‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 55 sur 81 · LAVALANCIII- DES HAUTES EAUX · texte numérisé non relu

LAVALANCIII- DES HAUTES EAUX

d ordres. J'en provoquai immédiatement par câblogramme que M. Wallace envoyait au Gouverneur général à Saint-Louis, soit pour que je fusse chargé de la défense, soit pour qu'on envoyât un avocat du Dahomey. Le 8 octobre, aucune décision n'avait été prise, aucune réponse n'était parvenue.

Le fleuve baissait, le départ du deuxième convoi était imminent; ma place était avec les équipages dans les rapides. Il fallut partir. J'en étais à ma troisième attaque de fièvre bilieuse qui m'avait surpris le 7. Incapable de supporter la route, je donnai la direction de la flottille à Lanciné, puis le 8 au matin je me fis déposer dans le C15 qui rejoignit le soir même la tête du convoi. Anthoine et Groisne m'accompagnaient, nous avions avec nous un passager anglais, le lieutenant Gordon, que M. Wallace avait délégué en pure forme auprès de nous et qui ne cessa d'être plein de complaisance. Il débarqua à Guiris pour continuer ses services à Ghengakoï (au nord d'Ilo). En arrivant à Ourou, Anthoine fut gravement malade. Il pleuvait tous les jours, toutes les nuits; les rafales nous trempaient jusqu'aux os, les tornades bousculaient les chalands et projetaient des trombes d'eau dans le fleuve dont le courant s'accélérait. La chaleur était très lourde, la réverbération tellement intense qu'un matin je fus frappé d'insolation dans les yeux. Rien n'est plus effroyable que de se croire aveugle ou tout au moins en passe de le devenir. L'hôpital de Jebba était à huit heures de fleuve en aval; le médecin de Sorbe était à cinquante-trois jours de nous, mais dans la direction qu'il était de mon devoir de suivre : je préférai donc continuer ma route et poussai vers Sorbo. Le convoi passa le rapide d'Ourou et se présenta devant l'escalier de Patassi; nous fûmes tous effrayés par cette trombe qui roulait des vagues en tire-bouchon, mais enfin nous la laissâmes derrière nous. Puis nous arrivâmes à Garafiri; c'est en luttant contre cet obstacle que nous avons le plus souffert. Le convoi lutta trois jours et trois nuits dans ce rapide; les îles étaient submergées; nous demeurions les nuits à l'ancre au milieu des rochers. Les tornades s'abattirent sur nous, per-

LE MGLn.

sonne ne dormit, mes hommes étaient tellement fatigues qu'ils préféraient ne pas manger pour sortir plus rapidement de cet enfer, car il n'y avait pas un pouce de terre où l'on pût installer feux et cuisines.

Je n'avais pas voulu exposer le lieutenant Gordon dans les rapides. Sous prétexte de rassembler des vivres, Anthoinc reçut l'ordre de rejoindre Boussa par la route, avec cet officier anglais. C'est là que nous les retrouvâmes : Groisne m'avait accompagné, Groisne dont l'énergie égale le dévouement.

Ce deuxième voyage fut plus pénible que le premier : la saison des pluies est déprimante; et puis, on ne navigue pas de longs mois sur le Niger sans payer tribut à la maladie; mais nous avons atteint Gaya sans débarquer une seule caisse aux rapides, sans rien perdre, sans rien briser. En nous retrouvant à Say, le 3 décembre, nous recevions des courr-'ers volumineux et des nouvelles impatiemment attendues.

Climatologie de l'Issa-Ber. — Tout le pays qui s'étend en territoire français à partir de Kirtachi le long de l'Issa-Ber est très sain, sans en excepter Say et ses marécages. Il y fait en été des chaleurs torrides, mais l'air est extrêmement sec; la brise est chauffée par le sable et par les rochers du désert; les miasmes sont détruits par le soleil; il n'y a ni brouillards ni buée, comme on en trouve sur le Bas-Niger; il n'y a presque pas de moustiques, tandis que les rives du Kouarra en sont infestées.

L'hiver est assez froid, l'hermattan souffle tous les matins à partir de huit heures jusqu'à deux heures de l'après-midi, les nuits sont parfois glaciales, les matinées fraîches, les journées chaudes, les soirées agréables. L'Européen qui s'est anémié sur les territoires malsains du Bas-Niger retrouve là tout ce qui convient au rétablissement de sa santé : air vif et pur, fraîcheur, laitage, vivres frais, jardins, etc.

Le i\'d Français. Produits et richesses. — Nous étions sur l'Issa- Ber à l'époque où la crue occidentale monte lentement et sûrement ; elle recouvre de vastes prairies au bord desquelles paissent

LES RICHESSES Dl ML IRA^ÇAIS.

des troupeaux de chevaux, de moutons et de chèvres, inonde les berges, puis monte dans les champs de mil dont les grosses tiges, incomplètement desséchées et coupées, s'ornent à nouveau de quelques feuil-

les vertes. L'indigène cultive à sa manière; il gratte ces alluvions avec une raclette, écarte la terre avec son orteil pour n'avoir pas à se baisser, puis laisse tomber dans le trou ainsi formé trois grains de mil qui vont devenir un épi. Les rizières sont rares, mais belles; le noir en fait le moins possible parce que le mil est moins pénible à cultiver que le riz qui nécessite des repiquages et des

soins. Il est certain que si les Djcrmas voulaient, ils auraient des céréales à profusion. Il ne faut pas d'ailleurs les accabler de trop vifs reproches; autrefois ce pays était très riche, mais lorsque les Touareg y firent invasion, ces pillards dévastèrent les villages et ne tardèrent pas ainsi à dégoûter les riverains de toute idée de travail et d'économie. Nous avons vu, sur les berges, des jardins potagers admirablement entretenus; il y avait des planches de cultures variées : oignons d'Egypte, piments, épinards, niébés (haricots du Soudan), tomates, fabiramas, tabac, etc., tout cela présentait des alignements soignés et séparés par des rigoles d'irrigation.

L'un des inconvénients du pays est le manque de bois de chauffage, remarquez bien que je ne dis pas : manque de combustible, puisque le bourgou, succédané de l'alcool, foisonne

DJi:ilM.\ Oli SuKbo lUACli D OllIGl.NE .MANDIi).

LE NiGHR.

dans le Ni,£rer; mais l'indigène ne sait pas s'en servir. Dans tous ces territoires qui, chaque année, se recouvrent d'un limon nouveau, qui rornivont nn apport nourricier au milieu môme

BŒUF DliS TROUPEAUX TOUAREG, UNE DES PLLS GRANDES RICHESSES DU SOUDAN ET DE l'iSSA-BER.

du Sahara, il est des cultures qui peuvent devenir pour la France une source de richesses : ce sont d'une part le coton et l'indigo; d'autre part : l'arachide, le sésame, le caoutchouc, le karité; sans compter l'ivoire, les peaux, les laines, les tissus, le tabac, puis des récupérateurs solaires, la patate, l'igname, le manioc, la betterave, l'ozonifi, et peut-être môme le topinambour. Quant aux autruches on les élève dans les îles du Niger; l'aigrette pullule à partir de Say jusqu'à Diafarabé. Je tieuo à le répéter : le Nil français ne produit presque rien à l'heure actuelle, son rendement est à peu près limité aux besoins de ses riverains, mais il peut produire de tout.

Le Nil français est par excellence le père nourricier du coton. Pour qu'une terre soit favorable à cette culture, il faut d'abord une période humide qui fasse germer la graine et développe les premières feuilles; puis une période sèche pendant laquelle la tige se fortifie et la fleur s'épanouit.

LE COTON SOUDA^AlS.

Or, sur le Niger, nous avons d'abord une saison des pluies pendant laquelle le noir sème la graine; puis quand la tige est assez forte, en octobre, la pluie cesse; la fleur se développe et

ALTItLCUli li.LiiVt.li C.Mt I.KS IMlir.liMÎS DA.NS Ll'.S ILliS DE LlSSA-l.UK, UKE DES niCIIESSES DU PAYS.

s'épanouit à la rosée du matin; enfin, clic mûrit au début de la saison sèche (fin novembre).

Le coton « indigène » est à soie courte, tenace et résistante; c'est un produit brillant, des plus agréables à l'œil et au toucher, dont il sera facile de corriger quelques défauts. Le Gouvernement du Soudan a créé des jardins d'essai à Koulikoro, c'est un premier pas vers le progrès. Il est probable que, tous frais payés, le kilogramme de coton égrené, comprimé, puis eml)allé, ne reviendra pas déchet compris à plus de 0 fr. 60, soit 000 francs la tonne; le chemin de fer de Kaycs au Niger pourra le transporter pour 45 à 50 francs à bord des vapeurs qui remontent à Kayes pendant l'hivernage, et ceux-ci le déposeront pour 40 ou 50 francs de plus à Bordeaux ou à Marnillc. Donc, pour 700 ou 750 francs, l'industriel français possédera la tonne de coton, qu'il paie actuellement jusqu'à 800 francs sur nos mai'chés, où se déversent les produits américains.

Quant aux autres produits, arachides, ignames, patates, etc., ce sont des cultures extrêmement productives, auxquelles l'indigène se livre sans le moindre effort. Sans porter atteinte à la douceur de ses siestes, il pourrait en produire dix fois et même vingt fois plus; il suffirait pour cela qu'il en reconnût l'utilité.

La main-d'œuvre indigène. — Les populations sont tellement clairsemées, la guerre les a décimées à tel point, que la maind'œuvre en a subi le contre-coup. Cependant, on ne peut pas dire qu'elle soit difficile à trouver, car les travailleurs ne manquent pas; et ils pourraient être bien plus nombreux encore, la moitié des indigènes au moins se refusant à tout travail. Ils dorment ou se promènent, tandis que leurs domestiques et leurs femmes se livrent à la culture des champs de mil ou bien aux soins de la maison. Nous avons néanmoins toujours pu recruter le nombre de travailleurs qui nous étaient nécessaires, et pendant nos campagnes de 1898 à 1900, nous avons eu près de deux mille ouvriers, laptots et manœuvres, au service des travaux et de la flottille de Koulikoro. Il est probable que ces populations prolifiques vont s'accroître et se décupler, grâce à la sécurité qui règne dans le pays. En vérité, à l'heure actuelle, on est presque toujours certain d'avoir le nombre de travailleurs que l'on désire en payant régulièrement la solde convenue.

Le Soudan, d'ailleurs, est un pays où la machine doit un jour remplacer la main-d'œuvre; avec elle, on vaincra l'inertie des indigènes ou, du moins, l'on n'aura plus à en souffrir.

Quant à trouver des ouvriers capables de diriger des machines, de les comprendre et de les réparer, il n'en manque point au Soudan. Les ateliers de Kayes et de Saint-Louis sont peuplés par des Ouoloffs, des Kassonkès, des Saracolès, des Toucouleurs et surtout par des Bambaras. Ce qu'il faut là-bas, c'est ce que nous appelons communément « des tournebroches nègres », des machines simples que le sable ne détériore pas facilement, dont le nettoyage et les réparations soient des plus commodes.

Le pays offre encore des bois superbes que l'on trouve dans les

HAUTES FUTAIES ET DOIS DE COSSl RUCTION.

B.MIMEMS ET AN>'E.\ES ()UI DOIM'M SliUMlt l'OL'Il LETUVAGE DE LA FArUMii FABRIQUÉE A LA .MINOTERIE DE KOULIliORO.

hautes futoies du Cani, du Dadinko, du Bélédougou; ce sont le vinc, le caïlcédrat, le lingue, le karité, bois durs pour menuiserie fine, charpente, travaux d'art; le sô, le boun-bou, l'alome, le soum-sou pour les planches, les poteaux, les avirons, les pièces élastiques.

Les gisements de calcaire sont rares ou plutôt mal connus; la terre argileuse des bords du Niger donne d'excellentes briques et de bonnes tuiles; les carrières de grès rose que l'on peut ouvrir en maints endroits se présentent par bancs réguliers; taillés avec soin, ces grès donnent à la construction un aspect des plus agréables. Les minerais ferrugineux (limonite ou fer hydroxydé, pyrite, minerais magnétiques, etc.) sont exploités par les indigènes, parmi lesquels on trouve une caste spéciale de gens [les noicmoukcs) qui, de père en lils, forgent avec beaucoup d'adresse.

LE ::iG::n.

Nous avons mis sous les yeux du leeteur le tableau des produits que l'on rencontre en parcourant la vallée du Niger et de ses collatéraux. Ces denrées et ces matériaux ne sont pas tous

groupés dans une même zone, ];icu au contraire : les richesses du Soudan se divisent par espèces sous des latitudes qui leur sont propres. Ainsi, les rizières sont au-dessus du 13e parallèle; le caoutchouc, le karité, etc., sont en dessous, tandis que l'arachide, l'igname, la patate sucrée, etc., empiètent de part et d'autre.

De Sciy à Sorbo. — Les îles cultivées et habitées du Niger ne commencent qu'à partir de Doga. Il y en a de fort belles, d'autres sont couvertes de graviers, m.ais elles constituent l'exception. Niamé est un des points où la falaise est le plus à pic; le désert inaccessible à la crue se trouve au bord du fleuve, mais plus loin on trouve de grandes îles et des marchés : à Laniordé, Birni, Tondikoria.

C'est à Boubo que l'on entre dans la région des « rapides du Nord » ; ce seuil rocheux, qui présente des passes faciles, produit néanmoins une accélérution du courant. Le 10 décembre, nous arrivons à Sorbo, chef-lieu de la population courtcilhe (ou courtébé), qui nous a fourni cent soixante piroguiers.

Les Courlébés. — Ces indigènes présentent l'aspect de deux races différentes. Je ne me tromperai probablement pas en distinguant le Courteilhe du Courtébé, ce dernier semblant être ou avoir été sous la domination du premier. L'un est un homme de belle taille, au teint bronzé, d'allure noble et fière. Ses traits sont réguliers comme ceux des Djermas, des Zaber-

PIP.OCUIER COURTliUB.

LES nnOGUIERS DE L'ISSA-BER,

LLS l^Ll;s A CIIALX Ut K(JLMlvUl;u t'L I. U.N i DU FLKLVli.

l.isAir LLS CO ,t ll.l.l.^ Di.LllULS

mas et des descendants des Sonraïs. L'autre est un noir dont la pliysiononiie est des plus sympathiques, c'est un croisement (!e la race mandé (Dambaras ou Somonos), avec la race courtébé. Nous sommes ici en pays civilisé, chez des gens dont les mœurs sont des plus pacifiques. Le Courtébé est l'homme du lleuve, le pirog'uier des rapidc^s. 11 naviLiue sur de belles pirogues d'une seule pièce, qu'il dirige avec une pagaie, dont la palette est d'une superficie cinq fois moins grande que celle des pagaies de Boussa (cela permet d'ailleurs de comparer les courants de ces deux régions où le IIimivc est ditlicilc). Ici. les tatouages et les cicatrices disparaissent à peu près; le Courteilhe a la tête rasée, mais coiffée d'un turban; le Courtébé se rase également les cheveux, ménageant toutefois des couronnes concentriques ou une croix, partant du sommet du crâne et qu'il conserve à litre d'ornement.

LE SIGEll.

"Nou:? avons retrouvé chez les Courtébés des préi oms, Hassan, Allejdou, Ousman, Arighio, etc., que portent les Somonos; d'ailleurs, ces derniers sympathisent avec eux et les considèrent comme des collatéraux. Lanciné, qui parle tous les dialectes du

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