LES RIVERAINS SONT PLUS SYMP ATIII QUES
21 mai, à 10 heures du matin, le convoi touchait à Kirtachi, laissant derrière lui des bancs de roches qui barrent le fleuve sans présenter le moindre danger. Ici nous quittions le Kouarra, ce premier tronçon du Niger, pour pénétrer dans le second, c'est-à-dire dans l'Issa-Ber des Sonraïs.
La population change totalement d'aspect : ce ne sont plus des noirs qui viennent au-devant de nous, mais des individus fortement bronzés, dont les traits sont voisins de ceux des races berbères.
Les Zabermas et les Djermas diffèrent peu les uns des autres; ils appartiennent à des races qui portent en elles la trace d'une civilisation effective, et chez lesquelles l'islam s'est implanté depuis longtemps.
Quelques explorateurs pensent que ces tribus proviennent du croisement des Mandés et des Sonraïs, et seraient dès lors des Toucouleurs d'une espèce nouvelle; d'autres prétendent qu'ils sont issus de l'Orient et que c'est une migration sans mélange.
Depuis neuf jours, nous sommes à court de vivres; mais le lieutenant Tilho, qui reçut ma lettre assez à temps, nous envoie de Say, en même temps que notre correspondance, une caisse de pain délicieux; il faut en avoir été privé pendant de longs mois pour apprécier la saveur incomparable de cet humble aliment.
Le soir du 21 mai, vers cinq heures, le thermomètre placé sous le roof de mon chaland, marque 51 degrés centigrades! la tente du C 15 est surchauffée; elle arrête la brise et nous étouffons; la chaleur est tellement accablante que nous préférons nous exposer au soleil pour activer notre transpiration; les nuages s'amoncellent au-dessus de nous; si la température s'accroît encore, nous ne pourrons plus résister. Fort heureusement, une violente tornade vient rafraîchir cette fournaise.
Fort-Archinard et Say. — En amont de Yellogouré, le Niger s'engage dans une étroite passe jonchée de dalles granitiques ; il contourne ensuite un chapelet d'îlots verdoyants, recouverts
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d'arbres gigantesques, qu'enlacent des lianes grimpantes. Les rayons du soleil ne peuvent percer ce rideau de verdure. Toute cette partie du lleuve est d'un aspect charmant :
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les rocnos à fleur d eau sur lesquelles bruissent de petites cascades, la végétation touffue, la coulée d'émeraude où les nuages roux se reflètent, les vols d'oiseaux multicolores qui chantent dans la limpidité splendide de l'azur, tout respire un charme exquis et reposant! La nature semble avoir caché cette oasis de beauté dans les dunes d'un sable aride, au milieu des falaises rocheuses sur lesquelles poussent à grand'peine des mimosas épineux et sans ombre, comme pour dire au voyageur sa puissance à donner la vie et à imposer la mort.
Le 23 mai, à huit heures du matin, nous visitions les ruines de Fort-Archinard, et, deux heures plus tard, le convoi jetait l'ancre en face du poste de Say.
C'est une petite agglomération de cases qui tombent en ruines et que l'on va reconstruire; quant au village, il nous laissa stupéfaits. De Say, je ne connaissais guère que les trois grandes majuscules vues sur la carte et diverses descriptions
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de date ancienne. Je pensais tiouvcr là un centre important, il n'en est rien. Nous ne sommes pas les seuls qui soient tombés dans cette erreur, car le lieutenant Tilho nous fit lire une lettre de sa famille qui le frlic'itait de son déplacement et lui annonçait qu'elle jugeait inutile d'envoyer certains oJjjets demandés, la « ville » devant posséder des magasins tout approvisionnés.
Il existe encore à Say les vestiges d'une enceinte qui mesure plusieurs kilomètres de développement. La ville devait être grande autrefois, il est certain qu'elle comptait au moins vingt-cinq mille habitants.
Elle était sise au croisement de diverses routes sur lesquelles on traînait des convois de captifs vendus sur le marché par les traitants de nègres; les guerres ont décimé la population; notre présence a chassé les Peuls rebelles à notre influence. Aujourd'hui, la population s'élève à deux mille cinq cents âmes; toutefois le pays se repeuple assez rapidement.
Les habitants de Say sont des Toucouleurs, croisés de Peuls et de Sonraïs, mais chez qui le sang i'ouluni prédomine; ces indigènes parlent trois langues, car les nobles s'expriment couramment en aoussa, peul et sonraï. Ce sont des hommes intéressants, avec lesquels on peut s'entendre; la race est extrêmement fine et sympathique; à part leur teint bronzé, ils
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ont l'aspect des Aryens et des Berbères que l'on rencontre sur le Niger, depuis Say jusqu'aux confins de la plaine de Djenné.
D'ailleurs le pays devient lui-même plus attrayant, bien qu'il semble ne rien produire. Le voyageur, qui passe en brûlant les étapes, ne peut se rendre un compte exact de la valeur économique du pays. Le Nil français, sur lequel nous allons naviguer, ne laisse paraître aucune richesse ; mais, en cherchant bien, il est facile de voir que l'indigène, quelles que soient sa paresse et sa négligence, obtient de ces terrains d'alluvion tout ce qu'il désire, lorsqu'un souffle de progrès et de nouveauté pénètre dans son cerveau.
L'Issa-Ber, comme le Djoliba, ne possède qu'une crue; mais ces deux fleuves présentent une différence considérable : le Djoliba cix'cule dans un pays où les pluies torrentielles forment la crue occidentale, tandis que l'Issa-Ber est un dalhol, un lit d'ancien fleuve desséché, qui circule et s'allonge au milieu des territoires désertiques de la Boucle.
A 22 kilomètres en amont de Say, en face du village de Kollo, le Niger quitte la direction est-sud-est pour descendre vers le sud en formant un grand coude. Autrefois, il longeait les falaises de la rive droite; mais les terres qu'il a déposées au tournant, se sont trouvées progressivement entraînées le long de ces falaises et ont modifié son cours. L'ancien lit du fleuve est très nettement indiqué par un marécage où se déverse le trop-plein de la crue; le nouveau lit du Niger s'est porté vers la rive gauche, en sorte que Say est dans une grande île comprise entre l'Issa-Ber et les marécages.
Le 29 mai, le convoi débarquait son chargement à Niarné, point initial de la route Sinder-Niger, c'est-à-dire de la route allant au Tchad. Nous avions ainsi accompli la première partie de notre œuvre; nous avions, en effet, tout en reconnaissant la route à travers les rapides, déposé à Niamé les 70 tonnes de matériel que nous avions emportées et qui devaient aller ravitailler le colonel Peroz à Sinder. Il s'agissait dès lors de revenir à Arenberg-Badjibo pour y prendre un