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Jérôme Lobo se trouvait à Goa en décembre 1622. Peu après, des nouvelles d’Abyssinie arrivèrent, annonçant la conversion de l’empereur Segued et d’un grand nombre de ses sujets à la foi catholique, et la nécessité d’un plus grand nombre de missionnaires pour achever des travaux apostoliques si heureusement commencés. Huit prêtres, parmi lesquels Lobo, furent désignés pour cette importante mission. Après une longue délibération sur le meilleur moyen de pénétrer dans l’intérieur du continent africain, on s’arrêta au parti suivant: quatre missionnaires s’aventurèrent par la mer Rouge, échappèrent aux Turcs, et parvinrent à leur destination; deux autres prirent leur route par le royaume de Zeila, tombèrent entre les mains de mahométans zélés, et périrent décapités. Lobo et ses compagnons se déterminèrent, sur de vagues renseignements, à traverser le royaume de Mélinde, et prit terre à Pâté , à l’embouchure du fleuve Quilimanci. Là, il ne put rien apprendre de l’Abyssinie, sinon que les contrées intermédiaires étaient occupées par les Gallas, peuple sauvage et féroce, la terreur de l'Afrique. Ces renseignements effrayants ne détournèrent point le missionnaire de son projet; à travers mille dangers, mille obstacles, il se rendit à Lubo, grande ville située à quarante milles de la côte, et dans le voisinage de laquelle campait un corps considé-
rable de Gallas. Notre voyageur, en les observant, reconnut la vérité des rapports qu’on lui avaitfaits. Quand ces barbares sont en guerre, ils abandonnent tous les enfants hors d’état de les suivre ; ils mangent de la chair de vache crue, et portent les intestins de cet animal en guise de colliers et de .parure. Us montrèrent une grande surprise à la vue d’un homme blanc, et lui firent ôter ses bas et ses souliers pour s'assurer que tout son corps avait la même couleur. Irrités de la réponse d’un Portugais, compagnon de Lobo, ils coururent aux armes, et s’avancèrent pour massacrer l’escorte du missionnaire ; mais quelques décharges de mousqueterie les intimidèrent et les continrent.
Jaloux d’obtenir des renseignements positifs sur la route d’Abyssinie , Lobo se détermina courageusement à visiter le roi de ces barbares. Il trouva le monarque assis dans une hutte de paille, un peu plus grande que celle de ses sujets. Ses principaux officiers l’environnaient, armés d’un gourdin plus ou moins long, suivant le rang de chacun.. A peine Lobo eut-il dépassé le seuil de la porte , qu’une grêle de coups de bâton s’abattit sur ses épaules. Il se plaignit en demandant le motif d’une pareille réception ; mais ils répondirent qu’ils recevaient ainsi tout étranger, afin de lui prouver tout à la fois leur respect et leur valeur.
Lobo jugea convenable de ne témoigner aucun
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ressentiment, et fit bonne contenance, quoiqu’il se repentît intérieurement de s’être livré à des hommes qui prouvaient leur hospitalité d’une manière si singulière. Dans cette position inquiétante, il imagina de leur demander, comme garantie, qu’ils prêtassent serment de respecter sa personne, ce qu’ils firent suivant leur coutume religieuse, en étendant la main sur une brebis frottée de beurre. Après cette cérémonie, Lobo ayant demandé le chemin de l’Abyssinie, apprit qu’il en était séparé par des régions immenses, habitées par des nations barbares au milieu desquelles sa vie ne serait pas un moment en sûreté. Il renonça donc à toute idée de suivre sa première direction : mais avant de se rembarquer il fut saisi d’une fièvre violente qui, exigeant une prompte saignée, lui fournit un échantillon de la chirurgie de ses sauvages hôtes. L’opérateur lui découvrit le flanc, auquel il fixa trois grandes cornes creuses, puis il le piqua différentes fois avec une espèce de poignard, jusqu’à ce qu’il eût tiré une quantité suffisante de sang. A dater de ce moment, le missionnaire se rétablit; mais il ne sut s’il devait attribuer cet heureux changement à l’effet naturel de l’opération, ou bien à la révolution que la crainte lui causa.
Il prit alors la route du Duncali (Danakil) , petit royaume du littoral de la mer Rouge, au sud-est
de l’Abyssinie. En peu de jours, mais non sans dangers et sans fatigues, il atteignit la résidence du roi, qu’il trouva prévenu par l’empereur d’Abyssinie, et disposé par conséquent à lui faire un bon accueil. Cette résidence, ou capitale, consistait en six tentes et une vingtaine de cabanes. Une seule pièce formait la demeure du roi, isolée des autres; d’un côté habitait le monarque, de l’autre son cheval, suivant la coutume du pays. Ce prince montra les meilleures dispositions , assurant aux Portugais qu’ils pouvaient considérer ses États comme leur patrie; mais lorsqu’ils lui offrirent leurs présents, il les rejeta avec mépris comme indignes de son rang, et ne les accepta de fort mauvaise grâce qu’après avoir acquis la certitude qu’ils ne pouvaient lui offrir rien de mieux. Depuis ce temps ils éprouvèrent toutes sortes de mauvais traitements de la part des habitants; on alla jusqu’à leur refuser des vivres.
Lobo sentit la nécessité d’agir avec vigueur, et menaça le roi de faire connaître sa conduite à l'empereur d’Abyssinie. Intimidé par cette menace, il leur fournit des provisions et les moyens de continuer leur voyage. Ils marchèrent longtemps à travers une contrée stérile et déserte, sans eau, sans ombrage, remplie de serpents, de bêtes féroces, et d’où ils ne se tirèrent que par un miracle de la Providence.
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Ils se trouvaient alors dans cette zone de marais salants, étagée sur le revers oriental de la chaîne côtière du Tigray et connue des indigènes sous le nom de plaine de sel. Une chaleur torride, due à la réverbération du soleil par de vastes espaces couverts d’efflorescences alcalines et minéralisées, et les exhalaisons morbides d'un sol constamment bouleversé par des commotions souterraines, rendent la traversée de cette zone redoutable, même aux tribus qui vivent, sur ses confins. Une autre appréhension ajoutait encore aux maux des Portugais; ils savaient que des hordes de Gallas parcouraient en tous sens cette plaine désolée pour piller les nombreuses caravanes qui transportaient ce sel en Abyssinie; ils rencontraient souvent les nombreux cadavres des victimes de ces attentats et s’attendaient au même sort. Enfin ils échappèrent heureusement à tous les périls, et arrivèrent à Fremona , le principal monastère catholique de l’Abyssinie , où bientôt ils eurent oublié toutes leurs peines.
Peu après, les missionnaires commencèrent leurs travaux apostoliques. Ils entrèrent un jour dans un village, persuadés qu’ils y seraient bien accueillis, parce que le chef connaissait leur crédit auprès de l’empereur; mais à peine eurent-ils choisi un logement, que tout le village retentit de pleurs et de gémissements comme s’il eût été
frappé de la plus terrible calamité. Les missionnaires apprirent que leur arrivée causait cette désolation, et que les habitants les regardaient comme des émissaires du démon, parce qu’on leur avait affirmé que les visites des missionnaires étaient toujours suivies de celles des sauterelles, ce fléau de l’Afrique, précurseur de la famine. Cette année fut précisément marquée par le passage de ces terribles insectes. « Cet événement tout naturel confirma dans son erreur ce peuple qui, dit Lobo, ne songeait pas que les sauterelles avaient désolé l’Afrique avant qu’il y eût eu des jésuites en Abyssinie, et même au monde. » Ces pauvres gens croyaient aussi que dans la composition des hosties entrait du sang de chameau, de chien, de lièvre et de porc, tous animaux abhorrés en Abyssinie. En vain essaya-t-on de les détromper, la vue d’une hostie suffisait pour les mettre en fuite. Les missionnaires cherchèrent à s’insinuer dans les bonnes grâces de la femme du chef, espérant acquérir par son entremise du crédit auprès du peuple. Ils ne purent y réussir, et de fait le beau sexe paraît s’être toujours montré leur ennemi. Ils tentèrent, sans succès, quelques visites dans les environs; partout même accueil, même désolation, mêmes terreurs. Plus d’une fois, le peuple furieux les aurait massacrés sans la protection des gouverneurs. Ils jugèrent donc
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à propos de retourner à leur quartier général de Fremona. Lobo désirait et demanda la mission de la cour ; on le nomma supérieur des monastères de la province de Tigray, charge d’autant plus pénible que la famine, suite naturelle du passage des sauterelles, lui était imputée. Une foule de malheureux, chassés de leurs habitations par la faim, exténués, décharnés, erraient comme des spectres autour du monastère, dont les hôtes leur prodiguèrent vainement tous les soins de la charité, la plupart moururent d’épuisement.
A la même époque, une dissension particulière faillit causer la perte des missionnaires. L’épouse du vice-roi de Tigray, tille de l’empereur, sans égard pour ses devoirs et sa haute origine, donnait le scandale des mœurs. « Le vice-roi, dit Lobo , se montra plus délicat que ne le sont généralement les grands dans ce pays; sa patience se lassa enfin, il tomba malade, et se plaignit amèrement à l’empereur de la conduite de sa fille. » Ce prince traita sans doute la chose assez légèrement , et le vice-roi , exaspéré contre sa femme, indigné de la partialité de son souverain, leva l’étendard de la révolte. Au moment d’éclater, il mit dans son parti les prêtres abyssiniens en leur promettant la mort de tous les missionnaires catholiques. Le vice-roi, malgré sa liaison intime avec Lobo, n’écouta dans cette oc-
LÈS PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE. 59 casion que la politique ; il employa divers stratagèmes pour l’attirer dans le piège, et le missionnaire se rendait auprès de lui, lorsque, instruit de ses noirs projets, il regagna promptement son monastère. Alors le vice-roi se déclara en rébellion ouverte : mais bientôt, vaincu par l’armée im • périale, il paya sa tentative de sa tête.
Peu après , Lobo , par ordre de ses supérieurs , partit pour le royaume de Damot, sur la frontière sud-ouest de l’Abyssinie. Il traversa le Nil (Bahrel-Azrek) à deux journées environ de sa source. Là, point de ponts, point de barques; impossibilité de passer le fleuve à la nage, à cause de la multitude des crocodiles et des hippopotames. Il fallut s’embarquer sur un frêle radeau, moyen dangereux, parce que ces terribles animaux pouvaient le submerger facilement. Lobo paraît enthousiasmé de voir ce que les plus fameux monarques de l’antiquité ont si vainement cherché , et parle de cette source fameuse de manière à faire croire qu’il l’a réellement visitée; mais on peut se demander si la relation de Paëz , antérieure seulement de quelques années, et de tout point conforme à celle de Lobo, ne lui a pas plutôt servi de canevas? Le rapprochement des deux textes ne peut laisser de doute à cet égard. Lobo comme Paëz décrit ces sources comme deux puits naturels d’un faible diamètre, dans l’un desquels la sonde ne peut
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descendre très-bas, arrêtée peut-être par les racines des arbres nombreux qui croissent à l’entôur ; « dans l’autre, un peu moins large, la sonde pénétra jusqu’à dix pieds sans rencontrer le fond, et les habitants assurent qu’on n’avait jamais pu le trouver. » Lobo parle, ainsi que son prédécesseur, du sacrifice célébré tous les ans dans ce lieu. « Le fleuve est d’abord si faible, qu’il serait probablement desséché par les grandes chaleurs , sans les nombreux tributs qu’il reçoit. A trois journées de sa source , il est assez large pour qu’un fusil ne porte pas d’une rive à l’autre. Le fleuve, continue Lobo, traverse le lac Dembea, sans y mêler ses eaux, se précipite ensuite du haut de la cataracte d’Alata, une des plus belles de l’univers, et dont la chute offre le magnifique spectacle de milliers d’arcs-en-ciel qui se jouent dans les eaux. Par une marche demi-circulaire autour du Gojam et du Damot, le fleuve revient sur ses pas à deux journées seulement de sa source, puis il se dirige vers l’est ù travers des régions inconnues. » Lobo, comme Paëz encore , ne sait plus rien de son cours jusqu'à son entrée en Égypte.
Le missionnaire séjourna quelque temps dans la province de Damot. Un air sain, une douce température, des montagnes ombragées d’une grande variété d’arbres, de frais ruisseaux, en
LES PORTUGAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE, font, dit-il, le pays le plus délicieux de la terre. On sème, on moissonne en toute saison dans cette fertile contrée , dont le sol entier ressemble à un jardin d’agrément. Ce ne fut pas sans regret que Lobo reçut l’ordre de revenir au Tigray.
Durant les derniers temps de leur séjour en Afrique, Lobo et ses compagnons eurent beaucoup à souffrir des querelles intestines qui agitaient l’empire abyssinien et préparaient la décadence où il se débat aujourd’hui. L’empereur Segued tomba en enfance ; l’autorité passa entre les mains de son fils, qui, malgré sa profession publique de catholicisme, conservait un secret attachement pour l’ancienne religion. Sûrs de son appui, les grands ne cachèrent plus la haine qu’ils portaient aux missionnaires. Lobo sut que le viceroi de Tigray projetait de les livrer aux Turcs. Pour éviter ce malheur, il prit la fuite avec ses compagnons, et se réfugia auprès d’un chef révolté contre l’empereur d’Abyssinie. Il leur témoigna d’abord toute la bienveillance imaginable, puis, par une infâme trahison, il les vendit quelque temps après au pacha de Souakim. Les infortunés missionnaires tremblaient en approchant de leur destination; car ce pacha, mortel ennemi des chrétiens, disait hautement qu’il mourrait content s’il pouvait les exterminer tous de sa propre main. A leur arrivée, il ne parlait que de pals et de bûchers ; mais
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l’espoir d’obtenir une riche rançon linit pur 1 adoucir. Ses demandes furent acceptées malgré leur exagération, et les missionnaires, rendus à la liberté, s’embarquèrent pour Diù.