‹ Le nivellement des jouissancesChapitre 12 sur 18 · LE TKAIN OL MAISON · texte numérisé non relu

LE TKAIN OL MAISON

et du pied, artistes à l'occasion, car ils jouent passablement de la basse ou du violon, lorsque la mode l'exige, et le petit laquais rustaud de la comtesse d'Escarbagnas, tout proche du gardeur de dindons, il y avait le même abîme qu'entre la femme de chambre en robe de soie, fort avant dans ki familiarité hautaine d'une marquise dont elle copie les façons et le langage, et la chambrière en sabots, vouée aux humbles besognes, qui n'a point vu le monde et ne saura jamais faire la révérence. Une publication satirique de 1<)3G additionne ce qu'une servante ordinaire, qui s'entendait à « ferrer la mule, » — ce que les modernes appellent « faire danser l'anse du panier », — pouvait ajouter à ses gages, et fixe aux environs de 500 francs le total annuel de ces menus larcins. Inutile de dire que ce n'est là qu'une plaisanterie; le bourgeois, sous Louis XIII, était trop resserré pour fermer les yeux sur les chiperies ancillaires. Il s'est opéré à cet égard depuis le xvn" siècle une sorte de nivellement, aussi bien parmi les domestiques que parmi les maîtres; les seigneurs de naissance ou d'argent sont devenus plus réglés que jadis, et la classe moyenne est devenue moins « regardante ».

Les servantes d'intérieur, dont le traitement varia au Moyen Age de 40 francs à 200 francs — en moyenne 110 francs, — ne recevaient plus depuis le xvi« siècle jusqu'à la Révolution qu'une allocation moyenne de 80 francs sur l'ensemble du territoire français. Et tandis que les « femmes de chambre » étaient payées 540 francs sous Louis XVI chez une grande dame à Paris, les servantes d'un notaire ou d'un curé gagnaient 50 et même 35 francs par an en Berry ou en Poitou.

Le simple lait d'une simple nourrice variait aussi

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étrangement de prix suivant les nourrissons : pour un enfant du roi <le France, au xiii* siècle, le traitement de la nourrice était de 2.880 francs; il était df 380 francs chez le comte de Savoie et de li2 francpour un enfant de l'hospice à Marseille (V.iOdj. Lorsque la nourrice d'une princesse touchait 700 francs par an à Angoulême, la nourrice de l'Hôtel-Dieu à Paris touchait seulement 45 francs (1517). Elle avait sans doute la table et le logement. Celles chez qui les hospices de Paris plaçaient les enfants trouvés à la fin de l'ancien régime recevaient 150 francs (1700); en province elles se contentaient d'une centaine de francs.

Une pareille différence de traitement s'explique davantage lorsqu'il s'agit de rémunérer des talents professionnels comme ceux du cuisinier; ce nom étant indistinctement porté suivant les circonstances par des artistes méritoires ou par d'indignes marmitons. Dans quelques maisons princières du Moyen Age, où la table tenait la place que l'on sait, les valets ou « hàteurs » touchaient le double des « galopins » ou enfants de cuisine, les >< compagnons » cuisiniers le double des valets, le maitre queux ou écuyer le double des compagnons. Cet officier supérieur des fourneaux recevait au xv*^ siècle des appointements de 4.300 francs, presque identiques chez le duc de Bourgogne et chez la reine Anne de Bretagne; les cuisiniers du vicomte de Rohan et du sire de La Trémoille étaient payés 600 francs, autant que le queux du duc d'Orléans et le double des 320 francs que gagnaient ceux de l'Hùtel-Dieu de Paris ou de l'évèque de Troyes. Aux derniers temps de la monarchie, des gages de 700 francs étaient encore alloués aux chefs de cuisine des maisons opulentes, mais le coni-

inun de la corporation ne dépassait pas 200 francs par an !

Et cest même un curieux phénomène d'histoire sociale que le mouvement dos chiffres nous révèle : la masse de la domesticité subit à partir du xvi* siècle la baisse générale des salaires qui atteignit toutes les formes du travail; les serviteurs de luxe ne s'en ressentirent pas. Chez les grands seigneurs, dans les années qui précèdent la Révolution, le maître d'hôtel avait jusqu'à 2.300 francs, les valets de chambre de 770 à 540, les valets de pied de r)00 à 310 francs. Ces gages, si l'on excepte quelques privilégiés, attachés à la personne <les souverains, — encore le valet de chambre de saint Louis (1201), ne gagnait-il pas jdus de 730 francs — avaient été sensiblement les mêmes depuis le Moyen Age.

Aux heures de crise, les maîtres réduisaient le traitement de leurs gens : tel gentilhomme, qui payait ses cochers G60 francs en 1700, ne les paie en 1709, l'année de la grande famine, que 2r)0 francs et le même valet, auquel il donnait 400 francs de 1704 à 1700, rentre chez lui en 1700 pour 2(M) francs. Mais en général les services de la domesticité d'élite demeuraient sous Louis XV aux mêmes taux où ils avaient été sous Charles VIII ou sous Philippe le Bel : le valet de chambre du duc du Maine (1736) touchait .")70 francs comme ceux du comte d'Angoulème (1497) et le valet du poète Malherbe gagnait 375 francs il620) comme ceux de la comtesse de Savoie (129f);; tel est aussi, dans le Joueur (169(5), le chilîre réclamé par le valet Richard que son maître a baptisé Hector, en l'honneur du valet de carreau.

Au contraire, les marchands, les magistrats de province, la petite noblesse, les hospices, les collèges, les curés et toute la bourgeoisie payèrent leurs

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domestiques mâles de 75 à IGO francs [»ar an depuis 1550 jusqu'à 1789, c'est-à-dire un tiers ou moitié moins que dans les siècles précédents où ces serviteurs étaient payés de 120 à 280 francs. Si, en face des ga^^es décroissants de la foule, les gages des domestiques de choix se maintinrent ainsi à un taux élevé, c'est sans doute que leur recrutement devenait moins aisé, que la classe d'où ils sortaient jadis avait d'autres visées et trouvait dès le xviii* siècle d'autres débouchés que le service personnel pour son intelligence et son instruction.

La destinée de chacun ne dépend-elle pas de l'ambiance des heures et des lieux où le hasard le fait naître, autant que de ses propres aptitudes? D'un hercule héroïque et illettré, de la plus humble origine, la société féodale fit souvent un baron, maître d'un gros fief; notre démocratie en fait à peine un sergent-major décoré de la médaille militaire. Aux XVI* et xvn' siècles, l'adroit maniement des impôts menait à tout l'homme sans argent et sans nom ; d'où la tirade connue du valet dans Kegnard :

Ne serais-je jamais laquais d'un sous-fermier...; Je ferais mon chemin, j'aurais un bon emploi; Je serais dans la suite un conseiller du roi, Rat-de-cave ou commis; et que sait-on ! Peut-être Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître...; 11 n'est que ce métier pour brusquer la fortune...

Et tel qui, Jasmin autrefois, Bornait sa garde-robe à son justaucorps vert,

pouvait prétendre, sinon à la chance des quelques élus dont nous avons plus haut cité les noms, du moins à un sort très supérieur à sa condition première.

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II y fallait toutefois le don spécial des chilTres, que tous lesMascarilIes et Jodelets, Ragotinsou La Flèche ne possédaient pas. Leur tour était autre; aussi restaient-ils en service; classe intermédiaire, dégrossie, très éloignée du peuple dont le parler était encore au xvii« siècle un jargon à peine français, — Gareau, le premier paysan qu'on ait hasardé à la scène, dans le Pédant joué de Cyrano de Bergerac, est presque incompréhensible, — Frontin ou Crispin , vêtus comme leur maître sauf les galons, coilîés comme lui, ayant les cheveux chaque soir « mis sous la papillote », ont la désinvolture galante et tournent le compliment.

Ce sont des simili-gens de qualité, avec une légère fêlure, une nuance, perceptible seulement pour les gens de qualité. Vienne l'altération du type avec les révolutions, on ne les distinguera plus. « Mon père, conte Lauzun, me donna pour gouverneur un laquais de feu ma mère, qui savait lire et passablement écrire et qu'on décora du titre de valet de chambre pour lui donner plus de considération ». Un valet de génie n'avait pas besoin que la face du monde fût changée pour devenir Jean-Jacques Rousseau. N'avait-il que du savoir-faire, les avenues ouvertes sous Louis XV à l'essor du valet supérieur furent assez nombreuses déjà pour lui sembler préférables à la domesticité, où demeuraient encore les soubrettes et « suivantes ». Pasquin a cessé de servir avant Lisette.

De nos jours enfin tous deux méprisent l'antichambre, qu'ils ont depuis longtemps quittée. Lisette et Pasquin exercent vingt professions libérales qui jadis n'existaient pas ou ne rapportaient pas de quoi vivre. Crispin « rival de son maître » hier, sur la «cène, est maître à son tour dans la vie. Scapin ne

dédaigne pas les fonctions électives, député parfois, pourquoi pas ministre? Le service du peuple comporte, il est vrai, quelques nasardes et davantage même que toute autre carrière, aujourd'hui où nul valet n'est j)lus traité de « maraud », mais où beaucoup de candidats se traitent volontiers de canailles. Seulement c'est presque commander (jue d'obéir à 10.000 maîtres et la souplesse avisée de Scapin, son flair subtil, en font un maître Jacques du suffrage universel.

Entre les deux catégories de domestiques, — l'aristocratique et la plébéienne, — que nous avons constatées, la différence de traitement s'accroissait encore de ce fait que la plus favorisée joignait à son salaire monnayé l'avantage d'être habillée gratis : la « livrée », ce vieux mot dont le sens s'est si fort modifié, avait été le présent périodique que le seigneur distribuait à certains de ses fonctionnaires ou de ses vassaux. Les présidents du Parlement et de la Chambre des Comptes avaient droit à des « robes de livrée ». Ce cadeau obligatoire s'étendit et devint abus : le duc de Bourgogne restreignit les « livrées » à ses familiers et serviteurs domestiques.

Au xiv" siècle, chez le sire de La Trémoille, une « jacquette de llwrée », en futaine blanche frangée de fd noir, coûtait 100 francs; somme modeste auprès des 1.320 francs que valait la livrée des valets de pied de François I" (1539) : ici le pourpoint et le haut-de-chausses aux couleurs du Roi absorbaient 6 mètres de velours à 100 francs le mètre ; les boutons d'or 380 francs , le chapeau « bien accoutré pour aller à cheval » 240 francs, un bonnet d'écarlate 40 francs, une chemise 56 francs. De pareils chiffres, il est vrai, sont exceptionnels, comme celui de 2.000 francs auquel peuvent monter

aujourd'hui certaines livrées de gala chez des particuliers luxueux.

L'habillement d'un garçon de chambre — jupe, pourpoint, manteau et bas — se [)ayait 112 francs sous Louis XIII et le justaucorps des cochers ou laquais de la Cour valait le même prix à la fin du règne de Louis XIV, lorsqu'on eut remijlacé les galons d'or ou d'argent fin par des galons en faux ou de laine armoriée. En métal précieux, la bordure d'argent d'un chapeau de laquais se vendait 28 francs; on pouvait l'avoir à 3 fr. 70 en « argent [)arisien », ainsi qu'on nommait l'imitation (1702).

Le prix ordinaire de la livrée variait au xviii^ siècle, suivant la qualité de l'étoile, depuis 150 francs pour l'habit et la veste en drap d'Elbeuf, jusqu'à 90 francs i»our la redingote de cocher en drap de Berry, ou 55 francs i)Our la môme en drap de Lodève. Ces costumes étaient donnés en propriété à leurs porteurs; s'ils les rendaient en quittant le service, les maîtres leur en payaient la valeur. Pour les culottes, les domestiques de grande maison s'entretenaient à forfait moyennant un fixe annuel; ils étaient souvent fournis de linge : 2 chemises, 2 caleçons, 2 cravates, 4 mouchoirs et 6 paires de chaussons, donnés à un page (1675), reviennent ensemble à 73 francs. Les bottes coûtaient davantage : une soixantaine de francs; mais les postillons seuls en portaient.

Tout autres étaient les conditions dans la classe

moyenne, c'est-à-dire dans dix-neuf ménages sur

|vingt parmi ceux qui gageaient un domestique. Ce

lernier reçoit-il ici quelques bardes, nettement sti-

)ulées d'avance, c'est en déduction de son maigre

ilaire en argent. Un bourgeois de Péronne engage un

îrviteur pour 72 francs par an (1740), « plus un

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habit et la veste, dit-il, à quoi j'ai bien voulu ajouter le chapeau ». Le domestique quitte-t-il la maison; il doit, sauf convention expresse, laisser son habit que le maître, moyennant 18 francs, fera soigneusement retourner. Tel valet, à la campagne, a droit à (( 2 paires de sabots et un vieux chapeau n ; tel autre aura « 2 chemises et le hois de ses sahols » ; un troisième, chez un gantier de Nîmes, « sera rasé gratis ».

Ces clauses, par leur minutie, montrent combien était strict le contrat de louage qui ne comportait aucun supplément imprévu. Parfois les nippes promises constituent la plus grande part du salaire : celui de la servante d'un juge, en Limousin, consiste en un caraco, une capuche, un tablier, une chemise, sa chaussure et 27 francs en numéraire. La servante se blanchit souvent à ses frais; il en coûte à l'une d'elles 7 francs pour le blanchissage de ses chemises pendant deux ans (1757). Limpôt de capitation était aussi à la charge des domestiques des deux sexes : il oscilla au xviii^ siècle de 4 à 5 francs pour des filles qui gagnaient 80 francs par an. Celles-ci avaient également à payer de leur poche les soins médicaux et les remèdes; le maître en fait seulement l'avance et les retient sur les gages : c'est tantôt une saignée, tantôt « une purge et du pain blanc » pour 1 fr. 65, — le pain blanc était alors un remède (1765). — Si l'on ajoute que les congés sont rares, que le valet qui s'absente doit solder un remplaçant 0 fr. 90 par jour, il ne semblera pas que l'emploi de domestique fût très enviable.

Aussi n'était-ce, aux yeux de beaucoup, qu'un état de transition : tel valet, au xvii* siècle, s'enrôle contre les Impériaux, tel autre part dans un vaisseau contre les Turcs. Il n'était pas très rare de voir le

'maître, en les engageant, promettre de leur payer l'apprentissage de quelque profession. S'il ne l'a pas promis, il le fait quelquefois par charité. Cet apprentissage était une Ulcération de la domesticité. M. de Pisani, en son testament, recommandait à ses héritiers « de faire apprendre métier à ses laquais qui ont été nourris à sa suite dès leur jeune âge ».

Les serviteurs de l'ancien régime, sur la fidélité desquels on nous a servi jilus d'une légende, n'étaient pas supérieurs aux nôtres. Ils ne restaient pas en général plus longtemps en place que ceux de nos jours ; leur inconstance amenait les bourgeois, il y a cent cinquante ans, à faire avec eux des baux comme avec les fermiers. Il en est en Saintonge qui « s'accueillent » — c'est le terme consacré — pour deux ans avec promesse de ne pas demander d'augmentation. A lire les conseils donnés aux maîtresses de maison par le Ménag'ier de Paris (1393), on voit que les renseignements demandés étaient, au xiv*' siècle, les mêmes qu'aujourd'hui : « Ne prenez aucunes chambrières que vous ne sachiez avant où elles ont demeuré, et y envoyez de vos gens pour enquérir de leur condition sur le trop parler, sur le Irop boire, combien de temps elles ont demeuré, quel service elles faisaient et savent faire, si elles ont chambres ou accointances en ville, de quel pays et gens elles sont, combien elles y demeurèrent et pourquoi elles partirent... l'ne fois entrées, si vous avez vos chambrières de quinze à vingt ans, pour ce que en tel âge elles sont sottes et n'ont guère vu du monde, faites-les coucher près de vous en garde-robe et chambre où il n'y ait lucarne ni fenêtre basse, ni sur rue, et qu'elles se couchent et lèvent à votre heure »...

Quelque méticuleux que fussent les choix, nul ne

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devait se flatter de garder longtemps les « gens i\< maison » des deux sexes qu'il avait engagés. On peut s'en convaincre en parcourant les très nombreux livres de compte où nos aïeux consignaient, parmi les menus événements de leur vie journalière, l'entrée et la sortie de leurs domestiques. Un magistrat parisien, qui paye régulièrement, change neuf fois son laquais de 1698 à 1705 ; un nommé Champagne reste cinq semaines, un autre Champagne dix-neuf mois, un appelé Bourbonnais lui succède pendant sept mois et ainsi de suite; en 1704, ce magistrat trouve enfin un serviteur qu'il garde cinq ans.

De 1740 à 1785, un gentilhomme picard doit remplacer vingt fois son valet; l'un « s'est ennuyé », — beaucoup « s'ennuyaient » ainsi, c'est la formule, — et sort au bout de trois mois ; un autre s'engage comme remplaçant dans la milice ; celui-ci se dit malade, celui-là quitte pour se marier; bref, leur séjour moyen est peu supérieur à deux ans. Ailleurs, il en est de même des servantes : pour une qui restera dix-sept ans, il y en a huit ou dix de tous les âges qui passent de trois mois à quatre ans. Dans une ferme du Boulonnais, au xvui* siècle, la durée moyenne, calculée sur 18 serviteurs mâles, est de deux ans et sept mois et, pour 10 femmes successives, de vingt-sept mois.

Il n'y a rien là de très différent de ce que nous voyons aujourd'hui et l'on pourrait citer, parmi nos contemporains tout autant que jadis, de touchants témoignages de générosité et d'attachement chez de bons maîtres et de bons domestiques ; mais ce que l'on ne trouverait plus, je crois, du moins en France, ce sont de mauvais domestiques qui ont le goût et la gloriole du service de certains maîtres.

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