LES CULTURES DE LLSSA-BER
long des rives et dans les îles. C'était 1 époque de l'invasion des Sonraïs et de leurs luttes avec les Berbères....
En août 1899, Tonié dirigeait la pirogue en aluminium qui sert à mes déplacements sur le fleuve, et nous marchions souvent fort tard; il nous était difficile parfois d'apercevoir les campements au milieu de l'obscurité. Un soir, fatigué par la chaleur et par la marche, je désespérais de trouver un refuge pour y passer la nuit, lorsque Tonié changea brusquement de route. Il venait d'entendre le chant d'un petit oiseau qu'on appelle au Soudan le « Chass' d'Af », dont il semble porter l'uniforme; cinq minutes après, nous étions sur un banc de sable criblé de petits couloirs, au fond desquels l'oiseau dépose ses œufs. Le lendemain, au lever du jour, je m'aperçus que nous avions campé devant une lie et j'en fis le tour. Elle était ceinte d'une digue de 50 à 60 centimètres de hauteur et couverte de rizières, dont les pousses venaient d'être repiquées. Des rigoles d'irrigation, dans lesquelles l'indigène envoie l'eau du fleuve au moyen de calebasses, les réunissaient entre elles. L'indigène sème le grain au mois d'août ou de septembre, puis lorsque la crue submerge la rive, il ferme complètement la digue. Le riz pousse ainsi sous l'eau plusieurs jours encore; il doit être tout près de sa maturité, avant le maximum de la crue. Les noirs viennent alors avec des pirogues et font la moisson. Il en est ainsi sur une bonne partie des rives et des îles, mais naturellement l'étendue de ces cultures est proportionnée à la densité de la population.
Le village de Gao-Gao ou Gogo est à 95 kilomètres en amont d'Ansongo. C'est l'ancienne capitale de l'empire sonraï dont il ne reste plus qu'un seul vestige : les ruines de la mosquée. Le poste est un superbe caravansérail où s'abrite une compagnie de tirailleurs.
Sur tout son parcours à partir d'Ansongo, l'Issa-Ber est extrêmement large : il s'étend souvent sur 8 et même 12 kilomètres d'une rive à l'autre; partout il inonde et dépose un limon fertilisateur. Mais s'il peut produire tout, il ne produit
LE M G Eli.
presque rien; l'indigène chancelle encore sous le coup de massue qui l'a frappé. Depuis l'invasion targuie, il ne sait s'il doit renaître ou s'enfoncer sous terre, s'il doit s'enfuir ou s'approcher du Niger. Il y a une grande différence entre le bief Débo-Ansongo et la région Dounzou-Say, au point de vue de la population et des produits; il n'y en a pas au point de vue de la fertilité.
Beaucoup de roches plates qu'on trouve sur les rives, portent des inscriptions touareg : c'est la représentation du dialecte tamaschcque, au moyen de signes et de dessins des plus primitifs. C'est à Karou, en aval de Fafa, que j'ai vu les plus nombreuses et les plus curieuses, elles sont rares à Tosaye et à Sallakoïra.
Le défilé de Tosaye ou Taoussa se trouve à 105 kilomètres en amont de Gao, à proximité de l'île de Bourem. C'est une faille rocheuse, dans laquelle le Niger s'écoule posément; elle ne présente ni rapides, ni dangers, quelle que soit la crue ou la saison. D'après un dicton du pays, « une peau de bœuf n'atteint pas le fond » : cela ne veut pas dire qu'elle surnage, mais Didon, qui contruisit Carthage sur la dépouille d'un auroch réduite en lanières, eût bien vite compris le sens de cette parabole. Il fait une terrible température à Tosaye; le soleil brûle ces gorges rocheuses, qui surchauffent un air irrespirable. Des caïmans, longs comme des torpilleurs, traversent à tout instant le Niger, qui n'a pas plus de 250 mètres de largeur. Ici, nous naviguons en plein désert, c'est la région de l'aridité par excellence. Des dépressions fort longues et bien marquées, anciens lits de rivières taries ou de torrents desséchés, descendent du nord pour atteindre le fleuve. La plus importante est celle qui vient aboutir à Bourem et se dirige vers l'Adrar. On y trouve des puits et des points d'eau, minuscules oasis où se reposent les caravanes qui viennent du Sud- Algérien vers Gao ; c'est la seule route vraiment utilisable et pratique que pourrait suivre une colonne à destination du Touat.
Le déseH. — On a souvent discuté sur les causes de l'assèche-
LE DE il-n T SA II A RIEN.
ment et de la stérilité grandissante du Sahara. Je ne suis pas éloigné de croire que jadis, à l'époque du retrait progressif de la mer africaine, il y ait eu de grandes forets et des palétuviers touffus, plantés dans la vase à reini:)0uchure du Djoliba, du Bani et de foutes les rivières aujourd"liui desséchées.
Lorsque la grande masse d'eau se fut éloignée, l'évaporation, l'humidité et les pluies diminuèrent d'intensité; le sous-sol marin, d'autre part, dégagea les efTlorescences salines que nous constatons chaque jour. Les arbres ont donc péri; la forêt s'est éclaircie; puis le soleil et la sécheresse ont achevé de la tuer. Les lio-
mains pénétraient au cœur de l'Afrique, vers la région du Ti'had, en suivant des lignes d'eau qui jalonnaient les lits de ces rivières taries, que les indigènes appellent des dalhols. Auj(nird'hui, les puits ont disparu. Le Daga qui ])aît les troupeaux touareg abat, pour en nourrir ses chèvres, les hautes branches vertes des mimosas épineux, il détruit ce qui reste de végétation, les derniers arbres sur lesquels on puisse compter pour attirer et fixer les tornades. Il en résulte que, chaque jour, la sécheresse et l'aridité gagnent du terrain vers le sud, et que des villages, qui se trouvaient il y a vingt ans à proximité de mares et de puits, vont chercher l'eau à deux ou trois heures de marche. L'indigène finit par les abandonner.
Je m'arrêtai à Kabara le 11 août 1899, laissant ma piroguo dans le marigot de Day.
PAR L'OB.ŒCTIF.
Timbûuclou. — Le lecteur connaît déjà, par des ouvrages spéciaux, la ville sainte, la cité targuie qui fut jadis le siège des luttes entre Touareg et Sonraïs, la place forte où fut enseveli l'empire des sultans de Gao. C'est un grand village, dont l'antique mosquée surplombe les cases, de telle façon qu'on en distingue le faite du poste de Kabara.
Timbouctou est une cité cosmopolite. Touareg, Bellas, Dagas, Foulbés, Arabes, Maures, Marocains, Mossis, Macinas, Sonraïs et Bozos s'y coudoient sur le marché. Le Targui s'y promène d'une allure fîère, la lance au poing; ses tributaires, les Dagas et les Bellas, vendent du laitage et des brindilles de bois pour la cuisine; Maures et Marocains détiennent le haut commerce et traitent les affaires importantes dans leurs maisons. Cellesci ne manquent pas d'originalité avec leurs clochetons et leurs toitures; ce sont des constructions en pisé qui comportent souvent un et même parfois deux étages.
Notre présence a écarté les populations qu'elle gênait; en sorte que ces dernières ont descendu le Niger, pour s'installer à 120 kilomètres en aval, au village de Rhéro, point où les caravanes traversent le fleuve pour pénétrer dans la boucle et pour éviter nos octrois.
Timbouctou est assez loin du Niger. A l'époque des hautes eaux, (de novembre à février), les pirogues viennent accoster à Kabara qui se trouve à 9 kilomètres de la ville sainte. Tous les sept ans à peu près la crue monte jusqu'aux murs de la ville sainte, par les vestiges d'anciens canaux artificiels, aujourd'hui comblés. Lorsque le fleuve baisse, la crue ne se manifeste plus qu'au marigot de Day à 4 kilomètres 1/2 de Kabara, puis à la saison sèche (d'avril à fin juillet) ; cette rigole est impraticable et les embarcations ne touchent plus qu'à Korioumé (le passage des fauves), à 7 kilomètres de Kabara, à 16 de Timbouctou. <t
Les marchandises qui s'échangent sur le marché sont : le sel qui provient des salines de Taoudénit, et la gomme du Sahel; les bestiaux ; les grains : mil, riz, blé, maïs ; les étoffes : guinées, cotonnades, couvertures, tapis; les kolas, les peaux, les cuirs et