LES GAZOUAHS. — VOYAGE DE MEHEMET-ALI
Les Gazouahs (grazias ou chasses à l’homme). — Système de recrutement de l’armée et de la domesticité en Égypte. — Voyage de Mehemet-Ali. — 1838-1839.
Nous venons de voir comment furent inaugurés sur la rive orientale du haut Nil la puissance égyptienne et le recrutement de ses armées. Les extraits suivants, empruntés à différents explorateurs de la rive droite, nous prouvent que les suites de la conquête n’y ont pas été moins déplorables. Le premier témoignage que nous produisons est daté d’Obéid, capitale du Kordofan.
En 1828 des détachements de troupes, organisés dans cette localité, se dirigèrent au sud, vers les montagnes habitées parles nègres' Noubas. Voici, d'après un témoin oculaire, comment s’effectuèrent leur départ et l’acte de brigandage qui en était l’objet :
« Un jour j’entendis un grand bruit ; tout le
village paraissait sens dessus dessous ; la cavalerie était à cheval, et l’infanterie déchargeait ses fusils en l’air, en s’efforçant d’augmenter encore tout le fracas par d’effroyables clameurs. Un de mes compagnons qui prenait tout cela pour une réjouissance en demande la cause : « C’est la gazouah, c’est « la gazouah , me répond un homme de 1a. troupe « ne se sentant pas de joie. — La gazouah! et quel « gibier allez-vous chasser? des gazelles? — Oui, « des gazelles; voilà les filets, les cordes, les « chaînes , on doit les ramener vivantes ! » Au retour de l’expédition, tout le peuple sortit en dansant et courut au-devant des chasseurs. Je fis comme les autres et voulus prendre part à l’allégresse générale. Jamais je n’oublierai la scène qui s’offrit à mes regards. Que vis-je, en effet? Quel gibier traînaient à leur suite ces intrépides chasseurs, après vingt jours de fatigues? Des hommes chargés de chaînes, des vieillards, portés en litière parce qu’ils étaient hors d’état de marcher; des blessés qui traînaient avec peine leurs membres affaiblis, et une multitude d’enfants suivant leurs mères, qui portaient les plus jeunes dans leurs bras. Quinze nègres, liés, garrottés, nus, et dans l’état le plus déplorable, escortés par quatre cents soldats armés jusqu’aux dents. C’était là la gazouah! c’étaient là les pauvres gazelles prises dans le désert !
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« Je pris la résolution un jour d’accompagner moi-même une de ces gazouahs. L’expédition se composait de quatre cents soldats égyptiens, de cent cavaliers bédouins, de douze chefs de village, avec des paysans chargés de provisions. Quand on arrive à la destination, ce qu’on a toujours soin de faire avant la pointe du jour, la cavalerie se glisse autour de la montagne, et, par une manœuvre adroite, se forme d’un côté en demi-cercle, que l’infanterie forme de l’autre côté. Les nègres, dont le sommeil est si profond qu’ils ont rarement le temps de pourvoir à leur sûreté, sont ainsi pris complètement au piège. Aux premiers rayons du soleil, ‘ les troupes commencent leur opération par des décharges de mousqueterie ou d'artillerie contre la montagne ; un instant après, on aperçoit parmi les rochers et les arbres les tètes des malheureux montagnards, qui fuient dans toutes les directions, tirant après eux les enfants et les infirmes. Quatre détachements, armés de baïonnettes, sont alors envoyés pour gravit- la montagne, à la poursuite des fugitifs, tandis qu’en bas on entretient un feu continuel de fusils et de canons chargés à poudre, leur but étant alors plutôt d’effrayer les habitants que de les tuer. Cependant les plus braves d’entre les naturels s’arrêtent à l’entrée des cavernes qu’ils ont creusées pour s’y mettre à l’abri des attaques des ennemis ; de là ils lan-
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cent leurs javelines empoisonnées, en se couvrant de leurs boucliers ; leurs femmes et leurs enfants, se tenant près d’eux, les encouragent de la voix; mais si le chef de la famille vient à être tué, ils se rendent sans murmure. Lorsque le nègre est frappé d’une balle, on le voit le plus souvent, dans l’ignorance où il est de la nature de cette blessure, la frotter avec de la terre, jusqu’à ce qu’il tombe épuisé par la perte de son sang. Les moins courageux fuient avec leurs familles et s’enfoncent dans les cavernes, d’où les chasseurs les forcent à déloger en brûlant du poivre devant l’entrée de ce gîte. Les nègres, presque aveuglés et suffoqués, se précipitent alors dans les pièges qu’on a disposés préalablement, et on les met aux fers. Si, malgré l’emploi de ce moyen, aucun ne paraît, les chasseurs en concluent que
les mères ont tué leurs enfants, et les maris leurs
femmes, et se sont ensuite donné la mort. C’est au moment où les pauvres noirs sont pris, qu’on peut juger de. toute la force du sentiment qui les attache à leurs familles : ils refusent de remuer; les uns embrassent les arbres et s’y attachent de toute leur force ; les autres serrent dans leurs bras leurs femmes et leurs enfants, au point qu’on ne peut les en séparer qu’à coups de sabre ; assez souvent on les attache à un cheval, et ils sont ainsi traînés à travers les rochers et les brous-
sailles, jusqu’au pied de la montagne, où ils arrivent meurtris, tout sanglants et défigurés. Continuent-ils encore à résister, on les tue pour en finir.
Chaque détachement , après avoir ramené son contingent de butin, va rejoindre le gros de la troupe, puis est remplacé par d’autres, jusqu’à ce que la montagne soit ainsi, de battue en battue, entièrement veuve d’habitants. Si, par la force de la position ou par l’opiniâtreté de- la résistance, le premier assaut échoue, le général en vient au cruel expédient de réduire les assiégés par la famine ; on y parvient aisément en établissant des postes audessus de toutes les sources qui peuvent se trouver au pied de la montagne, et en ôtant ainsi aux nègres tout moyen de se procurer de l’eau. Ces infortunés soutiennent souvent ce siège pendant toute une semaine; on les voit alors ronger l’écorce des arbres pour en tirer quelque humidité, jusqu’à ce qu’enfin l’excès de la soif les force à échanger patrie, liberté et famille contre une goutte d’eau. Ils s’approchent chaque jour de la source dont ils ont connaissance, puis se retirent à la vue des soldats ; mais à la longue, le désir de cette eau qu’on leur montre devient trop fort; il leur est impossible d’y résister davantage; ils viennent d’eux-mèmes tendre les mains aux liens dont on les attache, et leur cou à une fourche
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pesante, qu’ils sont obligés de soulever à chaque pas.
Le voyage est court, des monts Nouba à Obéid ; de là on les envoie au Caire, où le pacha en fait un triage, et en dispose à sa fantaisie : les vieux, les infirmes et les blessés sont le partage des Bédouins, les plus impitoyables de tous les maîtres, qui exigent d’eux les plus rudes travaux avec une sévérité proportionnée au peu d’espoir qu’ils ont que la vie de leurs malheureuses victimes puisse se prolonger.
A Obéid seul, on traîne annuellement en esclavage 6000 créatures humaines, et cela aux dépens de l’existence de plusieurs milliers d’autres, tuées au moment de la capture. Le roi de Darfour importe aussi tous les ans, pour la traite, 7 à 9000 noirs, dont un quart meurt ordinairement des fatigues d’une marche forcée , la disette de provisions les obligeant à faire toute la digilence possible. C’est en vain que les malheureux implorent un seul jour de repos ; ils n’ont d’autre alterna^ tive que de pousser en avant, ou d’être laissés sur le chemin pour servir de pâture au chacal ou à l’hyène affamée. « Une fois, dit le narrateur, comme, peu de jours après le passage d’une de ces caravanes, je traversais le môme désert, monté sur un agile dromadaire, j’eus pour me diriger dans ma route les carcasses des malheureux ré- ,
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comment déchirés par ces animaux, et ce fut au moyen de ces affreux jalons que je pus arriver à la halte de nuit. »
Un autre voyageur écrivait à la date du 14 janvier 1839, au sujet de ces brigandages des troupes égyptiennes : « Si mes renseignements sont exacts, je crois qu’au chiffre des nègres ainsi faits prisonniers, on doit en ajouter plusieurs milliers; tués soit en se défendant, soit par la suffocation au moment où ils ont été pris ; car on m’a dit que lorsque les noirs voient avancer les troupes, ils se réfugient dans les cavernes ; alors les soldats tirent par les ouvertures, et si les coups de fusils ne les forcent pas à sortir de ces retraites, on allume des feux de bois vert dont la fumée, ou étouffe ces malheureux , ou les contraint à se rendre. Là où ce dernier moyen est employé, il n’est pas rare de voir une pauvre femme, blessée d’un coup de feu, se traîner hors de la caverne où elle s’était tapie, ayant un enfant pendu au sein , et expirer en sortant. »
Le docteur Ruppel confirme ce rapport navrant et affirme que, dans la première expédition égyptienne, celle d'Ismâyl, « plus de quarante mille nègres furent arrachés à leur patrie, et qu’il n’y en eut pas un tiers qui parvint en Égypte: et même parmi ceux qui purent y arriver, la majeure partie ne tarda pas à mourir. » 11 ajoute que, comme on
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craignait qu’ils ne désertassent dans le trajet de Kordofan à Chendi , par le désert , pour gagner Dongola, ils étaient tous marqués au bras avec un fer rouge et avaient le cou pris dans une fourche de neuf pieds de long. L’escorte était tenue de remettre à l’arrivée autant d’esclaves qu’elle en avait reçu, ou de rapporter les oreilles de ceux qui pourraient mourir en chemin. « Plusieurs des malheureuses victimes que le fouet même de leurs conducteurs ne pouvait plus forcer à aller plus loin, subissaient, encore vivantes, l’amputation des oreilles; puis on les laissait attendre dans le désert les dernières convulsions de l’agonie. Moi-même, dans mon voyage à Ambukol, en 1824, j’ai passé à côté des cadavres de plusieurs de ces misérables créatures, au cou desquelles étaient encore attachées les terribles fourches; leurs bourreaux ne les avaient pas soulagées du poids de leurs entraves, même à l’heure de la mort'. »
« Dans les entretiens que j’ai eus avec les esclaves domestiques des villes de l’Égypte, dit un autre témoin, le docteur Bowring, je les ai tou- 4 jours entendus parler avec une profonde horreur des souffrances qui accompagnent leur essai des premières amertumes de l’esclavage. Et ce n’est