Voyages de Ruppel en Abyssinie, t. II, p
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là qu’un commencement des peines qui les atten< dent. Dans leur marche à travers le désert, beaucoup périssent de soif et de fatigue. Je les ai bien des fois entendus raconter à leur manière les misères auxquelles ils sont en proie durant le voyage, et par la pauvreté des fellahs et par l’insuffisance des provisions des caravanes, souvent encombrées d’un nombre excessif d’esclaves. On calcule alors le nombre maximum et la force physique de ceux auxquels peut suffire la quantité d’eau qu’on a encore, et tout le reste est abandonné et condamné à mourir de faim dans ce désert de sable....
« Il faut que je vous donne, tel que je le tiens de la bouche même d’une esclave que j’ai vue au Caire, et presque dans les mêmes termes, le récit du voyage à Siout, par le désert : « Notre voyage, dit^elle, fut long, bien long, et nous souffrîmes beaucoup. Nous n’avions pas assez à manger, et parfois rien du tout à boire : nous avions une soif affreuse. Quand nous nous arrêtions, presque mourants faute d’eau, nos maîtres tuaient un chameau, et nous donnaient de son sang à boire. Mais les chameaux eux-mêmes ne pouvaient plus avancer; alors on les tuait, et nous avions leur chair à manger, et leur sang à boire au lieu d’eau. Quelques-uns de nos compagnons se trouvant par trop faibles pour marcher, on les laissa mourir dans le désert. Les fellahs, quelques-uns d’entre
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eux, du moins, étaient de bonnes gens, et quand nous étions fatigués, nous permettaient de monter sur les chameaux ; mais il y en avait beaucoup qui ne voulaient jamais laisser monter leurs nègres, et les forçaient de marcher, toujours sur le sable. Quand nous avions été quelques jours sans eau, il y en avait qui tombaient et qu’on laissait sur le sable; de sorte que, avant la fin de notre voyage, un grand nombre de ceux qui étaient partis avec nous manquaient dans nos rangs. »
« Les captifs mâles , destinés à être incorporés dans l’armée, furent dirigés sur Khartoum, voyage de quinze jours, dans un état de nudité absolue; et pour ajouter à leur souffrance, ils étaient attachés par paires au moyen d’une pièce de bois de six à sept pieds de long, fourchue à l’une de ses extrémités, fixée au cou de l’un d’eux, au moyen d’une traverse en fer, retenue dans sa position par des courroies de cuir de bœuf, et portant à son autre extrémité un anneau de fer, qui embrassait comme un collier le cou d’un autre de ces pauvres captifs. On les fit ensuite marcher vers Khartoum avec une impitoyable brutalité, ayant à peine de quoi manger en chemin, et forcés de traverser un désert brûlant avec une mince provision d’eau à laquelle on craignait de toucher. Telles furent les privations et la fatigue qu’ils eurent à endurer dans ce voyage , qu’une lettre
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adressée de Khartoum à Mustapha bey, par Kourchid pacha, gouverneur général du Soudan, et lue devant moi, au divan de Mustapha, annonçait que, sur cinquante esclaves qui étaient partis du Kordofan il n’y avait que quelques jours, trentecinq seulement étaient vivants, à l’arrivée de la caravane à Khartoum. »
Dans l’automne de 1838, Mehémet-Ali, ému des représentations des Européens dont l’opinion était le plus sûr étai de son pouvoir, tourna enfin son attention vers ses États sauvages du Soudan oriental, et prit la résolution d’y abolir la traite, en réformant les coutumes, le commerce et l’agriculture des peuples qui l’habitent; dans ce dessein, il s’y rendit en personne, accompagné de sa suite ordinaire, et ayant avec lui plusieurs savants, tant égyptiens qu’européens.
Embarqué le 1 5 octobre sur un bateau à vapeur, il eut beaucoup à souffrir au passage des cataractes, et courut même un assez grand danger. Après avoir franchi la première, il se vit toute une nuit sans provisions et séparé de sa suite ; comme il cherchait à passer la seconde , le bateau où il était assis fut jeté avec violence sur les rochers de Ouady-Halfa; lui -même ne s’échappa qu’à grand’peine, et vit son embarcation emportée par le courant. Le 11 novembre, on atteignit la cata-
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racte d'Annek, et, s’il faut s’en rapporter à la relation que nous avons sous les yeux, ce fut la première fois, dans les temps modernes du moins, que l’on se hasarda à la franchir : de Dongola, il traversa le désert de Khartoum, capitale du Sennàr, au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc; il s’avança le long du Nil Bleu, où il fut rejoint par quelques élèves des écoles de langue et de minéralogie, nouvellement fondées au Caire. Au Fazogl, ayant entendu parler de déprédations qu’une tribu de montagnards avait commises, suivant la coutume, sur des voisins plus faibles, il envoya contre elle quelques troupes sous le commandement d’un officier supérieur, qui revint avec cinq cent quarante prisonniers. Le pacha fit venir les captifs devant lui, et après une longue allocution sur tout ce qu’il y a d’odieux et de barbare à enlever ses semblables pour les vendre, paroles assez curieuses dans sa bouche, il ajouta que, voulant joindre l’exemple au précepte, il leur permettait de s’en retourner; puis il leur fit distribuer à chacun des vivres pour deux jours et donner des habits à leurs chefs. Apprenant qu’on avait fait quelques prisonniers à Kordofanj il ordonna qu’ils fussent mis en liberté , en leur laissant le choix de retourner chez eux ou de s’établir comme cultivateurs sur les bords du Nil Blanc; il rendit en même temps une ordonnance qui prohibait ex-
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pressément la chasse aux esclaves, et voulait que tous les différends qui pourraient s’élever entre les tribus voisines fussent soumis au gouverneur général du Soudan égyptien, chargé de prononcer. Enfin il arriva à l’embouchure du Fezangoro, où, après avoir inspecté les mines d’or, il posa les fondements d’une ville qui devait , d’après lui , s’appeler Méhémet-Ali, et contenir des habitations pour quinze mille familles. Les chefs du pays montrèrent combien ils étaientdisposés à le seconder dans ses projets, en offrant un nombre d’hommes beaucoup plus considérable qu’on ne leur en demandait pour le travail des mines, offre qu’il ne jugea pas à propos d’accepter. On nous a assuré de la manière la plus positive que, tant qu’il fut sur les lieux, il donna une paye à ses ouvriers, et même des habits adaptés à la température du climat; on nous a dit aussi qu’il accorda des terres à des cultivateurs arabes pour l’établissement de fermes modèles ; qu’il leur fournit les instruments et le bétail nécessaires, et les exempta d’impôts pendant cinq ans. Le sol de ce district est extrêmement fertile , et rend ordinairement soixante pour un ; le doura y vient promptement et produit les plus riches épis ; les animaux et le bois y abondent; le coton y réussit merveilleusement, presque sans frais, et produit plus que celui de l’Égypte, qui exige des avances
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considérables. Jusqu’à ce jour, cependant, l’agriculture de cette région privilégiée a été complètement négligée. Le pacha réunit autour de lui un grand nombre de scheiks, et leur adressa un discours remarquable, non-seulement par un bon sens exquis, mais encore par le rang et le caractère de l’orateur.
« Autrefois, leur dit-il, les peuples de beaucoup d’autres parties du monde étaient sauvages comme vous ; mais ils ont eu des instituteurs, et, à force de travail et de persévérance, ils se sont civilisés; comme eux, vous avez têtes et bras, faites ce qu’ils ont fait; vous vous élèverez ainsi au rang d’hommes ; vous acquerrez de grandes richesses, et vous goûterez des jouissances dont vous ne pouvez même, vu votre profonde ignorance, vous former une idée. Rien ne vous manque pour y parvenir; vous avez une vaste étendue de terres, beaucoup de bétail et de bois ; votre population est nombreuse, yos hommes sont robustes et vos femmes fécondes. Jusqu’à ce jour vous avez été sans un guide pour vous conduire ; vous en avez un maintenant, et ce guide, c’est moi I Je vous mènerai à la civilisation et au bonheur. La terre est divisée en cinq grandes parties; celle que vous habitez s’appelle l’Afrique; dans tous les pays, excepté celui-ci, on connaît le prix du travail, et on a le goût de tout ce qui est bon et
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utile; les hommes s’occupent avec ardeur du commerce, qui donne richesse, plaisir et gloire, tous mots qui n’ont pas même de sens pour vous.
L’Égypte elle-même n’est pas une contrée fort étendue, mais, grâce aux travaux et à l’industrie de ses habitants, elle est riche et le deviendra davantage encore; c’est ce que savent les provinces les plus éloignées, et cependant le territoire du Sennâr, vingt fois plus grand que l’Égypte, ne produit presque rien, parce que ses habitants sont paresseux, et comme des corps sans âme.
Mettez-vous bien dans l’esprit que le travail produit toutes choses, et que sans le travail on n’a rien. »
Ayant ainsi parodié sérieusement les thèmes philanthropico-économiques dont l’accablaient depuis vingt ans les agents accrédités de l’Europe, ses savants et même les simples touristes, le viceroi exposa ensuite longuement les avantages de l’agriculture et du commerce. Ses auditeurs, émerveillés de ce qu’ils entendaient, le supplièrent de les mener en Égypte, afin de s’y instruire dans ces arts dont il venait de leur parler. « Il vaudrait beaucoup mieux, leur dit Sa Hautesse, que vous y envoyassiez vos enfants; ils apprendraient plus aisément, parce qu’ils sont plus jeunes, et ils seront plus longtemps utiles à ces contrées quand ils y retourneront. Je les placerai dans mes collèges ; là
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ils apprendront l’utile et l'agréable. N'ayez aucune inquiétude sur leur bien-être, ils seront mes enfants adoptifs ; et quand ils seront suffisamment instruits, je vous les renverrai; ils feront votre gloire, votre bonheur et celui de ce pays. »
Les scheiks acceptèrent avec empressement l’olfre du pacha, et tous voulurent envoyer leurs enfants en Égypte. Le plus puissant d’entre eux, appelé Abd-el-Kader, n’ayant pas de fils, demanda cette faveur pour son neveu. Sa Hautesse recommanda ensuite fortement à Ahmed pacha de travailler de tout son pouvoir au bien-être et à la civilisation de ces peuples, et, pour encourager ses auditeurs, annonça qu’il reviendrait lui-même l’année suivante, pour juger des progrès qu’ils auraient faits, et les exciter à de nouveaux efforts.
Le lendemain matin, le vice-roi se remit en route, et le 1 er février il fut de retour à Fazogl, où il renouvela ses exhortations aux scheiks de ' la contrée. Il se rendit ensuite à Khartoum, où il fut enchanté de voir les effets de sa dernière visite, à l'aspect de quelques terres en pleine culture. De là, il visita de la même manière le Nil Blanc, et, à son retour à Khartoum, il posa la première pierre d’une église chrétienne. Avant de quitter cette ville, il lit proclamer la liberté du commerce de l’indigo, que produisent en abondance les provinces de Dongola et de Berber, et
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ordonna au gouverneur de fournir tous les instruments et autres objets que pourrait nécessiter le développement de ce genre de culture. Après quoi il s’embarqua avec sa suite, en chargeant M. Lambert-Bey, ingénieur français, de lui présenter deux rapports , l’un sur un projet de chemin de fer dans la partie du désert qui sépare Abu- Mohammed de Korosko; l’autre sur la construction d’un canal qui, dérivé du Bahr-el-Abiad, aurait amené jusque dans le Kordofan de l’eau pour l’arrosement des terres et facilité aux mines de fer de ce pays le transport de leurs produits.
Il repassa les cataractes pour retourner au Caire; et le 14 mars le canon de la citadelle annonçait à l’Égypte l’arrivée du vice- roi, après une absence de cinq mois et quatre jours.
Inutile de dire que tous ses plans de réforme et d’amélioration, s’ils ont jamais été libellés, n’ont jamais été exécutés.