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CHAPITRE XI

Les chevaux. — Ils ont changé de propriétaires.

Le cheval a qiiillô lo riche pour le peuple. — Jacques Bonhoninie a « cheval et cabriolet ». — L'efTectif de la race chevaline a sextuplé en France. — Des inventions merveilleuses n'ont pas eu d'aussi grandes conséquences pour la condition de l'humanité. — Les résultats du progrès sont de moins en moins sensibles, surtout pour les riches. — Les écuries surpeuplées d'autrefois étaient en fort petit nombre.

— Les entreprises de transport public employaient peu de chevaux. — La cavalerie militaire représentait une fraction bien plus grande qu'aujourd'hui de la population hippique.

— Les chevaux de ferme en constituaient une proportion assez faible. — Pas un huitième des terres cultivées avec des chevaux au xyu!» siècle. — Depuis quinze ans, les chevaux de luxe diminuent, les chevaux de carriole se sont encore multipliés. — La France, qui exporte maintenant, importait naguère. — Petite taille des chevaux au temps passé; ses preuves. — L'élevage depuis les temps féodaux. — « Bêtes folles » ; race « hagarde ». — Alain de Garsault. — Création des haras royaux ; leur impopularité, ses causes ; leur abolition en 1790.

Les anciennes races : le demi-sang du xiv» siècle. —

Barbes, Coursiers de Naples, Genêts d'Espagne. — Piaffeurs

et chevaux à courbette. — Les Académies et Pluvinel. —

Le danois. — Les Anglais recherchent les premiers l'allure

tâv r^^Pide. —Le « Turc d'Angleterre » depuis Elisabeth jusqu'aux

I^P Georges. — Limousins et Navarrais; chevaux de selle de

'^^m Napoléon. — Le cheval commun a changé de qualité beau-

coup plus qu'il n'a haussé de prix. — Prix des chevaux depuis le Moyen Age; destriers, palefrois, haquenécs, demicoursiers, roncins, sommiers, courtauds. — Cherté du XV'" siècle, cheval de 58.000 francs. — fJrande baisse des animaux de luxe depuis Louis XIV. - Chevaux d'attelage; d'Isabeau de Bavière à Gabrielle d'Estrécs. — Prix de la ferrure, des fourrages, de l'entretien des chevaux à forfait. — Kquitation féminine. — Les bêtes d'amble.

Le cheval, de nos jours, a changé de propriétaire et de métier. Il a quitté le riche pour le peuple. Il a cessé de voyager et de se battre; il est devenu pacifique, laboureur et casanier.

Tout habillé d'or sous sa housse' étincelante, depuis le chanfrein à panache qui orne sa tête jusqu'au fourreau souple qui enveloppe sa queue, le palefroi du Moyen Age traverse lentement une foule inclinée. La bouche écumante et mâchant orgueilleusement son mors d'argent, coiiïé de sa crinière flottante en l'air comme d'une grande perruque, la queue bien épaisse jusques à terre, le « cheval d'Espagne » au xvii* siècle piaffe et rue avec majesté, suivant une cadence bienséante. Son écuyer a résolu le problème de mettre trois quarts d'heure pour parcourir au f/alop la distance de 500 mètres qu'il y a du manège de Versailles à la cour d'honneur. Sous Louis XVI légèrement harnaché, dépouillé des lourdes brides brodées, des houppes pendantes et des caparaçons de velours, le pur-sang anglais récemment importé, nerveux et sensible, passe en vitesse l'Arabe jadis réputé pour <( humilier la foudre » à la course. On ne se pique plus de faire une lieue en six heures, mais six lieues à l'heure Pt même trente-six lieues en six heures, suivant des paris plusieurs fois gagnés à la fin de l'ancien réffime.

Mais que le cheval ait changé d'aspect, que les animaux informes et ridicules, qui formaient la plèbe de l'ancienne espèce indigène, aient disparu aussi bien que les sujets introduits du dehors qui constituaient son aristocratie cosmopolite, ces mutations de provenance, d'allure et de costume, dues à l'influence des mœurs et au progrès de l'élevage, ne sont (lu'une petite partie de l'évolution qui a sextuplé peut-être, depuis les derniers siècle^^, l'otTectif de la race chevaline sur notre sol.

De cette multiplication incroyable du cheval résulte parmi les classes sociales un « nivellement de jouissances », l'accession de la masse à un luxe devenu bien vite pour elle une nécessité. Des inventions beaucoup plus merveilleuses en elles-mêmes u'onl pas eu, à l'user, d'aussi utiles et importantes conséquences.

Une remarque s'impose dans cette histoire du nivellement des jouissances : l'animal humain (jue nous sommes, le seul, dans ce potager rocheux et sylvestre que nous disputons aux brutes, à qui la nature n'ait pas mis son couvert et taillé son costume, a transformé jusqu'ici quelque peu son sort. Mais, depuis l'époque où, logé dans des grottes et vêtu d'une peau empruntée aux fauves, il se nourrissait d'herbes crues ou de chairs massacrées, jusqu'à ce qu'il ait découvert la télégraphie sans fil ît l'aéroplane, chaque pas fait par l'homme dans ce [ue nous nommons le « progrès » a été moins Important que le précédent.

Je veux dire que chaque invention nouvelle a beau sembler, a beau être réellement, plus merveilleuse en soi qu'aucune des inventions antérieures, elle constitue au regard de V>^tat pn-existant une révolulion moindre. Elle apporte à la condition de l'hu-

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manité une mutation moins radicale que celles qu'avaient apportées les étapes passées.

L'invention du langage avait été un pas plu7^ important que celle de l'écriture, sur pierre ou sur écorce. Celle-là à son tour était une découverte plus précieuse que celle du papyrus ou des tablettes de cire. De là au parchemin, au papier de chilTon. au livre imprimé, puis au journal, à la pâte de bois, au clichage, aux machines rotatives et à la linotype, on voit clairement (|ue le résultat obtenu pour l'expression et la diffusion des idées n'a pas correspondu, à chaque degré franchi, à la génialité qu'il a fallu déployer pour le franchir.

Et de même pour le transport des personnes et des marchandises : la grande trouvaille fut l'animal de bât ou de selle; après quoi, vint l'idée de la roue dont les conséquences, en fait de communication, dépassèrent beaucoup en leurs temps celles que, dans le nôtre, ont eues les chemins de fer. La simple institution des postes a aussi rendu plus de services effectifs que le télégraphe ou le téléphone. La grande innovation, en fait de combustible, fut l'étincelle produite par le frottement du silex. Le briquet ou les allumettes amorphes .ne sont rien en comparaison, ni même les calorifères à vapeur.

Depuis l'arc ou la fronde qui permettaient de défendre et d'attaquer jusqu'aux armes de fer, à la poudre, aux mousquets et au canon de 320 millimètres ; depuis la conception du filage de la laine jusqu'aux manufactures de textiles, d'un progrès à l'autre, la science a été croissant et l'intérêt décroissant puisque la vie était de moins en moins changée. Je ne sais si l'on trouvera dans l'avenir quelque chose de vraiment capital, comme la suppression des infirmités ou de la maladie; mais jusqu'à ce

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jour nous avons simplement perfectionné los besoins de nourriture, de logement, de vêtement, de chauffage, d'éclairage, le besoin de nous remuer et de transporter les objets. Nous n'avons pas créé de nouveaux types de besoins fondamentaux; car on ne saurait appeler tels les bijoux, les arts, le théâtre ou le tabac.

Mais si la fertilité de notre imagination n'aboutit qu'à obtenir par des procédés nouveaux des satisfactions anciennes, c'est surtout pour les riches que l'effet de ces découvertes est de jdus en plus petit. Ce qu'elles leur donnent n'est rien auprès de ce qu'elles leur enlèvent : le privilège de jouir seuls ^naguère de ce dont le commun des hommes jouit

lésormais. Un par un, les anciens monopoles de ^l'élite fortunée lui échappent et le peuple les con-

[uiert; ses désirs s'éveillent aussi vile que ses

)rises s'étendent.

Au temps où tous transports, — des gens et des

Bhoses, — se faisaient avec des chevaux, il y avait ^très peu de chevaux... parce qu'il y avait très peu de transports. Depuis le Moyen Age, quelques centaines de riches seigneurs i)ossédaient des écuries immenses, dont nous n'avons plus l'analogue aujourd'hui, et quelques milliers de bourgeois, jxlepuis Louis XIV, avaient de quoi atteler une voiture; lais le peuple allait à pied et il n'y avait pas de [chevaux chez le villageois.

Lorsqu'une duchesse de Bourgogne, au xiv' siècle,

)artait en voyage, accompagnée suivant l'usage de

son mobilier, son train comportait un effectif de

Î67 chevaux, tant pour le personnel que pour les chars de bagages. Chez une grande dame, comme Yolande de Flandre, comtesse de Bar (1352), on comptait deux palefrois « pour le corps de Madame »,

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montés par elle, 4 autres pour ses dames et demoiselles, plus 32 chevaux pour ses domestiques et 11 pour ses enfants; en tout une cinfjuantaine de bêtes. Loin de diminuer aux temps modernes, ces chiffres augmentèrent chez les princes : le duc de Penthièvre entretenait (1763j à son château de Crécy 120 chevaux, dont 6 seulement pour la selle; il n'aimait pas la chasse à courre et n'avait point d'équipage. En l'absence du prince de Condé qui commandait à l'armée, il restait encore 100 chevaux dans ses écuries monumentales de Chantilly qui pouvaient en contenir 240. Quoique l'on eût fait, au dire de l'avocat Barbier, une réforme de l.(J()(J chevaux (?) dans les écuries du roi pour raison d'économie (1755) la « petite écurie » comptait encore 870 tètes, moitié de selle et moitié de carrosse ou de chaise. Et le personnage qui tient ce chiffre de « M. le Premier » reconnaît qu'on ne pourrait se passer à moins : « Tout cela était bien occupé, la famille royale étant nombreuse et allant deux fois par semaine à la chasse ».

Les chevaux répondaient à beaucoup plus de besoins : sur 64 que possède le cardinal de Richelieu, il y en a 32 pour les charrettes et les fourgons qui transportent meubles, tapisseries, vaisselle, matériel de cuisine et bagages divers. Le duc de Croy joint à ses 17 chevaux 14 « superbes mulets » de chariot; le mulet, le sommier qui figuraient encore sous Louis XV dans toute maison bien montée, étaient de première nécessité en temps de guerre : Saint-Simon se contentait de 26 chevaux à l'époque où, mestre-de-camp assez honoraire, il vivait à Versailles en homme de cour; il avait emmené 35 chevaux ou mulets lorsqu'il était parti pour la première fois en campagne comme simple mousquetaire (1692).

l.liS CIIKVAIX

A l'allure paisible qu'un carrosse ne pouvait dépasser dans les rues étroites de la capitale, deux chevaux suffisaient à traîner ce long et lourd véhicule; hors Paris on en attelait six. Les parvenus et les superbes qui, à l'imitation des princesses du sang, sortaient en ville à 6 chevaux, s'exposaient au ridicule : « Les Crispins, dit La Bruyère, se cotisent et rassemblent dans leur famille jusqu'à (î chevaux pour allonger un équipage qui, avec un essaim de gens de livrée où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Vincennes et aller de pair avec les nouvelles mariées et avec Jason qui se ruine ».

Mais de ces écuries surpeuplées et de ces attelages à six et même à huit chevaux — il s'en vit de tels sous Louis XV — combien y en avait-il tant à Paris qu'en province? Un nombre tout à fait insignifiant, A la campagne, la généralité des châtelains avaient deux chevaux de voiture ; dans les villes du xvni* siècle, presque toutes de médiocre étendue, une. chaise à porteurs suffisait aux gens aisés. Ils n'auraient su que faire d'un carrosse à l'ordinaire de la vie; s'ils en possédaient un pour les voyages, ils le laissaient remisé chez un loueur qui en prenait soin moyennant un forfait annuel.

Les chevaux de luxe, aujourd'hui où les riches capables d'en posséder sont dix fois plus nombreux qu'il y a deux siècles, ne constituent d'ailleurs qu'un petit groupe parmi les trois millions du total actuel : l.'iO.OOO tètes, avant Vinvenlion pratique des automobiles, il y a quinze ans. Là-dessus il ne s'en trouvait, à Paris où la richesse est le plus concentrée, que 8.000 : tandis que les chevaux de fiacre, d'omnibus, de commerce et de camionnage y représentaient un chiffre sept fois supérieur, bien que la traction méca-

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nique fût déjà appliquée aux tramways en 1897. Au Moyen ^f^e il n'existait aucun mode de loL-omotion publique et ceux que nos p6res ont connu jusqu'au premier tiers du xix" siècle nous sembleraient dérisoires : sous la Restauration, les ra{jports entre Paris et Saint-Gloud étaient assurés par un « coucou » remorqué par un quadrupède unicjue, qui parlait trois fois par jour de la place de la Concorde. Aux huit personnes de l'intérieur s'ajoutaient, les dimanches et fêtes, à côté du cocher, accroupis sur le tablier rabattu, des supplémentaires à qui leur posture fit donner le nom de « lapins » ; d'autres, le- « singes » grimpaient sur le toit.

Ce serait une grande erreur de croire que le service des coches de terre, des postes et du roulage exigeât une imposante cavalerie; j'aurai plus tard occasion, en racontant l'histoire des voyages et des moyens de transports, d'entrer dans des détails qui m'entraîneraient aujourd'hui trop loin ; chacun sait au reste combien étaient rares les privilégiés de la fortune qui couraient « en poste » sous l'ancien régime. Les maîtres de poste, en bien des localités, n'entretenaient pas dix chevaux. Quant à ceux qui allaient à cheval « avec le messager » et plus tard dans les diligences régulières, dont le départ était à peine quotidien au moment de la Révolution, leur chiflre global en 1789, de Pa.ns pour toutes les provinces réunies ne suffirait pas à remplir un seul de ces trains que chacune de nos compagnies de chemins de fer lance journellement par douzaines dans cinquante directions.

Au xvn^ siècle il était prescrit au surintendant général des postes d'entretenir « de Paris au lieu où est la Cour, 12 bons chevaux » pour le senice des dépèches. En temps de guerre, l'obligation de main-

tenir les relations avec les armées faisait organiser des relais spéciaux de 50, 100 chevaux et davantage, ramassés un peu partout sur les routes par réquisition.

Durant les longues campagnes de la monarchie, la cavalerie française compta souvent près de 50.000 chevaux, montés, suivant les dates, par 30.000 ou 40.000 « maîtres ». Le cavalier, ainsi qualifié parce qu'il était a(tcompagné d'au moins un valet, représentait, au temps de Kocroi, trois chevaux dans les gendarmes et deiLx dans les chevaulégers, dernier vestige de la chevalerie fort etïacé à Denain et surtout à Fontenoy.

Ces chevaux de troupe, qu'ils rus>t'nt loués, achetés ou empruntés de force par l'Etat aux pro- [)riétaires, avec promesse de les payer « en cas qu'il en arrive faute, » étaient d'espèce commune et médiocres guerriers. Leur faiblesse était telle que, si chaque maître n'en avait eu plusieurs à sa disposition, « il n'aurait pu tenir un mois. » Nos ifénéraux, au fort de la guerre de Trente ans, se servaient des régiments étrangers, mieux montés, pour faire toutes les fatigues et « permettre aux nôtres qui n'en étaient pas capables, dit Richelieu, de se tenir toujours en état de combattre ». N'empêche que les animaux appelés à figurer jadis sur les champs de bataille re[)résentaient une fraction plus grande de la pojuilation hippique que notre cavalerie actuelle, malgré l'accroissement de ses effectifs.

Au contraire, les chevaux de ferme, qui correspondent aujourd'hui aux trois quarts de l'espèce adulte, n'en pouvaient constituer qu'une proportion assez faible naguère, puisqu'il n'y avait pas en France sous Louis XV un huitième des terres cultivées avec des chevaux. Les sillons qui n'étaient pas bêchés par

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