des prodiges pour s'en procurer. Les cases sont toutes semblables ; mur cylindrique coiffé d'un champignon conique recouvert de paillottes.

Le franchissement du rapide dura trois jours et demi. Les équipages étaient à bout de forces, je leur donnai une journée de répit; ces braves gens l'avaient bien méritée. De Peyronnet supporta les fatigues du passage sans en éprouver le moindre malaise. Nous étions soutenus par un appétit féroce qui nous protégeait contre la fièvre et l'anémie; de plus, chaque matin, nous prenions 25 centigrammes de quinine, précaution indispensable et qui nous a toujours fort bien réussi.

D'Ourou à Patassi. — Le 10 avril, à cinq heures du matin, nous quittons le sommet du rapide d'Ourou, poursuivant notre route vers le nord. Le courant est tellement vif que nous sommes obligés de remonter le long de la rive droite pendant

LE MC.r.R.

un kilomètre de route, pour traverser de manière à n'être pr.s entraînés dans le grand bras. Tonié indique le chenal à tous les pilotes. Nous prenons le large; puis, au milieu du fleuve, notre chaland vient s'abriter dans le contre-courant que produit un îlot rocheux, et cette perte de vitesse nous permet de rejoindre la rive gauche sans accident. Le Niger est toujours bordé d'une épaisse végétation plongeante, remplie de nids d'abeilles. Les rochers menacent la navigation de tous côtés.

Cette partie du bief, comprise entre Ourou et Fala, est partagée suivant sa ligne médiane, en deux rivières parallèle?, par une digue de granit percée de plusieurs brèches et longue de 2 kilomètres; il arrive même parfois que les rochers trop élevés et trop serrés empêchent les deux sections de communiquer entre elles; en sorte qu'à la première échancrure que rencontrent les eaux de la partie droite, plus haute que la partie gauche, il se produit une chute et des courants violents, comme si l'un des côtés du fleuve s'écoulait dans l'autre. Vers huit heures du matin, nous croisons cinq grandes pirogues qui nous font des signes et viennent à notre rencontre. Dans l'une est un médecin anglais; dans la seconde un Belge, agent d'une société coloniale du Lagos, qui descend d'Ilo et dont le nom a été souvent prononcé à propos de l'affaire d'Argoungou et de la mort du capitaine Keyes ; dans les trois autres, des sous-officiers anglais qui rentrent en Europe. Nous causons quelques instants en buvant un verre de Champagne, puis les chalands retardataires se rapprochent, et nous avançons avec la certitude qu'avant peu, Anthoine et ses compagnons de l'enclave seront informés de notre (li''p;irt d'Ourou. Cela fera diversion aux fausses nouvelles qui leur annonçaient notre échec et la perdition du convoi dans les rapides.

Patassi. — En amont de Fala, le courant redevient dangereux. Le Niger, qui se divise en plusieurs bras entrecoupés de roches et de cascades, s'écoule sur des escaliers très longs qui conduisent au rapide de Patassi. Nous suivons un petit marigot tortueux dans lequel le courant est très vif; le G. 15 s'engage

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