‹ Le Nirvâna: poème dramatique en quatre actesChapitre 66 sur 72 · ACTE IV. — SCENE I. m · texte numérisé non relu

ACTE IV. — SCENE I. m

OÙ Gautama n'était pas encor le Bouddha,

Le temps lointain où je vivais dans la débauche,

M'obstinant aux plaisirs trompeurs que l'instant fauche

Et dessèche aussitôt qu'en approche la main,

Aux plaisirs qui n'ont ni présent, ni lendemain.

J'ai connu toutes les passions de la Terre,

Toutes les sources où la chair se désaltère;

J'étais belle, j'avais de l'or et des joyaux,

Et mes jardins étaient, comme les parcs royaux,

Pleins d'esclaves zélés, pleins de fleurs enivrantes.

D'ombrages toujours frais, de sources murmurantes,

Et pleins de courtisans qui, vivant sous ma loi,

Me flattaient comme on flatte une fille de roi.

J'étais jeune, j'étais robuste, j'étais belle.

Et mon regard cherchait en vain un cœur rebelle.

Cependant, au milieu des biens accumulés.

Au milieu des plaisirs toujours renouvelés.

Quoique jeune et robuste et belle et très puissante,

J'avais le cœur désert et l'âme languissante.

J'allais d'un bien à l'autre et d'amours en amours;

Lasse, ma vie était une suite de jours

Sans parenté; ma vie était si mensongère

Que, dans mes souvenirs, j'errais en étrangère.

En étrangère hostile et pleine de mépris,

Qui cherche une œuvre et qui ne voit que des débris.

Mais, ainsi qu'à tisser sa toile, laraignée,

Mon âme, à son labeur vain, était résignée;

Je me disais que tout nest rien qu'instants et qu ombres,

Que le présent ne peut sortir que des décombres

Du passé. C'est alors que le Maître divin

Cria: « Pourquoi toujours vivre au fond du ravin,

« Dans la nuit et la boue, alors que sur vos têtes,

ce Offrant à vos efforts d'éternelles conquêtes,

« La vérité rayonne au sein du Nirvana? »

A cette vérité céleste il nous mena.

Nous tous, les désireux d'éternité sereine.

Et depuis lors, mes sœurs, sans passion, sans haine.

J'ai marché, j'ai monté, sentant naître et grandir,

A l'éclat des sommets que je vois resplendir.

Un être que j'avais ignoré, mon propre être.

Qui végétait esclave, au lieu dagir en maître;

Et tout à coup, en le découvrant, je compris

Pourquoi la vie humaine est faite de débris.

C est que l'âme, même inconsciente, secoue

A tout instant les vils édifices de boue

Que l'on bâtit. sur son inerte éternité;

Depuis lors j'ai pensé, j ai marché, j'ai monté,

Sentant grandir en moi la lueur éternelle.

Comme un soleil qui germerait d'une étincelle.

Et moi qui belle et jeune et riche languissais,

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