‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 45 sur 81 · SÉJOUR A TEL LOUA · texte numérisé non relu

SÉJOUR A TEL LOUA

JB RECRUTE A YELLOUA 80 PIROGUIERS POUR SOULAGLR MES litjUIPAOES EXTEKULS DE FATIGUE. CES PIROGUIERS ONT LEUR PERCHK.

arrive dans une localité nouvelle, installe d'abord sa case et son jardin, il déballe des cornets de graines et s'efforce do faire pousser les plantes qui amélioreront son ordinaire. Est-ce qu'en faisant ainsi nous ne montrons pas plus d'aptitudes coloniales que les Anglais? Il est de mode cependant de médire de nos facultés colonisatrices et de prétendre que seuls les étrangers sont susceptibles de faire prospérer les territoires lointains qui leur échoient en partage.

Lorsqu'on a été à même de comparer les colonies anglaises de l'Afrique, vieilles de soixante-quinze à cent ans, toujours dirigées d'après la même et constante politique, avec nos pos-

sessions nées d'hier; lorsqu'on a été à même de juger de l'effort colossal que la France a fait dans l'Afrique équatoriale; lorsqu'on voit Kayes et les postes soudanais que nous avons édifiés, il faut bien convenir qu'un labeur considérable a été accompli par les nôtres dans ces pays rudes et malsains. C'est au prix de mille morts que nous avons arraché au sol africain tout ce qu'il renferme de précieux et d'utile.

Le capitaine Sword nous procure des piroguiers, des bambous et du riz. Le roi de Yelloua m'apporte des cadeaux et des vivres. Le lendemain, nous lui rendons sa visite, et déposons auprès de lui des étoffes et des présents. C'est un beau et grand vieillard; de tout son être se dégage la finesse de l'esprit. Il nous reçoit dans une vaste salle rectangulaire et nous fait asseoir sur des coussins en cuir brodé de toute beauté; son costume, quoique sale, est extrêmement riche; des broderies aoussas vertes et violettes le recouvrent des pieds à la tête.

Après la visite du roi, je m'occupe de nos laptots, qui ont bien droit à un peu de repos; ils ont beaucoup travaillé, je leur donne campo. Le village est hospitalier, la plupart ont touché leur solde; les habitants le savent et les habitantes aussi.... Il est entendu que nous partirons le 29 avril seulement pour Gaya.

Le Fine-Man. — J'occupe mes heures de loisir à prendre contact avec mes hommes. Depuis Dakar j'en remarque un qui s'est particulièrement attaché à notre existence : c'est mon cuisinier « Abdoul Salam », dit « Adrien » ou encore le « Fincman ». Adrien était un Toucouleur croisé de Peul et de Ouoloff ; c'était un homme superbe, il est même rare de voir un type semblable; les Anglais, en sportsmen amateurs de belles musculatures, ne manquaient jamais de l'admirer : « Ile is a fine man » disaient-ils, et le surnom lui en resta.

Abdoul fut jadis tirailleur, puis spahi. Dans un combat, il reçut un coup de sabre qui lui fendit l'épaule droite ; dans un autre, il reçut une balle qui lui coupa le médius et l'auriculaire de la main qui tenait ses rênes. Cela lui valut les galon«

MON CUISIMER ADDOUL SALAM.

de brigadier; mais il advint que, par suite de mutations, il fut placé sous les ordres d'un maréchal des logis indigène, fils d'un ancien captif de son père. « Fine-man » était très brave mais tout à fait indiscipliné :

obéir au fils d'un captif mettait en ébullition son cerveau de Toucouleur. Des discussions survinrent; un beau jour le maréchal des logis reçut une volée de coups de poing, Abdoul fut emprisonné, déplacé, privé de son grade, et finit par quitter le service à l'expiration de son engagement.

Lorsqu'il vint à nous, dans la mission, je me défiai d'abord de lui, son caractère insoumis m'inquiétait; je le tins sévèrement à l'écart.

Nous avions acheté à Badjibo une pirogue qui devait servir

à nos explorations dans les rapides; le C 15 la prenait en remorque, et j'y avais relégué le malheureux Adrien, avec tout son bataclan. Coiffé d'un large chapeau de paille, il rôtissait en plein soleil, en tête-à-tête avec ses marmites, et comme j'exigeais qu'en arrivant à l'étape du soir le dîner fût prêt, nous l'apercevions en cours de route, assis dans sa pirogue, à travers la fumée qui se dégageait de son fourneau improvisé.

C'est dans les rapides que le brave garçon nous devint sympathique. Là, les vivres étaient rares, la cuisine délaissée, les marmites reléguées au fond de l'embarcation. Abdoul, sans qu'il y fût jamais invité, grimpait sur le C 15 et manœuvrait avec nos laptots, à qui il apportait l'appoint de sa force herculéenne. Il était très gai, son agréable physionomie s'éclairait

MON MAITRB COQ ABDOUL SALAM DIT « ADRIEN H TOUCOULEUR OUOLOFF,

— loi —

LE M G h n .

d'un bon sourire et s'illuminait de deux rang'('es de dents superbes. Je le faisais causer souvent, et j'appris ainsi à le connaître. C'était un véritable érudit. Toute sa science, il est vrai, se rapportait à l'histoire musulmane et aux clioses de la liturgie. 11 portait, suspendus à son cou, des chapelets de grigris petits ou volumineux, légers ou pesants, qui ne manquaient pas d'exciter notre curiosité. L'un de ses porte-bonheur était une complainte rédigée en arabe; l'autre une queue de mouton trempée dans l'eau du fleuve pour préserver de la fièvre; un troisième consistait en un os « d'homme du Niger », et préservait de la mort ou de la fusillade. C'était, paraît-il, un fémur de lamentin, trempé dans le sang d'une chèvre.

J'ai la conviction que le marabout lui avait tout simplement vendu fort cher un os de gigot; mais Abdoul ne voulait pas en convenir.

Derniers rapides. En fleuve calme. — A la date fixée, nous quittons Yelloua où les moustiques ne nous ont pas laissé de répit. Le courant du fleuve redevient assez vif, nous avançons avec peine, car les roches nous gênent énormément. Enfin, à midi nous franchissons les dernières cascades, les derniers obstacles. Le Niger redevient calme à partir de Sakassi (ou Chakatchi). Le pays continue à se montrer à nos yeux d'une extrême pauvreté : marécages sur les rives, brousse maigre et terrain rocailleux au delà. Le Niger est parsemé de grandes îles de boue liquide où croissent des champs immenses de bourgou. C'est une herbe qui se régénère tous les ans et grandit avec la crue. Lorsqu'elle pousse sur les rives et que le fleuve se retire, comme cela se passe à partir de Say jusqu'à Koulikoro, elle s'affaisse et se dessèche, le soleil en fait de l'engrais. Lorsque les eaux s'élèvent, les jeunes pousses prennent de l'essor et suivent le mouvement de la crue, de manière à le dépasser de 1 mètre environ. Le bourgou possède des feuilles vertes, longues d'environ 50 à 60 centimètres; sa tige est rouge, épaisse et résistante, elle renferme un suc, un liquide laiteux, avec lequel on fait de l'alcool par distillation. Il est vraisem-

LE BIEF CALME SAKASSl-GAYA.

blable qu'on pourrait en tirer profit pour alimenter à peu de frais des moteurs.

Nous allons désormais trouver, tout le long de notre route, des races extrêmement variées. Le 29 au soir nous campons à Djébé, village fortifié, perché sur une falaise rocheuse qui surplombe la rive d'une vingtaine de mètres. Il est entouré d'un mur crénelé dont les ruines sont caractéristiques. Toutes ces peuplades de la rive droite étaient autrefois en lutte permanente avec les Aoussas venus de l'Est qui tentèrent d'occuper leurs villages et qui furent souvent repoussés. Ce qui nous étonne beaucoup, c'est de ne trouver aucun campement à proximité de la rive gauche; tous les centres habités sont situés sur la rive droite. L'amirou de Djébé nous fait bon accueil, il nous apporte des vivres et des moutons.

Anibou ou (Inigou) est une place forte, située comme Djébé à pic sur le Niger, à 5 kilomètres de Kandji ou (Konji) qui se trouve à l'intérieur des terres. Berzébello, l'amirou de Kandji, vient nous faire visite. C'est un ancien lieutenant du roi de Boussa qui reçut le commandement d'une province, en récompense des services qu'il rendit à son souverain aux côtés duquel il combattit vaillamment.

Tous les gens de ces parages sont des Aoussas croisés de Nupés et de Peuls. Plus loin, à Sorko, nous rencontrons un îlot de Gourteilhes, race croisée de Sonraïs et de Mandés dont le centre est à Sorbo. C'est probablement un groupe de piroguiers qui s'est détaché de son berceau pour se trouver plus à l'aise et pour se propager dans ce bief du Niger.

A Bcnthé, à Dikiré-Baudé, les indigènes sont des Aoussas presque purs; à Djendiné, ce sont des Peuls qui étendent leur domination de proche en proche. Le plus grand centre de tout le pays est le village de Lafagou, situé à 10 kilomètres en amont de Sorko; c'est le plus grand marché de la région. Les Anglais l'occupèrent, il y a quelques années, mais il ne reste plus que les ruines du poste. Les cultures de Lafagou sont situées sur les terrains en pente douce qui descendent vers le fleuve; la

Li: MGER.

crue de 1000 ne les a pas dévastés, de sorte que dans cette région où règne une affreuse disette, les greniers de mil de Lafagou sont les seuls qui se soient remplis l'an passé. De toutes parts des pirogues descendent pour chercher des vivres et du grain, il vient même des embarcations de Sinder et de Sorbo pour ravitailler les malheureux qui meurent de faim.

Le 4 mai, à six heures du soir, à la nuit tombante, nous arrivons en vue de Guiris, port d'Ilo. Nous sommes obligés d'y séjourner pour régler, avec les officiers d'Ilo, les formalités douanières imposées par la convention de 1898. L'accostage est des plus difficiles, le fleuve baisse constamment. Guiris est séparé du Niger par un champ de boue liquide de 2 kilomètres de largeur; les rigoles et les canaux qui permettent d'accoster directement la terre ferme aux hautes eaux sont presque desséchés, les herbes s'opposent au mouvement des chalands. Nous sommes obligés de faire à pied le trajet en pleine vase. Nous enfonçons jusqu'aux aisselles; des serpents d'eau et des êtres immondes grouillent dans ce marécage, nous les sentons glisser entre nos jambes. La nuit tombe, nous avançons à tâtons, et, si nous arrivons au bord, c'est grâce aux gens que Tarou, chef des piroguiers de Guiris, vient d'envoyer avec des torches.

Tarou est un bon paysan normand peint en noir, rusé, madré, intelligent et courageux. Il accompagna Toutée jusqu'à Say lors de sa première mission. Tarou n'est pas le chef de Guiris, il est à la tête d'un îlot de piroguiers extrêmement habiles qui connaissent toutes les passes du fleuve et les rapides jusqu'à Jebba. Les pirogues de Guiris sont immenses : elles sont faites d'une quille taillée dans plusieurs troncs d'arbres; des planches rabotées à l'herminette indigène, instrument très primitif d'ailleurs, forment le bordage et sont maintenues entre elles au moyen de crampons en fer que fabriquent les forgerons du pays. Ces embarcations mesurent quelquefois 15 mètres de longueur, \^hO de largeur et 70 centimètres de hauteur de bordage; elles peuvent affronter les vagues des rapides, grâce au courage des piroguiers de Tarou, mais il s'en perd souvent.

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