LA PLAINE DE DJENNE
fouettait l'échiné. Enfin, vers six heures, le mauvais temps s'apaisa, mes hommes avaient recueilli tout ce que les vagues jetaient sur le rivage ; nous avions perdu nos vivres et quelques peaux de bouc renfermant des effets; malgré cela je me remis en route, lesté de laitage que les riverains nous avaient procuré. Nous quittions le Débo, à dix heures du soir, pour entrer dans les inondations, au milieu d'un océan de bourgou, sur lequel volait un nuage de moustiques. C'est à la sortie du Débo que se termine l'Issa-Ber et que commence le troisième fleuve le Dioliba, qui s'étend depuis le lac jusqu'aux sources du Nil français.
Djoliba. Le delta Niger-Bani. — Le poste de Mopti, où j'arrivai le surlendemain, accablé de chaleur et de fatigue, est au confluent du Niger et du Bani, sur la rive droite de ce dernier, au bord des plaines inondées qui s'étendent jusqu'à la falaise de Bandiagara. D'ailleurs, la route qui conduit à ce grand centre est submergée, les voyageurs la font en pirogue, et ce n'est guère que de janvier à fin juin qu'elle est sèche et résistante.
Le Bani est un ancien fleuve. Aujourd'hui, c'est une rivière collatérale du Djoliba; jadis, il en devait être indépendant et se jeter dans une mer aujourd'hui disparue.
Il est fort probable que cet océan, aux limites imprécises, ayant reculé progressivement, donna naissance à la région lacustre, au delta Niger-Bani et découvrit l'immensité des sables sahariens. C'est alors que le Djoliba et le Bani vinrent Irriguer la plaine naissante de Djenné et cherchèrent à se pénétrer réciproquement en creusant les innombrables rigoles qui sillonnent leur ancien delta. Tout ce pays est extrêmement fertile et capable de produire des récoltes superbes; malheureusement il manque de travailleurs. L'auteur du Tarikh es Soudan nous apprend qu'au xvii» siècle la province de Djenné comptait 7077 villages (il n'y en a pas 400 de nos jours), soit environ 4 000000 d'habitants, et que le sultan communiquait avec celui do Timbouctou en faisant crier ses messages d'un
LE MGf-R.
village à l'autre. Il est probable que les richesses renaîtront avec le calme et que ces populations prolifiques rcndi'ont un jour aux rizières envahies par les herbes, l'essor des temps passés. Djenné' fut jadis une grande cité, elle a moins souffert que Timbouctou, en sorte que cette ville présente encore beaucoup d'intérêt. Ses maisons sont fort bien construites, des escaliers larges et divisés en fractions d'étages conduisent aux diverses pièces dans lesquelles se traitent les affaires commerciales importantes. Les planchers sont faits de palmiers enchevêtrés, qui, recouverts d'un excellent pisé, sont propres et d'un usage agréable. Tout décèle à Djenné les effets d'une civilisation très avancée. Les terrasses comportent de petites guérites destinées aux latrines et des tuyaux de poterie débouchent au rez-dechaussée dans de grands vases que l'on jette au fleuve chaque matin. Les eaux de pluie s'écoulent par des gouttières creusées dans le tronc des rôniers fendus dans la longueur; d'innombrables pigeons, que les indigènes respectent et vénèrent, se posent sur les chéneaux et sur les clochetons pointus dont s'ornent les toitures. Je remarquai, au-dessus de la porte de chaque maison, des cornes de chèvres piquées dans la maçonnerie : ces ornements servent à retenir les stores lorsqu'ils sont roulés. Les portes des maisons sont monumentales et dessinées à la façon des grandes cheminées de nos vieux châteaux; les piédroits s'élancent jusqu'à la toiture, recouverts de dessins et de rosaces. Les rues sont étroites, sinueuses, mais propres. Le coup d'o'il qui se déroula sous mes yeux, lorsque je montai sur la terrassse du cercle, est fort intéressant : on ne voit que des clochetons, des terrasses, des guérites, quelques touffes d'arbres qui dépassent, et devant moi s'étendait, immense, la plaine riante et verte de Djenné, sillonnée de canaux ec teintée de bleu par les méandres du Bani.
1. Djenné, Djeuné, Djinnè, Guinea, Guinée. Comme on le voit cette ville a donné son nom à notre colonie de la Guinée et probablement aussi à la Nouvelle Guinée d'Océanie dont les in ligénes présentèrent aux navigateurs un type analogue à celui dc3 habitants de la cité soudanaise.