‹ Le Niger, voie ouverte à notre empire africainChapitre 62 sur 81 · LE COMMERCE DE TIMBOUCTOU · texte numérisé non relu

LE COMMERCE DE TIMBOUCTOU

les laines, les perles, les parures, etc., qui proviennent de l'intérieur de la Boucle, de Djenné, du Macina, du Haut-Niger. En un mot les produits du pays sont le sel et la tromnio, qu'on échange contre toutes les autres denrées. Les Maures qui descendent avec des bœufs chargés de barres de sel, traversent le fleuve et se dirigent vers Hombori, puis de là sur Dori ou Ouagadougou; les pirogues de Djenné viennent se charger à Kabaraou Korioumé, pour transporter le sel à Saraféré, port fluvial de la Boucle. Une barre, qui

Fli.M.MIi SO.VR.^l.

coûte de 16 à 20 francs à Timbouctou, vaut de 25 à

28 francs à Djenné; 35 francs à Ségou, 40 francs à Koulikoro. J'avais organisé en 1899 un service commercial entre Kabara et Djenné, avec de bons chalands en bois et des bateaux en acier. Les indigènes, heureux de n'avoir plus à redouter la perte de leurs marchandises, qui placées dans des pirogues se mouillaient, fondaient ou se détérioraient, avaient pris d'assaut ces embarcations, qui rapportaient à l'État 2 et 3 000 francs par mois; mais ce service fut interrompu par ordre. Néanmoins, ceci peut donner une idée du trafic qui règne dans cette région.

Les marchandises qui de Timbouctou rejoignent le fleuve et celles qui de Kabara et Korioumé rejoignent Timbouctou, sont transportées à dos d'âne; il règne sur cette route un mouvement incroyable; il est certain qu'un petit tramway remplacerait avantageusement les bourriquets et ferait des recettes exceptionnelles.

La région produit du blé, mais les indigènes n'en cultivent

que sur les bords et dans les alluvions du lac Fati, à cause de l'exiguilé de leurs besoins. Cetie production atteint environ 1200 tonnes chaque année, mais elle peut être décuplée en utilisant les terres analogues de la région lacustre. En somme, il n'existe à Tiiiibouctou que trois ou quatre produits locaux : sel, gomme, blé et bestiaux. La seule population capable de cultiver et susceptible de sympathiser avec nous est la race sonraï, fille des Sonnis, qui vinrent au xvi<= siècle s'établir sur les bords du Niger. C'est une tribu probablement issue d'autochtones de la Haute-Egypte aux confins de l'Abyssinie. Ils ont le derme bronzé, les cheveux crépus, le crâne beaucoup moins pointu que les noirs. Leur physionomie n'est pas désagréable et on y trouve souvent de très jolis sujets. La femme adopte deux coiffures. Elle peigne ses cheveux en les ramenant de la périphérie du crâne, vers le sommet; puis les attache de manière à former trois, quatre ou cinq touffes réparties de l'occiput au milieu du front; ou bien elle fait deux nattes assez courtes, dont elle dirige les pointes vers le visage et la nuque.

Je quittai Kabara le IG août, à destination de Koulikoro. Le fleuve avait beaucoup monté, c'était la saison des tornades, le ciel surchargé de nuages m'enveloppait d'une atmosphère étouffante. Ma pirogue, lancée par une forte équipe, était violemment secouée; la fatigue de soixante jours et presque de soixante nuits de navigation se faisait sentir.

Malgré cela, je ne changeai rien à mon itinéraire, et le 17 ma pirogue quittait l'Issa-Ber pour entrer dans le Bara-Issa et le Koli-Koli. Le Bara-Issa est un grand bras du fleuve qui part du Débo, en aval de Gourao, pour aboutir en amont d'Eloualedji. La grande île ainsi formée comprend de nombreux villages peuls divisés en deux parties. L'une, au bord du fleuve pour les transactions et les artisans; l'autre, sur la dune, pour les chefs et les notables. Toute cette région est des plus riches. En outre du trafic, l'indigène se livre à la confection de superbes couvertures en poil de mouton, à la culture des rizières, à la pêche très fructueuse, au commerce du bétail, etc. Nous nous

LE FOUT DE SARA t F RE.

arrêtions deux ou trois heures la nuit au bord du fleuve, l'équipage dînait ou dormait. Les hyènes, attirées par notre présence, entonnaient un concert effrayant, elles eurent même l'audace

CROIX ELliVLE l'ItliS DE KABAKA SLR LE LILU OU FLI MASSACRE LK.-SlilU.VE ALLE.

de fouiller dans mes caisses. Je les fusillai de mon mieux et dus même en bles.ser plusieurs, car elles s'éloignèrent en poussant des ricanements sinistres. Le 18 août à minuit, je pris terre à Saraféré, superbe village au confluent du Dara-Issa et du Koli-Koli. C'est un port extrêmement encombré. Il y avait plus de cent cinquante pirogues, grandes et petites, capables d'embarquer 2, 5, 10 et même 15 tonnes et qui, venues de Djenné, Ségou, Koulikoro, Kabara, Diafarabé, etc., attendaient du riz et du mil pour s'en retourner. Le port de Saraféré est bien aussi important que celui de Bercy, à l'aris. Toutes les marchandises à destination, ou provenant de la Boucle, passent en ce point où le fama (roi) de Bandiagara Aguibou prélevait des droits d'entrée fort respectables.

Le Koli-Koli est un marigot qui va rejoindre le Niger en

amont du lac Débo, c'est une rigole que les herbes et le boingou rendent presque impraticable.

Il est tributaire d'une zone d'inondations ayant 200 kilomètres de long et 150 de large, laquelle se compose des terrains submergés par le Niger et ses canaux, et des lacs Débo, Tclc, Fati, Faguibine, etc., qui se trouvent à l'ouest de l'Issa-Ber. Lorsque la crue occidentale se fait sentir, la région tout entière absorbe les eaux et le trop-plein du fleuve qui se répand de tous côtés sur cette immense étendue. Mais le Débo n'est pas uu lac, c'est un plateau, dont le niveau moyen se trouve à 2 ou 3 mètres au-dessus du thalweg de l'Issa-Ber. Des bancs de sable, véritables barres surélevées, se trouvent aux portes d'entrée et de sortie du Niger dans ce lac, en sorte que la crue ne peut pénétrer la zone d'inondations qu'après avoir submergé ces barres.

Nous expliquerons plus loin le mécanisme de ce système hydrographique, et nous verrons comment la région lacustre joue le rôle de condenseur par rapport à la crue.

Après avoir sillonné le Koli-Koli, non sans peine, je revins dans le Bara-Issa et débouchai sur le Débo, le 21 août, vers midi. La tornade menaçait; mais, pressé d'arriver, je fis marcher mes laptots à la pagaie pour couper le lac par son milieu. Tout à coup, le vent se déchaîna avec une telle violence que cette petite mer se mit à rouler d'énormes vagues. Je donnai l'ordre de gagner la rive, dont nous étions éloignés de 2 kilomètres; mais à 200 mètres du bord, les embruns embarquant sans cesse firent couler ma pirogue par 3 mètres de fond. Ce fut une baignade générale; je nageais en poussant devant moi une cantine d'effets, qui seule n'avait pas sombré; les laptots m'escortaient, prêts à me porter secours et poussaient des cris pour éloigner les caïmans. Les gens du village de Gourao vinrent à notre aide, mais il fallut attendre que le vent fût calmé pour renflouer la pirogue, la tirer à sec et la vider. Je passai ainsi la journée, vêtu d'une serviette, caché, ainsi que mes laptots, dans les taillis, sous une avalanche d'eau qui nous

Page 1