‹ Le Nil, son bassin et ses sources, explorations et récits extraits des voyageurs anciens et modernesChapitre 7 sur 23 · I.Ii NIL · texte numérisé non relu

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serrurerie; cependant le missionnaire en vint à bout et finit par élever un édifice qu’un monarque européen n’aurait pas dédaigné comme résidence. En Abyssinie, cet édifice fut considéré comme une des merveilles du monde , et l’on accourut pour le voir des extrémités de l’empire, dont encore aujourd’hui le palais de Gondar est l’unique édifice en pierres de taille et à deux étages.

Un missionnaire tel que Paëz devait acquérir bientôt un grand ascendant sur un prince ignorant et grossier. Aussi obtint-il, en peu de jours, ce que ses prédécesseurs avaient tenté vainement pendant plusieurs années, par la violence; non-seulement l'empereur embrassa lui-même la religion catholique, mais il la déclara religion dominante de ses États, où elle subsista longtemps après son règne. Il est à regretter que nous n’ayons pas le journal d’un missionnaire si supérieur à tou s ceux qui l’ont précédé ou suivi dans la même carrière. Ses manuscrits sont, dit-on, entre les mains des jésuites, et peut-être existent-ils encore , quoiqu’ils n’aient jamais été publiés. Quelques-unes de ses observations, recueillies par Almeyda, un de ses compagnons, ont été plus tard publiées par Tellez et peuvent faire juger du mérite de l’œuvre tout entière’.

1. Telle/ et Almeida, Ilisloria general de Ethiopia, in-f°, Coimbre, 16à0 et 1660.

LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 41 Paëz trouva l’empereur sur les rives du fameux Nil, près de l’endroit où il se jette dans le lac de Dembea. Il tenait sa cour dans un camp, qui pouvait être regardé comme la capitale de l’empire : son enceinte, entourée de deux gros murs de pierre et d’une haie vive très-épaisse, contenait un grand nombre de maisons bâties, les unes en pierre, les autres en argile, mais toutes couvertes en chaume. « Voilà, dit l’écrivain, ces palais magnifiques, ces monuments superbes, ces colonnades deporphyre, ces temples somptueux, que de mensongères relations disaient exister en Éthiopie, où le plus bel édifice ressemble plutôt à la modeste habitation dans laquelle Évandre reçut le chef desTroyens. » Cependant il excuse les monarques abyssiniens, en observant que de pareilles constructions leur deviendraient à peu près inutiles , d’après l’usage qu’ils ont adopté de changer à tout moment de résidence.

Paëz, invité, durant son séjour, à dîner chez l’empereur, a donné une description du repas beaucoup plus détaillée que toutes les autres, celle de Bruce exceptée.

Les pages commencèrent par dresser dans la salle à manger deux tables, une ^petite pour l’empereur, une plus grande pour les missionnaires. Ils tendirent un rideau entre les deux tables, attendu l’usage inviolable de l’Éthiopie, qui interdit à tout le monde, excepté aux pages de service, la

vue de l’empereur pendant qu’il mange. Dix femmes entrèrent ensuite, chargées de corbeilles remplies de gâteaux de diverses espèces ; d’autres les suivirent, portant des écuelles de terre contenant différents potages. Une planche ronde, de cinq à six palmes de diamètre, posée sur un tapis, formait la table, qui fut entièrement couverte de gâteaux. On plaça dessus les potages, de manière que ces gâteaux servirent tout à la fois de nappes, d’assiettes et de nourriture. D’ailleurs, point de couteaux, de fourchettes, de cuillers, de salières, en un mot aucun des instruments utilisés en Europe. Voilà, dit l’écrivain, en quoi consiste tout le luxe de la table impériale; c’est ainsi que se renouvelle chaque jour, en Éthiopie, l’événement arrivé une fois aux Troyens en Italie, l’obligation de manger leurs tables.

A ce premier service succéda le mets favori, la chair crue, qui fut également placée sur les gâteaux. L’empereur la découpa lui-même avec une espèce de couteau attaché à sa ceinture, et en distribua une partie à ses pages, qui la mangèrent ou plutôt la dévorèrent avec une avidité incroyable. Pendant le repas, il ne fut pas question de vin ; les Abyssiniens ne boivent ni ne parlent en mangeant; mais aussitôt que les tables furent desservies, on apporta des coupes, et l’on causa gaiement jusqu’à ce qu’elles fussent vidées. Les

Abyssiniens, assis à la table des missionnaires, se levèrent alors sans leur adresser un seul mot d’invitation, soit pour les accompagner, soit pour rester. Les missionnaires suivirent leur exemple et, quoique peu satisfaits de la civilité de leurs convives, témoignèrent une vive reconnaissance de l’insigne honneur qui leur avait été accordé.

Un autre passage très-intéressant de Paëz, conservé par Kircher, est relatif aux sources d’une rivière qu’il regarde,, ainsi que tous les Portugais et les Abyssiniens, comme l’origine du Nil. Des motifs plausibles portant à croire que Paëz fut le premier, le seul Européen qui ait visité ces précieuses sources, avant l’Écossais Bruce, nous croyons utile de transcrire en entier ce passage.

« La source du Nil est située dans la partie élevée d’une large vallée, entourée de toute part par une chaîne de hautes montagnes. Pendant mon séjour auprès de l’empereur, je visitai avec soin cet endroit, le 21 avril 1618. Grande fut ma joie dé voir ce que Gyrus, Cambyse, Alexandre le Grand et le célèbre César avaient cherché vainement avec tant d’empressement. L’eau pure, limpide, agréable au goût, sortait de deux bassins arrondis, de quatre palmes environ de diamètre chacun. J’essayai d’en sonder la profondeur avec une lance : dans l’un, je ne pus pénétrer à plus de douze palmes, à cause des racines des arbres

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voisins qui fermaient le passage; dans l’autre, distant d’un jet de pierre à peu près, j’enfonçai deux lances jointes ensemble, jusqu’à vingt palmes, sans rencontrer d’obstacle. Les habitants prétendent que la montagne est remplie d’eau, et

se fondent sur ce que toute la plaine, autour des *

sources, est molle et tremblante, preuve certaine que l’eau placée au-dessous, et ne dépassant pas les bords des bassins, se fraye avec violence un passage souterrain. Les habitants et l’empereur lui-même m’assurèrent que le sol s’était un peu raffermi cette année, à cause de l’extrême sécheresse; mais que, dans les années ordinaires, on ne pouvait approcher des sources sans danger. A une lieue environ se trouve le village de Geesh, habité par des païens qui, à certain jour de l’année, se rendent aux sources pour y offrir des sacrifices ; celui qu’ils appellent prêtre, immole une vache, dont il jette la tête dans le bassin avec diverses cérémonies superstitieuses, qui le font passer pour un grand saint parmi le peuple. » Paëz décrit ensuite le cours primitif du Nil, les rivières qu’il reçoit, son passage à travers le lac Dembea où il conserve visiblement la couleur de ses eaux, la terrible cataracte d’Alata, la grande courbe qu’il forme ensuite de l’orient au couchant et qui le ramène à deux journées au sud de ses sources. Les régions qu’il arrose ensuite

sont si barbares et si peu connues, qu’un empereur d’Abyssinie, en y envoyant une armée, les appelait alors le nouveau monde. C’est après avoir traversé d’innombrables régions, franchi d’épouvantables précipices, que ce fleuve entre en Égypte.

Au milieu de la situation prospère dont jouissaient les Portugais, grâce aux soins de Paëz, ils éprouvaient le chagrin de ne pouvoir communiquer avec l’Europe. La province de Tigray, la seule qui offrit la possibilité d’arriver à Massouah, s’était révoltée contre l’empereur; cet obstacle surmonté, il fallait d’ailleurs franchir la mer Rouge, infestée par les Turcs, ennemis mortels du nom chrétien. Il ne restait donc d’autre espoir que de pénétrer jusqu’à l'océan Indien par l’extrémité méridionale de l’Abyssinie, et de s’y embarquer pour Goa. Malgré les difficultés et les dangers de cette route, il fut résolu qu’une personne désignée par le sort tenterait l’entreprise.

Le sort tomba sur Antonio Fernandez, homme vigoureux et déterminé, qui s’adjoignit un Abyssinien nouvellement converti. Ils commencèrent par traverser le Nil sur un mauvais radeau, et entrèrent dans le pays desGougas et des Bisamos qu'ils appellent Cafres, peuples païens, à demi sauvages, peu soumis à l’Abyssinie, et dont ils n’obtinrent le passage à travers leur territoire qu’en joignant adroitementles prièresetles présents aux menaces.

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Ils trouvèrent, après de pénibles recherches, un gué pour traverser le Maleg, et arrivèrent bientôt dans le royaume de Naréa, vaste plateau environné de montagnes, mais fertile, abondant en grains, en bestiaux et en or. La contrée ne produit pas ellemême ce précieux métal, mais il en vient une quantité considérable du midi et de l’ouest. Le royaume de Naréa paraît situé dans la partie la plus élevée de l’Afrique, car les fleuves qui y prennent naissance coulent dans des directions opposées les unes aux autres ; les uns se dirigent vers le nord, et vont se joindre au Nil; les autres courent au midi, et se jettent dans l’océan Indien. Le Benero (titre porté par le roi de Naréa), tributaire de l’empereur d’Abyssinie, traita nos voyageurs avec une entière bienveillance, quoiqu'il éprouvât de vives inquiétudes sur le sujet de leur mission. Soupçonnant qu’ils allaient solliciter l’envoi des troupes portugaises en Abyssinie, et craignant de voir passer toute la contrée sous la domination d’étrangers, qui établiraient par la force la religion catholique, il assembla son conseil pour délibérer sur les moyens d’arrêter ou de retarder les voyageurs, sans offenser l’empereur d’Abyssinie. L’avis qui prévalut dans ce cénacle de noirs diplomates, fut qu’au lieu d’indiquer aux Européens la route dii’ecte de la côte, on devait les acheminer par une voie si longue, si difficile, si

pleine d’obstacles, qu’il leur fut à peu près impossible de remplir leur mission.

On leur conseilla donc de se rendre, par le Gingiro et le Cambot, au cap Guardafui ; et l’ambassadeur de Gingiro, qui pour lors se trouvait en Naréa, s'offrit à leur servir de guide.

Obligés tout d’abord de traverser les cantons occupés par les peuplades sauvages des Gallas, les Portugais ne voyageaient que la nuit, et se cachaient tout le jour dans les bois et les broussailles. Ils cheminaient depuis cinq jours de cette pénible manière, lorsqu’à la descente d’une montagne escarpée ils se trouvèrent sur les bords du Zébée (le Godjeb), qui leur parut plus large que le Nil. Ce fleuve, profondément encaissé, roulait avec une prodigieuse rapidité à travers des masses énormes de rochers taillés à pic. A l’aspect de cet abîme, au fracas des flots, nos voyageurs se crurent transportés dans les régions infernales ; pas d’autre pont, pour franchir ce gouffre redoutable, que des troncs d’arbres assez longs pour atteindre d’une roche à l’autre : pont dangereux, qui tremblait et craquait à la moindre pression. Nos voyageurs s’arrêtèrent saisis de frayeur, mais les Gallas leur en inspiraient une plus forte encore. Le plus hardi de la troupe, après une longue hésitation, mit le pied sur le frêle support, et, marchant avec précaution, atteignit enfin l’autre bord. Le

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reste imita son exemple, en passant un à un.

Deux hommes restèrent pour la garde des bestiaux, avec instruction de les abandonner et de se sauver si les Gallas venaient à paraître ; mais ces redoutables ennemis ne se montrèrent point, et l’on ne tarda pas à trouver, dans une vallée voisine, un gué qui permit aux bestiaux de traverser le fleuve. Cet obstacle surmonté, on atteignit bientôt la ville de Gingiro. L’arrivée du missionnaire portugais fut annoncée au roi, qui, occupé d’opérations magiques, ne l’admit en sa présence qu’au bout de huit jours. Ce prince le reçut, juché dans une espèce de niche à vingt-cinq palmes au moins du sol, et environné de ses courtisans, auxquels il distribuait ses ordres du haut de son trône, semblable, dit notre voyageur, au Jupiter du vieil Olympe. Après avoir lu la lettre de l’empereur d’Abvssinie, il descendit de son siège élevé pour complimenter le missionnaire ; il y remonta ensuite, et continua l’entretien au moyen d’un interprète. Toutes les lois que le roi parlait, celui-ci baisait le bout de ses doigts, inclinait le front jusqu’à terre, et transmettait les paroles du roi à Fernandez, dont il rapportait les réponses avec les mêmes cérémonies. Le prince lit beaucoup de questions sur la santé de l’empereur, et promit d’avoir égard au contenu de sa lettre, qui lui recommandait de bien traiter le

LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 49 missionnaire et de lui fournir tout ce dont il aurait besoin.

Fernandez considère le Gingiro comme l’entrée des domaines du démon en Afrique. C’est-à-dire que là commence le règne de la magie et du fétichisme, si répandu dans l’intérieur de ce continent, où il a abruti tant d’àmes et de corps!... Le mode de transmission de la couronne dans cette contrée paraît si extraordinaire et si barbare à notre auteur, qu’il craint qu’on ne veuille pas ajouter foi à ses assertions à cet égard. Nous les recommanderons pourtant aux méditations de.... toutes les grenouilles en quête de rois.

Le pouvoir est héréditaire dans une famille, mais non par ordre de primogéniture. A la mort du monarque, ses 111s s’enfuient dans les bois et s’y tiennent cachés comme des bêtes sauvages. On lâche alors un oiseau de proie , dont le vol guide la marche des personnes chargées de trouver le nouveau souverain. Si le premier des princes qu’on découvre par ce moyen est entouré de lions, de panthères ou autres animaux féroces, on le proclame roi. Mais, comme en d’autres contrées, la bienséance veut que le prince affecte la modestie et résiste à ceux qui viennent le chercher pour l’élever sur le trône ; on pense bien qu’il a soin de ne pas prolonger trop longtemps la résistance. On célèbre son avènement par la mort de deux

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personnages de distinction, qu'on immole sur le seuil du palais.

Fernandez , parti de Gingiro , se retrouva après un jour de marche sur les bords du redoutable Zébée. Son embarras devint extrême, car le fleuve paraissait plus rapide encore, et nul moyen ne s’offrait pour le traverser. Mais ses guides en imaginèrent un que les mathématiciens et les ingénieurs d’Europe n’eussent peut-être pas inventé (cette remarque est de Fernandez). Ils tuèrent une vache , et de sa peau formèrent une grosse outre, dans laquelle ils enfermèrent une partie de leurs vêtements, autant pour les préserver de l’humidité que pour servir de lest ; cela fait, ils gonflèrent l’outre , attachèrent aux deux extrémités un fort bâton , dont chaque bout devait être tenu par un des voyageurs. La machine formait ainsi une espèce de balance. Pour la maintenir en équilibre, il fallait une entente parfaite entre les deux passagers, car le moindre faux mouvement de leur part pouvait la faire chavirer. Un bon nageur, placé à l’avant, guidait la machine au moyen d’une corde attachée autour de sa ceinture , tandis que deux autres, placés à l’arrière, tâchaient d’en diriger les mouvements. Après de pénibles efforts, ils atteignirent enfin la rive opposée, mais beaucoup plus bas que l’endroit où ils étaient partis. En mettant pied à terre nos voyu-

geurs s’agenouillèrent et remercièrent la Providence.

Ayant surmonté cet obstacle formidable, Fernandez continua, mais avec difficulté, sa route àtravers le royaume de Gambot. Il atteignit ensuite l’Alaba, pays musulman dont le chef ne voulut pas le laisser passer outre sans prendre des informations. Ayant appris d’un Abyssinien schismatique que le prêtre portugais se rendait dans l’Inde pour en ramener des troupes de son pays, dans le but d’anéantir en Afrique la religion de Mahomet, le scheick fit venir Fernandez, déclara qu’il voulait bien lui faire grâce de la vie, mais lui enjoignit de rebrousser chemin sur-le-champ. Fernandez, trop heureux d’échapper au péril qui menaçait ses jours, se hâta d'obéir et revint sain et sauf en Abyssinie, sans tenter de remplir sa mission par d'autres voies ! .

Parmi les noms des voyageurs de cette époque, nous ne pouvons omettre celui de Jérôme Lobo, qui rappelle à la fois la première tentative faite pour atteindre le bassin du haut Nil par la voie qu'ont suivie les découvreurs modernes, celle de la côte de Zanzibar, et l'ouvrage le plus complet sur l’Abyssinie, ou comme il s’appelle avec raison sur l’Éthiopie, qui ait paru jusqu’au temps de nos pères 1 2 .

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