LE DEVOIR ACCOMPLI
la rive, tout le monde se prête maiu-forte. Voici la dernière secousse; nous ertrons en eau calme.
Devant nous, le Niger vient de fort loin, large, silencieux, étincelant, reflétant les rayons solaires et la réverbération des nuages; une légère brise s'élève. A droite et à gauche, s'étendent des plaines, de la brousse claire, la forêt soudanaise; sur les rives, pousse le bourgou. Des pirogues traversent lentement le fleuve, on voit que le pagayeur navigue sans se préoccuper du danger. En arrière, les montagnes s'écartent et semblent fuir le Niger. Nous
sommes enveloppés dans une atmosphère plus légère, dans une lumière plus vive. Le convoi reprend sa marche, avançant d'une façon régulière, et, pour ainsi dire, rythmée, le long de la rive. La besogne devient facile; nous nous sentons enfin le cœur léger. Depuis Badjibo, notre conversation se trouvait toujours interrompue par des questions de service inhérentes aux difficultés de la route. Quand nous fûmes dans les eaux calmes, de Peyronnet vint vers moi sur l'avant du chaland et me dit : « Je crois que nous avons définitivement réussi. » C'était vrai, et nous en éprouvâmes une satisfaction indicible. Alors, lui et moi, nous revîmes, par la pcn- Bce, les dangers que nous laissions derrière nous, et nous
SOM.V-DIAUA f.N UE NOS LAPTOIS,
nous sentîmes comme délivrés d'un poids énorme, ainsi qu'il arrive au réveil après un mauvais rêve. Nos hommes étaient dans les mêmes dispositions que nous-mêmes : des chants s'élevaient dans le convoi. Les patrons de Koulikoro, laissant de côté le gouvernail, dirigeaient les chalands avec des bambous, accompagnant leurs mouvements des refrains du Djoliba; sur mon chaland, les laptots riaient, causaient, sifflotaient en travaillant. Et dans cette sérénité générale, il eût été difficile de reconnaître en nos laptots les gens qui, au milieu des rapides, paraissaient soucieux, affairés, surexcités par les périls. Au silence de mort qui régnait naguère dans le convoi, avait succédé une sorte d'allégresse joyeuse et pleine de vie.
Le soir, nous couchâmes à Gané-Kassaï.
Nous campons au bord du fleuve. Nos vhTes deviennent de plus en plus rares, notre souper se fait de jour en jour plus frugal. Nous dressons nos lits sous un arbre. Nous sommes si fatigués que nous songeons surtout à dormir; et nous nous préparons à le faire consciencieusement, lorsqu'un ennemi nous assaille : c'est le moustique qui a fait son apparition au coucher du soleil. Tout le pays est marécageux, les plaines qui bordent le Niger sont de vastes champs de boue liquide, incultes et recouverts de bourgou. Cette herbe est, par excellence, le repaire des insectes; aussi, les moustiques s'en donnent à cœur joie et s'abattent sur nous avec une effroyable voracité. La région des rapides a cela de bon, que les moustiques y sont très rares parce que le sol est jonché de roches et, par conséquent, tout à fait impropre à l'éclosion des larves. Ici, c'est le contraire. Et si, par hasard, dans la nuit, nos membres viennent à toucher la moustiquaire, vite, il faut les retirer, car un escadron de moustiques s'apprête à nous dévorer à travers les mailles de l'étoffe légère.
Mes pauvres laptots ont leurs vêtements en loques. Les exercices violents auxquels ils ont dû se livrer dans les rapides ont déchiré leurs pantalons. Les noirs étant très pudiques, je comprends que les trous de cette indispensable partie de leur cos-