‹ Le Nil, son bassin et ses sources, explorations et récits extraits des voyageurs anciens et modernesChapitre 6 sur 23 · LE FLEUVE BLEU · texte numérisé non relu

LE FLEUVE BLEU

Voyages de Covilham, Alvarez, Bermudez, Paêz , Fernandez, Lobo, etc. — De la mer Rouge à la cour d’Abyssinie. — Les Gallas. — La source du Nil-Bleu. — LeZebé et le Gengiro, etc.

Parmi les mobiles qui poussaient les grands navigateurs du seizième siècle, soit sur les traces de Colomb dans la direction du couchant, soit le le long des côtes occidentales d’Afrique dans les voies ouvertes par les efforts persévérants du prince Henri de Portugal, il faut placer au premier rang le désir de vérifier l’existence d’un prince chrétien imaginaire, appelé le Prêtre Jean, vaguement mentionné dans les relations de Marco Polo , et dont la renommée plaçait le royaume dans quelque région éloignée du sud ou de l’o-

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rient. Les monarques portugais paraissent avoir conservé ce désir dans toute sa vivacité, même après que le progrès des découvertes leur eût ouvert la brillante perspective de doubler le cap sud du continent africain et de recueillir les trésors de l’Inde. Ce fut cependant par une autre voie qu’on obtint les premiers éclaircissements, sinon sur le Prêtre Jean , du moins sur une région d’Afrique habitée par une ancienne secte chrétienne.

En 1499, deux Portugais, Covilham et dePaïva, envoyés dans la mer Rouge, par la voie de l’Égypte, recueillirent sur l’Abyssinie des détails qui leur firent naturellement présumer que là devait être le royaume du Prêtre Jean. De Païva demeura dans la mer Rouge, tandis que Covilham lit un voyage dans l’Inde et le long de la côte orientale de l’Afrique. A son retour il apprit la mort de son compagnon, mais n’en forma pas moins le projet de pénétrer en Abyssinie. Il réussit dans sa tentative, parvint jusqu’au Shoa, où l’empereur se trouvait alors, et fut reçu avec cette faveur qu’obtient d’ordinaire un personnage nouveau, lorsqu’il n’inspire ni crainte ni soupçon. Une ancienne loi d’Abyssinie, tombée en désuétude, interdisait à tout étranger la sortie du royaume; on la remit en vigueur pour Covilham, en le comblant de richesses et d’honneurs. Devenu plus grand en Abyssinie que

dans sa patrie, peut-être sollicita-t-il trop faiblement la permission d’y revenir.

Malgré l’espèce de captivité dans laquelle la cour d'Abyssinie retenait Covilham, elle n’en chercha pas moins tous les moyens de contracter une alliance avec le roi de Portugal, dans l’espoir d’obtenir, de son zèle pieux, des secours dans les guerres continuelles qu’elle avait à soutenir contre des invasions musulmanes venues de la contrée d’Adel. Une souveraine du nom d'Hélène, régente pendant la minorité de son tils David, lit choix pour son envoyé d’un marchand arménien, nommé Matthieu, qui, né dans une classe inférieure, lui parut cependant réunir toutes les qualités propres au succès de sa mission. Eile lui adjoignit un jeune seigneur abyssinien, mais celui-ci mourut pendant la traversée. Matthieu, après un long voyage, arriva dans le cours de l'année 1513 en Portugal, dont le roi le reçut avec des transports de joie. 11 le combla d’honneurs et nomma , pour l’accompagner à son retour en Abyssinie, une nombreuse et brillante ambassade, à la tète de laquelle il plaça Édouard de Galvan, diplomate recommandable par une grande habileté et une longue expérience acquise dans l’exercice des plus hautes fonctions de l’État, mais que ses quatre-vingt-dix ans auraient dû dispenser d’une mission aussi hasardeuse. L’ambassade

partit avec la flotte de l’Inde qui, sous le commandement de Lopez Suarez, cingla vers la mer Rouge. Galvan, évidemment trop âgé pour une expédition si longue et si pénible, succomba à mi-chemin sous les fatigueS du voyage. L’amiral lui-mème mourut avant d'avoir touché aux rivages d’Abyssinie. Enfin son successeur, Lopez de Sequeira, atteignit Massouah le 16 avril 1520, et y débarqua l’ambassade, alors conduite par Rodriguez de Lima, dont le secrétaire Francisco Alvavez écrivit ensuite une relation des événements survenus et des observations recueillies pendant six années de résidence en Abyssinie. Cet ouvrage 1 est bon à consulter, parce qu’il contient de précieux détails sur les premiers rapports des Européens avec l’Abyssinie et sur les provinces méridionales de ce pays, qui n ont été revues que de nos jours.

L’ambassadeur, parfaitement accueilli par les habitants de Massouah, apprit dans cette île que le littoral environnant était gouverné, au nom de l’empereur d’Abyssinie , par un grand dignitaire, nommé Baharnagash ou seigneur de la mer, qui désirait avoir une entrevue avec lui. Rodriguez y

1. Public originairement en portugais, Lisbonne 1540. R en existe une traduction espagnole, Anvers 1557; une italienne, dans Ramusio; une anglaise, dans l’urchas ; et une française, édition de 1558.

LES PORTUGAIS OU SEIZIÈME SIÈCLE. 19 consentit volontiers : mais de grandes difficultés s’élevèrent au sujet de l’étiquette , aucun des deux ne voulant faire les avances. Enfin il fut convenu qu’on se rencontrerait sur la route. Les Portugais y choisirent une station et tirent des dispositions pour recevoir le prince indigène d’une manière commode; mais celui-ci, l’ayant appris, s’arrêta tout à coup, déclarant que s’avancer jusque-là ce serait réellement rendre visite aux Portugais. L’ambassadeur, instruit de ce scrupule, et voulant complaire au seigneur de la mer , ordonna de transporter les préparatifs déjà commencés jusqu’à l’endroit où il s'était arrêté. Cette condescendance ne satisfit point encore l’Ethiopien ; il soutint que le principe restait le même , et refusa de faire un pas de plus. Enfin après une longue discussion, qui menaça de dégénérer en rupture, l’on convint que les deux parties, arrivées en vue l’une de l’autre, s’avanceraient simultanément et du même pas. La rencontre eut donc lieu sans qu’aucune des deux puissances vît sa dignité compromise, et le baharnagash, entouré de son escorte de 400 hommes, mi-partie cavaliers et fantassins, jura, sur la croix, de secourir et de favoriser les Portugais de tout son pouvoir. A la suite de cette çntrevue, les Portugais prirent la résolution de se rendre sur-le-champ à la cour de Prête Jauni (Prêtre Jean); c’est ainsi qu’ Alvarez appelle

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le monarque abyssinien. Matthieu, l’envoyé de ce souverain en Europe, leur servait de guide.

L’ambassade commença l’ascension de la haute chaîne de montagnes qui, de ce côté, sert de barrière à l'Abyssinie. Les chemins rudes et dangereux ne leur permirent d'avancer qu’avec difficulté, et souvent d’épouvantables orages les forcèrent à chercher un abri dans des cavernes. Des torrents rapides se précipitaient des montagnes ; mais, à peine atteignaienWls la plaine, qu’ils étaient absorbés, taris, et pas un d’eux, d’après ce qu’on apprit à nos voyageurs, ne portait le tribut de ses eaux à la mer Rouge. Bientôt la nature prit un aspect plus effrayant encore. JI fallut pénétrer à travers des bois si sombres, si terribles, qqe des esprits auraient cramt d'y établir leur séjour. Les mules refusaient d’avancer, et les chameaux s'agitaient et criaient comme s'ils eussent été possédés du démon. Enfin des troupes d’animaux féroces, paisibles possesseurs de cette triste contrée, rugissaient autour de nos voyageurs et leur causaient de continuelles alarmes. A demi morts d'émotions et de fatigues, ils arrivèrent au monastère de Saint-Michel, situé au sommet d’une des montagnes les plus escarpées. Après quelques jours de repos, ils se mirent en route pour Dobarwa, alors résidence dubaharnagash. Ils traversèrent , pour y parvenir, une région semblable

en tout à celle qu’ils avaient parcourue d’abord ; seulement les torrents et les ruisseaux se trouvaient alors entièrement à sec, à cause de la cessation des pluies. Ils remarquèrent, sur leurs bords , de beaux et grands arbres dont ils ignoraient le nom. Des singes gros comme des moutons, pourvus d’une crinière comme le lion . se montraient souvent par troupes de deux ou trois cents.

Cette description de la traversée des montagnes à l’ouest de Massouah concorde parfaitement avec celles qu’en ont faites les voyageurs modernes.

Arrivés à Dobarwa, ils ne doutaient pas que le baharnagash ne leur accordât sur-le-champ une audience. Mais un messager les arrêta en chemin, en leur annonçant que le prince dormait et qu’ils ne pouvaient être admis qu'au moment de son réveil. En attendant, on les logea dans une étable à chèvres, si petite qu’il était impossible de s’y tenir debout, et sans autres meubles pour se reposer que quelques peaux de bœuf. Quand on leur permit d’en sortir, on les retint longtemps encore à l’ardeur d’un soleil brûlant, avant de les introduire devant le prince abyssin. Il les reçut assez mal, et, quoiqu’il souffrit d’un mai d’yeux, refusa les remèdes qu’ils lui proposèrent. Après l’audience, on leur servit des gâteaux d’orge à demi cuits et de l’hydromel; mais ils aimèrent mieux s’abstenir de

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manger que d’accepter un pareil repas. La mère du prince, pour leur faire oublier cet accueil peu hospitalier, s’empressa de leur envoyer des mets plus convenables.

D’une fertilité extrême, la contrée autour de Dobarwa abondait en bestiaux. De nombreux villages environnaient cette ville, agréablement située sur une élévation. Alvarez fut particulièrement frappé tout à la fois du grand nombre de femmes qu’elle renfermait et des mœurs plus que légères du beau sexe en Abyssinie. Dans cette contrée, l’Église défend, mais le roi et la loi permettent la polygamie , qui n’a par conséquent d’autre pénalité à encourir que l’excommunication. A Dobarwa se tenait un grand marché où, comme dans tout le reste de l’Abyssinie, toutes les transactions se faisaient par échange : les différences se payaient en blé ou en sel; la volaille quelquefois formait l’appoint. Les prêtres, les moines et les religieux étaient les principaux commerçants.

Après une courte résidence à Dobarwa, les voyageurs partirent au milieu de juin. 11 fallait toute leur ignorance du climat éthiopien pour choisir une pareille saison, dont chaque jour est marqué par d'affreux orages. Ils trouvèrent le pays désolé par un fléau plus redoutable encore , et trop commun dans toute l’Afrique : les sauterelles, qui, semblables à un incendie, con-

LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 23 sument tout sur leur passage. Nos voyageurs rencontrèrent une foule de malheureux qui, chassés par la famine, s’en allaient dans d’autres cantons implorer des moyens de subsistance. Les prêtres catholiques qui suivaient l'ambassade entreprirent de délivrer la contrée de ce fléau dévastateur. Ils recueillirent un grand nombre de sauterelles et leur ordonnèrent de partir dans trois heures pour la mer, les montagnes , ou les pays des Maures, et de laisser en repos les chrétiens. Mettant ensuite en liberté les insectes exorcisés, ils les envoyèrent transmettre à leurs congénères cette injonction, qui ne fut pas plutôt connue que toute la troupe, au dire de la relation, s’empressa d’obéir, et se mit en mouvement, dans la direction ordonnnée. Un violent orage qui éclata dans le môme temps, vint en aide à l’exorcisme, et bientôt les sauterelles mortes tombèrent par monceaux dans les campagnes.

En peu de jours l'ambassade arriva à Guxumo (Axum). La relation décrit sommairement cette ville, ses églises, ses obélisques et ses ruines antiques. Aucun événement remarquable ne signala leur voyage de cette ancienne capitale au royaume d’Angot.

D’innombrables ruisseaux fertilisent le pays et y entretiennent une verdure permanente. « On sème . on récolte, dit l’auteur, en même temps

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pendant toute l’année. » Mais ces avantages étaient balancés par le voisinage des Gallas, tribus sauvages, dont le récent prosélytisme musulman surexcitait la cruauté native, et dont les membres regardaient comme une honte de se mar ier avant d’avoir tué douze chrétiens. Sur leur chemin les voyageurs remarquèrent avec admiration de vastes églises taillées dans le roc; l'une d'elles, appelée Saint-Sauveur, était longue de deux cents palmes et large de cent vingt. Alvarez croit nécessaire de dire ici : « Je prends Dieu à témoin de la sincérité de mon récit; j’ai visité deux fois ce monument extraordinaire, tant était vif mon désir d’en faire connaître l’excellence à l’univers. »

Les Portugais se rendirent ensuite à la résidence de l’Angoteraz, ou vice-roi d’Angot. A peu de distance, ils rencontrèrent une troupe considérable, qu’ils supposèrent envoyée au-devant d’eux pour les recevoir honorablement et transporter leurs bagages ; mais ils furent bientôt détrompés par une grêle de pierres. Ils ne purent deviner le motif de cette incivile réception, car ils furent parfaitement bien accueillis par le- vice-roi, qu’ils trouvèrent assis avec son épouse , deux autres dames et quelques amis, autour de quatre jattes d’excellent hydromel. Nos voyageurs furent gracieusement invités, par les femmes surtout, à

LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 25 prendre part au régal, après lequel ils eurent une longue conversation avec l’Angoteraz sur les mystères de la religion, sujet qui paraissait plaire infiniment à ce haut dignitaire; aussi les engageat-il à dîner. En guise de sièges, on étendit sur la terre des nattes, on les couvrit de peaux de mouton sur lesquelles on plaça des planchettes d’un bois blanc et poli; ensuite on présenta aux convives de l'eau pour se laver les mains, mais point de linge pour les essuyer; puis on servit plusieurs espèces de gateaux de froment, d’orge, de millet et de tefî. A ce service succéda Yimbandigioni , dont Alvarez ose à peine parler, consistant en viande crue avec du sang tout chaud, mets réputé si délicat., qu’il est réservé uniquement aux grands du pays. Le raz le savoura avec délices et en offrit à ses hôtes, qui ne purent se déterminer à en goûter. Le vin ne fut pas épargné, et la maîtresse de la maison , cachée derrière un rideau . prit une part très-active à cette partie du repas.

L’ambassade , immédiatement après , se mit en route pour la cour de l’empereur, et passa dans le voisinage d’une montagne célèbre comme lieu de réclusion des cadets de la famille royale. Nos voyageurs s'en étant approchés de trop près , furent salués d’une décharge de pierres qui les força de se retirer précipitamment. Ils surent ensuite qu’on coupait les mains et les pieds , qu’on cre-

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vait les yeux à quiconque essayait de pénétrer dans l’intérieur de cette montagne. On leur dit que son pourtour, composé de rochers escarpés et taillés à pic comme une muraille, était si vaste qu’il fallait quinze jours pour le parcourir. Cette montagne formait la base ou le piédestal d’autres cimes, entrecoupées de vallées, de bois et de ruisseaux; et c’était une de ces vallées, si bien gardées par la nature, qui servait de prison aux princes du sang royal ; plusieurs avaient maintes fois, mais toujours inutilement, tenté de s’en échapper.

Après avoir traversé une partie des provinces de l’Amhara et du Shoa, l’ambassade arriva au camp de l'empereur, que la relation persiste à désigner sous le nom de Prete Janni . A l’entrée de ce camp , composé de tentes innombrables , nos voyageurs furent reçus par l’adrugaz ou maître des cérémonies , qui les conduisit dans une tente commode et s’empressa de fournir abondamment à tous leurs besoins. Le lendemain, ils furent introduits dans l’enceinte du camp impérial. Là toutes les tentes étaient blanches, à l’exception de celle de l'empereur qui était rouge et ne se déployait que dans les grandes occasions. On y arrivait par deux rangs d’arcades couvertes d’étoffes de soie. Un peuple immense, évalué par notre auteur à quarante mille personnes , en-

LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 27 tourait la tente impériale. Pour maintenir l’ordre parmi cette multitude, une, centaine d’hommes armps de fouets parcouraient le front de la ligne en faisant, à tout moment, claquer ces fouets avec un bruit capable de rendre jaloux tous les postillons de l’Europe. A une portée d’arc de la tente impériale, soixante gardes habillés de soie, couverts chacun d’une peau de lion et parés de chaînes d’or, s'avancèrent au-devant de l’ambassade. En la joignant , ils se partagèrent en deux bandes et l’accompagnèrent jusqu’à l’entrée des arcades, où elle s’arrêta. Dans l'intérieur se tenaient le bitwodded ou capitaine-général, ainsi que l'iichaguè dignitaire ecclésiastique réputé la seconde personne de l’État. Ce personnage vint demander aux Portugais d’où ils venaient. Ils répondirent qu’ils étaient envoyés en ambassade par le capitaine-général de l’Inde, au nom du roi de Portugal. L’itchagué par trois fois se rendit auprès de l’empereur et revint réitérer la même question qui reçut toujours la même réponse. Enfin il les invita à faire connaître l’objet de leur mission. L’ambassadeur répliqua par un compliment, assurant qu'ils désiraient baiser la main de l’empereur, et qu’ils se félicitaient d etre les premiers Européens admis à visiter ses Etats. L’itchagué retourna de nouveau vers l’empereur et reparut bientôt , leur apportant l’assurance qu’ils étaient

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les bienvenus , puis il les invita à se retirer dans leur logement. Dan# le cours de cette audience , ils n’entrevirent pas même le monarque abyssin.

A l’instant où l’ambassade prit congé, une bande de voleurs leur déroba plusieurs objets précieux et blessa grièvement un des Portugais qui voulut s'opposer à leur tentative. L’ambassadeur ayant demandé quels étaient les moyens d’obtenir réparation d’un tel outrage, apprit avec étonnement que ces bandits avaient une organisation officielle et qu'il y avait des fonctionnaires chargés de prélever une part de leur butin pour le compte de l’empereur. Dès lors l’ambassadeur jugea prudent de s’abstenir de toute plainte. Quelques moments après , l’ambassade reçut en présent trois cents pains de froment, une grande quantité d’hydromel et dix bœufs. Des présents de même nature se succédèrent les jours suivants, et le 1 er novembre, deux heures après le coucher du soleil, le soi-disant Prtte Jauni les envoya chercher. On les retint plus d’une heure à l’entrée de la première enceinte, exposés à un froid très-piquant. Enfin cinq officiers vinrent les prendre et les conduisirent dans l’intérieur; aussitôt leurs introducteurs, après avoir répété l'un après l'autre : « Seigneur, voici les personnes que vous avez demandées ! » amenèrent les Portugais auprès du lit de l’empereur, placé au milieu d’une vaste

construction en terre, supportée par des piliers de bois de cyprès et éclairée par quatre-vingts torches; cinq rideaux de belle et riche soie , dont un brodé en or, entouraient le lit et cachaient entièrement le monarque, qui s’entretint avec eux sans se montrer. Il manifesta des soupçons sur le but réel de leur mission et il se montra peu disposé à reconnaître le caractère diplomatique de son envoyé Matthieu. Les Portugais s’efforcèrent de le satisfaire sur tous- les points et parvinrent à l’adoucir.

L’empereur les manda de nouveau le 3 et reprit la conversation par l’intermédiaire de l’itchagué. Entre autres choses, il leur demanda combien ils avaient d’arquebuses, objet qui lui causait apparemment quelque ombrage. Il demanda aussi comment les Turcs et les Maures avaient appris l’usage des armes à feu et de l’artillerie, et si les Portugais redoutaient les Maures. L’ambassadeur assura que, pleins de conliance en leur religion, les Portugais méprisaient les Maures et ne les redoutaient nullement : assertion sur laquelle l’empereur parut élever des doutes.

Quelques jours après, il y eut une longue conférence et une vive discussion sur les dogmes des églises romaine et abyssinienne. L’empereur se prononça pour le mariage des prêtres, et embar-

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rassa plus d’une lois l’ambassadeur en lui citant, à l’appui de son opinion, des décrets de conciles, sur lesquels celui-ci fut obligé d’avouer son ignorance. Cependant l'entrevue se passa paisiblement, et, après quelques autres conférences de la même nature, Pfcte Janni voulut bien accorder à l’ambassade le sublime honneur de le contempler dans sa gloire. Une tenture, en se retirant, en laissa voir une autre plus belle; celle-ci s’ouvrit également et découvrit aux regards des Portugais des trônes couverts de magnifiques tapis. Derrière ces trônes s’étendait une vaste draperie, plus riche que tout ce qu’ils avaient vu jusqu’alors. Elle se sépara, et les Portugais aperçurent enfin Prête Janni assis sur une estrade élevée de six marches ; son front était ceint d’une couronne de vermeil ; sa main tenait une crosse d'argent, et ses vêtements de soie éclataient d'or. Petit, pas tout à fait noir, mais de la couleur des pommes rouges, il paraissait âgé de vingt-trois ans au plus. L’ambassadeur lui présenta la lettre du capitaine-général des Indes, qu’il se fit traduire aussitôt. Il l'écouta avec plaisir : cependant il parut regretter qu'elle ne fût pas écrite par le roi de Portugal lui-même. On parla ensuite théologie, et l'empereur demanda si, dans le cas où le pape donnerait des ordres contraires à ceux des apôtres, les Portugais se croiraient obligés de lui obéir. L'ambassadeur éluda la ques- *

LES PORTUGAIS WJ SEIZIÈME SIÈCLE. 31 lion; mais l’empereur insista, et déclara qu’il préférerait , dans tous les cas , l’autorité des apôtres.

A la suite de cette entrevue, l’empereur se mit immédiatement en voyage, et permit aux Portugais de l’accompagner. Ils visitèrent un grand monastère placé sous l’invocation de la Trinité, et furent témoins des plus augustes cérémonies de la religion abyssinienne. La première fut le baptême, qu’on administrait dans ce lieu tous les ans au milieu d’un lac artificiel , où une suite de dégrés permettait à chaque néophyte de descendre jusqu’à ce que sa tête seule parût au-dessus de l’eau; alors un prêtre, à demi mort de froid par une immersion trop prolongée dans le lac , s’approchait, et plongeait par trois fois la tête du néophyte dans l’eau : telle était la cérémonie du baptême.

L’abouna ou patriarche d’Abyssinie procéda ensuite à l’ordination des candidats qui se présentaient pour entrer dans les rangs ecclésiastiques, et dont le nombre se montait à deux mille trois cent cinquante-six. Il les fit rasssembler dans une grande place, où il déclara excommunié tout homme qui, ayant eu deux femmes ou plus, oserait demander la prêtrise. Les candidats furent alors placés sur trois rangs, et trois prêtres allèrent de l’un à l’autre, pour s’assurer que chacun d’eux

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savait lire. A raison du grand nombre, un pareil examen devait être fort court; aussi la plupart des candidats ne lurent pas plus de deux mots. Après les cérémonies, l’empereur demanda au secrétaire d’ambassade son opinion sur cette manière de procéder. Alvarez hasarda deux observations relatives au trop grand nombre de personnes admises à la fois dans les ordres et à l’indécente nudité d’une grande partie des candidats. L’empereur répondit qu’une excuse serait plutôt nécessaire relativement au petit nombre, puisque souvent en pareille occasion il s’élevait à cinq ou six mille, mais qu’il fallait attribuer cette diminution à l’arrivée inattendue de l’abouna; quant à l’absence de vêtements , il avoua franchement que la chose était peu convenable, et témoigna l’intention d’y remédier à l’avenir.

A cette cérémonie succéda celle de l’ordination des clercs. Là, point d’examen : on admettait des personnes de tout âge, et même un grand nombre d’enfants. Parmi ces derniers, on entendait des plaintes continuelles semblables aux cris des petits chevreaux, plaintes arrachées par l'absence des mères, qui laissaient leurs nourrissons tout le jour sans les allaiter. Diverses cérémonies eurent lieu : la principale consistait à enlever une touffe de cheveux du front des enfants, mais elle était suivie d’une autre plus dangereuse : c’était de leur faire

avaler l’hostie qui, formée d’une pâte grossière, ne passait qu’avec une extrême difficulté à travers ces gosiers délicats, malgré la grande quantité d’eau dont elle était accompagnée.

L’ambassade r sur le point de retourner en Europe, en fut empêchée par la mauvaise saison, et son séjour en Abyssinie se prolongea pendant plusieurs années, dont les Portugais surent profiter pour se rendre agréables à l’empereur et à son peuple. A leur départ, des relations suivies étaient nouées entre le Portugal et l’Éthiopie.

En 1535, l’Abouna, ou patriarche d’Abyssinie, étant mort, l’empereur se détermina à lui donner pour successeur Jean Bermudez, prêtre catholique, alors en mission dans la contrée. Bermudez accepta, sauf l’autorisation du pape, qui l’accorda facilement. Le secret motif d’une pareille distinction ne tarda pas à paraître. L’empereur éthiopien , assailli par une véritable invasion de barbares : Arabes, Gallas, tribus de l’Harrar et de l’Adel , coalisés par le fanatisme musulman, comptait obtenir par ce moyen des secours des Portugais, dont il connaissait parfaitement la supériorité militaire. Il ne se trompa point dans son calcul, et Bermudez se rendit lui-même à Goa, pour appuyer cette demande de toute son éloquence. Il trouva le vice-roi, don Stephen de Gama, peu disposé à s’embarquer dans une pa-

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reille entreprise, et craignant de n’ètre jamais remboursé des sommes nécessaires pour cette expédition, qu’il évaluait à cent mille couronnes. Mais Bermudez l’ayant rassuré sur ce point, en affirmant que cette somme n’était qu’une bagatelle pour l’immense trésor du prêtre Jean, une révolution complète se fit dans l’esprit du gouverneur. Il fit promptement équiper une flotte, la conduisit lui -même jusqu’à Massaouah, d’où, après avoir confié le commandement des troupes à son frère Christophe , il retourna dans l’Inde. Christophe, après des services signalés rendus aux Abyssins dans la guerre contre les envahisseurs musulmans, tomba malheureusement entre les mains des ennemis, qui lui tranchèrent la tête. Malgré ce funeste événement, les soldats continuèrent à combattre avec succès; grâce à leur concours, l’empereur gagna plusieurs batailles, dans l’une desquelles périt le chef des coalisés, le terrible Gragne, roi d’Adel, et il reprit toutes les provinces qu’il avait perdues au commencement de la guerre. Il ne se vit pas plutôt triomphant, qu’il montra moins d’égards pour les Portugais, moins de déférence pour la cour de Rome. Un pareil changement ne pouvait échapper à Bermudez, qui apprit en même temps que l’empereur et ses courtisans nourrissaient le projet de soumettre l’Abyssinie au patriarche d'Alexandrie. A cette nou-

velle, Bermudez indigné se plaignit avec hauteur, éclata en menaces, déclarant qu’il allait partir sur-le-champ avec toutes les troupes portugaises. L’empereur répondit qu’il saurait bien empêcher ce départ, et forcer les Portugais à servir sous un général de son choix; et bientôt ces dissensions dégénérèrent en hostilités ouvertes. Les Portugais, par la supériorité de leur discipline, obtinrent constamment l’avantage, mais sans pouvoir triompher complètement des armées immenses de leurs ennemis. De son côté l’empereur, voyant qu’il ne pouvait réduire les Portugais à force ouverte, eut recours à la ruse. Il envoya de riches présents à Bermudez, offrit une haute paye aux troupes, et promit de célébrer en personne les cérémonies religieuses de Noël conformément aux rites de Rome. Séduits par ces promesses. Bermudez et les chefs portugais se rendirent immédiatement au camp de l’empereur. Il les reçut avec toutes les démonstrations extérieures de la joie et du respect, mais quelques heures après il leur fit signifier l’ordre de se rendre chacun dans diverses provinces de l’Abyssinie, et mit ainsi en pratique la maxime si connue : diviser pour régner. Bien qu’en une sorte d'exil, Bermudez reçut le titre de gouverneur de Calfates (Ifat), province située sur les confins méridionaux de l’Abyssinie ; les grands du pays eurent l’ordre de

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traiter le patriarche avec le plus grand respect, de remettre entre ses mains tout le revenu de la province, mais de s’opposer à son évasion. Ce qui peut nous intéresser dans cet événement, ce sont les renseignements donnés par Bermudez sur ces régions lointaines , qui n'ont été visitées de nouveau que par des explorateurs de notre temps.

La province d’Ifat, aujourd’hui partie intégrante du Shoa, forme une vallée profonde.

Pour y pénétrer, il faut franchir des montagnes si hautes, si escarpées, que le patriarche croyait, dit-il , descendre en enfer. Cette vallée est cependant vaste , fertile et riche en mines d’or. On y fabriquait aussi de très -belles étoffes de coton. Bermudez en peint le peuple comme barbare et méchant, et composé, en grande partie, de Juifs : assertion qui dut paraître hasardée à nos érudits, jusqu’aux jours où ils purent pénétrer dans les origines du peuple abyssin.

Notre auteur ne paraît pas, d’après ses propres aveux, avoir fait preuve de douceur dans l'exercice du pouvoir. Un capitaine abyssinien lui ayant déplu, il le lit saisir, charger de fers et souffleter, après quoi il le livra aux soldats portugais qui feignirent de le fusiller et s’amusèrent des frayeurs que ce malheureux témoignait à chaque décharge de mousqueterie. Ce divertissement leur plut tellement qu’ils le renouvelèrent, mais d’une

manière atroce, en tirant au hasard plusieurs coups de canon à travers une multitude, affolée de terreur, à juste titre. Deux hommes périrent frappés par accident , dit la relation. L’empereur, très-mécontent de la conduite et des amusements du patriarche, ordonna qu’il fût exposé et abandonné sur la cime d’une montagne entourée de précipices; mais la bravoure de ses compatriotes le préserva d’un châtiment qu’il méritait si bien, et obtint même pour lui d’avantageuses conditions. Bermudez fut à la vérité dépouillé de son autorité, mais on lui assigna des domaines considérables pour son entretien, et on lui conserva le titre de patriarche des Portugais. Le patriarcat d’Abyssinie passa en d'autres mains.

Bermudez séjourna quelque temps dans les provinces frontières du royaume de Zeila, provinces alors bornées au sud-ouest par un royaume chrétien du nom d’Oggi, tributaire de l’empire d’Abyssinie. Ce royaume ; dont il faut sans doute chercher l’emplacement dans le bassin de l llaouach, avait pour voisins méridionaux les Goraques (lisez Gouragués), peuple païen, chez lequel toutes les affaires se règlent par divination, en consultant les entrailles des victimes.

Bermudez parle aussi du Damot, du Gojam et des sources du Ail , mais en termes vagues et diffus. Il mentionne aussi un certain royaume si-

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tué au delà du Daraot, et qu'il appelle Couche, Le roi, dit-il, s'appelle Axgagee ouSeigneur des trésors, titre parfaitement justifié par l’immense quantité d’or renfermée dans ses États. Il payait un tribut à l’empereur d’Abyssinie, mais sous la condition que celui-ci ne mettrait jamais le pied sur son territoire. Cette contrée est séparée de l’Abyssinie par un large fleuve sur lequel ce prince ne voulut jamais permettre la construction d’un pont, dans la crainte de priver ses États de leur barrière naturelle. Son armée consistait en vingt mille fantassins ét dix mille cavaliers. Mille moulins à bras, manœuvres par des femmes, étaient employés au service du camp royal. Par égard pour l’empereur d’Abyssinie, il permit à Bermudez de visiter une partie de ses États, dont le prêtre portugais a ridiculement exagéré les richesses, en affirmant que le sol du pays se compose de deux parties d’or et d’une de terre, et qu’il renferme une montagne considérable d’or massif! ! !

Après un court séjour dans cette miraculeuse contrée, Bermudez retourna, par le Gojam et le Dembea, à Dobarwa, d où il ne tarda pas à quitter l’Éthiopie.

Bien que les intérêts du Portugal pas plus que ceux de la géographie n’eussent pas tiré grand avantage de la mission de Bermudez , la cour de Portugal ne renonça pas au projet d'amener l’Éthiopie dans le giron de l’Église. Pendant un demi-

LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 39 siècle, des envoyés de Lisbonne et de Rome, presque tous appartenant à la compagnie de Jésus, se suc- .. cédèrent en Éthiopie , sans grand profit pour les idées de propagande qui les y attiraient.

On doit signaler comme une heureuse exception la mission que dirigea Pedro Paëz vers .la lin du seizième siècle. Pedro Paëz se montra supérieur à ses prédécesseurs , sous tous les rapports. Loin d’employer les menaces ou la violence, il mit tout en usage pour gagner les bonnes grâces de l’empereur. Son instruction rare, ses talents variés, son esprit adroit, lui en fournirent les moyens. Entre autres choses, il entreprit de construire pour l’empereur une habitation dans le genre européen : objet étonnant aux yeux de gens qui n’avaient jamais que des maisons d’un seul étage, bâties en argile et couvertes en chaume. Il pensa que rien ne lui donnerait autant de crédit auprès du monarque et de la nation que le succès d’une telle entreprise, soit par l’admiration qu’il exciterait, soit par l’idée qu’il donnerait des talents des Européens. C’était de plus un moyen pour dissiper l’incrédulité de certains esprits, relativement aux pompeuses merveilles racontées de l’architecture européenne. La plus grande difficulté fut d’instruire les naturels dans la fabrication et le maniement des outils nécessaires à la maçonnerie, à la charpente , à la

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