LE FLEUVE BLEU (SUITE
Le médecin Poncet. — De l’Égypte au Sennâr. — Le désert, le Nil. — La cour d’Abyssinie. — Accueil et retour. — Impressions. — Bruce et ses successeurs. — L’Abyssinie et ses habitants.
Deux générations s’étaient succédé depuis les voyages des prêtres portugais en Abyssinie et des événements d’un autre ordre avaient détourné les esprits de l’Europe des questions géographiques, Iorsqu’en 1698 l’empereur d’Abyssinie, dangereusement malade, envoya un messager chargé d’offres magnifiques à Poncet, fameux médecin français, établi au Caire, pour implorer ses avis et ses secours; Poncet accepta la proposition. Xavier de
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Brevedent, jésuite missionnaire, jugeant l’occasion convenable à de nouvelles tentatives en faveur de la religion catholique, se joignit à Poncet, et partit de Siout avec la caravane du Sennâr. Poncet éprouva une émotion extraordinaire en entrant dans le désert de Libye dont les sables mouvants , soulevés par la plus légère brise , obscurcissaient quelquefois la clarté du jour. On ne pouvait, sans un imminent danger, s’écarter de la caravane, même à la moindre distance, car on avait à craindre de ne jamais la rejoindre et de rester perdu dans ces immenses déserts. En quatre jours, ils arrivèrent à Hélaoua (El-Wah) , appelé communément la Grande Oasis. Ce nom, qui signifie contrée des parfums , parut à Poncet parfaitement appliqué. Des arbustes fleuris, arrosés d’une multitude de petits ruisseaux frais et limpides, et la perpétuelle verdure des palmiers, forment le plus agréable contraste avec la contrée environnante. Le séné abondait dans ce canton , mais cet arbrisseau, si prisé en Europe, n’était d’aucun usage dans ce pays. Au sortir de ce lieu charmant , ils entrèrent dans un désert plus affreux que le premier : ici, pas un ruisseau, pas un filet d’eau, pas un animal, un oiseau, un insecte, pas un brin d’herbe ; rien que des montagnes arides, des cadavres et des ossements de chameaux , objets qui glacèrent nos voyageurs d’épouvante. Après
avoir parcouru uu canton abondant en alun, ils gagnèrent Sélyme, où ils trouvèrent d’excellente eau, dont ils tirent provision pour cinq jours. Puis ils ne virent plus trace d’habitation humaine jusqu’à Machou (Mosclio), ville ou bourgade située sur la rive orientale du Nil, qui en cet endroit forme un grand nombre d’îles d’une fertilité remarquable. Ils continuèrent leur route le long du tleuve, à travers une vallée agréable et bien cultivée, large environ d’une demi-lieue et bordée par les plus horribles déserts. La fertilité de cette étroite vallée n’était pas meme un don de la nature ; les rives du Nil, très-encaissé en cet endroit, empêchaient l’inondation salutaire de se répandre dans la campagne; mais des machines élevaient les eaux dans de vastes réservoirs d’où partaient les irrigations nécessaires.
Le la novembre, Poncet arriva dans la ville de Dongola. 11 est, du moins, noué le croyons, le premier Européen qui ait visité cette ancienne capitale de la Nubie. Sa description n’en donne pas une grande idée. Cette ville était située sur la déclivité d’une colline aride; les sables, entraînés par les pluies, encombraient ses rues étroites et presque désertes ; ses maisons étaient basses et mal bâties. La citadelle, construite au milieu de la ville, assez grande mais faiblement fortifiée, suffisait pourtant pour tenir les Arabes en échec.
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Nos voyageurs dînèrent plusieurs fois avec le roi ; il portait un vêtement de velours vert, et marchait accompagné d’une garde nombreuse armée d épées et de lances. Les grands allaient tête nue, les cheveux arrangés en tresses, et vêtus d’une tunique grossière sans manches. Les chevaux du pays étaient d’une beauté parfaite et les cavaliers d’une habileté rare. Le peuple suivait la religion mahométane, mais il n’en savait autre chose que la profession de foi qu’il répétait continuellement; il vivait dans le dérèglement et la dissolution la plus complète. « Le père Brevedent versa de pieuses larmes , dit la relation , en songeant que ces peuples avaient été jadis chrétiens, et que le manque de missionnaires avait seul causé leur perte. »
Le 6 janvier 1699 la caravane quitta Dongola et gagna Korti dans le royaume de Sennàr. Les peuplades répandues sur les rives du fleuve , au delà de cette ville, vivaient errantes et pillaient v toutes les caravanes qui traversaient leur territoire. Pour éviter ce danger, les voyageurs étaient obligés de prendre par le désert de Bahiouda, désert moins hideux que ceux de Libye et dans lequel * on trouvait de loin en loin des plantes et des arbres. Après quelques jours de marche , Poncet et ses compagnons arrivèrent à Derrara (Derri) , sur les bords du Nil. Bientôt ils atteignirent Guerri
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(Gerri), où ils traversèrent ce fleuve, les hommes et les marchandises en bateau , mais les bestiaux à la nage, attachés aux barques avec des cordes. Quelques jours de marche à travers d’immenses forêts d’acacias les conduisirent à Sennâr, dont la situation leur parut enchanteresse. «Cette grande ville, dit Poncet, contient cent mille âmes; les maisons, assez mal bâties, sont couvertes de plateformes qui offrent un coup d’œil agréable. Un grand mur de briques entoure le palais royal, 'dont les divers corps de logis sont distribués sans ordre et sans goût, quoique de riches tapis décorent les appartements. Introduits auprès du roi le lendemain de leur arrivée, nos voyageurs le trouvèrent assis, les jambes croisées, sur un beau sopba et environné d’une vingtaine de vieillards; lui-même, âgé de dix-neuf ans seulement, grand, bien fait, n’avait, malgré son, teint d’ébène, ni les grosses lèvres, ni le nez écrasé des nègres. Il portait une longue tunique de soie brodée en or; une espèce de turban de mousseline couvrait sa tète.
Avant detre admis devant l’auguste, jeune homme , nos voyageurs reçurent l’ordre de quitter leurs chaussures; ils rendirent hommage à Sa Majesté noire en s’agenouillant et en baisant la terre par trois fois. Le roi examina avec attention et reçut avec plaisir les miroirs et autres
curiosités qu’ils lui offrirent en présents. Il montra beaucoup d’esprit et de sagacité dans les questions qu’il leur adressa. Ses principaux amusements consistaient à faire, deux fois par semaine, des tournées à cheval dans le pays, accompagné d’une suite nombreuse et brillante, et à voir les grands s’exercer au tir des armes à feu. Les autres jours , il s'occupait uniquement des affaires publiques et du soin de rendre la justice d’une manière sommaire, comme dans tout l’Orient. A la mort du roi de Sennâr, le grand conseil s’assemblait, choisissait parmi ses fils l’héritier du trône, et faisait mettre à mort tous ses autres enfants. Un frère du roi régnant, échappé cependant à cette barbare coutume, vivait alors réfugié en Abyssinie.
Poncet parle avec étonnement du bon marché de toutes les denrées dans le royaume de Sennâr. Un chameau coûtait 170 à 200 francs tout au plus; un bœuf, 60 francs; une brebis, 20 à 25 sous; une poule, 1 sou. Le marché se tenait en plein air, au centre de la ville : il y avait un second marché devant le palais pour la vente des esclaves. Sennâr faisait un grand commerce par la voie de Suakim, port de la mer Rouge. Les exportations consistaient en ivoire, tamarin, musc, poudre d’or, etc. ; les importations, en épiceries, quincaillerie, bijouterie, et particulièrement en
une espèce de verroterie noire fabriquée à Venise.
Notre voyageur, sans expliquer par quel motif, séjourna trois mois à Sennàr, où il fut traité avec la plus grande distinction. Enfin, s’étant remis en route pour sa destination, il s’arrêta dixneuf jours à Geasim (Giesim). Là finissait la plaine. Nos voyageurs, obligés de traverser un pays montagneux, vendirent leurs chameaux, peu propres à marcher sur un terrain raboteux et inégal. Après quelques jours de route à travers des forêts de tamariniers, ils atteignirent Serka. ville frontière d’Abyssinie. A partir de cette ville, la route passait sur des montagnes cultivées jusqu’au sommet et couvertes de beaux arbres inconnus en Europe. Pendant le voyage , le père Brevedent mourut, au grand chagrin de Poncet qui, entre autres qualités éminentes, lui attribue le don de prophétie et le pouvoir de faire des miracles. Le 21 juillet, il entra dans Gondar, et le lendemain il reçut une visite particulière de l’empereur, qui continua de le voir tous les jours; mais ce fut le 10 août seulement qu’il admit le docteur à son audience publique. Poncet trouva l’empereur assis sur un trône en forme de sopha soutenu par des pieds d’or massif, couvert de tapis et de coussins magnifiquement brodés d’or, et placé dans une alcôve surmontée d’un
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dôme tout brillant d'or et d'azur. Le prince avait la tète nue; une grosse émeraude ornait son iront; une longue tunique, retenue par une ceinture , formait tout son vêtement : l’une et l’autre étaient couvertes d’or.
Poncet lit trois saluts à l’empereur et lui baisa la main. Le monarque, par une faveur particulière, l’avait dispensé des trois prosternations d’usage et du baisement des pieds. L’inévitable cérémonie des présents se passa d’une manière satisfaisante, après quoi l'empereur invita le docteur à s’asseoir et fit servir une collation.
Le monarque se soumit sans réserve au régime prescrit par Poncet, et recouvra promptement la santé. Cet heureux succès ajouta beaucoup à la considération et à la faveur dont jouissait le docteur. L’empereur, très-dévot, voulut remercier Dieu de sa guérison en communiant suivant les rites religieux du pays, et invita Poncet à la cérémonie, qui fut célébrée avec une pompe extraordinaire. Au milieu de douze mille hommes rangés en bataille dans la place du palais, l’empereur marchait vêtu magnifiquement, précédé d’une troupe de tambours, de fifres, de trompettes, de hautbois, et autres instruments propres au pays. On portait devant lui sa couronne ornée d'une croix de diamants; ses chevaux de main, richement harnachés et couverts de housses brodées,
fermaient la marche. Une salve d’artillerie annonça l'entrée du monarque dans l’église et se renouvela au moment de la communion. L’empereur dîna ensuite en public. La description du repas est entièrement conforme à celle de Lobo ;
seulement Poncet ajoute qu’un officier goûtait
tous les mets avant de les servir à l’empereur. Le prince ne but qu’un peu d’eau-de-vie et d’hydromel. Poncet, en admirant les superbes raisins que produisait la contrée, témoigna sa surprise de ne pas voir de vin : on lui répondit que la chaleur ne permettrait pas de le conserver. Au surplus l’hydromel lui parut délicieux; mais il ne le croit pas salutaire pour l’estomac.
Gondar avait trois ou quatre lieues de tour et contenait cent églises. Cependant cette ville n’était comparable en rien aux villes de l’Europe. Les maisons n’avaient qu’un étage, et l’on n’y voyait pas de boutiques. Tout se vendait dans un vaste marché découvert, où les marchandises étaient exposées tous les jours sur des nattes. L’or et le sel y étaient la monnaie courante.
Un accident empêcha Poncetde visit er les sources du Nil d’Abyssinie : mais, d’après les notions généralement répandues, il en donne une description presque en tout conforme à celle de Lobo. Relativement à l’état politique du pays, son récit diffère peu de celui des autres voyageurs. Le soin
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de sa santé, altérée par le climat, le détermina, malgré les instances de l’empereur, à retourner en Égypte ; il prit le chemin ordinaire à travers la province de Tigray, et s’embarqua à Massouah, le 28 octobre i 699.
Il rapportait d’Abyssinie l'impression « qu’il n’y a guère de pays plus peuplé et plus riche ». Il termine par une phrase digne de ÏAstrée : « Les lis, les jonquilles, les tulipes font de la contrée un vrai paradis terrestre. »
Le passage de Poncet paraît avoir laissé une impression profonde dans les régions qu’il traversa; bien d’autres fils de l’Europe s’y sont succédé de nos jours : savants, aventuriers, touristes, appartenant à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Mais, s’il faut en croire notre compatriote Lejean, au-dessus des souvenirs qu’ils peuvent avoir laissés derrière eux, plane la figure mystérieuse du grand docteur franc qui voyageait avec une suite pompeuse, comme un hakim des Mille et une Nuits.
Le premier Européen qui songea à suivre ses traces fut, à trois générations d’intervalle, un Anglais, un vrai fils du dix-huitième siècle. Doué , d’intelligence, d’érudition et d’ardeur, James Bruce nous a laissé une description saisissante de l’Abyssinie qu’il a explorée en touriste, et des mœurs de ses habitants dont il a partagé pendant
plusieurs années la vie, les passions et les luttes intestines. Malheureusement l’ambition d’attacher son nom à la découverte de ces sources du Nil, objet de tant de recherches et de spéculations, lui fit oublier ou taire les découvertes de ses devanciers Paëz et Lobo, et attribuer au fleuve d’Abyssinie, au Bahr-el-Âzrek, une importance qui, dans le système fluvial du Nil, n’appartient qu’au fleuve Blanc, au Bahr el-Abiad. Cette erreur impardonnable, car elle était volontaire de la part d’un homme qui avait vu et comparé les deux cours d’eau à leur confluent, fut adoptée par le public européen en dépit des protestations de Banville et des vrais géographes, et s'imposa pendant une trentaine d'années à la science élémentaire et aux cartographes. De grands esprits eux-mêmes l’adoptèrent; dans les pages, si remarquables d’ailleurs, que dans ses commentaires Napoléon a consacrées à l'Égypte, on lit textuellement que le Nil prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie.
Du reste, avant que ces lignes, dictées à Sainte- Hélène, eussent été imprimées en France, l’erreur qu’elles consacraient avait été mise en plein jour par les découvertes d’un autre Français, ainsi qu’on le verra au chapitre suivant.
De nos jours l’Abyssinie a été parcourue dans tous les sens par des Européens de rangs et d’origines diverses : Anglais, Allemands et Français;
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missionnaires de la foi ou de la science ; naturalistes, géologues, ingénieurs chargés de travaux géodésiques, ou militaires remplissant des missions politiques, et il est résulté des travaux de tous, de leurs nombreuses relations, dont quelques-unes resteront comme des monuments scientifiques, que si cette région alpestre verse au vrai lit du Nil un énorme tribut et de puissants affluents, c'est bien au delà de ses hauts plateaux et de ses profondes vallées qu’il faut chercher la source de ce fleuve.
Nous dirons ailleurs le rôle que cette région remplit dans le bassin du Nil, dont elle forme la berge orientale. A ce titre, nous ne pouvons nous dispenser d'en peindre en quelques pages les aspects divers et la population.
Qui a vu l’Abyssinie admirera toujours et n’oubliera jamais cette Suisse africaine. Les hauts reliefs de son sol tombent en escarpements sur les rivages occidentaux de la mer Rouge et s’abaissent en pente douce vers les déserts de la haute Égypte ; ses larges terrasses s’échelonnent jusqu’à plus de 2500 mètres d’altitude, et ses pics, dont quelquesuns s’élèvent à 2000 mètres plus haut , s’ils avaient des neiges éternelles, seraient aussi beaux que nos géants des Alpes. Dans ces vastes plateaux sont creusées des gorges où coulent des torrents sauvages; gonflés par les chutes d’eau
des tropiques, ces fils des monts se sont taillé entre leurs berges des précipices que chaque orage rend plus profonds : effroyables abîmes, qui souvent se transforment avec le temps en larges vallées parées de toutes les splendeurs de la végétation tropicale. Mais malheur à ceux »que séduit et fascine cette opulente nature. Là, sur l’étroit sentier, se roulent et se déroulent les anneaux du boa; là, chasse le lion; là, paît l’éléphant; là se tapit la pâle fièvre, morne réveil de ces songes d’Éden; la nature n’y veut pas l’homme pour témoin de ses magnificences. Quel merveilleux pays cependan t ! L’herbe, le roseau montent plus haut que la tête du cavalier; homme et monture s’épuisent à se frayer un sentier dans ce fouillis de verdure, à moins qu’un troupeau d’éléphants sauvages ne leur ait servi de pionniers. Une ombre éternelle attire au pied du tronc énorme des hauts sycomores au vaste branchage, aux larges feuilles, au fruit tentateur. Ailleurs, c’est l’adansonia, pauvre en feuilles et en branches, arbre obèse au bois mou : on est dans la forêt vierge; d’immenses troncs pourrissants ou pourris s’allongent sur la route; l’herbe toujours fraîche et renaissante, mais presque toujours inutile, cache l’épine qui déchire les vêtements, l’ortie qui brûle l’épiderme et le cruel chardon qui tout à coup blesse le pied.
Descendez plus loin : la vallée se resserre, le
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torrent à l’étroit franchit comme il peut les rocs de schiste et de granit, au pied d’escarpements hauts comme des tours; vous vous trouvez dans une obscurité presque nocturne : le soleil ne darde qu’au milieu du jour ses rayons dans ces effroyables profondeurs où se tait l’oiseau luimême, où le silence n’est interrompu que par les murmures de l’eau et par les cris du singe qui se cramponne aux parois du précipice.
Quand le voyageur descend dans la ravine, brisé de fatigue, à demi brûlé par un soleil tropical, l’ombre opaque et fraîche des rochers l’invite au repos, à la rêverie; il songe à la patrie lointaine, à la famille absente. Tout à coup un sourd grondement résonne dans la haute montagne ; le tonnerre éclate, roule, redouble et remplit le ciel.
C'est un orage, sans doute, mais un orage lointain, et le voyageur continue à se bercer de méditations et de souvenirs, mais il entend un bruit vague comme celui du vent dans les branches ; ce bruit grandit et bientôt c’est la voix de la tempête ; grondements, sifflements, hurlements, bruissements, harmonies sourdes et déchirantes, tout s’y mêle : bientôt apparaît entre les parois du ravin une cascade blanche d’écume, furieuse, se brisant dans sa course. C’est le torrent naguère ruisselet, maintenant puissant fleuve, rapide et sauvage comme l’ouragan qui l’a fait naître; les sycomores
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aux profondes racines sont balayés par le déluge, la plaine herbeuse se couvre de débris, l’eau inonde toute la vallée et ébranle de ses chocs retentissants les murailles rocheuses des deux bords.
Une fuite rapide peut seule sauver le voyageur surpris; la moindre hésitation, le moindre retard, le perdraient! Ici la nature n’obéit pas à l’homme; il a en elle un ennemi implacable ! — Il y a quelques années à peine, un camp de Bédouins qui avaient planté leur tentes dans le large lit d’un torrent desséché, fut ainsi englouti tout entier par l’avalanche des eaux. Cent hommes, des milliers de chèvres périrent.
Voilà les deurjas ou plaines basses de l'Abyssinie, dangereuses et pourtant si belles ! « Que de jours, dit un naturaliste allemand, j’ai passés dans la forêt ombreuse, couché près de la source, épiant l’oiseau multicolore aux longues plumes! Que de fois j’ai guetté dans les épais buissons le rhinocéros trapu et l’antilope aux cornes en spirales! Quelles riches moissons de merveilles attendent le naturaliste dans ces forêts vierges, en dépit des dangers qu’elles recèlent. Pour le laboureur il vaut mieux vivre sur les kouallas ou hautes plaines dépassant au moins 2000 mètres d’altitude, pauvres plateaux sauvages, sans arbres, fouettés par lèvent. Le soleil n’y brûle pas le gazon toujours vert; la nature, moins riche, n’y engendre pas ces végétations fou-
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gueuses qui créent ou cachent le péril; l’eau jaillit partout du sol ; la terre, noire et féconde, paye avec usure celui qui sait l’arroser de sueur; l’air frais permet le travail ; l’homme y est fort et actif ; il cultive le sol, aime le repos et la paix ; d’innombrables villages se pressent sur ces plateaux où la nature domptée n’admet plus les créatures fauves des forêts. Le regard n’y est pas ébloui, mais satisfait; le pays n’est qu’à demi beau, comme ses habitants brunis par les rafales et ses femmes aux formes virilisées par la fatigue. Cette Abyssinie des hauts plateaux est la véritable Abyssinie ; ses habitants appartiennent à plusieurs origines, mais le climat les a modelés sur un même type et en a fait un même peuple en face de l’étranger. Aux premiers siècles de notre ère , les Abyssiniens étaient une des nations les plus avancées ; le christianisme les mettait en relation, par le cours du Nil et l’Égypte, avec le reste du monde romain : mœurs, droit, civilisation, les rattachaient intimement aux autres nations de l’Europe méditerranéenne; mais depuis le jour où les progrès de l’Islam les ont isolés, ils sont restés au même point: or qui n’avance pas recule, et aujourd’hui l’Abvssinie offre au monde ce spectacle attristant de la barbarie africaine parée de la défroque vermoulue des décadences romaine et byzantine. Pauvre pays, environné d’ennemis comme un défrichement ébauché, puis
abandonné dans la forêt vierge. Au nord, là où les hauts plateaux s’abaissent par gradins pour s’abîmer enfin dans des plaines à perte de vue, habitent des nations musulmanes, les Hababs au teint clair et les gens de Barka, peuples formés en grande partie de tribus rebelles qui ont fui la haute Abyssinie ; derrière eux, plus au nord, vivent les Hadoendas, vieille famille de nomades, parlant une langue inconnue des Abyssiniens; à l’ouest, sur les affluents du Nil, règne l’Égyptien, vassal des Turcs; au sud, sont les Gallas, ces Tatars de l’Afrique, moitié musulmans , moitié fétichites. Il a fallu des siècles de luttes à l’Abyssinie pour sauver de ces ennemis du dehors sa civilisation et sa foi; aujourd’hui son indépendance paraît hors de cause, mais elle doit craindre les ennemis du dedans, l’anarchie, la décadence des mœurs, de la religion, et le suicide.
« Je parle volontiers de l’Abyssinie, car l’Abys-* sin nous tient de près; il pense, il rêve, il aime, * il hait, il sent comme nous, Européens; s’il est plus grossier, il est aussi plus simple et plus franc. Faut-il donc absolument dire : peau noire, âme noire! Non, cette haute terre d’Éthiopie est pleine de cœurs d’or! Quand le vent du soir balaie les plateaux dénudés, qu’une pluie froide tombe des nues épaisses, le voyageur égaré peut frapper sans crainte à la porte de la première cabane,
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elle s’ouvrira pour lui. Entre, mendiant mort de froid! tu trouveras riant visage, feu clair, du pain et du lait chaud !
« Oui, il y a là-bas des cœurs chevaleresques, des défenseurs de la femme et du faible ; le malheureux y trouve des avocats ; on s’y fait des amis, lentement peut-être, mais ces amis ne vous abandonnent pas au jour du danger; malgré un relâchement plus que séculaire des mœurs et des liens du foyer, on y voit des amours fidèles, des époux heureux, des femmes qui veillent avec tendresse leur mari malade et qui souvent n’admettent pas qu’elles puissent lui survivre, des mères qui meurent de faim en tendant un morceau de pain à leurs enfants, des fils qui travaillent jour et nuit pour leur vieux père. Ce peuple, je l’affirme, a de la vaillance et du sentiment; il a aussi de la gaieté; on chante beaucoup en Abyssinie, on y danse le jour et à la lueur des étoiles; des chants et des poèmes y célèbrent le héros, le conquérant, le tueur de lions; les noces, la joie et la douleur y trouvent leur poète et le peuple chante en travaillant.
« Comparée au reste de l’Afrique, l’Abyssinie est à la fois bien et mal partagée ; elle réunit les climats les plus divers, la chaleur du sud, les froids du nord ; les rivières navigables lui manquent, mais elle a de l'eau en abondance ; profondément
imbibé par les pluies tropicales, le sol livre à l’homme de riches moissons ; l’orge et le blé viennent sur les hauts plateaux; des cultures qui veulent le soleil sont l’apanage des basses plaines, où le coton croîtrait à merveille sur l’alluvion qui cache des eaux intarissables et qu’on peut irriguer en dérivant les cours d’eau de la montagne. Le climat, au moins dans la partie haute du pays, est sain et aussi favorable à l’Europeen que lui sont funestes les contrées du littoral africain, dont les lièvres ont fait mourir tant de blancs.
« Le peuple de ce pays a l’esprit tourné vers l’agriculture ; pourtant, si l’industrie y est encore dans l'enfance, l’Abyssinien s’habille chaudement sans recourir à l’étranger ; le luxe seul se pourvoit au dehors; l’orfévre, le maçon, le forgeron, le tourneur y exécutent des travaux dont l’ouvrier européen ne rougirait pas. L’exemp e et la concurrence manquent, mais non l’aptitude. Le commerce diminue tous les jours parce que la contrée n’est pas sûre, mais l’Abyssinien est aussi âpre et aussi habile au gain que ses frères orientaux d’autrefois et d’aujourd’hui, Juifs, Phéniciens, Arabes.
« Comme chez nous, dans le moyen âge, l’ecclésiastique et le médecin seuls savent lire et écrire, et encore toute leur science se borne-t-elle souvent à réciter les psaumes de David. D’ailleurs, l’écriture abyssinienne est fort compliquée; les / 6
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consonnes y changent de forme selon les vocales auxquelles elles s’appuient; l’alphabet comprend près de deux cents signes La vieille langue éthiopienne, proche parente de l'arabe, et encore plus de l'hébreu , ne vit plus , comme le latin dans les langues néo-latines, que dans trois idiomes dérivés, mais elle est étudiée avec zèle par les savants et les prêtres. L’histoire nationale est cultivée, sous forme de chronique ; le trésor théologique du pays se compose presque exclusivement de livres ascétiques traduits du grec, mais les théologiens sont très-forts en dialectique subtile ; il ont pour méthode de tout apprendre par cœur et l’on trouve des gens qui vous réciteraient toute la Bible, du premier verset de la Genèse au dernier mot de l’Apocalypse ; les discussions sur les sujets religieux sont la passion de ces byzantins d’Afrique : soldats débauchés, dames vicieuses, grands seigneurs pillards, discutent avec une égale ardeur et avec le même sérieux sur les deux natures du Christ et la diffusion du Saint-Esprit.
« C'est du reste un peuple ami du savoir. Qui sait lire lit volontiers, s'il a un livre. L'Abyssinien apprend avec une facilité inouïe et s’attache à son objet avec une incroyable persévérance. L'Européen est ardent, il fait vite et bien ce que comporte le moment, mais il perd aisément patience.
„ Tel n’est pas le naturel de l’étudiant de Gondar.
qui passe des années entières à étudier jour et nuit avec ses professeurs, se réservant seulement quelques quarts d’heure pour courir, le soir, la ville en mendiant un morceau de pain. Quel étudiant d’Europe en ferait autant? La patience est la grande vertu éthiopienne.
« La nature a fait payer ses faveurs à l’Abyssinie en la privant de voies de communication faciles, en découpant son sol en reliefs, aussi isolés les uns des autres par de formidables dépressions que les îles d'un archipel peuvent l’être par les flots de l’Océan. En outre, il manque à ce pays des fleuves navigables débouchant dans la mer Rouge, ou des plaines qui , se prolongeant par une pente douce et égale vers les rivages de la même mer, faciliteraient la marche des chameaux. et le parcours des caravanes. Dans la saison des pluies, les rivières interceptent toute relation; il faudrait un gouvernement ferme et stable pour ouvrir des routes et bâtir des ponts, tandis que les rebelles et les brigands qui trouvent leur salut dans l’inacessibilité de leurs repaires, détruisent, au contraire, les routes et font sauter les ponts que les Portugais établirent jadis sur les torrents. Sous un gouvernement fort et intelligent, le pays se prêterait à la construction de voies de communication, surtout du côté du nord où le haut plateau s’abaisse par une pente aisée.... Avec de bonnes routes fa-
cilitant l’action d’un pouvoir central , la paix renaîtrait, les soldats retourneraient à la charrue et, en peu d’années , ce pays grand comme la France doublerait ses quatre millions d’habitants que déciment des guerres civiles sans fin ni trêve. Des provinces entières sont devenues désertes*. » On a souvent comparé l’Abyssinie de nos jours à l’Europe du moyen âge : droit inique du plus fort, anarchie, esprit militaire, idées morales et religieuses furent en effet jadis chez nous ce qu’ils sont maintenant à Gondar, mais notre moyen âge portait visiblement en lui les germes d’un développement futur qui ont manqué à l'Éthiopie. J’inclinerais plutôt à un parallèle entre l’état actuel de ce pays et celui de la France mérovingienne.
Celle-ci, veuve de la civilisation romaine, fut tronçonnée comme l’empire d’Éthiopie l’est aujourd’hui, en de nombreux et chétifs royaumes fondés sur la violence, et impuissants, nous ne dirons pas à rendre à la société gallo-franque l’unité de lois, de foi, de mœurs et de langue qu’elle avait perdue, mais même à la tirer de l’état d'anarchie sans borne et presque sans espoir où elle agonisait avant que les épreuves suprêmes d’une lutte à mort contre les invasions Sarrazine et Odinique l’eussent galvanisée, et que la direction imprimée