I.K M\I.I,1.I-,\I|;M lits JUl lr>.>A.N<,K
les « laboureurs à bras, » étaient tracés par des charrues presque exclusivement attelées de Ixi'ufs, moins cliersà entretenir et plus utiles pour de courts trajets sur les pistes molles et souvent défoncées que l'on appelait jadis des « chemins ».
Le cheval a si fort évolué que, dans nombre de budgets opulents, il a présentement disparu. On ne saurait comparer ce chapitre ancien au chapitre actuel en nature, mais seulement en argent, d'après les dépenses correspondantes : billet de chemin de fer ou timbre-poste, téléphone et automobile : 500.000 chevaux-vapeur, répartis entre 33.000 « autos » d'agrément, ont remplacé depuis 1898, 46.000 chevaux de luxe et les 6.5.000 voitures auxquelles ils étaient attelés. Les riches et les bourgeois n'ont plus que 84.000 chevaux au lieu de 130.000 et 208.000 voitures au lieu de 273.000 il y a quinze ans.
Mais l'automobile n'est pas le privilège exclusif de la richesse ou de l'aisance; c'est aussi un instrument de travail : les médecins, les officiers ministériels, les commerçants pour leurs affaires et leurs marchandises, font rouler 31.000 autos mus par 350.000 chevaux-vapeur. Sans doute allons-nous constater aussi dans cette catégorie une diminution des anciens véhicules? Nullement! durant la même période, les chevaux à demi-taxe ont passé de 1.100.000 à 1.275.000, les voitures — à deux roues — se sont multipliées parallèlement de 1.065.000 à 1.280.000. En effet, pendant que les patentés du commerce et des professions libérales abandonnaient pour des voiturettes à pétrole leurs phaétons et leurs tilburys à traction animale, les paysans attelaient 200.000 chevaux de plus au nombre grossi de leurs chars-à-bancs et de leurs carrioles.
C'est donc une récente conquête du peuple que ce
cheval dont il est à la fois producteur et consommateur; du peuple des campagnes s'entend — l'ouvrier des villes a la bicyclette qui ne lui coûte rien à nourrir — mais ce confori nouveau d'avoir « cheval et cabriolet » ne coûte guère à Jacques Bonhomme, parce que ses juments lui rapportent. Il a appris à fabriquer des chevaux et il a gagné de quoi s'en servir.
Par une contradiction qui semble paradoxale : au temps jadis, lorsqu'il fallait à la France si peu de chevaux, elle ne les trouvait pas chez elle ; presque tous les sujets distingués, de selle et d'attelage, étaient importés du dehors; tandis que maintenant la vente annuelle de quelque vingt mille tètes à l'étranger est un lirofit appréciable de notre agriculture.
Une antique tradition veut que la race des « grands chevaux» ait disparu pendant la guerre de Cent Ans? Peut-être n'avaienl-ils jamais existé qu'à l'état d'exception. Les chevaux de l'antiquité étaient de toutes petites bêtes; les témoignages matériels en abondent : examinez sur les frises du Parthénon la taille des chevaux de Phidias, en la comparant avec celle de leurs cavaliers grecs, dont la stature pourtant ne devait pas être excessive ; regardez à ({uelle hauteur se porte la tète de ceux-ci par rapport à celle de leur monture, et surtout combien bas la jambe du cavalier descend au-dessous du poitrail de l'animal, vous croirez voir des poneys actuels afl'eclés au jeu du polo. Vous ferez une observation toute pareille au Moyen Age sur les chevaux que représente la broderie de Bayeux, dite « tapisserie » de la reine Malhilde. Les fers trouvés sur le champ de bataille d'A/.incourl.ou recueillis en nombre d'autres lieux et portant le même caractère de crénelure sur
le bord extérieur indiquent de très petits chevaux.
Vous serez moins surpris ensuite d'entendre du Bellay et Monstrelet (1536) ({.ualifier de " grands chevaux » ceux qui ont depuis l'",51 ; les autres, appelés « petits chevaux » n'ayant pas plus de l'".44. A la même époque, de l'autre côté du détroit. Henri VllI proscrivit les chevaux d'une taille trop exiguë et décida qu'ils devraient avoir l"','iO, d'où l'on peut inférer que ce minimum élail rarement ntteinl par la généralité de l'espèce. Le même prince défendait de laisser vaguer les étalons dans les herbages et forêts.
En France aussi nous avions alors beaucoup df « bêtes folles » qui naissaient et vivaient sans aucune relation avec leurs maîtres. Ceux-ci voulaient-ils « courir du haras, » comme on disait au xvi" siècle, c'est-à-dire capturer quelques-uns de ces chevaux qui leur appartenaient, ils allaient battre les bois avec une trentaine de compagnons et s'efforçaient d'amener, dans des enclos formés par des palissades ou des accidents de terrain, les chevaux qu'ils avaient en vue. Souvent, malgré des chasses acharnées, on les manquait; il fallait recommencer quelques jours plus tard. Le sire de Gouberville note qu'un de ses voisins, acquéreur de « juments folles » dans une adjudication de biens meubles, finit par mettre la main sur des animaux « qu'on avait failli à prendre plus de cinquante fois depuis deux ans ».
Tel était un des modes de l'élevage dans le Cotentin, sous le règne de Henri II (1557). Que cette race « hagarde », ainsi qu'on nommait ces chevaux à demi-sauvages, n'eût pas sa pareille pour la sobriété, nous l'admettrons sans peine. Quant au cœur et à la solidité que les contemporains lui attribuaient, nous y croirons moins volontiers, parce
que nous voyons aujourd'hui sur le globe nombre d'échantillons de ces chevaux qui poussent naturellement dans les contrées à moitié désertes, et qu'en dehors du mérite qu'ils ont de ne coûter à peu près rien et de vivre presque sans manger, habitués qu'ils sont par nécessité à mourir de faim, ce sont des types si médiocres qu'il en faut quatre ou cinq pour faire la besogne d'un seul en i)ays civilisé.
11 arrive encore à un homme de mourir de faim dans notre République, mais cela n'arrive plus à un cheval. Les conditions économiques du pays s'y opposent, tandis que le système agricole de l'ancienne France laissait pulluler des animaux squelettiques qui ont disparu depuis. En 1763 dans l'Orne, à Saint-Evroul, des chevaux pris en flagrant délit de pâture indue étaient vendus aux enchères, par lots de 5 et de 8, à raison de 12 francs et de 7 francs chacun ^; en 1789, à Oissel, dans la généralité de Rouen, sur 150 chevaux, 30 sont passables, les autres valent de 30 à 80 francs. C'étaient là sans doute des /m/7o/iers, petits chevaux de charbonniers, dont la race est, de nos jours, aussi inconnue que le nom.
Ceux que les fermiers élevaient sous Louis XIV, soit au régime de la vaine pâture, soit nourris de panais et navets, comme en Bretagne, nés souvent (le pères et mères beaucoup trop jeunes, demeuraient chétifs. Un agronome du temps de Colbert conseillait de faire téter aux poulains une vache en même temps que leur mère, « comme on fait, disait-il, en Perse et en ïarlarie pour avoir de bons et forts chevaux ». Et il nous apprend ainsi indirectement que les pou-
1. En monnaie actuelle, d'après le pouvoir d'achat des francs de 1913, comme tous les prix de ce volume. Voir la note de la page 18.
26i I,E MVEI-LEMENT DES JOUISSANCES
linières manquaient de lait, ce qui n'a pas lieu d'étonner, parce qu'alors le fourrage était trop rare pour leur on donner à discrétion.
Est-ce à dire qu'il n'y eut pas d'élevage régulier? Lorsque le coursier jouait un rôle primordial dans l'existence chevaleresque, les riches barons ont dû prendre soin d'en conserver la race, et quelques seigneurs, comme Robert d'Artois à iJomfront (1302) installaient des haras sur leurs domaines. Seulement ces tentatives isolées ne suffisaient pas aux besoins; le roi d'Angleterre ayant acheté 80 chevaux en France (1281) Philippe le Hardi lui lait dire que la rareté des bons chevaux chez nous l'empêchait d'en laisser passer à l'étranger. C'était au reste de l'étranger que venaient alors les meilleurs des nôtres; quant à la reproduction de ces types d'élite sur notre sol, nous ne savons rien.
Les turbulences de la vie seigneuriale permettaient rarement à l'étalon, sélectionné sur les chami)S de bataille, de se reposer des luttes passées en engendrant une pléiade d'héritiers qui perpétueraient sa mémoire, comme firent chez M. de Guise le Moreau- Superbe ou le Bay-Sanson que ce duc montait à la bataille de Dreux (1562). Il leur arrivait plus souvent d'être arrachés au loisir confortable de ce harem mâle que l'on nomme le haras pour partir en campagne : 22 étalons, qui faisaient la monte chez le prince de Condé, sont ainsi emmenés par leur maître aux premières guerres de religion. De grands personnages, tels que Sully ou La Meilleraye, de simples gentilshommes, tels que ce baron de Sigognac, en Péiigord, dont parle le Roman comique, avaient au xvii^ siècle des haras privés, pépinières locales qui ne fournissaient que leurs propriétaires. Mais nous n'avions rien d'analogue au vaste haras
LES tllEVAlX 265
de Mantoue, fondé par le duc François de (jonzague.
Quant aux haras nationaux, depuis cent ans on en parlait et l'on rédigeait des mémoires sur leur utilité lors'ju'on se décida à les établir. Il existait à Meung, depuis Henri II, un élevage royal, que le duc de Bellegarde avait transféré (1604) à Saint-Légeren-Yveline, domaine contigu à Rambouillet. C'est là que Colbert organisa, en 1663, la « harasserie » du Roi, suivant le sens donné par nos pères à ce mot de haras, (jui signifiait pour eux l'élève même du cheval et non pas un bâtiment aménagé à cet effet.
Aussi bien n'y eut-il pas d'autre bâtiment que ce château de Saint-Léger où logeaient, jusqu'à la création du Pin en 1715, un écuyer ordinaire de la grande écurie, avec 14 gardes sous ses ordres. Pour Alain de Garsault, premier titulaire de ce poste, le haras dont il était capitaine devait être disséminé dans tout le royaume, chez les seigneurs « ayant des lieux propres aux nourritures et que l'on exciterait à faire amas de belles cavales ». Garsault fit à cet effet force tournées en Normandie et en Bretagne ; mais il arriva que ces châtelains usèrent comme de leur bien propre des animaux qu'ils avaient en dépôt, malgré les amendes édictées contre ceux qui les feraient travailler sans permission, et, quelques années plus tard, il était recommandé aux officiers des haras de « ne se donner aucun mouvement pour engager les gentilshommes à prendre des étalons du Roi, de crainte que ces chevaux ne soient employés à un service quelconque ».
Les paysans à qui on les offrit eurent d'abord quelque répugnance à s'en charger, parce qu'ils s'imaginaient que le Roi prendrait pour lui les poulains qui naîtraient de ses étalons. Pour les détrom-
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per (1670 ,Colbert donna l'ordre d'acheter aux foires pour Sa Majesté les plus beaux produits et de donner aux vendeurs, en sus du prix convenu, des primes de 1.000 à 1.400 francs; « trois ou quatre actions de cette nature, écrivait-il, persuaderont mieux que toute autre chose ».
Puis, ce furent des difficultés d'un autre ordre : les chevaux barbes, achetés en Provence ou en Afrique, furent trouvés trop petits par les Normands ; aux grandes foires, l'affluence des jeunes bêtes rencontra très peu d'amateurs : « J'appréhende que cela ne refroidisse les éleveurs, disait Garsault ; avec les rudes chemins de cette province, les chevaux de médiocre taille sont ruinés en peu de temps ». A la suite d'achats faits en Flandre et ailleurs, ce sont les paysans bretons qui trouvent les étalons de l'Etat trop grands pour leurs petites cavales et hésitent à les leur conduire. C'était alors en Bretagne que les haras étaient les plus abondants, quoique d'ailleurs la production chevaline n'y atteignît pas à cette époque au cinquième de ce qu'elle est aujourd'hui.
Il avait été déjà distribué 500 étalons en 1670; ce chiffre s'élevait à 1,6.36, au dire de Savary, à la fin du xvir siècle et l'on estimait à 60.000 les poulains qui naissaient annuellement dans le royaume; on ne s'expliquerait donc pas, si l'on ne savait combien il faut se défier des statistiques de jadis, l'impopularité dans laquelle était tombé le régime des haras que l'on accusait d'avoir causé la pénurie des chevaux. La France, disait-on, avait été contrainte d'en faire venir de l'étranger pour 350 millions de francs pendant les guerres de 1688 à 1700.
Les saillies, payées librement 5 francs au xvi*^ siècle, n'étaient guère plus coûteuses au xvni*^ par des
étalons de l'Etat, tarifés à 8 et 10 francs; seulement le monopole des gardes-étalons semblait vexatoire. Leur traitement ditïérait beaucoup suivant les régions : en Languedoc, une taxe annuelle de 350 francs était imposée au propriétaire chez qui les Etats provinciaux plaçaient un reproducteur ; en Auvergne, au contraire, ce gardien recevait un fixe de 160 francs, sans préjudicedes droits sur la monte. Les jiropriétaires, depuis 1717, n'étaient plus libres de conduire leurs poulinières à l'étalon de leur choix. Les inspecteurs attribuaient chaque jument à un étalon déterminé, et, si on ne la présentait à aucun, le prix du saut nen était pas moins dû.
Partout, au moment de la Hévolution, l'opinion publique était si hostile au régime prohibitif des haras, que l'Assemblée nationale s'empressa de l'abolir en 1790. N'empêche qu'au bout de dix ans, à l'aurore du Consulat, par une contradiction assez ordinaire dans l'histoire, les mêmes districts qui avaient sollicité cette mesure, — ceux de la Seine- Inférieure, notamment, — se plaignaient que les M espèces de figure, pour carrosse et- pour selle, eussent dégénéré par la suppression des gardesétalons qui faisaient de grands sacrifices |)Our se procurer de beaux types. On n'y en voit plus que d'ordinaires ». Il était fait appel « à la sollicitude paternelle du gouvernement » pour veiller à la restauration de cette richesse nationale.
Si les anciens haras, de 1663 à 1790, sans mériter leur impoi)ularité et les reproches dont ils étaient l'objet, n'avaient pas donné les résultats attendus des sacrifices pécuniaires faits en leur faveur, cela tenait sans doute cà l'absence de méthode et de sélection. Garsault, pour ses débuts, avait été à ?saples acheter quarante de ces cavales, renommées alors
268 I,E MVKI.LEMENT ftES JOUISSANCES
dans tous les manèges d'Europe pour leur galop relevé et leur pialTe presque naturelle ; il s'était ensuite rejeté sur de fortes races belges, puis sur des juments de Barbarie que l'on acclimatait par un séjour en Provence.
Il recruta de même ses étalons en tous pays et ses successeurs, sous Louis XV, l'imitèrent. Les haras particuliers, des Rohan à Guémené, des Matignon à Thorigny et de plusieurs riches amateurs suivaient l'exemple des quinze haras officiels, et les autres pays sur tout le continent n'avaient pas j)lus de système que les Français dans leurs croisements. La conformation était tout, il n'existait pas d'épreuve? ni de race prédominante; sauf que la France achetait un peu partout des chevaux de luxe, mais que personne n'en venait acheter de tels en France.
Colbert s'était un moment flatté que le développement des haras diminuerait l'importation, il n'en fut rien. Le royaume resta tributaire de l'étranger comme au Moyen Age, lorsque les marchands oi</r<?montains, italiens ou allemands, amenaient leurs chevaux aux foires de Champagne, ou que Charles le Sage, en vue des guerres qu'il préparait, faisait venir M de beaux destriers d'Allemagne et de la Fouille ». Faute de chevaux français, qui se trouveraient « plus exquis que tous les autres s'ils étaient de bonne force », Saulx-Tavanne. au xvi* siècle, estime que « la vraie monture du soldat sont les chevaux d'Allemagne. Les Bourguignons, Picards, Champenois s'en procurent commodément ». Les noms des chevaux d'autrefois ne doivent pas nous abuser sur leurs origines : celui que montait Henri II au tournoi où il fut tué était un turc, bien qu'il s'appelât « Le Malheureux », ce qui. remarque un auteur du temps, était d'un mauvais présage, du moins pour le Roi,
car, pour le cheval, il vécut jusqu'à une extrême vieillesse.
Depuis Henri IV, qui fil son entrée à Paris sur un coursier de Naples gris-pommelé, jusqu'à Louis XIV qui en pareille cérémonie (1660) montait un « riche cheval d'Espagne » bai, accompagné de Monsieur sur un barbe blanc, presque toutes les bêtes de prix venaient d'au delà des Alpes ou des Pyrénées. Sans cesse, nos ambassadeurs sollicitaient de Sa Majesté Catholique permission d'exporter de la Péninsule des lots d'une vingtaine de ces « genêts d'Espagne», à la tête légère et décharnée, les plus parfaits pour le manège relevé, — nous dirions aujourd'hui pour le cirque.
Ce que la mode prisait alors plus que tout, c'était l'animal glorieux (jui allait à « un pas et un saut », faisait des passades courtes et longues « de fort bel air » et, sans intervalle, trois « bonnes courbettes » du devant et du derrière. Exécutait-il, sans se faire prier, « la jambette » et les sauts de mouton, les quatre pieds en l'air, il était complet. Dans les Académies, où l'on apprenait patiemment aux chevaux, en leur piquant les cuisses, à ruer avec art, on dressait aussi les jeunes cavaliers de bonne compagnie. Ceux qui excellaient dans les voltes carrées et de « quarto en quarto », dans les « ballotades » et les M caprioles », excitaient l'enthousiasme; ce sont eux que désigne le bon Pluvinel lorsqu'il dit qu'« un bel homme sur un beau cheval est la plus belle et la plus parfaite figure de l'humanité ».
Cette conception équestre remontait aux derniers Valois, partie capitale de l'éducation du prince, sous lequel tout fléchit, observe Montaigne, sauf le cheval qui, n'étant ni flatteur, ni courtisan, »< verse le fils du Roi par terre comme il ferait le fils d'un cro-
270 LE MVELLEJIE.NT DES JOl ISSANCES
cheteur ». Aussi Charles IX se recommande, comme écuyer, à l'estime de ses contein[)orain.s en ce qu'il aimait, dès quinze ans, à piquer les chevaux et « ceux qui allaient le plus haut étaient ses favoris ». Le « bouquet » était en pleine faveur au temps de Molière, lorsqu'un marquis des Fâchnix décrivait le cheval alezan qu'il vient d'acheter chez Gaveau et dont il a refusé 100 pistoles (3.5<X) francs) :
Une tête de barbe avec l'étoile nette, L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite, Point d'épaules, non plus qu'un lièvre court-jointé... Une croupe en largeur à nulle autre pareille...
Une autre race, moins pompeuse, no figurait aux cérémonies qu'attelée, mais servait davantage à la guerre : celle des danois, tigrés ou pies, soupes de lait et Isabelle, — on aimait alors les robes singulières. — Ces chevaux pleins de feu, f)eints par Wouvermans, Callot et Van der Meulen. qui portèrent bien des héros du grand siècle, étaient des danois à petite tète et à large croupe. Ils se maintinrent en faveur, comme étalons et carrossiers, jusqu'à la fin de Louis XV, lorsque déjà, la mode des piafîeurs étant fanée (1760), les spécialistes disaient avec mépris « qu'il fallait avoir de l'argent de reste pour s'embarrasser d'un animal qui n'a que du faux brillant ».
La vogue du « pur sang », du thorough-hred, que l'on appelait sous Louis XIV le «turc d'Angleterre », allait naître. Les Anglais furent les premiers en Europe qui changèrent de goût, abandonnèrent l'équitation de manège pour l'allure rapide, créèrent une nouvelle manière de trotter et allégèrent le harnachement. Les chevaux étaient chez eux aussi rares et plus chers peut-être que chez nous au
Moyen Age : clans l'expédition de Jean de Vienne en Ecosse, an xiv*^ siècle, les chevaliers durent payer 3.000 francs des bêtes qu'ils pensaient n'en valoir ([ue 500. Encore avaient-ils beaucoup de peine à s'en procurer. Sous le règne de Henri VIII commença au delà du détroit un croisement raisonné des étalons d'Orient (persans, turcomans ou arabes) avec dos juments bretonnes. Dès 1500. les sujets britanniques importaient de beaux hoqgres sur les côtes de Normandie et des Pays-Bas ; pendant deux siècles, en etfet, l'Angleterre ne laissa sortir que des chevaux coupés.
Un voyageur anglais (1G08), tout en vantant les bidets très fins de Henri IV, ajoute qu' « ils ne peuvent se comparer pour les formes ni pour la vitesse aux chevaux de chasse de notre roi ». Jacques l" payait à cette époque 37.0(K> francs un de « ces chevaux nobles, aussi rares que les vrais amis, dont la mère n'épousa jamais qu'un cheval noble », comme dit une poésie arabe. Le fait est qu'un certain Quinterot, ayant alors introduit en France des chevaux du Royaume-Uni, Bassompierre nous révèle l'étonnement (jue le trnin de ces animaux fit éprouver à la cour où le nom de Quinterot devint synonyme de « vitesse ». Plus tard, après la Fronde (1653), la grande Mademoiselle, qui depuis longtemps avait envie de chevaux anglais, en fit venir un lot à Fontainebleau. Mais la mode était ailleurs et les fantaisies individuelles n'y changeaient rien.
On ne sait du reste ce qu'était exactement l'espèce britannique du xvu» siècle. Sans doute un métissage plus ou moins prononcé, nullement semblable à ce que nous voyons aujourd'hui. La taille moyenne de la bête de « pur sang » était encore en 1700 de
l",:^!; celle du cciR^bre Curvven Bay-Barb, dont l'empereur du Maroc lit présent à Louis XIV, était de l'",41 et en 1765 Marske, le père d'Eclipsé, paraissait surtout remarquable par sa taille de l^jSS. La moyenne est aujourd'hui de l'",01; augmentation do :}0 centimètres en deux siècles qui n'esi pas, comme on le disait un jour à la Chambre des Communes, à la portée de tout le monde.
Avant de s'être déterminée pour la culture, sans aucun mi'lange de sang européen, de cotte race précieuse que la légende arabe fait remonter aux coursiers de Salomon, de ces Kochlani agiles et sobres que l'Asie gardait dans ses plaines brûlantes, du Tigre à la mer Rouge et de la chaîne du Taurus au golfe d'Aden, et qui, mangeant à leur faim dans les gras pâturages d'Albion et sélectionnés par des épreuves périodiques, ont grandi et pris de la carrure, la Grande-Bretagne avait longtemps tâtonné. Elle n'était pas fixée sur les meilleurs moyens à employer pour infuser à ses chevaux le sang oriental, mais le but à atteindre ne varia pas et ne cessa d'intéresser l'opinion nationale pendant deux cents ans avant l'époque d'où l'on date officiellement l'institution des courses (1730).
A travers les révolutions, la même tâche fut poursuivie de façon ininterrompue, d'Elisabeth aux premiers Georges, et Cromwell n'y était pas moins attaché que les Stuarts. Des dernières années de Louis XIV (1709), quand la France et l'Angleterre se battaient encore sur le continent, datent chez nous les premiers succès des chevaux anglais; nos grands seigneurs vont en acheter à Londres ou s'en font expédier sous le couvert des passeports de guerre. Leur suprématie ne s'établit pas sans conteste. On admirait qu'ils pussent faire à Newmarket
6.400 mètres en 7 minutes et demie (1727), mais on trouvait leur galop bien terre à terre; les officiers pestaient contre eux de ce qu'ils les faisaient enrager aux revues, mais ils s'en louaient à la chasse, l'n écuyer qui faisait autorité écrivait encore en 1770 : « Les chevaux anglais ne sont pas généralement bons, il en vient beaucoup de mauvais de ce royaume; ils ne sont pas de la race du pays, mais d'une espèce de barbes bien maintenue. »
La France conservait le monopole de l'équitation traditionnelle; les étrangers, les Anglais eux-mêmes — Pitt à Caen, Fox à Angers — venaient chez nous (( faire leur Académie » et s'y rencontraient avec nos futurs hommes d'Etat, Turgot, Malesherbes, Necker ou Mirabeau; mais personne en Europe ne venait chercher de chevaux en France, tandis que la France en demandait journellement à l'Angleterre. Les guerres de la Révolution, en fermant les frontières, suspendirent le triomphe du pur sang.
Les chevaux connus de Napoléon I", depuis l'alezan VEmhelh', qui fit avec lui les campagnes d'Italie, jusqu'à l'Acacia gris-moucheté qu'il montait à Waterloo, étaient des limousins ou des navarrais. Un certain cachet arabe masquait, sous le Premier Empire, l'infériorité de ces races légendaires que nos remontes actuelles rejetteraient sans pitié depuis qu'une amélioration patiente a transformé l'ancien élevage.
Par l'effet de cette transformation, le cheval commun a changé de structure et de qualité beaucoup plus qu'il n'a haussé de prix, et les meilleurs chevaux sont moins chers sans être moins bons. Il existait autrefois, au dernier rang de l'espèce, des quadrupèdes dont nous n'avons plus l'équivalent, même parmi le rebut qui se vend chaque semaine sur le
marché de Paris, de 75 à 150 francs par tète, c'està-dire au-dessous des 1(X) à 220 francs que paie la boucherie hippophagiqile. Pourtant, de nos jours, où les objets de luxe sont à [dus haut prix (ju'à aucune époque de l'histoire, parce qu'il existe un plus grand nombre de richissimes capables de se les disputer, les spécimens de choix, pour la selle ou l'attelage, n'atteignent que des chitîres très inférieurs à ceux du passé parce qu'ils ne sont jtiMS aussi rares.
Ce sire de Gouberville, dont je parlais plus haut, vendait ses juments sauvages de 40 à 60 francs et achetait, pour lui-même (1555) un courtaud de 2.500 francs. Le sieur de Saint-Chamans. qui cédait au duc de Chevreuse (1011) cinq chevaux pour 27.000 francs, possédait aussi de vieilles bètes prisées de 150 à 300 francs chacune. Les chevaux qui se sont vendus jadis au-dessous de 300 francs ne coii teraient pas davantage aujourd'hui; c'étaient debêtes réformées pour leur âge, leurs infirmités, ou incapables de fournil un service utile. On payait des prix peu différents des nôtres les chevaux de charrette ou de labour et surtout les bons « sommiers ».
La langue s'est appauvrie des noms multiples qui servaient au Moyen Age à classer les chevaux d'après leur emploi : dès le xvi' siècle, l'on n'entend plus parler de destriers, de coursiers ni de palefrois; en revanche apparaissent alors des expressions nouvelles : celle de « cheval entier » appliquée, au dire de Montaigne, à l'animal ayant crin et crinière, pour le distinguer du courtaud à la queue coupée. Les termes de haquenée, de roncin, de sommier, disparaissent depuis Henri IV, remplacés par ceux de genêts et de bidets.
Tous ces mots ont sombré dans l'oubli, au point que l'on n'a sur leur sens exact que des données
assez confuses; les prix auxquels étaient vendus les animaux ainsi qualifiés ne suffisent pas à établir les caractères distinctifs de chaque espèce. Nous savons que le destrier était le cheval « haut et puissant » de joute et de bataille, habillé de fer comme son maître; peu agréable d'enfourchure sans doute, puisque f on ne « montait sur ses grands chevaux »
— l'expression en est restée — qu'en cas de nécessité belliqueuse, chacun préférant les faire tenir en main par des valets et chevaucher « à l'aise de son corps » sur un palefroi. L'homme d'armes se louait deux fois plus cher « avec destrier » qu « avec coursier » ; mais il se voit des coursiers plus chers que des destriers, et aussi des « demi-coursiers »
— Jeanne d'Arc en montait un (pfelle tenait du roi le jour où elle fut prise à Compiègne — bien qu'elle déclare à ses juges avoir reçu de la cassette royale 5 coursiers et 7 troltiers.
Les baquenées, (pioique chevaux d'agrément et de luxe, étaient parfois affectées au transport de vulgaires bagages et, bien que le palefroi soit théoriquement supérieur au roncin dans la hiérarchie hippique, il se rencontrait des roncins de litière à 5,800 francs et des palefrois à 270 francs. Bavard avail un « bas-roussin, bien remuant » de l*.500 francs, alors que sou « courserot, fort adroit », (jui faisait merveille dans les tournois, n'en valait que 2.0(K).
Deux palefrois, que le sire de Joinville apprécie à 12.000 francs chacun, furent offerts à saint Louis, l'un [)our lui, l'autre pour la reine, par l'abbé de Cluny, qui obtint ainsi d'être « ouï moult diligemment et moult longuement » par le prince, que ce cadeau avait favorablement impressionné. Sans prétendre chicaner le bon sénéchal de Champagne sur son évaluation, elle semble assez exagérée pour le
276 l,R MVEI,LEMENT DES JOl ISSANCES
xiii* siècle, où les chevaux exceptionnels étaient loin d'atleinflro un pareil chifTre : O.fXlO francs pour un palefroi (3st le |)ri\' de venle le pins haut que j'aie noté; les chevaux de bataille du roi Philippe le Bel. du duc de Normandie Guillaume le Houx, du comte de Bourgogne, du sénéchal de Provence et de seigneurs notables en Angleterre ou en Piémont, vont de 5.000 à 2.000 francs.
Les bons chevaux valaient d'ailleurs plus cher que les hommes : celui que monte l'évoque de Soissons (H.55) lui avait coiHé cinq serfs de ses terres.
Au xiv* siècle, les prix de 3.000 à 4.0O0 francs sont très ordinaires, aussi bien en France qu'à l'étranger; les chevaux de Messeigneurs de Saint- Pol ou de La Marche, de M. le Connétable ou de M. de Chatillon valent de 6.000 à 12.000 francs chacun (1317) et il s'en rencontre parfois de 15.000 et 20.0(X) francs. Nous ne sommes donc pas surpris d'entendre Du Guesclin, prisonnier, dire au prince de Galles que << sa terre était engagée pour quantité de chevaux qu'il avait achetés »,
Mais ces chiffres du xiv*' siècle ne prouvent pas du tout que les beaux chevaux renchérissaient alors parce qu'ils étaient devenus plus rares. Le luxe avait augmenté avec les progrès de la richesse, les cavaliers étaient plus raffinés; car, sauf quelques types dont l'origine nous est inconnue — tel un cheval de 17.000 francs appartenant au duc de Bretagne, — l'on a tout lieu de croire que les palefrois ou haquenées de haut prix, désignés comme « maures », espagnols et provenant du Roussillon ou Languedoc, étaient des arabes plus ou moins purs.
La France du Nord et les pays voisins avaient-ils obtenu, du croisement de ces animaux importés avec nos produits indigènes, quelque demi-sang ana-
logue à ces chevaux barbes venus dans la région sous-pyrénéenne avec les Sarrasins ou les Croisés? La chose est possible : le roncin de 600 francs, qualifié de « maure » en Artois (1330) devait être un parent fort éloigné du « grand cheval maure » qui, dans la même province, se vendait alors 18.000 francs.
La mode a-t-elle changé durant les guerres anglaises? L'importation d'Orient est-elle devenue impossible? L'a-t-on jugée inutile? Il est plus rarement question au xv" siècle de provenances arabes, mais les chevaux de parage — de race — montèrent alors à des prix qu'à aucune autre époque de l'histoire ils n'ont atteints. Quand Olivier de La Marche nous apprend qu' « on ne parlait (14i4) de vendre un cheval de nom que 500, 1.000 ou 1.200 réaux » — c'est-à-dire 19.000, 38.000 et 45.000 francs de notre monnaie — ces chilTres paraissent d'abord assez invraisemblables; même avec l'explication donnée par lui que, comme « l'on parlait de répartir les gens d'armes de France sous chefs et par compagnies, il semblait à chaque gentilhomme que, s'il se montrait sur un bon cheval, il en serait mieux connu et recueilli ». Les capitaines de notre première armée permanente ont-ils effectivement dû leur grade et leur rang aux mérites respectifs de leur monture?
Il est du moins certain que l'extrême cherté avait beaucoup devancé la création des compagnies d'ordonnance, puisqu'en 1422, un cheval d'Allemagne, donné au physicien de « Mgr le Régent >', — Charles VII, — coûtait 23.000 francs ; ce prince luimême, tout mal à l'aise qu'il fût, s'achetait un baibrun de 43.600 francs. Ce haut prix, auquel sont vendus aussi plusieurs coursiers et roncins d'Espagne à longues queues, est encore dépassé par deux
chevaux « morels n r/ui se pmjent chacun 58.000 fr. Fort modestes paraissent, à côté <le ceux-ci, les coursiers d'un lieaumanoir à 14.00U francs fl «rnn La Hire à 7.300 francs (en 1428).
Mais que des archers de la f^arde écossai»*'. en 1451, aient payé de 6. 000 à 7.r)00 francs des hèt('^ d'une certaine classe, cela prouve avec évidence la pénurie où le royaume était tombé à cet égard. Pour 2.300 francs, on ne trouvait qu'une petite haquenée, ce qui laisse à penser qu'aux environs do 1.000 francs on n'avait que d'assez pauvres lêtes. Pour 470 francs, prix du cheval que montait .Jeanne d'Arc à son départ de Vaucouleurs, on devait se contenter d'animaux de ferme, fort éloignés, par leurs formes et leurs moyens, de ceux qui eurent plus tard et qui ont aujourd'hui la même destination.
Les chiffres permettent de le supposer, puisque ces chevaux champêtres n'ont été ni peints, ni décrits par personne et que l'histoire ne s'est jamais occupée d'eux. Mais nous remarquons que leur prix ne diminuera pas jusqu'à la fin de l'ancien régime. Merlin, conte Rabelais dans Gargantua, procure à Grandgousier et à Gargamelle, « une grande jument si puissante qu'elle les portait aussi bien tous deux que fait un cJieoalde 10 écus un simple homme ». Ce cheval de 10 écus, — ou 320 francs actuels, — pris pour type de l'espèce la plus vulgaire en 1535, coûtait autant et souvent davantage cent et deux cents ans plus tard.
Au contraire, nous ne retrouverons plus sous Louis XIV et Louis XV rien d'équivalent, je ne dis pas au « cheval d'Espagne » blanc que le duc de La Trémoille achetait 29.000 francs du temps de la Ligue (1592), à celui de 21.000 que Bassompierre
s'offrait sous Henri IV, ni au cheval de cén^monie, — ravallo di rispetto, — que. sous la régence de Marie de Médicis, Concini payait 32.000 francs, mais même aux coursiers de 8.000 et 10.000 francs dont le maréchal de Montluc 1583) faisait présenta ses capitaines et compagnons d'armes.
Nous ne voyons même plus aux temps modernes d'étalons de 9.000 francs, comme on en vendait, nous dit Albert Durer, en 1521 à la foire d'Anvers. Le grand Sully, avisé brocanteur en la matière, qui trouvait au marché pour 900 francs un roussin fleurde-pêcher, propre tout au plus, semblait-il. à porter la malle et devenu « si excellent cheval » qu'il le revendit 4.300 francs au vidame de Chartres, aurait eu peine à obtenir ce prix vers la fin de l'ancien régime, à plus forte raison n'ei'it-il pu repasser pour 8.000 francs, à M. de Nemours, une bête qu'il avait acquise 4.000 francs de M. de La Roche-Guyon (1585).
L'avocat Barbier se fait, au xvin" siècle, l'écho de propos en Tair, qui prêtaient au prince de Carignan « nombre de chevaux », les uns de 17.000 fj-ancs. les autres de 11.000 francs ; mais ce sont là de purs commérages. Les inventaires, les achats effectifs surtout, seules bases sérieuses d'appréciation, ne mentionnent plus que de modestes prix chez les plus riches amateurs, depuis Turenne, qui met seulement 1.600 francs pour un cheval de bague, « fort beau et fort glorieux », jusqu'à Saint-Simon (1692) qui n'avait pas un cheval de plus de 1.000 francs, jusqu'à La Trémoille dont le cheval anglais, âgé de sept ans, vaut 950 francs, et jusqu'au duc de Croy qui paie 1.200 francs ses chevaux de chasse.
D'où venait un changement si brusque? Ces chevaux rares, que l'on avait longtemps payés si cher.
LE MVEI,I,E.ME.NT DES JOLISSA.NCES
avaient-ils disparu? Avait-on trouvé, au contraire, le secret d'en «lugmenter si fort la production, par l'élevage et le dressage, que leur [)ri.\ fût tombé toutà coup? Etait-ce, pour les chevaux de guerre, un besoin qui cessait, parce que les nouvelles armes à feu et la nouvelle tactique faisaient évanouir le privilège d'une monture exceptionnelle? Etait-ce simplement une évolution des goùls,le luxe du cheval aux belles manières remplacé par d'autres animaux que l'on se procurait plus aisément? Cette hypothèse paraît la plus vraisemblable ; le nombre des chevaux, et des bons chevaux, a dû augmenter aux derniers siècles, puisque nous savons, à n'en pas douter, qu'il en fut employé davantage et que pourtant l'histoire des chiffres nous apprend que leur prix a baissé.
Peu d'années avant la Révolution, une ordonnance de Louis XVI porte que « Sa Majesté a reconnu, avec beaucoup de satisfaction, que les marchands de Paris tiraient des différentes provinces du royaume des chevaux capables de fournir au service de sa chasse et qu'elle pouvait se dispenser d'envoyer en Angleterre chercher des chevaux pour cet usage ».
L'observation s'applique aux attelages : l'offre d'un cheval de cabriolet, gris, à 3.800 francs, dans les Petites Affiches de 1788, n'a peut-être tenté personne ; nous ne voyons pas que les chevaux de carrosse les plus chers des xvi" et xviii*" siècles aient passé 2.000 francs; ceux de Gabrielle d'Estrées étaient de 1.600 francs; sur les 64 chevaux de la reine Anne d'Autriche (1666), 8 seulement servant au « carrosse du corps », âgés de six à sept ans, valaient 1.900 francs, une vingtaine allaient de 1.000 à 1.300 francs, le reste de 600 à 1.000. Ces derniers prix étaient ceux que payaient communément le bourgeois ou le hobereau.
Mais s'il est vrai que des prix analogues étaient pratiqués au Moyen Age et, par exemple, pour un char de la reine Isabeau de Bavière (1.700 francs en 1401), pour le « chariot branlant » ou la litière de la reine d'Espagne (1.400 à 2.000 francs en 1531), je n'ai jamais noté aux temps modernes de « limonnier » à 3.000 francs et de « cheval maure d'altolage » à 6.000 francs, comme on en rencontre chez les princesses du xiv" siècle.
Une autre preuve de la rareté des chevaux, au temps jadis, nous est fournie par le tarif des bètes louées à la journée : beaucoup moins demandées, puisqu'il y avait fort peu de voyageurs, elles coûtaient cependant beaucoup plus cher au xis" siècle qu'au xvni''. Ce n'est pas que leur entretien fût plus onéreux, au contraire : sauf la ferrure, qui valut de
4 fr. 50 à 9 francs au Moyen Age, au lieu de 3 à 6 francs sous Louis XV, l'ensemble des dépenses d'écurie a dû augmenter avec la hausse des fourrages.
Les prix payés à forfait pour la nourriture ne permettent pas de s'en rendre compte exactement, parce que les rations sans doute variaient fort d'une bète à l'autre et qu'un cheval d'attelage à la guerre, sous saint Louis, une haquenée chez le dresseur (1396), ou les chevaux du duc de Caudale au temps de la Fronde, dont les pensions coûtaient de 3 fr. 75 à
5 francs par jour, étaient mieux traités que les chevaux du séminaire de Saintes et des mines de Carmaux, à 1 fr. 25 et 2 fr. 75 par jour (1754), ou ceux des régiments de cavalerie comptés à 1 fr. 40 en 1790. Sans aller jusqu'aux chevaux d'Harpagon, qui *< observent des jeûnes si austères que ce ne sont plus rien, dit maître Jacques, que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux >>, on conçoit quelle
282 LE NIVELLEMENT DES JOl ISSANCES
différence existait entre deux quadrupèdes de même nom, suivant leurs propriétaires et leurs emplois, puisque dans la même écurie, chez la vicomtesse de Rohan (1481), l'entretien journalier du cheval de guerre se payait 8 fr.65et celui d'une simple haquenée 3 fr. 25.
Les oscillations énormes des cours du foin et de l'avoine, d'une année à l'autre, devaient soumettre l'alimentation de l'espèce chevaline aux mêmes épreuves que celles que les hommes éprouvaient par les brusques sauts du blé. L'hectolitre d'avoine se vendait, au Moyen Age, tantôt 1 l'r. 75 et tantôt 36 francs, passant, sinon de l'un de ces extrêmes à l'autre, du moins du simple au quadruple en l'espace de douze mois. Il en fut ainsi jusqu'à la fin de la monarchie et dans toutes les provinces ; aux environs de Caen. l'avoine fut coté.e, de 1761 à 1766 : 2 fr. 10, — 6 francs, — 4 fr. 50 et 15 francs.
Moins transportable, le foin, qui, en temps normal, se payait le même prix qu'aujourd'hui, descendait en cas d'extrême abondance à 30 et 40 francs les milh; kilos et s'élevait à 150, 200, 300 francs, chiffres atteints en 1754 et dépassés en 1785. Jusqu'à la création des prairies artificielles, dans la seconde moitié du xviu" siècle, le foin était rare, parce que les prés oîi on le récoltait étaient peu nombreux et que leur rendement moyen, faute d'engrais, était moindre que de nos jours. Mais la grande majorité du bétail ne mangeait pas de foin et pâturait, bien ou mal, les jachères tout au long de l'année. De sorte que la provision de foin, auquel on suppléait par l'ajonc en Bretagne, par les roseaux en Provence, ne semblait pas trop inférieure aux besoins.
Si le commerce des fourrages était pratiquement
très limité, celui des chevaux n'avait guère à apprendre sous le rapport des roueries du maquignonnage. Je ne sais si les courtiers ou « troqueurs » bravaient le règlement qui les menaçait de 15 francs d'amende quand « ils juraient le nom de Dieu », mais leur confrérie, assez interlope au xvi*" siècle, contenait nombre d'escrocs fort experts à peindre les chevaux en brun ou en noir, à leur fabriquer des étoiles artificielles au front et à leur attacher des queues postiches.
Moins raffiné était l'art vétérinaire au teuîps où l'on prescrivait, « si le cheval était enchanté, pour avoir passé sous la croix de Fétu on sur la bûchette charmée », de lui faire aspirer du bitume judaïque, du soufre et de la graine de laurier. L'estime que l'on faisait des bons chevaux au Moyen Age nous est révélée par les soins dont ils étaient l'objet, les onguents, les emplâtres confectionnés à leur intention avec des éléments coûteux : vin, miel, anis, mastic confit, etc. Et, quand ils tombent malades, on multiplie en leur faveur les prières et les pèlerinages, voire les offrandes à Saint-Eloi, en vue d'obtenir son intercession. Il est même curieux de constater que procès est fait, sous Louis Xlll, à un habitant de la Beauce accusé d'avoir tué un cheval par ses mauvais traitements.
Tous les chevaux de quelque mérite étaient des bêtes de selle. L'attelage semblait ne convenir qu'à des animaux vulgaires. Si le maître à danser, dans le Bourgeois gentilhomme, traite le maître d'armes de « grand cheval de carrosse », c'est que cette qualification fut longtemps une injure à l'adresse de l'homme brutal et grossier.
Réservé de nos jours, — sauf dans l'armée, — à la promenade et à la chasse, le cheval de selle, jus-
284 LE MVEM.KMENT DES JOL ISSA.NCES
qu'à la fin du xvi« siècle, était à peu près l'unique véhicule, même pour les femmes, fussent-elles dans un état où nos contemporaines ont soin d'éviter tout exercice violent. Isabelle d'Aragon, épouse du roi Philippe le Hardi, était enceinte lorsqu'à son retour de Tunis par l'Italie, chevauchant à c6té de son mari près de Cozenza, sa monture, au passage d'un fleuve à gué, « la secoua si tort, dit un chroniqueur, qu'elle trébucha, chut à terre et se ronipit toute ». Elle mourut quelques jours après. L'équilation de> femmes était assez variée: rarement elles montaient avec la jambe droite pliée sur le devant ou passée par-dessus l'arçon; parfois assises de côté sur la sambue, — selle féminine, — elles allaient les jambes pendantes du coté droit ou gauche, .suivant que le vent soufflait, en tenant indilîéremment les rênes de l'une ou de l'autre main. Le plus souvent, elles chevauchaient à califourchon, vêtues d'amazones fort différentes de la jupe à qui nous donnons aujourd'hui ce nom. Les dames de la Cour, sous Louis XV, trouvaient ce costume si agréable qu'elles gardaient parfois le soir, pour danser, celui avec lequel elles avaient couru le lièvre dans l'après-midi; c'est aussi en amazone que, dans le roman de Louvet (1788), Faublas, déguisé en femme, se rend au bal.
A la ville, les femmes de qualité montaient en croupe derrière leurs écuyers, comme les riches bourgeoises derrière leur domestique. M"''* de Thou et de Verdun, premières présidentes du Parlement, allaient ainsi derrière le clerc de leur mari. La reine, outre sa litière et sa haquenée, avait son « cheval de croupe » dont elle usait pour de courts trajets. Aussi voit-on souvent, dans les inventaires mobiliers de cette époque, des couvertures en velours
cramoisi doublé de cuir « pour chevaucher derrière )'. Olivier de La Marche, chargé par Charles le Téméraire (1470) d'enlever le duc de Savoie et sa famille, fait très civilement monter la duchesse en croupe : « Je portais, dit-il. M""* de Savoie derrière moi ; ses deux filles et deux ou trois de ses demoiselles la suivirent ». Pour rentrer chez eux, au sortir du Louvre, les seigneurs du xvi^ siècle montaient un cheval à deux, comme aujourd'hui on se serre à trois dans un fiacre à deux places.
Pour le voyage, une espèce fort appréciée était celle des « ambulants », chevaux qui allaient l'amble, parce que cette allure, où l'animal avance à la fois les deux jambes d'un même côté, permettait de chevaucher avec moins de fatigue. L'amble obtenu par dressage ne valait pas l'amble naturel, celui des gitilledins d'Angleterre, capables de courir ainsi toute une journée sans trotter et si vite qu'à peine pouvait-on les suivre au galop. Les gens d'épée, qui eussent trouvé avilissant d'enfourcher la mule pacifique des gens de loi, recherchaient fort les bonnes « bêtes d'amble ». Pour s'en procurer une qu'on lui avait vantée, dans sa vicomte de Limoges, et que le propriétaire refusait de vendre, le roi de Navarre va jusqu'à ordonner au gouverneur de se saisir par force de l'animal, « en satisfaisant à ce que raisonnablement il peut valoir » (1549).