LES ESC ALI LUS DE PATASSI
trai. chantes hérissées de pointes au milieu desquelles le Niger rugit dans un couloir granitique. Attirés par le bruit de nos avirons, deux caïmans croisent au pied de la trombe. Un piroguier de Patassi nous apprend que, la veille, ils ont happé deux indigènes dont la pirogue avait chaviré.
Le spectacle du rapide estsaisissant.
ce ne sont que des chutes et des cascades magnifiques.
Le milieu du fleuve est bombé, ce serait folie de s'y aventurer; il nous faut donc passer de marche en marche, monter de cascade en cascade ; mais l'opération ne va pas sans incidents fâcheux.
Les hommes se jettent dans les rochers portant sur l'épaule une cordelle qu'ils vont attacher aux arbustes, aux touffes d'herbe, aux aiguilles de granit qui çà et là émergent du rapide, puis tous redescendent vers nous et d'un commun effort, nous halons sur le câble. Cela va bien si la cordelle est amarrée dans le sens du courant ; mais lorsqu'il est impossible de trouver un point d'attache dans le prolongement des cascades et des trombes d'eau, l'embarcation, prise d'un mouvement pendulaire, oscille e.. risque de se renverser. Cet accident prévu ne tarda pas à se produire. D'ailleurs, nous ne pensions guère à l'éviter, ne fût-ce que pour goûter tour à tour chacun des agréments de la route; mais heureusement le rocher de salut était à notre
MAH.MADOU-SI, INTERPRETE TOUCOULEUR-BAMBARA.
LE NIGl-n.
portée, et nous avons trouvé toute l'énergie nécessaire pour le saisir et nous y accrocher. Le chaland restant suspendu par le câble, il nous fallut une heure de travail pour le dégager et le renieitre à flot.
Le grand escalier de Patassi se compose de deux étages de 4 à 5 mètres d'altitude chacun, que sépare un palier de 250 mètres environ, d'où le coup d'œil est féerique. Le soleil, qui darde ses rayons de feu, donne aux cascades des teintes rutilantes: le torrent, qui s'écoule au milieu, reflète des tons nacrés qui. varient et se déplacent avec les tourbillons; les parcelles de mica donnent aux rochers des reflets vernissés. La verdure s'étage, depuis le vert sombre jusqu'aux teintes les plus douces, tandis que le ciel bleu recouvre cet ensemble de sa nappe d'azur.
Le franchissement de ce rapide nous demande sept heures avec le G 15 seulement; il est vrai que nous avions perdu beaucoup de temps à chercher la route, mais cette besogne faite, Tonié dirigea le reste du convoi sans accident.
Je n'ai pas eu connaissance de légendes relatives au rapide de Patassi; cependant tous les ans, au mois de juin, le roi, suivi de ses sujets, descend au bord de la chute du bras central et jette dans le fleuve maints objets destinés à l'apaiser; cela fait, le cortège se rend dans les clairières de la rive où sont nombreuses les termitières; sur celles-ci on pique de petits cierges en cire du pays, des queues de mouton, des débris de calebasses et des poteries remplies d'huile de palme. Pourquoi? Mystère.
Le 12 avril, à deux heures, nous c[uittons Patassi, pour aller coucher à Dogongari, ce qui veut dire « village en long », d'après mon interpi'ète, Mamadou-Si, surnommé le « grand François ». Ce brave nègre est un Toucouleur, fils de Peul et de Bambara; il est remarquabe comme linguiste et parle tous les dialectes du Soudan; il a même appris l'anglais avec les boys de l'officier de Fort-Goldie; mais ce qui le choque profondément, ce sont les bizarreries de notre langage. Il existo chez nous des sociétés pour la propagation de la langue fraa-
Lh: BIEF PATASST-GARAFfRT.
LE ROI DE BOUSSA m'eXVOIE DES MOUTONS.
çaise aux colonies : elles ne se doutent pas de l'embarras de nos indigènes lorsqu'ils essaient d'accoler le pronom, l'article ou l'adjectif au substantif. François dit fort couramment : «Voici une île », mais lorsqu'il faut ajouter une épithète, sa linguitisque s'embrouille; ce sont alors soit des grandes « niles », soit des petites « niles », tout aussi bien qu'un homme fait au pluriel « des nhommes ». Le second Mamadou-Si, Anatole dans l'intimité, le boy de Peyronnet, est également toucouleur; mais fils de Peuls et de descendants de Peuls, il est beaucoup moins sympathique et moins franc. Les races qui se rapprochent beaucoup de la nôtre ont moins d'affinité pour l'Européen que le bon nègre pur sang qui se donne à nous en toute confiance.
Nous campons donc le 12, vers six heures du soir, en pleine brousse, près de Dogongari, au pied d'un rapide que nous franchissons le lendemain de bonne heure et non sans peine; c'est toujours sur ces faibles obstacles que nous avons eu le plus d'avaries, parce que les chalands passaient par leurs propres moyens sans se prêter main-forte. Il suffisait d'un point d'appui
manqué pour qu'une embarcation vînt se briser sur une roche. Plus loin, même travail au rapide de Kourouassa : il faut traverser le fleuve dans un courant très violent, puis éviter des écueils sur la rive opposée.
Garafiri. — Le 14, de bon matin, nous franchissons un troisième rapide, à 2 kilomètres en aval du village de Garafiri. A dix heures, le convoi vient camper au pied des cases, sous un arbre magnifique et gigantesque, dont les racines et les branches s'élancent fort avant au-dessus du fleuve. Je ne pense pas qu'il existe au Soudan de plus joli paysage qu'en cet endroit : le Niger est assez large, calme et profond, la forêt qui nous environne est pittoresque, accidentée, giboyeuse; autour du village, d'énormes fromagers portent un ombrage exquis; c'est sous l'un d'eux que nous installons notre campement, en attendant le passage de l'obstacle.
Une route part de Garafiri pour aboutir en face de Malali qui se trouve, en eau calme, au sommet du rapide; la distance est de 12 kilomètres. Le fleuve baisse actuellement de 7 à 10 centimètres par jour : c'est la crue occidentale venue de Koulikoro qui l'alimente encore en ce moment. Après reconnaissance du rapide, je me vois obligé de décharger partiellement les chalands. Il n'y a, en effet presque plus d'eau et, comme des chutes de 80 centimètres et de 1 mètre se dressent sur notre route, nous ne pouvons franchir de tels obstacles avec un chargement complet. Nous nous mettons à la recherche des porteurs qui doivent convoyer nos caisses sur la rive droite depuis Garafiri jusqu'à Malali. Le chef du village est un bon vieux Kambari qui ne demande qu'à nous rendre service. D'autre part, le roi de Boussa, prévenu de mon arrivée, m'envoie un « récadère » pour m'annoncer la visite d'un grand nombre de ses administrés. Ce messager est deux fois le bienvenu, car il nous apporte du lait (véritable régal pour nous qui manquons de vivres), des poulets, des œufs, ainsi que deux bœufs, cadeau royal que les équipages apprécieront à sa juste valeur. Le vieux chef Kambari nous envoie deux guides, et nous