LE FLEUVE BLANC
C Al L L A U 0-
Méhémol-Aly. — Son but en envoyant une armée dans les régions du haut Nil. — M. Caillaud, adjoint à l’expédition comme ingénieur des mines — Le Nil Blanc. Les mines d’or. — Les ghrazias. — La contrée entre les deux Nils. — Ses habitants. — Avortement et catastrophe finale de l'expédition.
En 1821, Méhémet-Aly, maître incontesté de l’Égvpte , au nom de la Sublime-Porle , mais aspirant à l’indépendance et rêvant, tantôt la création d’une nationalité arabe, tantôt la résurrection de l’empire des Pharaons, Méhémet-Aly tourna ses regards vers la haute Nubie, le Sen~ nâr et les pays inconnus d’au delà , et crut trouver dans la conquête de ces régions les bases élémentaires de ses grands desseins : des esclu-
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ves innombrables pour en faire des soldats et d’inépuisables trésors dans les mines que la renommée plaçait dans les districts inexplorés du Fertit et de Fazogl. Sous prétexte de mettre un terme aux incursions que les débris des Mamelouks, réfugiés à Dongola, risquaient de fois à autre sur les confins égyptiens, le pacha réunit un corps d’armée dans le Saïd , le munit de tous les moyens de transport, de tous les approvisionnements d’armes et de vivres que ses rapports avec l’Europe mettaient à sa disposition, le plaça sous le commandement d’Ismaël, son fils de prédilection, et lui donna à soumettre les deux rives îlu Nil au-dessus de l’Égypte!
Un Français qui, depuis quelques années, s’était fait remarquer comme antiquaire et géologue en explorant les oasis de la Libye et des côtes de la mer Rouge, M. Caillaud, de Nantes, fut adjoint à l’expédition en qualité d’inspecteur des travaux des mines à ouvrir et d’essayeur de leurs produits.
Grâce à ce concours de circonstances, notre compatriote, sans trop de fatigues et de périls, put remonter le cours du fleuve à travers les deux Nubies, suivi’e et décrire pour la première fois les détours immenses qu’il décrit au sud, à l’est, et au nord de Dongola, retrouver entre l’Abiad, le Tacazze et l’Àzrek , la prétendue île de Méroé et les ruines de l’antique cité de ce nom, et enfin
trancher définitivement, entre le Nil d’Abyssinie et celui du Soudan, la question de prééminence.
Ce qui suit est tiré textuellement de sa relation, aujourd’hui assez rare*.
« Le 27 mai, nous n’étions plus qu’à quelques heures de l’embouchure du fleuve Blanc : ce .jour fut pour moi un des plus beaux de mon voyage. Après deux heures de marche , nous arrivâmes au confluent du Bahr-el-Azrek avec le Nil Blanc. Ici, ce fleuve est étroit, n’ayant guère que cinq à six cents mètres de largeur. Il vient du S. -S. -O. et son courant est bien plus rapide que celui du fleuve Bleu. Nos guides me dirent que le fleuve Blanc s’élargit vers le sud , et que cette branche est reconnue par les indigènes pour être plus considérable et plus étendue que l’Azrek. Plus tard, l’expédition du prince ayant poussé jusqu’à Dinka, je pus m’assurer de ce fait; telle était aussi l’opinion des auteurs anciens. On peut donc regarder aujourd’hui comme certain que les sources vues par Bruce en Abyssinie, et qu’il a prises pour les sources du Nil, sont, en dernier résultat, celles du fleuve Bleu. En effet, selon les renseignements nombreux que j'ai obtenus sur le cours du fleuve Blanc, tous d’accord avec cer-
1. Voyage <i Méroé, au fleuve Blanc, au delà du Fasogl, à Syouah et dans les cinq oasis, 1819-1822, par Frédéric Caillaud, de Nantes. 4 vol. in-8° avec atlas in-folio.
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taines cartes des anciens et même avec celle de Danville , il n’est pas douteux que son cours s’étend dans l’ouest et non dans l’est comme Bruce l’a indiqué, pour donner plus de vraisemblance à son assertion erronée. Le vrai Nil est le fleuve Blanc, dont le cours, très-étendu, prend, suivant toute probabilité, son origine dans les montagnes de la Lune.
« La pointe de terre où s’opère le confluent des deux fleuves forme l’extrémité nord de la presqu’île du Sennâr (son nom de Ras-el-Gartoum ou el-Khartoum est aujourd’hui celui d’une grande ville, chef-lieu du Soudan égyptien). Ce n’était qu’une plage isolée, sans un être, sans un buisson, lorsque je la parcourais pour y observer les courants des deux fleuves. Celui du fleuve Bleu a bien moins de rapidité ; il est en outre bien plus étroit que le premier. Je lis puiser de l’eau dans l’un et dans l’autre, puis, en les comparant, je crus trouver en effet que l’eau du fleuve Blanc est un peu laiteuse , comme je m’en suis assuré plus tard. Le fleuve Bleu, dans les régions du sud, coulant en général sur un fond de roche, doit à sa limpidité son nom de Bleu; le fleuve Blanc, au contraire, roule probablement ses eaux dans un lit argileux.
« Le I er juin, l’expédition s'étant dirigée à l’ouest dans la vallée du Nil Bleu, je crus devoir
profiter de cette occasion pour remonter ce fleuve jusqu’aux confins de l’Abyssinie.
« Un matin, j’entrai dans un bois pour y surprendre quelques animaux; j’y vis beaucoup de singes, les traces fraîches de l’éléphant, des pintades et divers oiseaux à beau plumage, mais ne poussant que des cris aigus. Depuis les Pharaons, peut-être , aucune barque n’avait déployé ses voiles sur le fleuve où je naviguais ; ce n’était pas sans une douce satisfaction que je voyais la mienne devancer toutes les autres et lutter contre les vents dans des parages où les regards d’aucun Européen n'avaient encore pénétré ! J’éprouvais aussi une émotion involontaire en contemplant ces arbres vainqueurs du temps et que la vieillesse n’a point courbés; ces bois épais, dont l’éternel feuillage n’offrit jamais au voyageur son ombre tutélaire contre les rayons brûlants du soleil; ces fourrés inaccessibles, où le pasteur ne conduisit jamais ses troupeaux. La nature brute et sauvage respire seule au milieu de cette végétation sans cesse renaissante; les acacias, les nebkas, les heglygs, les arbres morts eux-mêmes, enlacés dans les circonvolutions inextricables des lianes, ne forment qu’un massif compacte de verdure , à travers lequel quelques sentiers, à peine praticables, permettent de se faire jour. Le choc de nos rames et le bouilion-
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nement des eaux que noire barque déplaçait, jetaient l’alarme et une terreur inconnue parmi les habitants du fleuve : les crocodiles, qui depuis si longtemps déposaient en paix leurs œufs sur ses bords solitaires, rentraient précipitamment dans son sein; les hippopotames, agités et inquiets, nageaient en troupes autour de nous et, par leurs mugissements, semblaient nous reprocher d’être venus troubler le calme de leurs demeures. Les perruches, les pintades, les ibis et nombre d’oiseaux remarquables par leur parure variée, faisaient entendre leurs cris assourdissants; les singes, gesticulant et gambadant sur les arbres, les hyènes, les onagres, les girafes, les éléphants et divers autres quadrupèdes, se montraient à droite et à gauche du fleuve. Mais l’explosion de la poudre, dont le bruit frappait pour la première fois leurs oreilles, les faisait fuir, pleins d’épouvante, dans les retraites impénétrables que la nature leur a ménagées. Enfin, le spectacle qui se développait ici était entièrement nouveau pour nous : le fleuve charriait des bambous, de l’ébène, du gaïac et d’autres bois précieux; j’y voyais des coquillages d’espèces inconnues ; ses bords étaient couverts de plantes, d’arbres, d’insectes et autres productions, qui avaient jusqu’alors échappé aux investigations des naturalistes. De quel coté l’observateur tour-
nera-i-il ses regards? tout l’attire, tout l’intéresse; la nature a semé sous ses pas, avec profusion, des richesses encore vierges : le climat, le sol, les habitants, les végétaux, dans cette contrée, ont une physionomie distinctive.
« Mais le pacha avait d’autres préoccupations que celles qu’inspirent la contemplation et l'étude de la nature.
« Le 20 juin, il prit trente hommes d’escorte, son maître mineur et moi, et nous allâmes aux mines du torrent d’Abqoulgui. Je dispersai quelques ouvriers sur divers points, et leur fis ouvrir de nouvelles excavations ; j’en occupai d’autres à continuer celles qui étaient commencées; on m’apportait les terres au bord de l’eau où je les lavais : chaque opération me fournissait quelques molécules d’or. Le pacha, impatient de n’en point voir paraître de gros morceaux, se dépitait et parlait déjà de décamper bien vite ; il avouait que ce que je lui avais prédit commençait à se réaliser. Les Turcs prirent des sébiles, et tous, à mon exemple, se mirent à laver le sable : mais sans doute ils s’y prenaient mal, car, moins heureux que moi encore, ils vidaient leurs jattes sans y trouver même un atome de ce métal tant désiré. Les puits que je voyais ici étaient si peu de chose que je supposai qu'il devait y en avoir de plus considérables, et que j’engageai le pacha à en ordonner la
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recherche. Comme aucun de nos guides ne connaissait bien le pays, le prince conçut le projet d’envoyer des troupes à la poursuite des nègres, ' pour obtenir de ceux que l’on prendrait des renseignements qu’il était presque impossible de se procurer sans cela. Nous revînmes de bonne heure au camp. Ce jour-là, une centaine de Turcs s’étaient réunis pour aller en maraude dans les environs ; il fallait bien qu’ils se procurassent par la violence des mpyens de subsister, puisqu’on n’avait fait aucune distribution de vivres depuis le départ de Sennâr. A une lieue du camp, ils trouvèrent un village où ils n’aperçurent d’abord que quelques nègres sur lesquels, se croyant en force et tentés par la vue de quelques bestiaux, ils fondirent avec impétuosité. Tout à coup il en sortit des cabanes une foule d’autres. Les maraudeurs s’étaient trop avancés pour reculer; ils firent bonne contenance et tirèrent sur cette nuée de pauvres gens. Plusieurs de ces derniers, qui avaient des javelines, accoururent bravement les lancer sur leurs injustes agresseurs, et s’enfuirent ensuite avec la rapidité de l’éclair. Les Turcs ramenèrent au camp le soir quelques bestiaux et du dourah: trois des leurs avaient été tués; une vingtaine de nègres étaient restés sur la place.
« Le ai, le pacha envoya de ce côté quatre cents hommes commandés par Haggi-Hammed, un de ses
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lieutenants; ils trouvèrent les nègres, qui opposèrent une assez vigoureuse résistance. Cinquante restèrent au pouvoir des Turcs; il y en eut autant de tués : on sut plus tard que ceux qui s’étaient enfuis, ayant gagné une montagne où ils se croyaient en sûreté , y furent pris le même jour par une troupe de Gallas. Ceux-ci étaient sans cesse à la poursuite des malheureux nègres de ces contrées, et dans ce moment ils ne se trouvaient qu’à cinq ou six lieues du camp d’Ismâyl. Cette circonstance sembla lui faire ouvrir les yeux : depuis longtemps nous étions dans le voisinage de l’Abyssinie sans que le pacha eût daigné y envoyer une ambassade; les Abyssins, ignorant les intentions du prince, pouvaient lui faire payer cher cette négligence. Les méliks Dourârs et celui du Fazogl vantaient beaucoup la valeur des Abyssins avec lesquels ils avaient eu des guerres à soutenir.
Nous ne pouvons mieux comparer leur nombre, me disaient-ils, qu’à celui des arbres dont vous voyez toute l'étendue du pays couverte. Ils sont armés de fusils à mèche. Connaissant la faiblesse des moyens que les nègres peuvent leur opposer, ils viennent les surprendre la nuit, et toujours *
le succès couronne ces attaques.
« Je parlai au prince de ces particularités, et je lui dis en même temps que ce serait pour moi, une grande satisfaction, s’il me permettait d’ac-
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compagner ses ambassadeurs, au cas où, comme je le pensais, il se déciderait à en envoyer. Il se récria hautement sur l’inconvenance d’une pareille démarche, qui ne pouvait entrer dans ses vues. Si par la suite le pacha se fût maintenu et fortifié dans la haute Nubie ou le Kordofan, et qu'il eût conquis le Darfour, comme il en avait le projet, je n'aurais pas été étonné de le voir un jour, aveuglé par l’ambition de nouvelles conquêtes, porter ses armes en Abyssinie ; ce qui eût amené infailliblement sa perte.
* J’ai dit qu’Haggi-Ilammed avait été chargé d’une expédition. 11 revint le soir avec cinquante prisonniers, quelques bestiaux et une bonne provision de dourah. 11 y avait parmi ces prisonniers des femmes de tout âge; ils étaient tous attachés à la queue des chevaux et traînés dans la poussière; ces malheureux, dévorés par la soif, poussaient des cris lamentables et demandaient de l’eau. On les conduisit tout près de ma tente et je fus assez heureux pour en soulager quelques-uns, en les faisant boire moi-même; car les hommes avaient les mains liées derrière le dos, et ils étaient séparés de leurs femmes : celles-ci, par leur jargon et par leurs gestes, me comblaient de remercîments ; l’une d’entre elles, voyant que les soldats les dépouillaient de leurs parures de verroterie, détacha son bracelet et me le mit aussitôt
dans la main, pour reconnaître le service que j’avais rendu à son mari en lui donnant un peu d'eau. Ces femmes portaient un petit morceau de toile de coton autour des hanches; c’était leur seul vêtement. J’en remarquai une qui avait un cercle d’étain passé dans les narines : une plaque, qui y était suspendue, lui couvrait la bouche ; une autre plaque du même métal, suspendue à la lèvre inférieure, lui couvrait en partie le menton. Les hommes, comme ceux d’Agarô, portaient au bas des reins une peau de chèvre, attachée par devant. L’un d’entre eux me confia qu’il était venu chaque soir rôder autour du camp pour voir ce que faisaient les soldats dans leurs tentes. Ainsi ces nègres, avec un peu d’audace et de résolution, auraient pu nuitamment fondre à l’improviste sur nous, et avoir bon marché d’un ennemi que ses armes seules rendaient redoutable pour eux. Cette idée faisait frémir; et cependant, toute mesure de précaution et de vigilance pour la garde du camp pendant la nuit continuait à être complètement négligée. Il se trouvait parmi les prisonniers un chef de tribu; il était vêtu d’une chemise, unique marque de sa dignité. Le pacha, usant de politique, affecta de le bien traiter; il le fit couvrir d’un guibeh ou doliman de serge rouge; ce costume, dont la couleur éclatante tranchait sur le noir de sa peau,
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parut si étrange aux yeux de ses compatriotes, qu’ils auraient ri de bon cœur, si le souvenir de leur triste position le leur eût permis ; les femmes surtout semblaient s’amuser de le voir accoutré de la sorte. Quant au pauvre cheykh qui était l’objet de cet honneur insigne, on devinait à sa contenance qu’il eût infiniment mieux aimé garder sa chemise sale.
« lsmâyl le questionna devant moi sur les lieux où les habitants du pays allaient chercher l’or, sur la quantité et la grosseur des morceaux qu’ils en recueillaient. Pour qu’il ne lui prît pas envie de dissimuler, H le prévint rjue, s’il ne lui disait pas la vérité, il lui ferait sans rémission trancher la tête, dès qu’il aurait acquis la preuve de son imposture. Cet homme, tout tremblant, ramassa à terre des graviers de la grosseur d’un haricot, et, les montrant au prince, il lui dit que, lors de la saison des pluies, ils trouvaient quelquefois des pépites de ce volume, dans les creux qui existent dans le lit ou sur les bords des torrents; mais qu’en général ils se procuraient ce métal en poudre, par le lavage des sables dans les jattes que nous avions vues. Il indiqua divers endroits réputés dans le pays pour être les plus favorables à ce genre de recherches. lsmâyl remit au lendemain à les visiter. Le 23 janvier, le chef nègre nous conduisit sur un autre point du tor-
rent d’Abqoulgui. D’après mon conseil, le pacha fit conduire avec nous quelques autres nègres, afin de voir de quelle manière ils s’y prenaient pour le lavage des sables. Nous passâmes là les trois quarts de la journée en recherches, et elles ne furent pas plus fructueuses que les précédentes ; mais je ne vis pas sans beaucoup d’intérêt l’intelligence que nos nègres mettaient dans leurs opérations, et la dextérité avec laquelle ils maniaient leurs sébiles ou creusaient des puits en se servant de simples pieux de bois : le fer, trop rare et trop cher chez eux, n’était employé que pour des outils à fendre ou pour faire quelques objets de parure, tels que bagues et bracelets. Le 24, le chef nègre proposa de nous mener dans un autre lieu plus éloigné, d’où les indigènes retiraient aussi de l’or. Le pacha y consentit; mais il résolut de faire d’une pierre deux coups, c’est-àdire de profiter de l’occasion pour tenter de capturer encore quelques nègres. En conséquence, il prit avèc lui quatre cents hommes de cavalerie, les seuls qui fussent encore propres à faire un bon service, et nous nous dirigeâmes dans le nord-est. Les prisonniers qui devaient nous guider dans nos recherches avaient le cou emboîté dans des fourches de bois, dont l’extrémité était tenue par des Turcs à cheval. Ces malheureux, meurtris par les secousses que leur donnaient
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leurs farouches conducteurs, auraient préféré la mort à ce traitement cruel : dans leur désespoir, ils se jetaient par terre, et, s’obstinant à ne plus marcher, demandaient comme une faveur qu’on leur ôtât la vie. Mais leurs bourreaux, loin d’éprouver quelque émotion, les frappaient à coups de plat de sabre, jusqu’à ce qu’ils se remissent sur pied.
« Le sol ne présenta qu’une suite de coteaux couverts d’arbres divers, parmi lesquels je distinguai une espèce de sycomore portant une feuille excessivement grande. Des torrents multipliés rendaient notre marche extrêmement pénible. Nous traversâmes plusieurs villages, tous abandonnés; la plupart sont entourés d’une palissade circulaire de trois mètres de hauteur, de deux d’épaisseur, et formée de gros bois qui la rendent très-solide : on ne communique dans l’enceinte que par une seule petite porte d’un mètre cinquante centimètres de hauteur; ils y renferment leur bétail. Ces remparts servent à les protéger contre les attaques des animaux féroces, et celles, non moins redoutables, de leurs persécuteurs les Abyssins et les Gallas , qui viennent assez souvent en force les surprendre la nuit et les enlever, malgré toutes ces précautions.
« Après trois heures de marche, nous arrivâmes à d’autres villages semblables, dont les habitants
avaient aussi pris la fuite : les Turcs satisfirent ici leur rage en brûlant, comme de coutume, tout ce qu’ils ne purent emporter, et nous revînmes sur nos pas. Le pacha avait des accès de fièvre depuis plusieurs jours, cette course infructueuse ne fit qu’accroître son malaise. A moitié chemin du camp, nous nous arrêtâmes sur les bords d’un petit torrent où l’on avait creusé, dans une argile verdâtre, quatre puits circulaires, de trois mètres de circonférence sur quatre et six de profondeur; le lit même du torrent était rempli de petites excavations superficielles dans lesquelles, quand les eaux sont retirées, on trouve souvent quelques pépites d'or. Le chef nègre quitta son beau doliman rouge, et descendit dans quelques-unes de ces excavations ; il remonta bientôt avec deux poignées seulement d’argile, et me les montra, en me disant qu’il était sûr d’y trouver de l’or. Pour parler avec tant de confiance, il fallait que l’expérience lui eût appris à quelle profondeur se trouvait la couche argileuse qui contenait ordinairement ce métal. En effet, après avoir lavé son sable avec une agilité et une adresse extrêmes, il nous fit voir quelques paillettes d’or, mais point de gros morceaux. Le pacha était d’une humeur détestable, et le dépit se peignait sur son visage.
« Le 26 , j’allai avec lui soumettre à de nouveaux essais les sables aurifères : le résultat n’en fut ni
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plus ni moins fructueux qu’auparavant. Le 27, le pacha, voulant profiter de l'arrivée des troupes qui étaient venues fort à propos renforcer les siennes, résolut de tenter une excursion dans les montagnes de Fâdoqah, à une journée de marche au nord d’Abqoulgui. Le détachement était composé de cinq cents Bédouins et Osmanlis. Les Bédouins montèrent à l’assaut avec intrépidité; mais les Osmanlis, ou manquèrent de courage, ou gravirent les pentes avec tant de lenteur que les Bédouins, exposés seuls à la chute des pierres et des lances que les nègres faisaient pleuvoir, se virent forcés de se replier : cependant les Osmanlis s'étant enfin réunis à eux, ils remontèrent ensemble. Il n’était plus temps; les nègres avaient pris la fuite. Le 29 janvier, de retour au camp, les Bédouins ramenèrent dix esclaves; ils se plaignirent amèrement de la lâcheté des Osmanlis. Le pacha fit infliger à plusieurs la bastonnade, sans user cependant d’une sévérité que sa position critique ne lui permettait pas de déployer. Le lendemain, quoique affaibli par la fièvre qui ne le quittait point, il voulut aller lui-même sur ces montagnes, et se mit à la tête de douze cents hommes : mais, comme il était facile de le prévoir, les nègres ne l’avaient point attendu. La troupe revint avec quarante esclaves seulement; la plupart étaient des femmes avancées en âge, et des vieillards dé-
crépits qui n’avaient pas pu ou qui n’avaient pas cru nécessaire de prendre la fuite. On ne voyait pas trop, en effet, ce que les Turcs pourraient faire de ces spectres; mais comme on leur avait promis une piastre d’Espagne par tête de nègre, peu leur importait que ceux qui leur tombaient dans les mains fussent valides ou non.
« Les nègres du grand pays de Bertât sont généralement bien faits, forts et vigoureux. Plusieurs d’entre eux paraissent issus d'un sang étranger, allié peut-être à celui des Foungis; ceux-là ont les cheveux plutôt bouclés que crépus, une belle physionomie, point de grosses lèvres, ni le nez épaté. Les indigènes proprement dits, quoiqu’ils aient les cheveux crépus, cotonnés, le nez épaté, les lèvres épaisses, caractères propres à la race nègre, n’ont pourtant pas les os de la pommette aussi proéminents que chez les nègres de l'Afrique occidentale, sous les tropiques. Ces idolâtres sont indociles et belliqueux ; on ne doit pas toutefois en conclure qu’ils sont naturellement cruels et féroces, comme auraient pu le faire croire quelques actes de vengeance, exercés contre les Turcs. La guerre aussi atroce qu’injuste que ceux-ci leur faisaient, ne permettait pas qu’on pût se faire une idée nette des mœurs habituelles de ces hommes poussés au désespoir. Je suis au contraire porté
à les croire hospitaliers et pacifiques ; ce qui me le persuade, c’est l’union dans laquelle iis vivent sur leurs montagnes avec des Arabes musulmans, et même, dib-on,avec quelques Abyssins qui y sont restés à la suite d’invasions antérieures. J’ai trouvé en effet, en parcourant leurs cabanes, des qarahs ou vases faits avec des calebasses, sur lesquels étaient insculpées des croix chrétiennes. Quant aux nègres du fleuve Blanc, ils passent* pour être cruels et perfides. Ces diverses peuplades diffèrent dans leurs croyances religieuses; la plupart adressent leurs hommages et leurs prières à la lune; quelques-uns font du soleil l’objet spécial de leur culte, et ne regardent la lune que comme son fils; partageant sur ce point, à ce qu’on assure, l’opinion des Gallas. Mais la lune est le plus généralement adorée, parce que sa douce lumière leur paraît bien préférable aux feux brûlants du soleil. Ce qui étonne ces hommes simples et dont ils ne sauraient se rendre compte, c’est de voir passer alternativement le disque lunaire de la forme ronde à celle d’un croissant. C’est cette dernière forme qu’ils donnent souvent à leurs casse-têtes; j’en ai rapporté un de ce genre. Us révèrent aussi de prétendus prophètes ou saints personnages. A la montagne de Kilgou, par exemple, les habitants n’avaient qu’un cri pour invoquer leur grand Ahdal Kâder,à qui ils
attribuent le pouvoir de faire tomber ou cesser les pluies : le baobab est aussi en plusieurs lieux l’objet d’un culte particulier. Il est vrai que cet arbre, par ses proportions colossales et ses formes étranges, offre quelque chose de surnaturel, bien capable d’inspirer des idées superstitieuses à des hommes ignorants et grossiers. Ils immolent des brebis sous son ombre et les suspendent à son tronc ainsi que des vases pleins d’eau. Je vis à Kilgou un de ces arbres, dans lequel étaient fichées une grande quantité de chevilles où les dévots venaient attacher leurs pieuses offrandes. En face s’étendait une aire en argile battue, où ils se prosternaient pour adresser des vœux à leur fétiche. Je voulus moi- même rendre à ma manière un hommage durable à cette divinité végétale, et je gravai mon nom sur son écorce. La polygamie existe parmi ces nègres ; la coutume les autorise à prendre autant de femmes qu’ils ont de bœufs et de vaches. Les plus riches d’entre eux donnent pour dot à leurs filles deux vaches et dix moutons ; plusieurs de ces derniers animaux sont consommés dans le festin de noce. Une vache, deux moutons et une pièce de toile sont ce qu’on peut apporter de moins en mariage. Les formalités de l’union conjugale ne sont ni longues ni compliquées : toute la cérémonie se réduit à un repas de famille. 11 est d’usage que les nouveaux ma-
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ries se frottent le corps pendant plusieurs jours, avec un mélange de graisse et d’ocre rouge, en plus grande quantité qu’à l’ordinaire. Lorsqu’une personne meurt, les parents et les amis, après avoir sangloté longtemps en chœur, pétrissent de la graisse et de la terre rouge, et en barbouillent le défunt de la tête aux pieds. Si c’est un homme, on lui rase la barbe, et quelquefois on l’épile entièrement. On l’ensevelit ensuite dans un linceul, en laissant les pieds à découvert, et on l’enterre dans une fosse profonde tout près de sa maison. '
« L’époque de la récolte du dourah est solennisée par des fêtes et des repas communs, où chacun apporte son plat. On élève des mâts décorés des prémices de ce grain, et l’on adresse aux astres des prières d’actions de grâce.
« Les habitants de ces contrées n’ont point, comme au Sennâr, l’habitude de se faire taillader la peau dans certaines maladies; mais ils ont recours à la cautérisation par le feu. J’ai vu des nègres du Qamâmyl qui avaient toute la partie antérieure du corps empreinte de cicatrices rondes, qui provenaient de l’application d’un anneau de fer rouge; ils prétendent que ces brûlures les préservent d’infirmités. Je n’ai point remarqué de marques de cette nature parmi les femmes. Sujets à la majeure partie des maladies du Sennâr, ces nègres
sont en outre affectés d’affections cutanées très- »
nombreuses ; la petite vérole fait même parmi eux plus de ravages que parmi les civilisés. Comme au Sennâr aussi, la brûlure par le fer rouge est le remède à tous leurs maux. Ils supportent patiemment toute espèce de souffrances. Hommes et femmes ont l’habitude de fumer : leurs pipes sont d’une capacité telle, qu’elles pourraient contenir jusqu’à trois onces de tabac. La danse des négresses a tous les caractères de celle des autres races de nègres connues : elles battent fortement le sol du pied, se frappent dans les mains, sautent sur un pied, puis sur l’autre, les jambes rapprochées, plient les jarrets, s’élèvent de terre en poussant un cri, et imprimant à leurs hanches des mouvements désordonnés. Les hommes les accompagnent avec une espèce de lyre pareille à celle des Barâbrahs. J’ai rapporté du mont Kilgou un de ces instruments. Ils ont des cordes à boyaux assez artistement préparées.
La principale nourriture des nègres du Bertât est le dourah : ils en font des galettes et une bouillie épaisse qui ressemble à la polenta des Italiens ; mais il faut que ces pâtes aient fermenté et pris un fort goût d’aigre, sans cela ils ne pourraient les manger. Ils y mettent un peu de graisse, et parfois les arrosent de lait aigre; ils y incorporent souvent aussi du miel et des fruits
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de baobab concassés dont la saveur aigrelette en relève l’insipidité. Ils consomment de la viande de bœuf domestique et sauvage, de mouton, de girafe et d’éléphant; elle leur est apportée en grande partie par les Arabes voisins. Cette viande, dégraissée, coupée par petits morceaux, séchée au soleil , se colporte ainsi dans des sacs de peau appelés kirbehs , où on la conserve un et deux mois. Lorsqu’un indigène veut entreprendre un voyage , il fait frire dans de la graisse une quantité de ces morceaux suffisante pour tout le temps qu’il doit durer. Cette viande, en vieillissant, contracte un goût de corrompu; mais cela ne les empêche pas de la manger. On prépare beaucoup de ces conserves au Fazogl. Les nègres mangent parfois de la chair fraîche, surtout celle des agneaux; ils n’en font jamais cuire le foie, le cœur, les rognons, ni même les côtelettes, qu’ils prennent grand plaisir à ronger à belles dents. Ils se régalent aussi des intestins de ces jeunes animaux. Les nègres des districts plus occidentaux , lorsqu’ils viennent à manquer de dourah, mangent les sommités ou épis d’une espèce de parais qui croît spontanément et qu’ils ont coutume d’employer pour couvrir leurs huttes. Tous ont un goût décidé pour tout ce qui est acide : aussi trouvent-ils excellents les fruits du baobab, qu’ils nomment qongles, et les gousses fraîches
de tamarin. Ils comptent encore parmi leurs aliments une grosse racine tuberculeuse ou patate nommée par eux el-gaïth, et tay en arabe; ils la font bouillir. Ces tubercules ne se trouvent pas en abondance; ils ont la pellicule noire, et sont d’un blanc de lait à l’intérieur; ils sont très-farineux et d’une saveur très-agréable.
« On leur apporte de l’Abyssinie de la racine de gingembre, qu’ils aiment beaucoup à mâcher; ils ont assez souvent aussi dans la bouche des clous de girofle, que leur fournissent les Arabes. Leurs femmes s’en font des colliers; j’en ai rapporté un. Comme dans les pays au nord, ils font fermenter le dourah pour en obtenir une boisson ; mais ils n’y consacrent que fort peu de ce grain , dont la quantité qu’ils recueillent suffit à peine à la nourriture de la , population , qui paraît être très-féconde, comme toutes celles qui ont à lutter contre la misère.
« J’ai déjà dit que les femmes, plus pudiques ici que sur d’autres points de ces régions, couvrent leur nudité d’une espèce de jupe qui leur descend jusqu’aux genoux. Les hommes ne connaissent point ce sentiment de honte naturelle; ils vont entièrement nuS, caria peau de chèvre ou de mouton qu’ils s’attachent au bas des reins paraît avoir uniquement pour but de garantir leur épiderme du contact de la terre ou des rochers sur
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lesquels ils s’asseyent. Ils ont l’habitude de marcher pieds nus, et portent rarement des sandales. Hommes et femmes se percent' les narines pour y mettre quelques chevilles de bois : ils ont aussi de gros boutons d’ivoire fixés par une forte cheville dans les cartilages de leurs oreilles. J’ai rapporté de Qamâmyl un de ces boutons. Les femmes se fichent aussi à travers les narines des brins de paille d’un et deux pouces de long. Ces bonnes gens prétendent, et fondent cette opinion sur une expérience héréditaire , que le soin qu’ils prennent d’entretenir par l’introduction de corps étrangers les trous qu’ils se font au nez, aux oreilles et aux lèvres , leur est conseillé comme un préservatif utile à leur santé. La première fois que je vis une négresse ainsi enjolivée, * je crus que le vent lui avait collé une longue paille sur le visage, et j’avançais complaisamment la main pour l’en débarrasser, lorsque je m’aperçus de ûia méprise, qui lui parut fort plaisante, car elle se mit à éclater de rire. Les femmes, celles des chefs surtout, ont la poitrine couverte de colliers de verroterie : elles tissent des ceintures et dés bracelets avec des perles de la même espèce et de diverses couleurs nuancées avec beaucoup de goût. Quelques-unes portent au cou un coléoptère desséché qui rappelle le scarabée égyptien. Elles ont aussi des bracelets en fer, et
se garnissent les doigts d’anneaux du même métal. Des hommes portent parfois en manière de hausse-col, soit comme ornement, soit pour tout autre motif que j’ignore, deux morceaux de peaux recouverts d’un fil de fer battu et plat, tourné en spirale sur leurs bords; l’un de ces morceaux pend sur la poitrine et l’autre sur la nuque.
« La lance, comme je l’ai dit , est la principale de leurs armes offensives. Elle ressemble beaucoup à celle des anciens Égyptiens, telles qu’on les voit dans leurs bas-reliefs. Les nègres font la hampe des leurs avec une tige de bambou trèslégère, de cinq à six pieds de longueur : ces lances, attendu la rareté du fer, sont souvent garnies d’une corne droite bien pointue. Ils ont de plus un casse-tête en bois dur, qu’ils portent à la ceinture : il est plus ou moins bien façonné, et ils y figurent quelquefois des croissants. J’en ai rapporté plusieurs des nègres de Kilgou et de Tâby. Il y a aussi d’autres casse-têtes armés d’un tranchant en fer ; leur forme recourbée donne la facilité de les suspendre aux arbres et aide celui qui les porte à s’accrocher en gravissant les montagnes. Cette arme , rare chez les nègres , est familière aux Arabes nomades du Bouroum, et on la retrouve aussi figurée dans les monuments de l’antique Égypte. Ils ont des boucliers en losange, pareils du reste à ceux des Sennàriens ; ils sont en
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peau de girafe. La trompette guerrière au son de laquelle ils se rallient est une espèce de cornet à bouquin droit et recouvert de peau. J'en ai rapporté une, trouvée au mont Tâby. Ils font aussi usage d’un sifflet recouvert d’une peau de serpent. La fronde est encore une de leurs armes. Dans les guerres qu’ils se font de peuplade à peuplade , ils se présentent au combat avec deux ou trois lances dans la main gauche : rarement ils jettent la troisième avant d’en avoir ramassé une de l’ennemi. Si c’est en plaine que les deux partis se rencontrent ils courent les uns sur les autres, et prennent en marchant des postures bizarres : ils écartent à chaque instant les jambes, sautent, ploient les jarrets avec agilité; enfin leur pas de charge a tous les caractères d’une danse grotesque. Lorsqu’ils se jugent à une distance convenable, ils mettent un genou en terre, se couvrent de leurs boucliers, et lancent leurs javelots en poussant un cri, puis ramassent ceux que l’ennemi a fait pleuvoir sur eux en même temps.
L’action s’anime, les lances volent; elles sont reçues et renvoyées de part et d’autre, et, si je puis m’exprimer ainsi , font la navette. Quand il n’est plus possible de ramasser les lances sans mettre de la confusion entre eux, et que la victoire est encore indécise, ils saisissent leurs casse-têtes, les chefs leurs sabres à deux tranchants , s’ils en
ont; la lutte s’engage corps à corps, et c’est à qui assènera les plus furieux coups. Dès que les femmes, spectatrices du combat, s’aperçoivent que ceux de leur parti ont le dessous et que de plus grands efforts seraient inutiles, elles se précipitent sur eux et les engagent à se rendre. Alors les vainqueurs emmènent hommes, femmes et enfants , et vont les vendre aux nomades contre des bestiaux. Quant aux Gallas, leurs ennemis naturels, ils ne leur font aucun quartier; et même, avant de tuer ceux qui tombent vivants entre leurs mains ils leur font subir cette mutilation dégoûtante par laquelle les guerriers de l’antique Égypte déshonoraient leurs victoires sur des peuples moins civilisés qu’eux, et dont ils paraissent avoir répandu la honteuse pratique dans toutes les parties du bassin du Nil où ils ont porté leur domination ou leurs armes. On voit sur un bas-relief du temple de Médynet-Abou, datant de la 20* dynastie 1 , les vainqueurs occupés à faire le dénombrement de ces trophées sanglants enlevés aux cadavres de leurs ennemis. Aujourd’hui, comme on sait, les Turcs, mieux policés, mais non moins féroces néanmoins, constatent par des oreilles coupées le nombre des malheureux qui succombent sous leurs coups.
1. Description de l'Égypte, vol. II, pl. XII. — Voy. aussi notre volume sur Ramsès le Grand ou l’Égypte il y a 3300 ans, p. 274.
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« Les habitations des nègres de Qamâmyl et du Bertât, en général, sont construites avec plus d’art et de goût que celles du Fazogl et du Sennâr; ils ont, il est vrai, à leur disposition, une espèce de bambou qui croît abondamment dans le pays, et qu’ils emploient à cet usage d’une manière fort industrieuse. Ces habitations sont divisées en plusieurs cases : la principale, le corps de logis proprement dit, est élevée de trois pieds au-dessus du sol, et repose sur de grosses pierres, afin de préserver l'intérieur de l’invasion de l’eau, et de le rendre moins accessible aux termites, insectes voraces, qui sont ici plus gros que ceux du Dongolah. Ce corps de logis se. compose d’une pièce centrale, autour de laquelle règne un couloir où est ménagée ordinairement un petit magasin pour les provisions de bouche. Les murs ou cloisons d’enceinte se composent de tiges entières de bambou dressées perpendiculairement; d’autres tiges refendues en plusieurs morceaux les enlacent solidement, par les mêmes procédés que nos vanniers emploient pour la texture d’une manne d'osier. La cloison intérieure est revêtue d’un crépi d'argile; l’extérieur reste à bois découvert, ce qui permet à l’air de circuler librement dans le couloir, et c’est là que les habitants de la maison se tiennent pour respirer le frais. La chambre du milieu, au contraire, est chaude.
et ils y cherchent un abri quand les nuits sont froides. Sur un point du couloir, le plancher est à claire-voie : c’est là que , dans les grandes chaleurs, ils se placent pour se faire administrer de copieuses lotions d’eau fraîche. Quelques-unes de ces habitations, qui, comme on voit, ne sont pas dépourvues de commodité, sont quelquefois d’une assez grande étendue : celle dont j’ai relevé le plan a cent vingt-huit pieds de circonférence. Les dépendances du manoir se composent de quelques cabanes circulaires : l’une est destinée à la préparation du dourah et des autres aliments, les autres servent d’étables aux bestiaux dans la saison des pluies.
« La plupart des nègres du Qamâmyl passent une partie de leur temps à la recherche de l’or ; mais il ne parait pas que ceux qui se livrent avec le plus d’activité à cette occupation, jouissent d’une aisance supérieure à celle de leurs compatriotes qui s’adonnent préférablement à l’agriculture ou au soin de leurs troupeaux. Ces nègres se couchent pour dormir sur des nattes de paille qu’ils fabriquent eux-mêmes; ils font aussi, comme au Sennâr, des tissus de paille teinte pour couvrir leurs vases : ces derniers ustensiles sont, les uns, des calebasses coupées en deux, et ils les nomment garahs ; les autres sont de poterie grossière et ont tous la forme d‘un cône ren-
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versé; c’est aussi la forme qu’avaient certains vases des anciens Égyptiens, et que, pour cette raison, ceux-ci étaient obligés de poser sur des trépieds. Ils tissent encore pour leur usage , avec une espèce de cordonnet, de petits sacs joliment faits et très-solides.
« Le seul commerce des nègres du Qamâmyl consiste dans la vente ou l’échange de leur poudre d’or; ils ne savent pas la fondre; ils la livrent, telle qu’ils l’ont recueillie, aux Arabes nomades du Bertât et de Singué , qui leur donnent en retour des bestiaux, des fers de lances et autres instruments du même métal,, provenant de l'Abyssinie , tels que haches et couteaux. Les nègres du Bertât en général, ne connaissent aucune écriture , aucun système de numération ; ils comptent difficilement sur leurs doigts des mains et des pieds. Leur langage diffère souvent d’une montagne à l’autre, et ces différences deviennent plus sensibles en raison de l’éloignement des lieux; car les diverses peuplades ne communiquent point entre elles.
« Dix-sept jours s’étaient écoulés depuis notre arrivée à Qamâmyl ; j’avais éprouvé beaucoup de fatigues, et cependant ma santé n’en était que meilleure. Chaque jour, je montais à cheval pour parcourir les environs et faire la recherche des
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sables aurifères. Nous avions beau multiplier les essais, peser les sables, faire des calculs de proportion entre une quantité donnée de ces sables et son produit en or, nous n'arrivions jamais à un résultat qui pût donner au pacha la moindre lueur d’espérance. Son dépit était au comble. Ces monceaux d’or sur lesquels il comptait tant s’évanouissaient donc en fumée 1 Ces trente mille nègres au moins, qu’il devait capturer, s’étaient jusque-là réduits à quelques centaines de ces pauvres gens ! Hélas ! oui , ainsi l’avait réglé le destin. 11 fallait aller tenter fortune ailleurs ; en conséquence, Ismâyl ordonna les préparatifs du départ. Je n’avais plus que mon cheval et trois chameaux ; le pacha lui-mème ne pouvait se procurer un nombre suffisant de ces derniers; je m’estimai très-heureux d’en trouver deux à ache- . ter pour sept cents piastres turques, c’est-à-dire, pour le double de leur valeur. Je n’en fus pas moins obligé d’abandonner une collection de beaux échantillons de rochers, que j’avais rassemblés dans mes dernières excursions. M. Letorzec, un compatriote qui me suivait depuis l’Égypte, accablé par la fièvre, était demeuré presque toujours couché pendant notre séjour ici; ses forces diminuaient à vue d’œil ; son état me donnait les plus grandes inquiétudes. Lorsqu’il apprit que l’on allait partir pour s’éloigner encore dans
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le sud, le chagrin qu’il en ressentit accrut son mal; il se frappait de l’idée qu’il ne reverrait plus son pays natal. Combattu par la crainte de le perdre faute de secours et par le désir de voir les contrées nouvelles que le pacha se proposait de parcourir, j’éprouvais une bien vive anxiété. Enfin, le 5 février, à la nuit, on commença à charger. Pour ne pas trop fatiguer mes chameaux, qui n’étaient pas très-vigoureux , je fis encore le sacrifice de ma tente que je laissai à la disposition des nègres de Qamâmyl. A six heures, nous partîmes; la plupart des soldats ne pouvaient revenir de leur surprise en voyant qu’on se dirigeait encore au sud; tous avaient envisagé comme un effort surnaturel d’avoir pu pénétrer jusqu’ici. Les Chaykyés avaient fait un mannequin figurant un homme et censé représenter un des leurs : c’est une coutume établie parmi eux, d’enterrer un pareil mannequin au lieu où est fixé le terme de leurs grandes expéditions. Des Chaykyés allaient complaisamment à pied, afin de pouvoir placer sur un chameau pette représentation burlesque dont la vue amusait beaucoup les Osmanlis. A sept heures et demie, on entra dans un bois; nous traversâmes ensuite des coteaux, plus loin nous gravîmes des montagnes où étaient quelques habitations éparses, abandonnées par les nègres, et auxquelles
les soldats mirent le feu. A dix heures trois quarts, on traversa le Tournât qui, resserré entre des coteaux , n’a ici que soixante pas de largeur. A onze heures, nous passâmes sur une montagne couverte d’habitations récemment évacuées et toujours semblables à celles de Qamâmyl; elles devinrent de même en grande partie la proie des flammes , ainsi que le dourali .qu'elles renfermaient et qu’on ne pouvait emporter faute de bêtes de charge. On continuait à marcher sur cette montagne, où se montraient çà et là quelques cabanes. La terre creusée sur divers points, annonçait qu’ici les habitants se livrent à la recherche de l’or. De cette région élevée, la vue s’étendait, à Test et au sud, sur des coteaux couverts de bois; à l’ouest, elle était bornée par la chaîne de montagnes de Singué et de Qebeych.
« Singué est habité par des musulmans. Moussa, leur chef, envoya prévenir qu’ils étaient disposés à payer un tribut.
«Le 7 février, toute l’armée alla camper près de Singué, dans un enfoncement ou vallon formé par la grande chaîne de montagnes de Qebeych, qui domine le pays au nord et à l’ouest. A deux heures de l’après-midi, la plupart des Turcs, suivant leur usage, étaient livrés au sommeil, lorsque les nègres, réunis au nombre de mille environ, profitèrent de ce moment pour descendre des monta-
gnes de l’ouest. On les aperçut enfin , et l’on alla réveiller le pacha et les canonniers ; mais avant que l’artillerie eût pu jouer sur eux, ils avaient eu le temps d’avancer jusqu’à trois portées de fusil du camp, où ils tuèrent sous nos yeux deux soldats qui s’en étaient écartés. L’épouvante que le canon répandit parmi eux les contraignit de regagner précipitamment la montagne. Cinq cents hommes de cavalerie et d’infanterie se mirent à leur poursuite; ne pouvant les atteindre, ils assouvirent leur rage , comme de coutume , sur les maisons qu’ils incendièrent Je pris une vue de Singuéau moment de cette échauffourée. Les troupes revinrent avec quinze prisonniers seulement, qui leur avaient coûté six des leurs. Le 8, le pacha envoya de nouveau à leur poursuite Omar-Kâchef avec trois cents hommes de cavalerie. L’ennemi, au nombre de huit à neuf cents, était à trois quarts d’heure de là, sur la haute montagne de
Fâlogoun ; il n’était guère facile de l’y atteindre ; \
néanmoins, les Turcs parvinrent à engager l’action avec un parti de cinq cents environ; ils en tuèrent cinquante et firent dix prisonniers , ce qui leur coûta neuf hommes et huit blessés. Ils revinrent le même jour. Contre l’ordinaire, le pacha fit placer pour la nuit des sentinelles hors du camp; il sentait cette fois-ci la nécessité de se mettra en garde contre les surprises. En effet,
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les feux de l’ennemi , éparpillé sur les hauteurs environnantes, nous tinrent sans cesse éveillés et les armes à la main.
« Le 9 février, les troupes espéraient pouvoir se reposer des fatigues de la nuit et des journées précédentes, lorsque, vers le milieu du jour, les nègres, cachant leur marche à la faveur des arbres et se tenant à couvert dans un ravin, descendirent de nouveau et s’avancèrent avec audace et intrépidité jusqu’à une portée de fusil du camp. Là ils frappèrent de leurs lances et de leurs couteaux plusieurs domestiques qui y avaient mené boire les chameaux et les chevaux du pacha, s’emparèrent de ces derniers, et prirent la fuite. Ces chevaux, au nombre de huit, étaient les seuls de quelque valeur qui lui restassent. Ce n’est que par les cris des domestiques qui accoururent couverts de sang, que l'on fut averti de la présence de l’ennemi. On se hâta de courir à sa poursuite ; mais le résultat de cette expédition se réduisit à la capture de trois nègres. Ces malheureux furent mis sous le bâton, pour les forcer à divulguer les projets et le nombre de leurs compatriotes. Après avoir reçu une centaine de coups, ils avouèrent qu’il avait été convenu que les nègres de Qamâmyl et des environs viendraient se réunir à ceux de Singué ; que ces auxiliaires étaient en partie arrivés ; que tous, à la même heure, de-
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vaient l’attaquer sur trois points différents , de l’est, de l’ouest et du nord ; que les leurs s’étant avancés trop tôt, et ayant cédé à la tentation de s’approprier des chevaux, avaient ainsi fait manquer le plan d’opération.
« Plus tard , nous aperçûmes en effet au nord un parti de nègres qui, se voyant seuls, n’osèrent pas descendre. L’aveu de ces prisonniers qui paraissait sincère, ne laissait pas d’être bien alarmant. On était près de manquer de munitions; les Turcs, privés du seul moyen qui pût les rendre redoutables et leur assurer de la supériorité, étaient bien loin d'être assez nombreux pour tenir tète à tous les nègres réunis de la contrée. Ceux-ci d’ailleurs, encouragés par le peu de succès des tentatives que le pacha avait fait contre eux, redoublaient d’audace ; la bravoure des Osmanlis et le clinquant de leurs armes ne leur inspiraient plus autant de crainte; ils avaient même remarqué que le canon faisait plus de bruit qu’il ne causait de ravage parmi eux. Leurs villages, leurs récoltes, devenant chaque jour la proie des flammes, leurs champs dévastés, leurs femmes et leurs enfants enlevés avec violence et réduits en esclavage, tout se réunissait pour pousser ces hommes au désespoir et les exciter à venger tant d’outrages dans le sang de leurs iniques oppresseurs. L’état critique où je voyais les affaires
d’Ismâyl me faisait faire des réflexions peu riantes. Persisterait-il à porter ses armes encore plus loin ? j’avais lieu d’en douter. Je m’empressai donc de recueillir ici les renseignements que purent me donner les guides qui conduisaient l’armée. Leur terreur ne fit que me confirmer dans mon dessein de quitter le quartier-général et de regagner l’Égypte. »
Bien en prit au voyageur. Il avait â peine dépassé les frontières des pays si barbarement annexés, que les plus sombres rumeurs touchant le sort de l’expédition égyptienne l’atteignirent. Une insurrection générale des tribus du haut Nil semblait courir et monter derrière lui.
Voici ce qui s’était passé :
Shendy, petite ville située au sud de la jonction de l'Atbara et du grand Nil, avait été pendant deux siècles et demi le centre d’une puissance indépentanle. Son dernier chef, Nimr ou Némir (le tigre) avait été dépossédé par Ismâyl. Un jour que le Nubien avait hasardé quelques observations relatives à une contribution de mille esclaves que le vainqueur exigeait dans les quarante-huit heures, Ismâyl le menaça de le faire brûler à petit feu s’il n’obtempérait à ses injonctions. Nimr, soumis en apparence, jura de se venger. Le retour des envahisseurs revenant en désordre du Sennâr, lui en
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fournit l’occasion. Ismâyl s’arrêta à Shendy même pour y fêter dans une fête nocturne, avec son état-major, son prochain retour dans sa patrie.... L’ivresse et l’orgie ne tardèrent pas à appesantir les paupières du prince et de ses compagnons; mais Nimr veillait... Ayant accumulé des masses de matériaux inflammables autour de l’enceinte de chaume où dormaient ses ennemis, il y mit le feu et tous périrent dans un immense bûcher.
Mehemet-Ali, exaspéré, chargea un de ses lieutenants connu pour sa férocité de tirer vengeance de la mort d’Ismâyl. Il fut trop obéi. La population de Shendy périt à son tour dans ses huttes incendiées; le district entier fut ravagé; près de quarante mille victimes, hommes, femmes et enfants furent sacrifiées aux mânes d’Ismâyl. Tous ceux qui purent échapper au massacre général de leur peuplade, allèrent rejoindre Nimr dans les déserts de l’est et se fixèrent avec lui sur les rives du Tacazze, au pied du plateau abyssin où ils fondèrent un petit État indépendant qui subsiste encore aujourd’hui (1869).
Tels furent les débuts du gouvernement égyptien dans le haut bassin du Nil.
Au point de vue scientifique, les travaux de M. Caillaud, outre la question de prééminence tranchée définitivement en faveur du Nil Blanc, ont résolu un autre problème de géographie et
d’histoire : — la position de l’île et de la ville de Méroé.
La province actuelle d’Atbarah , enclavée entre la rivière de ce nom à l’orient, le grand Nil à l'occident, le fleuve Bleu et son affluent le Rahad au sud-ouest, forme évidemment l’île de Méroé des anciens géographes. Quant à sa métropole, elle a dû s’élever au temps de sa splendeur sur l’emplacement que jonchent aujourd’hui les ruines d’El Mabrouk, de Danqueylick et d’Assour. La latitude de ce dernier point fixée par le voyageur français à 16° 56' correspond à quelques minutes près aux chiffres donnés par Strabon et Ptolémie pour la grande capitale des Éthiopiens. Ajoutons que les recherches des voyageurs qui se sont succédé depuis quarante années sur les traces de M. Caillaud, n’ont fait que confirmer ses vues et ses découvertes.