‹ Le nivellement des jouissancesChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE V Le logement.— Vicissitudes des châteaux · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Le logement.— Vicissitudes des châteaux

'L'étude du logement permet de deviner un peu les âmes de nos aïeux. — La force, luxe le plus urgent de l'habitation du -Moyen Age. — Dans les châteaux forts les murailles seules en prennent à leur aise ; la place réservée à l'habitation est restreinte. — Prix d'une mai^onnerie de remparts, des travaux d'art et des bâtisses vulgaires. — Dépense probable de construction du château de Coucy d'après le cube de SCS murailles et la surface bâtie. — Prix respectifs de la baronnie de Coucy, des comtés de Blois et de Clermont (Oise) et du duché de Nemours Seine-et-Marne). — Les prix variés du mètre superficiel révèlent la ditférence de structure des remparts. — Parfois, sur une m<^me position stratégique, deux forteresses appartiennent à deux familles. — Manoirs allotis ou indivis entre deux seigneurs. — Loyers des chaumières. — La généralité des nobles ne possèdent pas de véritables châteaux. — Bicoques fa<;onnées en gentilhommières. — Poussière de seigneuries. — Il y eut plus (le dillérence entre le xni'' et le xv"^ siècle, au point de vue de l'habitation, qu'entre la Renaissance et le siècle de Louis XIV. — Jusselin aux Rohan, La Rochefoucauld, Biron, Randan, Sainl-Germain, Montargis. — Les seigneurs rasent leurs châteaux gothiques pour rebâtir sur les anciennes fondations. — D'autres les remanient; ces adaptations absorbent des vies entières. — Les donjons devenus porches d'honneur; Thouars, aux La Trémoille. — Maisons de guerre servant de basses-cours et mourant pierre à pierre; les Ordonnances royales n'y furent pour rien. — Un château féodal vendu pour 400 francs et deux sacs de noisettes sous

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Louis XVI. — iMiflIcaux à louer à pelils prix. — l/Absentéisrtie. — Madrid au Bois de Boulogne, Chariihord, Itrissac. — Nouvelles dislribulions. — Mainmise des hommes nouveaux sur les anciennes demeures; elle a été conslanle depuis 8e()t siècles. — Pourquoi ces changements de maîtres frappent davantage depuis la Bonaissance. — Les ch&teaux seigneuriaux n'ont été maintenus que par la richesse des '. partisans ». — « A vendre un joli maripiisat », dans les Petites Affiches. — Les châteaux étaient des dignités, autant que des [tropriétés. — Période de la « .Magnificence » depuis le xvr siècle. — Les architectes Pierre Lescot, Jean Buliant, Philibert Delorme, Primatice. — Chenonceaux, Ecouen, Anet, Azay-le-Iiideau. — Kouquet à Vaux, Choiseiil à (Ihantelonp, Paris-Monmartel à Brunoy. — « Tenir un état », signifier « son rang par sa farade ». — Prix des châteaux du xvii" siècle au xviii» siècle. — Vigny, Chauraont, Serrant, Valençay. — Comptes de Gaillon au cardinal d'Aniboise. — La passion ostentatoire.

Nous ne savons pas trop si l'àme de nos aïeux (ut pareille à la nôtre; il faudra le travail de plusieurs générations pour la dévoiler davantage. L'histoire qu'on nous enseigne ne nous a pas là-dessus appris grand'chose. Pour mesurer l'énergie des hommes qui foulèrent avant nous ce sol de France, nous n'avons pas de dynamomètre ; aucun phonographe n'a enregistréleurs éclats de rire ; nous ne pouvons jauger les tonneaux de larmes qu'ils ont répandues, et il n'est point de réactif chimique qui trahira la somme exacte de leurs vertus et de leurs vices.

Il faut nous en tenir au matériel, tourner autour d'eux. Comme la coquille nous révèle l'animal disparu, le bâtiment nous révèle l'habitant, l'idéal de l'homme visible qui mange, marche, se bat ou travaille. Cet idéal crée le milieu ou excite à le transformer ; mais le milieu à son tour influe sur l'idéal de vie, sur ce que l'on prise le plus à chaque époque et sur l'ordre et la nature des distances qui, sui-

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vant les époques, séparent les humains. Ce ne sont pas de simples chiffres, de simples rapprochements d'érudition morte, que nous fournil l'étude du logement, du sacrifice ({ue l'on faisait pour lui, de son rôle dans la satisfaction des besoins intellectuels.

Cela permet de deviner un peu les âmes, car une évolution psychologique a modifié les conditions de la vie sociale, tandis que, d'âge en âge, s'accumulaient et se façonnaient si diversement, les pierres, la brique, le bois et le fer. Malheureusement, à la distance de plusieurs siècles, les toits de chaume, les plus intéressants de tous, puisqu'ils sont les plus nombreux, les millions de toits des inconnus de la glèbe et du pavé, sont ceux (jue l'on voit le moins. Eux aussi pourtant ont changé, aussi bien que les demeures superbes jadis insoucieuses de l'énorme masse sur quoi portail leur grandeur ; et des trois phases hkloriques qu'a traversées le logement, — Force, Magnificence, Commodité, — la dernière seule comportait des biens accessibles à tous.

De ces biens, le principal, au Moyen Age, était la sécurité. La Force était le Luxe le plus urgent, puisqu'elle garantissait tous les autres. Entre les riches qui ])ouvaient s'offrir ce luxe par la possession d'un château fort et les vilains du plat pays (|u'abritait un toit sans défense, il y avait alors plus de dislance qu'il n'en subsiste acluellemenl entre un Crésus et un indigent, du fait de leur logis respectif. Pécuniairement, l'écart était moindre aux temps féodaux entre le donjon et la masure qu'il ne fut aux temps modernes entre un palais princier et une cabane rurale, parce que le superfiu des grands avait augmenté davantage que le nécessaire des petits.

Dans ces châteaux sauvagement dressés sur quelque éperon de falaise, au sommet de roches escar-

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pées par la nature et le ciseau, la place réservée à l'habitation était fort rostreinte; seules les murailles en prenaient à leur aise, leur largeur égalait parfois celle de l'espace libre qu'elles encerclaient, de sorte que le diamètre extérieur d'une tour était double de celui du vide intérieur. Joignez à cela les voûtes des étages, les parements des fossés et parfois une « chemise >> de trois ou quatre métrés d'éf»aisseur, qui revêt et protège le pied des constructions, il est clair que la la maçonnerie absorbe la plus grosse part du devis.

Suivant le plus ou moins de proximité de la pierre, le prix d'une maçonnerie de remparts variait, aux xiif et xiv" siècles, de 12 à 24 francs le mètre cube en monnaie de nos jours*. Ces chiffres, plus élevés que les nôtres, montaient à 3.") francs le mètre cube lorsqu'il s'agissait de travaux d'art, de cathédrales ou de salles gothiques, avec sculptures, ogives et colonnes; ils descendaient à 10 francs si Tentrepreneur n'avait à édifier qu'une bâtisse vulgaire, dont les matériaux étaient moins solides. En appliquant le prix moyen de 18 francs le mètre cube aux châteaux dont les dimensions sont exactement connues, nous arrivons à nous rendre compte, par le prix qu'ils ont coûté à l'origine, de ce que les barons féodaux mettaient à leur loyer.

Le château du sire de Coucy, dont nous admirons encore les ruines, peut être considéré comme un des plus illustres spécimens du genre. Le donjon, de 30 mètres de large au dehors, avait 16 mètres au dedans et des murs de 7 mètres d'épais; sa hauteur était de .50 mètres. Il contenait donc, des fondations au sommet, avec les planchers voûtés, une masse de

1. Je rappelle au lecteur que tous les chiffres contenus dans ce volume sont des chiffres traduits en monnaie actuelle, d'après le pouvoir de l'argent. (Voir la note de la page 18.)

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25.000 mètres cubes de maçonnerie d'une valeur de 450.000 francs. Les quatre tours d'encoignure, de beaucoup moindre importance — 20 mètres de large en dehors — et les deux grandes salles — l'une de 00 mètres sur 15, l'autre de 21 mètres sur 11 — où se trouvent les cheminées sculptées des neuf Preux et des neuf Preuses, « en partie modernes » décrivait Androuet du Cerceau en 1575, représentaient ensemble 31.700 mètres cubes, ou 571.000 francs.

Si bien que la maçonnerie du château de Coucy montait au total, en chiffres ronds, à un million de francs de notre monnaie. A combien s'élevaient les autres chapitres ? Si l'on admettait pour une forteresse de Thiérache, au temps de saint Louis, les proportions admises pour les maisons de location du Paris actuel, la part do la maçonnerie ne serait que de 40 °/o du devis; les terrassements en auraient absorbé 2 "/o, la charpente (fer et bois) 18 °/o, la toiture 5 Vo, la menuiserie etleis parquets 13 %; le reste — 22 % — se partagerait entre la plomberie, la fumisterie , la peinture et la décoration , les glaces, les marbres, la quincaillerie, Tascenseur, l'électricité et les honoraires de l'architecte.

L'ignorance où l'on était de presque tous les besoins que nous venons d'énumérer constituait une première économie; avec des plafonds voûtés, des planchers dallés et des escaliers de pierre pris dans l'épaisseur des murs il n'existait pas de charpente et fort peu de menuiserie. Le bois d'ailleurs était à bas prix. Si la porte d'entrée d'un château notable arrivait à valoir jusqu'à 1.500 francs, c'est à cause du fer dont elle était garnie, de ses gonds, de ses équerres, des barres à serrures et à verrous qui la maintenaient, et des centaines de gros clous à double pointe qui la hérissaient. La toiture seule revenait

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cher à f|ui prétendait couvrir sa terrasse en plomb, comme celle de Coucy, parce que le plomb — ;i 200 francs les 100 kilos — coûtait six fois plus que de nos jours.

En ajoutant un quart, soit 250. fXX) francs, au million de la maçonnerie on obtient une somme de douze à treize cent mille francs à laquelle f»out être estimé le débours d'Enguerrand de Coucy pour bâtir cette demeure exceptionnelle. Au taux, ordinaire à l'époque, de 9 "/o» ce capital correspondait à un loyer de 122.000 francs.

Aucun autre seigneur en France n'était peut-êtnaussi chèrement logé et peu sans doute étaient aussi riches. En effet, la baronnie de Coucy, composée de 150 paroisses, fut achetée plus tard (en 14(K.l/ 12 millions de francs par le duc d'Orléans, qui avait eu pour moitié de ce prix le Comté de Blois, d'un territoire pourtant beaucoup plus vaste. C'est que la valeur d'un fief en revenu, — sans parler de sa valeur politique, — ne dépendait pas de sa superficie, mais du plus ou moins grand nombre de terres que le suzerain y possédait en propre et des droits lucratifs qu'elles lui rapportaient. Ainsi, dans la même région, le Comté de Clermont (Oise) ne rapportait que 225.000 francs (en 1514'), quoiqu'il eût 1.669 fiefs dans sa mouvance; tandis que le duché de Nemours (Seine-et-Marne), d'une étendue beaucoup moindre, devait être d'un bien meilleur profit puisqu'il se vendait 22 millions de francs (en 1505).

Mais, précisément parce que Coucy fut le prototype de la magnificence féodale, on ne trouverait guère aucun « burg » qui lui puisse être comparé : Turenne par exemple, chef- lieu d'une puissante vicomte, est de dimensions cinq fois plus petites. Des murailles de 7 mètres de large n'étaient pas

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communes; je n'en ai, pour ma part, rencontré nul ;iutre échantillon. Pour 24.(H)() francs seulement la comtesse d'Artois, en IHIO, édifiait à son château de Bapaumc la grande salle qui avait 27 mètres de long, 23 de large et IS^jSS de haut. Ici les murs n'avaient ([ue l'",6() d'épaisseur et le métré cube de maçonnerie ne revenait pas à 11 francs de notre monnaie.

Les prix du mètre superficiel nous révèlent, par eur diversité même, la dilTérence de structure des remparts; ce sont parfois de simples revêtements de bri(jues appliqués sur des remblais de terre. Ils coûtent moins cher dans les petites cités que dans les « bonnes villes » parce qu'ils sont plus minces; et chez les châtelains, au Moyen Age, la massivité <les murailles était le critérium de l'opulence, comme le furent aux temps modernes les lambris dorés ou les plafonds peints.

Dans ces donjons à l'accès situé parfois dans le vide, comme un perchoir ou un nid d'oiseau, abordables seulement avec une échelle ou par des courtines aussi dangereuses pour les défenseurs que pour les assaillants; dans ces logis-armures dont les soussols et les combles renfermaient tout le nécessaire de la vie : magasin de denrées ou « garnison », moulin, cour, puits, écuries et étable, une salle unique servait aux propriétaires de chambre à manger, à causer et à dormir. Conliants dans l'œil du guetteur qui veillait au sommet de la tour trivialement baptisée A' Eng ouïe- Vent ou de Froid-Cul, les habitants défiaient les surprises, sinon les sièges; car les forteresses soi-disant imprenables ont toutes été prises plusieurs fois, du xiii^ au xvi* siècle, après des assauts plus ou moins rudes et un blocus plus ou moins long.

Mais s'ils vivaient tranquilles, ils s'aperçurent

qu'ils vivaient mal sitôt que la guerre privée cessa d'être lé;/ilime et fructueuse. Ces maisons fortes étaient précieuses aussi longtemps qu'elles permettaient de dominer ou de se défendre : au xiV siècle une |»osilion stratégique était si recherchée (ju'il s'y campait parfois deux forteresses , toutes voisines l'une de l'autre : dans telles localités comme Charlus ou (Jimel, en Limousin, se voyaient un « château supérieur » et un « château inférieur » appartenant à deux familles dilTérentes. A Miremonl, en Auvergne, les mêmes murailles sont alloties entre deux seigneurs : chacun a son torps de logis flanqué de deux tours, lune carrée et l'autre ronde; la chapelle, au dehors, demeure indivise avec une cloche particulière pour chacun. En Lorraine le manoir féodal se partage souvent en hauteur, par étages, ou en largeur, par le mur de refend de la grand'salle; tel héritier jouit de la moitié ou d'un quart.

Une simple tour, comme celle de Tulle, au xiii" siècle, était possédée conjointement par plusieurs maîtres, laïques et clercs, qui négociaient librement les parcelles dont ils étaient détenteurs avec les droits y attachés. Les droits cédés par l'un d'eux représentent un capital de lôU.WO francs. Ce n'est plus de loyers qu'il s'agit alors, mais de rentes foncières. Au contraire, le «< droit de retraite » à l'intérieur des remparts du logis seigneurial est bien, pour les villageois des environs. — pour les «retraihans », comme on les appelle à Epoisses (Bourgogne), — une sorte de loyer qu'ils paient en contribuant à l'entretien des fortifications : « Mes amis, que faut-il faire pour se sauver? demandait un évêque à des paysans en les catéchisant. — Monseigneur, il faut se retirer dans le château quand les gens d'armes venant. »

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Pour apprécier comment étaient logés ces paysans dans leurs propres chaumières, on n'a point la ressource d'en mesurer les ruines, ainsi iju'on le peut faire i)Our les châtelains. Ces cabanes rustiques n'ont pas laissé de traces. Leurs prix de vente ou de location, relevés dans une trentaine de nos départements actuels, à Bruyères dans l'Aisne, dans l'Orne à Almenèchos, dans le Nord à Wanihrechies; dans la Dordogne à Sainl-Pardoux, a Boaucaire dans le Gard, à Clavy dans les Ardennes. dans le Cher, l'Eure, Seine-et-Oise, etc., etc., montrent ces loyers oscillant entre un maximum de 1 10 francs et un minimum de 15 francs, et ressortant en moyenne à une quarantaine de francs i)ar an. Ces chilfres, rap|)rochés du coût des matériaux aux mêmes époques, font augurer que ces maisonnettes étaient fort peu de chose; l'abondance du bois que chacun avait ()res(|ue pour rien grâce aux droits d'usage et les prétentions très humbles des habitants expliquent ce bon marché des constructions rurales.

Beaucoup de gentilshommières étaient elles-mêmes des plus médiocres; on se tromperait fort si l'on imaginait la généralité des nobles au Moyen Age en possession d'un château véritable. Le prix de ces châteaux-, qui varie de 4(MJ.0O0 francs à !.").• ttK) francs, et qui, le plus souvent, ne dépasse pas une soixantaine de mille francs, était encore trop au-dessus des facultés de la masse des hobereaux. Sur 263 fiefs d'un arrondissement, dont le revenu nous est connu au xvr siècle, il s'en trouvait un de 25.()0() francs de rente, deux de 12. (KH) francs, six de T.iKJO francs, onze de 3.5(X) francs, rinquante de 1.000 à 2.500 francs, soixante de 150 à 1 .000 francs et 133 de moins de 150 francs de rente.

De cette poussière de seigneuries il en fallait

beaucoup, réunies en une seule main, pour constituer une honorable aisance : les filles de cette toute petite noblesse, à peine dotées, se mariaient dans la sous-bourgeoisie, ou la grosse paysannerie des bourgs du voisinage; les fils aines régnaient dans un manoir de quatre pièces, flanqué d'une tour et de pontreforts, entre lesquels pendait en échauguette une guérite dont la destination n'était point belliqueuse. Ces bicoques, ainsi façonnées en châteaux, sises au milieu d'un champ de blé, se vendaient une vingtaine de mille francs et il se trouvait 5(XI à 6(H) de ces patriciens champêtres, vivant maigrement sur leurs terres, contre 15 ou 20 familles de « haute noblesse », c'est-à-dire de noblesse que les hasards de la guerre ou de la faveur avaient enrichie et possessionnée.

Celle-ci, depuis la fin du xV siècle, avait métamorphosé ses demeures. Inutiles, puisqu'ils ne pouvaient tenir plus de quelques jours contre une petite troupe munie de canons, les anciens types firent aux générations nouvelles l'effet d'obscures prisons. Non qu'il eût existé précédemment un modèle invariable, ni comme style, puisque de Philippe-Auguste à Louis XII trois gothiques successifs avaient pris la place du roman, ni comme disposition militaire et tactiqve; les villes fortifiées par Vauban et ses élèves, sur tout le royaume de Louis XIV, se ressembleront beaucoup plus que les donjons sortis de terre à quelques lieues d'intervalle et à quelques années de distance les uns des autres : d'une diversité infinie, élancés ou trapus, de trois ou de six étages, carrés, octogones ou en losange, parfois ronds du côté du précipice et rectilignes du côté du plateau, couronnés de plates-formes crénelées ou de toits aigus.

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L'intérieur ne s'était pas moins transformé : tous les châteaux que nous englobons sous l'étiquette générique de « Moyen Age » et que, grâce au recul des temps, nous imaginons tous pareils, ue se ressemblent nullement. Il y eut plus de différence, au point de vue des convenances de l'habitation^ entre ceux du milieu du xiv'^ siècle et ceux de la fin du XV* siècle, qu'entre ceux de la Renaissance et ceux du siècle de Louis XIV, bien que ces derniers, au point de vue architectural^ n'eussent absolument rien de commun avec leurs prédécesseurs immédiats.

Josselin, par exemple, demeure patrimoniale des Rohan, qui semble, à nos yeux, une relique féodale, était, pour le sire de Rohan qui l'édifia vers 1480, un logis de goût tout moderne, fait pour rem[)lacer le vien^ château du même nom, dont Beaumanoir avait été le capitaine (1351), dont le connétable Olivier de Clisson avait augmenté les défenses (14(X)) et qui. déserté par les contemporains de Louis XI, vieillit dans l'abandon jusqu'à sa démolition en 1629. Les chevaliers du xiv* siècle avaient une première fois, comme à La Rochefoucauld, démoli les forteresses de leurs ancêtres du xm" siècle pour leur en substituer de nouvelles, aussi bien que, deux cents ans plus tard, leurs descendants repétrirent à leur mode les constructions gothiques.

Il est très rare de voir, comme à Biron, les ouvertures en plein cintre de l'époque romane côtoyer des fenêtres à meneaux, surmontées d'accolades du XV* siècle, qui voisinent elles-mêmes avec un pavillon du temps de Henri IV. Il est plus rare encore qu'une ample maison de campagne à vérandas, suivant les plans do la Restauration ou de Louis- Philippe, succède, ainsi qu'à Randan, à un oppidum très peu postérieur à Charlemagne, sans que rien

soit resté debout qui rappelle les dix siècles d'intervalle. Est-ce parce que les bâtiments ont vécu comme les hommes sans respecter le passé et sans toutefois l'abolir? Toujours est-il que le plus grand nombre lut remanié lentement et sans trêve, avant comme après le xvi* siècle. Mais ce qui caractérise, en opposition à l'idéal gothique, l'idéal de la Renaissance, c'est que le mot « château » qui, en latin, étymologiquement, voulait dire un « fort », perdit son sens belliqueux pour prendre dans la langue nouvelle une acception de noble beauté.

Ce changement d'objectif dans les mœurs précéda la révolution artistique : Gaillon fut bâti par le cardinal d'Amboise «à la moderne», écrit Du Cerceau en 1576, ce qui, pour nous, veut dire en gothique de 1500; mais ce qui. pour l'architecte de 1576, voulait dire à la mode surannée, en opposition aux châteaux tout récents et dans le goût du jour qui, eux, étaient dits « à l'antique » puisque, en effet, sous Charles IX, les bonnes copies de l'antiquité étaient la dernière nouveauté.

Georges d'Amboise, après avoir carrément rasé le Gaillon citadelle, qu'il avait hérité de ses prédécesseurs archevêques de Rouen, au lieu de reporter le Gaillon pacifique sur un terrain plus libre, oii il eût pu donner à ses constructions tout le développement nécessaire, crut devoir se servir des anciennes fondations, et déploya vainement de grands efforts pour dissimuler les défauts du périmètre trop étroit qu'il avait subi. François I" fit de même à Saint- Germain et d'aussi brutales démolitions furent pratiquées alors, suivant leurs ressources. parColignyà Tanlay (1540), par François de Béthune à Rosny, par Mornay à Villarceaux, par le prince de Gorrevod à Marnay (Franche-Comté), par cent autres ici où là.

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Souvent, après avoir mis bas les murs cicatrisés (les guerres anglaises, fraîchement troués des boulets papistes ou huguenots, avant l'achèvement des nouveaux toits l'argent manquait; il fallait suspendre. A Serrant (1516) une génération, arrivée à la moitié du corps principal, doit s'arrêter au perron. Les travaux n'y seront repris que cent ans i)lus tard (1636) par Bautru, qui commence les ailes : celles-ci seront achevées par de nouveaux venus au bout de soixante ans (1704).

La plupart des propriétaires en usaient avec plus d'économie; ils prenaient leur maison par la douceur. Ils avaient hérité, re«;u en dot ou acheté des demeures lourdes et maussades; ils les manipulèrent en les démantelant : écrétant les bretesches crénelées, taillant des fenêtres dans les barbacanes allongées, élargies, perçant des lucarnes dans les toitures qu'ils tinissaient par coiffer de campaniles. Quelques donjons, après des arrangements et des toilettes successives, passèrent comme à Esclimont, pavillons d'entrée ou porches d'honneur. Tels de vieux soldats devenus concierges. Les adaptations, les embellissements, absorbaient parfois une vie entière; ils furent plus ou moins bien faits, plus ou moins heureux: question d'aisance et de goût.

A des enceintes respectées, l'on additionna des bâtiments, galeries et commodités modernes, « propres pour loger », écrit Du Cerceau au sujet de Montcirgis; quoique les anciens donjons eussent paru très « logeables, » deux cents ans plus tôt. A Vallery sur l'emplacement des murailles gothiques partiellement abattues, le maréchal de Saint-André « leva deux corps d'hôtel », avec un pavillon de très belle ordonnance ; et le reste du vieux château de guerre lui servit de basse-cour.

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Celle subsliluUon d'une architeclure à l'aiilrc se fit plus ou moins tardivement : la Ferlé- V'idame avait encore, en 1635, ses deux antiques donjons, lorsque le premier duc de Saint-Simon acquit aux enchères cette maison couverte partie de tuiles et partie de bois, ou bardeaux, dont le mobilier ne valait pas 2.000 francs. Ce « gros château » ne fut démoli qu'après la mort de l'auteur des Mémoires, lorsqu'il passa au financier Jean-Joseph de Laborde, qui le remplaça par une somptueuse maison de plaisance. Samuel Bernard transforma de même le château de Méry-sur-Oise, dont il avait épousé l'héritière, M"" de Saint-Chamans. Parfois quelque vestige du passé restait debout : deux tours à Meilhan, une à Saint-Aignan ou à Mouchy, celle-ci reliée à l'habitation par un couloir.

Le rasement des forteresses privées et des maisons « situées en bonne assiette, » dont l'histoire fait souvent honneur à Richelieu parce qu'il le prescrivit, ne s'effectua nullement en vertu d'un édit royal. L'opération que le ministre de Louis XIII avait confiée à des exempts commissionnés à cet effet, et investis du droit de requérir la force armée, ne porta que sur un nombre tout à fait infime de châteaux. Ce fut par une évolution lente et volontaire, sous l'influence des goûts et besoins nouveaux, qu'aux maisons à créneaux et à bastions succédèrent les maisons à statues et à terrasses. Jusqu'à la Révolution, le seigneur haut justicier conserva le droit de bâtir sur sa terre une citadelle sans lettres du Roi. et néanmoins on n'en connaît aucun qui ait usé de cette licence.

Ceux des châteaux forts que personne ne se soucia de restaurer, et qui ne périrent pas de mort violente, tombèrent dans la décrépitude; « déchus »

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après quelque siège, ou n'étant plus entretenus, ils moururent pierre à pierre. Les Petites Affiches, sous Louis XV, offraient la terre de Chaumont-sur-Ayre, composée de quatre villages, près de Bar-le-Duc, ajoutant qu' « un curieux se procurerait, en démolissant le château, des pierres d'une grosseur prodigieuse, et susceptibles de toutes sortes d'ornements, tant pour le dedans que pour le dehors d'une jolie habitation, parce que ces pierres, une fois travaillées, forment un marbre de la plus belle espèce »• . Le château de Bonaguil (Lot-et-Garonne , avec donjon de 54 mètres de haut terminé par une plateforme de 25 mètres de long, fut vendu, peu avant la Révolution, par son dernier seigneur pour 400 francs et deux sacs de noisettes. Les bois de la charpente étaient arrachés en i840 par un entrepreneur peu archéologue. « Classées » aujourd'hui, inscrites au bureau d'assistance des Monuments historiques, ces murailles reçoivent une vague aumône qui les empêche de s'effondrer tout à fait. Souvent aux xYii" et xviii" siècles, dans un coin des fiers édifices délabrés dont nul ne prenait plus souci, gîtait quelque famille besogneuse du cru ; ou bien le fermier du domaine, — c'est le cas à Thouars, siège du duché de La Trémoille, — logeait seul dans le manoir chevaleresque.

Tandis que la terre de Coislin, produisant près de 18.000 francs de rente, est mise en vente en Bretagne, près de Nantes, la marquise de Coislin achète à Paris un hôtel, place Louis XV. Cette prédilection de Paris et de Versailles, que l'on a reprochée avec raison à la noblesse de Cour, ne lui était pas particulière. Les villes de province exerçaient alors la même sorte d'attrait sur la local-gentry d'alentour : « Il y a, dit un Anglais (1763), beaucoup de châteaux habi-

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tables dans un rayon de quelques milles autour de Boulogne-sur-Mer, mais la plupart sont viles. On m'a olVert une maison complète, en partie rm-ubli-p, avec un jardin (de 1 hectare 70 ares) en bon état d'entretien et deux prés pour foin ou herbe, » à 1.600 mètres de la ville et ayant une jolie vue sur la mer, pour 880 francs par an. « La noblesse n'a pas le bon sens de résider à la campagne, où elle peut vivre à petits frais et améliorer en même temps son bien. Elle laisse ses chAteaux aller en ruines et ses jardins se transformer en pâtures et réside dans des trous obscurs de la haute ville, sans lumière, sans air ni confoi't. Là ces gens meurent de faim à la maison, afin de paraître bien habillés une fois par semaine, à l'église ou sur le rempart. »

\J absentéisme ^ comme on l'a nommé, ne fut pourtant pas général, même parmi les courtisans, puisque beaucoup de travaux furent exécutés et beaucoup de reconstructions entreprises au xvin* siècle en province ; tel le château del'Hermitage, près de Coudé, dans le Nord, que le duc de Groy avait abattu en 1749, à la mort de son père, réédifié sur nouveaux plans durant vingt-trois années, en y dépensant un million de francs, et que son fils à son tour rasa en 1785 pour élever une demeure plus importante à peine terminée en 1789.

Il est vrai que les propriétés créées à cette époque étaient situées le plus souvent dans un rayon voisin de Paris; Téloignement de la Cour, sous les Valois, c'était la révolte; sous les Bourbons cela sent l'exil. A l'exemple de Louis XV, qui se déplace moins loin qu'un roi mérovingien à travers la France, mais tourne toujours dans le même cercle, de Versailles à Marly, Fontainebleau ou Compiègne, avec, pour remplir l'intervalle de ces « grands voyages », de

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petits séjours à Choisy, La Muette, Bellevue, Crécy ou Trianon, les princes du sang, les grands seigneurs se groupent dans les départements contigus à la capitale. Si La Rochefoucauld, avec ses trois étages de galeries ajourées et les sculptures féeriques de ses voûtes, est abandonné par ses maîtres pour Liancourt ou La Roche-Guyon, c'est que la notion du confort avait varié depuis le xvi* siècle.

On ne jugeait plus, comme les contemporains de Charles IX, que ce fût « une chose digne d'admiration et la principale singularité parmi les plus exquis bâtiments de France, » de voir les oflîces de Madrid — au bois de Boulogne — « pratiqués dessous en même sorte que le dessus, ayant leur jour descendant du haut par quelques cadres ouverts au ras de terre », et quoiqu'un écrivain du même temps eût estimé les quatre grosses tours de Chambord, « garnies de toutes commodités, comme chambre, garde-robe, privés et cabinets », il fallait, pour s'y plaire, au siècle des boudoirs, y vivre en maréchal de Saxe avec un traitement princier et loger dans ses communs un régiment de mille cavaliers à ses couleurs. « C'est ici la fin d'un beau songe », disait en mourant le vainqueur de Fontenoy. Mais on s'explique aussi comment la gène des propriétaires pouvait entraîner la ruine des demeures historiques, en voyant, sous le premier Empire, le « sénateur comte de Cossé », neveu et successeur du Brissac massacré en 1792. se bâtir modestement un logis dans la cour du château ducal inhabitable, qu'il renonçait à restaurer faute de ressources; travail énorme qu'un retour de fortune permit à la génération suivante d'entreprendre en 1844.

A la fin du régime féodal, lorsqu'ils cessèrent

d'être un besoin, les châteaux lurent un tilrie : ils n'étaient plus redoutables, ils devinrent somptueux. Par eux, au lieu de dominer, l'on brilla; avec des murs à l'tîpreuve, non des balles, mais des écus. Aussi ces murs changèrent-ils de maîtres en même temps que d'aspect. Cette rf^volution qui fit, en architecture, du « tremeau » Moyen Age — partie de parapet entre deux embrasures — , le « trumeau» actuel, espace de mur entre deux fenêtres, fit, en histoire sociale, du châtelain en cuirasse un châtelain en veston. Depuis un Baudouin le Fourbe ou un Geoffroy le Barbu, spéculateurs en batailles du xuf siècle, jusqu'aux sires du xx* siècle, lutteurs d'usine ou de comptoir, des avènements successifs finirent par loger dans la « Tour de la Ligue », la « Chambre du Roi » ou le « Pavillon des Grâces », les illustrations de la Banque, des Chemins de fer, du Charbon, des Vins mousseux, des Sucres, des Tapis, des Engrais, de la Métallurgie et des Produits chimiques.

N'allez pas croire que la mainmise des hommes nouveaux sur les anciennes demeures soit un fait propre à notre temps. C'est un fait permanent depuis sept siècles et sans doute éternel. S'il paraît plus saillant de nos jours, c'est parce que les « arrivés » d'aujourd'hui gardent leur nom et que les « parvenus » d'autrefois prenaient le nom de leur terre; un maître de forges achèterait aujourd'hui, de la descendance de Brantôme, éteinte dans la misère, l'immense domaine de Bourdeilles, qu'il ne se parerait pas comme Jean Berlin, bourgeois de Périgueux, enrichi dans la fabrication du fer, acquéreur de cette seigneurie en 1730, des titres de comte de Bourdeilles, seigneur de Brantôme et premier baron de Périgord. Si ce transfert de propriété vous frappe

LE LOGEMENT

davantage depuis la Renaissance, c'est que les acheteurs, tous gens de finance, sont d'un autre métier que les vendeurs, gens d'épée, tandis qu'au Moyen Age ils étaient tous de profession militaire, la seule qui permît aux laïques d'acquérir et de conserver.

Ne nous y trompons donc pas. Depuis trois siècles, ces châteaux seigneuriaux, que leur valeur d'art ou leur intérêt d'antiquité fait qualifier d'historiques n'ont été maintenus, restaurés, embellis, que par la richesse des partisans, pirates d'impôt et trésoriers de l'ancien régime : soit que les gens de finance aient fait très vite, dans leur descendance mâle, souche de gentilshommes et de marquis qui achetèrent ces châteaux; soit qu'ils y aient été représentés par leurs filles, devenues marquises ou duchesses, et, dans ce cas, leur nom roturier pouvait ne pas être sur la porte, mais leur sang coulait dans les veines des occupants de vieille extraction. Ceux-ci eurent à s'en féliciter; car ce sang était souvent de qualité supérieure, sang d'intelligence et de volonté. La fille du nouvel enrichi n'apportait pas seulement à son mari de l'or pour conserver une habitation qui lui échappait, voire pour recouvrer celle des ancêtres qui avait précédemment passé en d'autres mains, — j'en pourrais citer d'illustres exemples; — elle transmit plus d'une fois à sa race, par atavisme, quelque peu de l'énergie ou de l'habileté que le père avait dû posséder, pour réussir.

Pour qui avait le moyen de l'acquérir, un château n'était pas seulement une propriété, mais une dignité. On connaît l'histoire de Piron, assis sur un banc dans une promenade devant la statue d'un saint qu'il ne voyait pas, mais que les passants voyaient et à qui ils étaient leur chapeau. Piron rendait le salut, le prenant pour lui et se félicitait d'être

.E NIVEI.!,EMENT DES JOI ISSWfES

devenu si populaire. II ne se retourna que fort tard. Beaucoup d'hommes, que le hasard assoit ainsi devant la statue d'un saint, ne se retournent gu^T* et meurent sans savoir que les honneurs dont iK jouissent sont rendus à leur dignitf'. au faulouil sur lequel ils seyaient, à leur maison, à leur habit, c'està-dire à l'image qu'ils ont derrière eux. Ceux-ci sont des sots. Les sceptiques savent que les dix-neul vingtièmes des passants saluent, non la grandeur et le mérite, mais seulement les mar(|ues extérieurepar où l'on a coutume de signaler au vulgaire 1' mérite et la grandeur; aussi s'appliquent-ils dans l;i vie à s'asseoir toujours devant la statue d'un grand saint. Ceux-là sont des sages.

Qu'ils fussent sages ou sots, les financiers du xviii* siècle étaient sollicités chaque semaine, en ouvrant leur journal, par les offres de vente d'une « terre ayant titre de comté », ou d' « un joli marquisat dont la seigneurie s'étend dans sept paroisses, avec beau château, grand parc, bosquets, belles eaux », etc. Quoi de plus engageant qu'un placement joignant le brillant à l'utile, comme celui du « château de Leugny, près d'Auxerre, de dix ou douze appartements, dont plusieurs sont lambrissés et parquetés, avec toute justice, droits de banalités et de dîmes. On pourra s'accommoder des meubles qui sont en bon état. Un des fiefs qui composent cette terre donne entrée aux Etats de Bourgogne ». Ce ne fut que tout à fait sur la fin de l'ancien régime que l'on vit des châteaux figurer dans la colonne de-^ ventes de « biens en roture » ; parce qu'ils étaient bâtis de fraîche date, sans plus de droits ou de privilèges qu'une maison de campagne d'aujourd'hui, et sans souci d'en posséder aucun; indice que la féodalité était bien malade.

LE LOGEMENT

Lorsqu'un pacifique fonctionnaire bâtissait au xvr siècle, son amour-propre eût souffert de n'être [)as flanqué de tourelles; la mode ainsi |)erpétua, soixante ans durant, après les tours sérieuses, les tours de fantaisie. Les architectes aussi donnaient encore, par habitude, deux mètres d'épaisseur à des murailles de palais à l'italienne, témoin Serlio à Ancy-le-Franc. Ce n'était pas pour enfler leurs mémoires; leurs honoraires se réglaient à forfait. Chez le roi, ils touchaient un traitement annuel : Serlio, 6.400 francs; le Primatice, 9.600 francs; Pierre Lescot, Philibert Delorme et Jean BuUant, l'architecte des Tuileries, chacun 12,000 francs. A titre de gratification, il leur était octroyé de menus biens d'église : Lescot était « abbé » de Glagny, Delorme d'Ivry et Primaticcio de Saint- Martin de Troyes.

Mais s'ils ne furent pas « comblés de richesses » dans leurs personnes, comme le disent les dictionnaires biographiques^ ces grands artistes de la Renaissance imprimèrent à l'habitation, dans leurs édifices « tout remplis d'œuvres jusqu'aux cheminées et lucarnes », un caractère de faste extérieur jusque-là inusité, qui se perpétua deux cent cinquante ans malgré les changements de style, et disparut avec le changement des mœurs au xlx* siècle, pour faire place ta d'autres orgueils, à d'autres concupiscences.

Ce fut, comme je l'ai dit plus haut, la période de la Magnificence, succédant à la Force, et devançant la Commodité. Ce goût ne fut pas apanage d'une caste, mais si général et si ambiant parmi la nation, qu'on ne saurait dire lesquels, des hommes d'argent ou des hommes d'épée, précédèrent les autres. Chenonceaux fut bâti par Thomas Bohier, intendant des

finances, au même temps qu'Écouen par Anne de Montmorency et Anet, de Diane de Poitiers, ne fut pas antérieur à Azay-le-Kideau d'un ex-tr^'-sorier, Gilles Berthelot. Les rois même suivirent l'impulsion plus qu'ils ne la donnèrent : Louis XIV ne lit quo réaliser à Versailles en plus grand, parce qu'il eut plus d'argent et de temps, tout ce qui d'abord à Vaux avait été rêvé par le bourgeois Nicolas Fouquet; et lorsque déjà Louis XV, lassé de l'apparat, n'afTectionnait plus que les « bonbonnières », Choiseul amplifiait Chanleloup et Paris-Montmartel augmentait Brunoy, à mesure qu'il augmentait sa fortune, jusqu'à y tenir, au dire des contemporains, « un état prodigieux ».

« Tenir un état », signifier son rang par l'étalage de sa façade, par les dômes et demi-dômes qui la surmontent, par les frontispices, attiques, frises, moulures et cannelures, soubassements et balustrades qui la décorent, par les cours, arrière-cours, perrons et. portiques qui y donnent accès, par les communs d'ordonnance régulière qui l'encadrent, l'entourent et surpassent en pompe le corps de logis principal, — telles ces écuries « ridiculement belles » de Chantilly, couronnées d'une gigantesque Renommée de cuivre, — c'est là le but où tendent naturellement, et à l'envi les uns des autres, d'anciens laquais seigneurisés par le maniement des fonds publics, aussi bien que les fils des preux, assouplis aux révérences, tous coiffés de la même perruque et galonnés des mêmes broderies.

On peut être plus ou moins sensible à cette forme majestueuse de l'habitatipn, alors imitée de nous par toute l'Europe; on ne peut nier qu'elle n'ait été réalisée avec une harmonie dans les proportions. Un sens de la mesure dans les attributs et dans le

LE LOGEMENT 133

détail, dont la perfection n'a point été égalée de nos jours. Tout cela coûtait gros; « ce sont les maisons qui ont écrasé la plupart des grandes familles », dit le duc de Groy, sous Louis XVI, Il semble bien que les hauts prix du xv!!!" siècle correspondent à un progrès effectif de luxe et non pas à une simple plus-value foncière : au temps de la Renaissance, Vigny était payé 500.000 francs par le connétable de Montmorency (1550), Ermenonville 7(X).000 par un capitaine de Henri IV, Dominique Devic (1590). Méry-sur-Oise 625.000 francs par M. de Saint-Chamans. Chaumont seul, acquis par Catherine de Médicis, passe le million. Or, au siècle suivant, la construction de Choisy, par Mansart, coûtait 2 millions 500.000 francs, et, sous Louis XV et Louis XVI, Serrant se vendait 2.530.000 francs, Crécy, près de Dreux, 3.850.000, et Brunoy 3.340.000 francs.

Mais il est plus difficile de comparer, d'une époque à l'autre, le prix des châteaux que celui des maisons de la ville. On doit négliger les propos en l'air dont les contemporains se faisaient l'écho ; leurs chilTres sont souvent aussi exagérés que leurs descriptions : lorsque Dufort de Cheverny, frappé de la longue suite des bâtiments à Chanteloup, dit qu' « il lui fallait vingt minutes (!) pour se rendre, par les corridors, de la chambre où il logeait à l'appartement de l'abbé Barthélémy », nous avons peine à croire, connaissant le toisé des appartements, qu'il ne s'arrêtât pas un peu en route.

De plus, les châteaux se vendaient avec le domaine qui en dépendait et dont la contenance variait beaucoup à peu d'années de distance : la terre de Valençay, payée 168.000 francs en 1418, 408.000 fr. parles d'Elampes en 1451, 1.140.000 francs en 1745 et 1.364.000 francs en 1766 par un fermier général,

M. (le Villemoriii, n'avait peut-être pas au xV siècle sa superficie du xviii", et sûrement pas les 10,5()0 hectares, acquis par M. de Talleyrand, (pfelle comprenait en 1848; parce que le précédent firopriétaire y avait réuni 7.500 hectares des terres de Vœuil et de Luçay.

La seule base d'appréciation est un devis ou un compte détaillé, comme celui de Gaillon, dont la construction en douze ans (1497-1509) coûta 3 millions de francs au cardinal d'Amboise et où deux autres millions furent dépensés par l'archevêque Nicolas Golbert, l'un de ses successeurs, en agrandissements et en jardins. Georges d'Amboise, le Richelieu de Louis XII, qui laissa en mourant 46 millions de fortune, ne se ruina pas au ministère comme Choiseul, qui perdait 6.600.000 francs pour avoir oublié de faire ajouter un mot à l'ordonnance royale le gratifiant de ce cadeau.

Bien que Choiseul fît tout un peu légèrement, même les communs de Chanleloup, dont le plancher un jour s'effondra, parce qu'on avait creusé un fossé au pied des murs en omettant d'étayer leurs fondations, les prodigalités de ce grand seigneur qui choqueraient notre siècle calculateur et un peu mesquin, trouvèrent ses contemporains pleins d'indulgence. Ils comprenaient cette passion ostentatoire, que nous jugeons si frivole et que nous ne comprenons plus. Ce que nous appelons « gaspiller sa fortune », M^'^de Choiseul, née Croizat, cette duchesse de naissance si modeste et si haute d'âme dans l'adversité, l'appelle, dans une fière lettre à Louis XV, « manger neuf millions au service du Roi », et M"^ de Dino raconte que l'exemple de Choiseul à Chanteloup détermina Napoléon P"" à payer le domaine de Valençay à son ministre Talleyrand, « afin qu'il y fît

LE LOGEMENT 135

(le même, invitant les ambassadeurs étrangers dont on serait content ».

L'ombre du tableau, c'est l'égoïsme ingénu de cette société dorée, où les hommes d'Etat croyaient remplir une mission en se logeant le plus superbement possible, mais où personne ne croyait avoir . mission d'améliorer le logement de la majorité des Français. Chanteloup, vendu 8 millions de francs au duc de Penthièvre, quelques années avant la Révolution, revendu 468.000 francs en 1798 à un chef d'escadron qui ne paya pas, puis 402.000 francs à Ouvrard, en 1802, démoli enfin en 1823 par des spéculateurs, c'est le symbole des pompes évanouies de l'ancien régime, remplacées par une concejition nouvelle de la vie. C'est aussi l'exemple de la valeur fragile des habitations de luxe : sous Louis XIV, la princesse Palatine avait acheté 1.850.000 francs le Raincy, dont les revenus suffisaient à peine pour l'entretien. 11 fut vendu à sa mort 050.000 francs.

Les jardins du Moyen Age. — Damiers et « roues ». — Les carrés du Louvre. — Hommes jardineurs de René d'Anjou.

— La jardinière de Charles V. — Les tonnelles de l'hôtel Saint-Pol. — Importation italienne du « jardin français ». — Les jardins à l'entreprise. — Blois: les treilles de Thomery; Fontainebleau, les Tuileries. — Merculiano, Jérôme de Naples, Quentin l'Africain. — Les Mollet. — La Quintinie. — Les Richard à Trianon. — Les orangers apportés de Provence. — Commerce des fleurs. — Prix du kilo de roses et du millier de boutons au Moyen Age. — Les espèces se multiplient au xvrii'" siècle. — Prix des arbres fruitiers et d'agrément. — Le Nôtre, « grand architecte des jardins ».

— Versailles, immense logis de verdure. — Les eaux; cascades, miroirs, panaches. — Les statues et vases d'art en marbre et bronze. — Machine de Marly. — Vaux, Tanlay, Chantilly. — La dépense des jardins est égale à celle de l'habitation dans les grands domaines des xyii* et xviii' siècles.

— Les statues de Marigny à Ménars. — Les marbres de Versailles. — Les serres de Louis XV. — La création des « parcs » est toute moderne. — Le jardin « chinois » ou « anglais » depuis 1763. — Les « fabriques », « kiosques », « solitudes », « îles d'Amour ». — Les « hameaux » de Trianon et Chantilly. — Vabime chez M. de La Trémoille, le Murmure chez M. de Lauraguais. — Le sens du pitto-

resque est récent dans l'humanité; il comporte un degré avancé de progrès. — En quoi consiste le luxe des jardins modernes.

De nouveaux luxes du château moderne étaient les jardins et les parcs, à peu près ignorés du Moyen Age, bien qu'ils eussent été connus des anciens. Je ne parle pas des jardins suspendus de Sémiramis et des plantations pharaoniques, ni du- parc d'Académos, terrain sec oîi poussaient seulement des systèmes philosophiques; mais à Rome Vhortus qui, dans la loi des Douze Tables, avait désigné un petit enclos de légumes, s'appliqua sous les empereurs aux villas de Tibur, à celles de l'Esquilin ou du Pincio.

Les jardinets du xui* siècle, tels qu'ils apparaissent sur les miniatures ou qu'ils sont décrits dans les chansons de geste, ne rappellent en rien avec leurs petites plates-bandes et leurs pots de fleurs blancs et rouges, les portiques à colonnes ou les viviers de marbre d'un Mécène ou d'un Lucullus. Les préaux ordonnés dans l'enceinte du château fort sont de minuscules damiers de sable et de gazon, parfois une « roue » — corbeille de fleurs ronde — M habillée » de clisses de bois. Les vergers, hors des murs, clos de briques ou de branchettes tressées, sont un assemblage d'arbres à fruits, d'herbes médicinales ou potagères, avec quelques fleurs et un banc de gazon où viennent s'asseoir les « suaves pucelles » échappées par une poterne basse. Le Roi au Louvre a quatre carrés de sauge, hysope, lavande et giroflées, avec un parterre de rosiers et un de lis. Chez Mahaut d'Artois les groseilliers dominent et la duchesse de Bourgogne, dans son « Jardin- Madame », a surtout des fraisiers et beaucoup d'ail.

138 LE MVlir.I.EMENT DES JOUISSANCES

L'entretien de ces parterres se faisait à petits frais. Le roi René d'Aiijon prenait «les « hommes jardineurs » à 5 francs par jour ()Our nettoyer ses allées; mais il les employait rarement. Charles V eut d'abord une simple jardinière, payée 1 .200 francs par an^; sur la fin de sa vie, ce priiic»* ami du faste avait à l'hôtel Saint-Pol, aux appointements de 5.000 francs, un jardinier, Philipparl Persant, auteur de tonnelles en treilles couchées et enlacées, fort admirées en leur temps. Le duc de Bedford, pendant l'occupation anglaise, bouleversa ces jolies choses et les remplaça par de gros oi-mes, chèrement amenés par eau au port de l'Ecole. La somme allouée au jardinier de Charles V semblera fort modeste lorsqu'on saura qu'elle n'était pas destinée à rémunérer seulement ses services personnels. C'était un forfait; il devait là-dessus solder ses aides, ensemencer les choux et les courges aussi bien que les marjolaines, le pourpier et le romarin, planter, — sinon fournir — les iris et les lauriers et renouveler les mottes de tourbe des pelouses.

Au XVI' siècle fut importé d'Italie co qui devait s'appeler le « jardin français ». Son point de départ était les vieux parterres et allées symétriques, se coupant à angle droit, ouvert ou aigu ; la nouveauté consista à donner pour cadre, aux broderies et compartiments de verdure et de fleurs, les lignes d'architecture de l'habitation qu'elles épousèrent, tandis qu'au loin les « galeries de charpenterie ». recouvertes de lierres avec arcades variées, créaient une perspective monumentale.

Les Italiens avaient su les premiers développer ce

1. En monnaie de nos jours, en tenant compte du pouvoir d'achat des métaux précieux aux différentes époques. (Voir la note de la page 18.)

thème avec succès. L'un d'entre eux, dès Louis XII, est mandé pour tracer des jardins où la maçonnerie et la menuiserie jouent autant de rôle que l'horticulture. A côté de Thomas de Lyon, le jardinier ordinaire du cardinal d'Amboise, payé 1.670 francs, travaille en 1506 le dessinateur Merculiaiio qui reçoit pour six mois 2.700 francs. Ce dernier, ou son fds, traité sous François P'" de « Messire » Passello de Merculiano, est un artiste. Il partage avec son compatriote Jérôme de Naples un budget annuel de 9.400 francs pour le « grand jardin de Blois » (1531), dont il est seul chargé l'année suivante; traitement assez mince, puisqu'il devait subvenir là-dessus aux frais d'entretien.

Même système à Fontainebleau, où Quentin l'Africain touchait 3.200 francs par an pour <i l'Enclos de l'Etang » (1541), et aux Tuileries dont Bernard de Caruessequi avait l'entreprise (1570) pour 3.600 francs, sous titre d' « intendant des plants ». Lorsque le travail laissait à désirer, ces jardiniersingénieurs étaient pécuniairement responsables : sous Louis XIV, à Saint-Germain, François Francini avait pour 4.150 francs le soin des fontaines et des grottes ; mais « vu le dépérissement de la plupart d'entre elles », dit-on en 1679, il ne recevra que 2.770 francs. Pour les mêmes causes il n'est payé que 1.550 francs, au lieu de 2.100 francs à la veuve Bellin, chargée du potager de ce château. Ainsi exécutée à la tâche, dans le détail, la besogne était hiérarchisée au xvn" siècle sous la haute direction de Le Nôtre et de La Quintinie, appointés chacun à 14.000 francs.

La France alors dépassait tellement les étrangers qui l'avaient initiée à cet art, elle nationalisait si bien le jardin par des dynasties de maîtres, héréditaires

i iO !,E NIVEI,I,EMF\T IiES JOlISSANf ES

dans leur profession, — depuis celle des Mollet qui débutèrent à Anet, jusqu'tà celle des Richard qui finirent Trianon, — que l'Italie à son tour rendait hommage à notre suprématie. Durant la guerre de la Succession d'Espagne, la coalition antifrançaise dont il fait partie n'empêche pas le duc de Savoie de rétribuer largement des Français en Piémont pour être surintendants et gouverneurs des parcs, jeux d'eaux et jardins de ses résidences de Turin, Mirafiori et Veneria.

Chez les bourgeois, le jardinier était un ouvrier à la journée, employé à la taille des arbres, à l'ébourgeonnemenl ou autres tâches, moyennant un prix variable, depuis 3 fr. 60 pour le patron en été jusqu'à 1 fr. 50 pour les « garçons » en hiver. A ceux-ci sans doute le travail manquait souvent, puisque tes mêmes jardiniers, lorsqu'ils étaient à Vannée, se contentaient encore de 180 à 220 francs de gages dans les derniers temps de l'ancien régime. Applicables à des capacités ordinaires, ces émoluments étaient dépassés par les véritables horticulteurs; mais ils expliquent comment, pour 1.000 à 1.500 francs par an, sous Louis XIV, les châtelains de l'Ile-de-France trouvaient à passer marché pour l'entretien global de leurs propriétés. Fleurs et légumes, il est vrai, étaient encore des plus simples.

Ils avaient progressé depuis le règne de François V (1537), où le Roi payait 360 francs pour faire porter à Meudon, au mois de juillet, des artichauts, des asperges « et autres diversités d'herbages et fruitages », poussés dans le jardin de Blois et qui, vraisemblablement, n'étaient pas encore mûrs à Paris. C'est de ce temps aussi que date le chasselas des treilles royales de Thomery (1532), « la façon des vignes lez Fontainebleau », plantées et « con-

(luites » par Jehannot-Ie-Bouteiller pour une somme de 9.600 francs.

Le goût de l'exotisme en horticulture s'était répandu depuis cette même époque, où l'on avait dépensé 1.540 francs pour envoyer « quérir des orangers en Provence », jusqu'aux .orangeries monumentales de Versailles et de Clagny, peuplées de mille arbres en caisse. On citait au xvii' siècle les collections des ducs Mazarin et de Créquy, de la duchesse de Verneuil, de M. de Beringhen le premier écuyer. Le commerce des fleurs, sauf en Hollande pour les tulipes, était fort peu de chose. C'est un chitîre fantaisiste que celui de M""" de Sévigné, écrivant qu'à la réception du Roi par le prince de Gondé à Chantilly il y aura pour 10.000 francs de jonquilles! On eût été bien embarrassé de les trouver dans le Paris de 1671.

Les espèces de fleurs se multiplièrent et se perfectionnèrent durant cent cinquante ans : « Les plus belles, dessinées pour le recueil de Gaston d'Orléans (1630) au Muséum d'histoire naturelle, sont telles, dit BulTon, qu'aujourd'hui un jardinier de village n'oserait pas les cultiver ». Mais leur prix demeurait assez bas. Au Moyen Age, la mode si répandue des « chapeaux de roses », c'est-à-dire des couronnes dont se paraient les convives dans les festins et qui souvent faisaient l'objet d'un hommage féodal, n'était pas un usage onéreux au prix de 3 fr. 75 le kilogramme, que valaient à Paris les roses de Provins. Chez la rosière du Parlement, sous Charles IX, 6 fr. 50 était le tarif du millier de boutons de roses. Sous Louis XV, la Petite Bouquetière de Paris vendait ses bouquets de 0 fr. 60 à 1 fr. 20 ; « encore fallait-il qu'ils fussent beaux ». C'était le prix réel et marchand pour les darnes; des messieurs

I,F MVRI.I.EMKNT DES JOlISS.\>f;ES

la même bouquetière se vantait d'obtenir dix fois plus; mais sans doute en leur laissant croire qu'elle céderait quelque autre chose avec ses fleurs.

Les arbres fruitiers, poiriers, pommiers, pêchers, abricotiers, de 1 fr. 50 à 2 fr. 50 le pied, suivant leur force, ne semblent pas avoir renchéri aux temps modernes. Ils coûtaient souvent davantage — jusqu'à 3 fr. 75 — aux xiv'^ et xv« siècles, dans les campagnes de Normandie, que ceux de Catherine de Médicis aux Tuileries, ou ceux des vergers seigneuriaux et bourgeois du temps de Louis XV. Les il- « taillés en palissade » — 4 francs la pièce — valaient plus que de nos jours. Du moins dans le Nord, car les chiffres différaient sensiblement suivant les provinces, pour toutes les essences : un poirier se vendait en Flandre le double de son prix en Orléanais ; un mûrier allait de 1 fr. 20 en Languedoc jusqu'à 8 francs en Picardie, et les pépiniéristes qui faisaient à Paris le commerce des plantes rares devaient exiger d'un « arbre chinois », un peu plus des 2 fr. 50 qu'il se payait à Avignon.

Plantes et fleurs sont un luxe créé par nos serres chaudes, fort peu comparables à ce que l'on nommait pompeusement ainsi au xvni' siècle. Celles que Louis XV avait installées à Trianon et Paris-Montmartel à Brunoy, en profusion, et dont le Roi et le financier étaient aussi fiers l'un que l'autre, n'avaient pas changé depuis l'invention attribuée au xiii*" siècle à Albert le Grand. Avec ces grands vitrages adossés à des murs « dans lesquels il y avait des fourneaux », on obtint, dit-on, le i^' février des pêches grosses comme le bout du petit doigt », dont la maturité est demeurée problématique, et vingt ans plus tard ces constructions avaient disparu, telles qu'un jouet encombrant.

LES JARDINS ET LES l'ARCS

Ce qui était impérissable, ce que la postérité ne s'est pas lassée d'admirer, c'est le jardin français, le glorieux jardin de Le Nôtre qui, au parterre naïf du XVI* siècle, tantôt isolé et gauchement confiné dans un coin du château comme un potager, tantôt étoutVé comme un préau de cloître par des limites trop proches et trop massives, substitua cette conception géniale : un palais, un vrai palais de plein air.

C'est pour avoir mal compris la pensée de celui qu'on appelait « le grand anhitecte des jardins » et celle do ses émules ou disciples, que tant d'auteurs modernes et non des moindres, à commencer par Alfred de Musset, se sont plu à railler ces édifires de verdure dont Versailles olVre le modèle. Leur reprocher de violenter la nature, de l'assujettir àl'obéissance dans les lignes rigides et la forme tyrannique des bosquets, c'est comme si on reprochait au créateur d'une habitation de pierre de contraindre les matières brutes à se façonner suivant ses plans.

Qu'est-ce, en elTet, que cette architecture immense où tout est vivant, les murs, le sol et les toits ? Une construction végétante, non bâtie mais plantée, non maçonnée mais taillée, cent fois plus vaste que le château fermé qu'elle enchâsse et prolonge de toutes parts. Les salons, galeries et cabinets de charmilles, tantôt voûtés de feuillage en ogive, tantôt entresolés en berceaux, les tapis alternés de Heurs et de gazon, le mobilier surtout : les statues, les groupes, les vases de marbre et de bronze, tout cela constitue de merveilleux appartements de parade ou d'intimité, dont les hôtes trouvent réunis, à quelques mètres de distance, les charmes de l'ombre et du soleil.

Ces «jardins » sociables, qui ne prétendaient pas plus être des forêts vierges que nos maisons à cinq

étages ne sont des grottes naturelles, visaient dans leurs moindres fl(5lails à plaire avant tout aux yeux. « Vous avez entendu dire, écrivait un An;jrlais, que Louis XIV regrettait de n'avoir pas de gravier propre aux allées, couvertes d'un sable mou et blanc. C'est une erreur, il y a beaucoup de gravier entre Paris et Versailles; mais les Français, qui aiment la clarté et l'éclat, préfèrent ce sable comme plus gai et plus agréable et ne s'aperçoivent pas que sa réflexion est très pénible ». Sans doute le caillou eût été dur au marcher et inutile, dans ces allées où l'on ne voyait l)ersonne les jours de pluie ; la blancheur du parquet de sable était plus « habillée », plus en harmonie avec le décor de ces salons de plein vent.

Ne donnez point à ces « jardins » superbes un nom générique qu'ils partagent avec les « courtils» villageois; appelez-les des logis extérieurs, et vous reconnaîtrez que leurs alignements géométriques masqués par la perspective, leurs étoiles, leurs demilunes, leurs quinconques et leurs boulingrins sont moins froids et moins monotones que l'enfilade des chambres, même lambrissées de marbre et plafonnées de peintures, dont se compose le logis intérieur.

Comme celui-là, les logis-jardins ont des jours ouverts sur le dehors, soit par de petites fenêtres, les « Ah ! ah! >>, coupures de murailles avec sautsde-loup qui surprennent la vue, soit par de larges baies panoramiques où l'œil s'accroche sur des lointains de montagnes, de lacs ou de mer, qui constituent l'ambiance nécessaire du genre. C'est même dans le choix d'un milieu approprié que gît l'écueil, pour le jardin comme pour la maison, parce qu'il se trouve sur la terre moins de sites grandioses que de plaines insignifiantes et que la « nature «< offre beaucoup de paysages manques.

^B! J'allai

LES JARDINS ET LES l'ARCS 145

J'allais oublier la caractéristique du jardin de Le Nôtre : c'était d'être animé par les eaux. Cette partie fut son triomphe ; nous ne l'y avons pas égalé, -et ce que notre temps a produit de plus parfait en ce genre est la restitution, minutieusement poursuivie par un millionnaire d'un goût très sûr, des cascades, fontaines, miroirs et vascpies du château de Vaux. Pour remplir le réservoir gigantesque qui devait les alimenter, Fouquet avait détourné une rivière. Ces « effets d'eau » vive, tombante ou jaillissante, ces nappes, ces urnes, ces « bulîets » de cristal fluide, ces jets et panaches mesurés qui motivaient la présence et réglaient le maintien d'une multitude de sylvains, de tritons, de dryades, d'animaux réels ou fabuleux, debout, couchés ou accroupis, en marbre, en bronze, en plomb doré, exigeaient un volume considérable de liquide.

A Tanlay, chez le surintendant d'Emery, le canal avait 28 mètres de large sur une longueur de 650 mètres. Amener l'eau de très loin souvent et la faire monter à hauteur suffisante exigea un déploiement d'ingéniosité vraiment remarquable, avec les mécaniques rudimentaires dont on disposait. La dépense fut à proportion; mais il fallait de l'eau à tout prix : ce fat une angoisse exlrème à Versailles lorsqu'on craignit l'échec de la machine de Marly qui avait coulé (piatorze millions; sans plus attendre, on se retourna d'un autre coté; l'adduction de l'Eure fut décidée et les travaux, parmi lesquels la construction d'un aqueduc que l'on voit encore, inachevé, au milieu du parc de Mainlenon, s'élevèrent à trente et un millions de francs.

Ces deux sommes réunies, — 45 millions. — équivalaient aux trois quarts des soixante millions auxquels était évalué le canal du Languedoc et, sur

le total de deux cent cinquante-quatre millions de francs qu'en un demi-siècle fl664-17i5) absorba Versailles, bien que la distinction soit assez difficile à faire entre les jardins et les bâtiments, — beaucoup de matériaux et de salaires, confondus <ians les comptes, s'appliquant aux uns et aux autres, — je ne serais pas surpris que la part du dehors fût presque égale à la pari du dedans.

Le château de Ménars (Loir-et-Cher) fournit à ce sujet un piquant exemple. Son propriétaire du xvni* siècle, M. de Marigny, frère de Sl"^ de Pompadour, avait orné le parc d'une quinzaine de statues et de groupes, dus au ciseau des meilleurs artistes de son temps. De nos jours, lors d'une vente publique, ces quelques marbres, qui formaient un lot réservé, dépassèrent 330.000 francs, environ le tiers du prix du château et du domaine tout entier. Les objets d'art ne coûtaient pas aussi cher ;i Louis XIV, qui achetait les marbres bruts et les faisait tailler par des sculpteurs à l'année : un Bacchus, d'après l'antique, était payé 14.400 francs à Coysevox; les vases de Marly revenaient à 2.650 francs en marbre, à 550 francs en plomb; c'était peu, mais il en fallut des milliers pour le parc de Versailles.

« Parc » était un vieux mot qui, pour désigner une chose nouvelle, avait changé de sens. Dans son acception du Moyen Age, c'était une enceinte quelconque pour la chasse, close de murs, comme à Vincennes, ou plus simplement de haies et de fossés: le sol y demeurait à l'état de labours, de bois ou de lande, et le plus grand nombre des châtelains n'en possédaient pas. Le parc n'était parfois qu'un verger. On disait, en 1409, du château de Marcoussis, bâti par Jean de Montaigu, l'opulent ministre de Charles VI, qu'il possédait un o grand parc de

quatre hectares », planté d'arbres fruitiers et garni de fossés à poissons et d'une basse-cour. Cent ans plus tard, sous Louis XII, l'amiral de Graville décuplait cette surface.

Lorsqu'aux temps modernes toute maison bourgeoise prétendit posséder aux champs « un jardin honnête, où il y eût du couvert », les riches, pour constituer des parcs d'agrément et de promenade, achetèrent tout autour d'eux, morceau par morceau, [des pièces tellement divisées auparavant qu'il s'y '\oyaiït jusque sous Ifs fenêtres du château, comme à Bourbilly (Bourgogne), 45 propriétaires différents sur 30 hectares. Ainsi procéda Georges d'Amboise au XVI* siècle, à Gaillon, pour 40() hectares, qui furent vendus en 1815, avec la futaie qui les couvrait, 500.000 francs à une compagnie de marchands de bois. Si quelques parcs de l'ancien régime ont été ainsi dépecés depuis cent ans, il s'en est créé bien davantage de nouveaux et beaucoup d'anciens ont été augmentés, autour d'habitations notables qui n'en possédaient jusque-là que de fort réduits.

Seul, le type singulier dont la seconde moitié du viii* siècle s'est engouée, sous le nom de « jardin hinois » ou « anglais », a complètement disparu. Pour nous, les épithètes de français ou d'anglais, appliquées aux jardins, désignent simplement un ensemble de lignes droites ou courbes, celles-ci plus simples, suivant les sinuosités du terrain et exigeant de moindres frais d'exécution et de tenue. Tout au contraire, le «jardin anglais »,tel que l'entendaient ses propagateurs à la fin de Louis XV, était le plus artificiel et le plus alambiqué du monde.

w On ne peut trop remarquer, écrivait-on en 1775, qu'il ait fallu connaître la Chine pour apprendre à imiter la nature; il est singulier que nous ayons

148 LK .M\I I.I.KME.NT DKS JOUISSANTES

tant tiré de là et (ju'il ait fallu que nous allion> prendre le bon (joùt si loin. Il y a environ trente ans que les jardins de la Chine ont commencé à prendre un peu en Hollande, surtout en Angleterre, et ce n'est que de la dernière paix (1763) que, la bonne compagnie franraise s'étant miseàvoyager on Angleterre, — l'anglomanie régnait alors à Paris et la francomanie à Londres, — en a rapporté ce nouveau ton; si bien qu'on l'imitait partout avec enthousiasme. » Il ne manqua pas de seigneurs, comme le duc d'Aumont, à Magny-Guiscard, qui culbutèrent des jardins de Le Nôtre pour les remplacer par la « vraie et riche mode » anglo-chinoise. A la Chine, du reste, l'on ne prit guère que le kiosque et ce fut la moindre des « fabriques ».

Lorsqu'un critique disait alors d'un paysage « bien composé » : « la gauche du tableau est occupée par une fabrique », le lecteur savait que cela signifiait un temple, une tour ou quelque ruine d'architecture. Aujourd'hui, ce sens est en train de s'abolir, parce que les « fabriques » ont cessé de plaire, aussi bien en peintures que dans les jardins. Sous Louis XVI, elles étaient à outrance à la ville dans les Folies Beaujon, Boutin, Monceau, comme à la campagne à Ermenonville, chez M. de Girardin, à Mortfontaine chez le président Le Peletier, à Sceaux ou à Liancourt.

Les « solitudes », les labyrinthes, les « îles do l'Amour » ou des Jeux étaient sursemés de chapelles gothiques, de moulins hollandais, de minarets et de pagodes. Les mêmes gens qui, pour mieux « imiter la nature », plantaient des arbres morts, « parce qu'il y en a dans les champs », rassemblaient sur un étroit espace des semblants d'obélisques et des huttes de paille, des tombeaux de

« héros » avec devises, des embryons de « forteresses » où un soldat unique aurait eu peine à se tenir debout. Tout était exigu, sauf les prétentions :,<. des propriétaires qui, seuls, n'eussent pas eu le droit ^Kd'en rire. Mais personne ne riait alors de ces inci- ^B dents voulus qui « faisaient à merveille ». Chacun ^Hvoulut copier le fameux « hameau » de Trianon ou ^Bcelui de Chantilly avec son petit moulin, sa petite ^^1 ferme et ses « petits jardins de paysans ». Les ^^^■masures contenaient de riches salons pour « faire ^^^■surprise ». L'on admirait ici le « canal des roses », I^H-ailleurs la « grotte de Saint-Antoine » succédant, ►> par une heureuse transition, au « cabinet de Flore ». Cela passait pour extrêmement « chinois ».

Des « morceaux exquis » étaient, chez le prince de Gondé, V Abîme, chez le duc de la Trémoille, le Murmure et chez M. de Lauraguais un « volcan d'un grand effet ». Des chutes d'eau indigentes humectaient des rocs, rochers et rocailles de toute dimension; car de rochers nul n'aurait pu se passer, il Is'en voyait pour toutes les bourses. Ces rochers étaient philosophiques autant que poétiques : «Ce qui m'enchanta le plus à Altichy, dit le duc de Croy, est une idée absolument neuve, le rocher transpirant ou distillant goutte à goutte, par un siphon caché. Il me parut qu'on pourrait y graver à l'antique : « L'eau qui tombe perce le plus dur « rocher; c'est ainsi que l'amour durable tire son « fruit de la persévérance » ; réflexion à la Joseph Prudhomme, où se résume l'esprit de ces jardins tendancieux.

Il est bien vrai que le sens du pittoresque est récent et qu'il a fallu un degré avancé de progrès pour l'acquérir. L'humanité barbare avait tout son saoul de cette « nature » hostile, qu'elle avalait de

force; tout son effort tendait à la vaincre et à en sortir. C'est seulement après l'avoir maîtrisée et domestiquée que l'homme se prit à admirer en artiste les montagnes, les forêts, les rivières et la nier elle-même, (ju'il ne craint plus. Les touristes affluent aujourd'hui au milieu de ces Alpes que les armées romaines trouvaient si rebutantes et que les anciens traversaient avec tant d'ennui et d'effroi; ils jouissent de ces rudes spectacles, par contraste avec la civilisation banale que les générations successives ont si péniblement accumulée. Mais il est curieux de constater que le premier pas fait dans l'amour du « simple », sinon du « sauvage », ait conduit tout d'abord ceux qui voulaient échapper aux pompes du jardin français à des recherches plus conventionnelles encore et moins raisonnables.

Ainsi entendus, les jardins anglais étaient aussi onéreux que leurs prédécesseurs; de ceux-ci, en effet, la création seule coûtait cher; la dépense annuelle y était relativement modérée. L'entretien des jardins de Versailles et de Trianon. y compris le potager du Roi, ne coûtait que 190.000 francs vers la fm du règne de Louis XIV; joignez-y 106.000 francs pour les « fontaines » de Versailles, vous obtenez un total d'environ 300.000 francs. Or, s'il n'existe aucune propriété privée qui puisse se comparer à Versailles, au point de vue du capital initial, il en est plusieurs en France, de nos jours, dont les frais d'entretien égalent ou dépassent ceux des jardins du grand Roi; on en pourrait citer telle qui représente pour son possesseur une moyenne de 500.000 francs de débours annuel.

Cela tient d'abord à la hausse des salaires : depuis ceux du savant horticulteur, à qui incombe ici la direction supérieure, beaucoup mieux payé que

Le Nôtre ou La Quintinie, jusqu'aux simples garçons jardiniers appointés au double de ceux du xvii'' siècle. C'est aussi que le luxe moderne a évolué ; celui des plantes, des fleurs et des primeurs est incomparablement plus développé que jadis. Il est presque sans limites pour qui prétend fairSe venir d'un autre ' hémisphère des arbres rarissimes en pleine force, fournir sa collection d'orchidées de sujets uniques, à 2.000 francs la pièce, obtenir les fruits précoces fcavec ces amas de houille qui remplacent ou 'devancent le soleil et reproduire à volonté, dans des rserres de dimensions propices, les fleurs difficiles Mont les connaisseurs sont épris.

Ici comme partout, l'extrême faste contemporain, ■plus compliqué que celui de nos aïeux, a le carac- ;tère discret, j'allais dire secret, qui sied à une lépoque jalouse, et se passionne pour l'aristocratie du « phénoménal », si naturelle à un peuple démocratique.

Il est des cas où le « plaisir de rareté » est indéniable, lorsqu'il s'agit de certains biens dont la foule ne peut user sans leur enlever une partie de leur charme : il serait sans doute plus agréable pour chaque Parisien de posséder le Bois de Boulogne à soi tout seul, ou avec un petit nombre d'amis, plutôt que d'en partager aux jours de fête la jouissance avec 500.000 propriétaires. Mais c'est justement la gloire du Progrès d'avoir créé cet encombrement en rendant accessible à tous la promenade jadis éloignée.

Les seules jouissances que n'éprouveront jamais Vuniversalité des êtres sont les jouissances exceptionnelles; M. de La Palisse est le seul qui l'eût remarqué ; personne autour de nous ne s'y résigne. Oserions-nous bien rire de cet enfant jaloux qui refuse

152 r,E MVEI.LEMKNT DES JOI ISSANCES

les pàliss(M*ic's offertes à la tablo de famille en disant avec rage : « Le seul gâteau (|ue je veuille, c'est celui que mon frère a mangô!» Il est des jouissances négatives, on ne les nivellera jamais; [)0ur beaucoup de nos contemporains, la seule privation vraiment insupportable, c'est de penser qu'il puisse exister un plaisir auquel ils ne goûtent pas.

^^H du Moyen Age. — Obligations imposées aux membres de ce ^^v phalanstère. — Le service de la milice peut ^tre considéré 1^^' comme une portion du loyer urbain. — Formalités «jui restreignent les locations. — Hôtels et rues fortifiés. — Paris demeura longtemps, sous le rapport de l'édilité, un groupement de villages. — La Beauté tout à fait indépendante de la Commodité. — Les hôtels princiers et les maisons d'ouvriers ont disparu plus complètement que les châteaux forts. — Le loyer de l'hôtel de Nesle, comparé aux gros loyers du Paris actuel. — Les loyers des petits marchands. — La taxe contemporaine sur les loyers ne tient pas

I compte de la valeur en capital des habitations. — Loyers parisiens des ducs d'Orléans et de Bretagne, des comtes Palatins et d'Artois au xiv« siècle. — L'hôtel Saint-Pol. — Loyers du duc de Guise, du cardinal de Bourl)on, au XVI* siècle; du duc de Longuevillc, de la reine Marie de

Médicis, du chancelier de Sillery, du duc de Bellegarde au xvu" siècle. — Les loyers de la place Royale. — Surface, consistance et distribution des logis de 9.000 à 2.000 francs sous Louis XI II et Louis XIV. — Maison de Racine. — La rue Saintc-Avoyc et la place Vendôme sous Louis XV. — L'hôtel d'Avaray et les maisons du faubourg Saint-Germain. — Prix des terrains au xvm* siècle; leur enchérissement depuis 17(>0. — La création des « boulevards », de la place de la Concorde et de la rue Royale. — Prix de vente des hôtels sur les façades de Gabriel. — Hôtels du faubourg Saint-llonoré et du quai d'Orsay. — Les maisons de Paris,

sur un espace donné, ont beaucoup diminué en nombre parce qu'elles sont plus vastes. — La division moderne en appartements. — Habiter en « porle-cochère ». — Les maisons à « allées » forment les cinq sixièmes des immeubles parisiens sous la Régence. — Nouveauté du portier. — Subdivision des loyers parisiens actuels inférieurs à 500 francs. — La hausse des petits loyers depuis quatre-vingts ans, d'après les chiffres payés par la population indigente depuis 1829 jusqu'à 1910. — Les loyers ouvriers sous Louis XV; les « montées » détaillées, par étages, entre plusieurs souslocataires.

Trop pauvres pour se payer des donjons individuels, les habitants des villes s'étaient ceinturés par cotisation d'un rempart commun, à l'entretien et à la défense duquel ils s'obligeaient à concourir de leur poche et de leur personne. A ce titre, on peut considérer à la fois comme un impôt, ou comme une portion du loyer urbain le service de la milice locale. La ville du Moyen Age n'est pas, comme les nôtres, accessible au premier venu. Les « frères et sœurs de loi », «les enfants de famille », ainsi que s'appellent les citadins dans les coutumes, formaient un phalanstère fermé.

Pour y avoir droit de résidence il ne suffisait pas de payer la taxe d' « habitage » réduite de moitié en faveur de ceux qui ont pris femme dans la commune; et ce n'était point assez de résider, fût-ce depuis cent ans, pour posséder l'aptitude légale aux honneurs et fonctions consulaires. Les habitants euxmêmes, pour louer leurs maisons à des étrangers, doivent parfois obtenir l'autorisation de la communauté. Ces étrangers sont-ils « gens de considération » ? il faut, avant de « les recevoir pour concitoyens », l'assentiment du parlement de la province. Sont-ils enfin, « après avoir demandé cette faveur

avec instance et à genoux >♦, investis du droit de cité, les nouveaux admis n'ont pas seulement à payer le « droit de bourgeoisie » ; ils sont tenus souvent de posséder le tiers de leurs biens meubles dans la ville,

i ou de l'y faire transporter sans délai. De même qu'il existe un droit d'entrée, il en existe un de sortie, à payer par les pères de filles indigènes qui vont habiter ailleurs avec leur mari.

I Ceux qui, sans se munir au préalable de ces privilèges, « quittent leur lieu de naissance pour se retirer dans les villes », auront beau y être depuis longtemps domiciliés, ils seront toujours sujets à l'expulsion sommaire. Ordre pourra leur être intimé par les échevins de « vider les lieux et d'aller s'habituer ailleurs ».

Ce particularisme, qui subsistait «ncore, bien que relâché, au xvn" siècle, avait été fort strict au Moyen Age. En retour de ces avantages qui les constituaient en commun propriétaires de leur cité, les bourgeois étaient tous astreints à sa garde, sans distinction de caste ni de condition. Les ecclésiastiques sont tenus à faire le guet en personne; à Angers ils sont formés en troupe et ont pour chef un bbé notable.

C'était un usage général dans toute l'Europe. ans le Midi de la France, la charge de capitaine st unie souvent à celle de premier consul ; partout elle est obligatoire pour qui est désigné par le coneil municipal, et nul ne peut démissionner sauf our « incommodité de vieillesse ». Obligatoire ussi était l'exercice de la pique, de la hallebarde, plus tard du mousquet, dont un «joueur de hautes et basses armes », payé par la ville, donnait des leçons. Chacun s'équipait et parfois devait fournir es munitions. Aux patrouilles de nuit hebdomadaires

150 l,E NIVELLEMENT DES JOI ISSANCES

les riches, en temps normal, se substituaient des portefaix et autres salariés, qui se char^'caient de « servir à la garde » cinq ou six maisons ; aux époques de troubles, les gens de toute qualité, conseillers et présidents de parlements eux-mêmes, faisaient la ronde en personne. On voit de petites villes au xvi" siècle, où le bourgeois qui « abandonne le guet » est mis « dans une fosse de fossé » au pain sec pendant trois jours.

A ce prix, on obtenait la sécurité vis-à-vis du dehors et, pour se la mieux assurer au dedans, certains hôtels avaient leurs retranchements, certains quartiers avaient leurs barricades permanentes; d'où cette locution, aujourd'hui singulière, « ouvrir la porte d'une rue ». Ces rues, sans alignement et longtemps sans pavage, n'étaient pour la plupart que de tortueux corridors dont beaucoup à Paris n'avaient pas 4 mètres de large. Paris lui-même, quoiqu'il eût changé de peau depuis le milieu du Moyen Age, n'avait guère de trottoirs à la fin du xviii* siècle; ce qui rendait toutes les rues périlleuses. « Ceux qui font les lois roulent carrosse, disait Mercier, et dédaignent les plaintes de l'infan-i terie. »

Le Paris dont Boileau nous a décrit les « embarras » dans une de ses satires de jeunesse (1662i était, au point de vue de léclairage, de l'eau, de la propreté et des égouts, plus semblable à la capitale des premiers Capétiens qu'à celle de notre République. C'était un groupement de villages, sous le rapport de l'édilité comme au point de vue de la justice, que prétendaient y exercer cinquante pouvoirs juxtaposés «t concurrents : abbayes et prieurés, chapitres, hôpitaux et collèges, à litre de seigneurs primitifs des hameaux englobés peu à peu dans ses murs.

Il faut évoquer ces villes informes, sales et nues,

où Dieu seul était bien logé dans sa cathédrale

gothique, pour mesurer avec quelle amplitude les

besoins des hommes peuvent varier d'intensité ou

de nature; combien le sens de la Commodité est

indépendant par exemple de celui de la Beauté,

.puisque l'énorme New-York, avec ses cinq millions

id'habitants, ne possède pas un seul monument

[grandiose et que le petit Paris de saint Louis a su

fbâtir Notre-Dame. Ces citadins du Moyen Age ou de

la Renaissance, avec les faibles moyens pécuniaires

tet mécaniques dont ils disposaient, ont mis sur pied

[des joyaux de pierre, de fer et de bois, par lesquels

ils comptent encore et vivent dans la mémoire de

*rhumanité; mais ils ne savaient tenir leurs rues

ni droites, ni propres, ni sûres et des épidémies

meurtrières les désolaient périodiquement, faute

i d'hygiène. Le Confortable moderne, dont nous

sommes si fiers, ne serait-il que chimère, puisque

[tant de générations n'en ont pas soupçonné l'exis-

kence?

Dans ce cadre urbain du xiv*^ siècle, les maisons populaires, serrées les unes contre les autres, ne différaient guère des logis ruraux si ce n'est par un détail : elles se présentaient à la rue non de face, mais de profil, par le pignon, sur lequel ouvrait au rez-de-chaussée l'allée d'accès et l'échoppe, au premier une ou deux fenêtres, puis un grenier dont les [deux pentes s'unissaient avec celles des toits voisins, 'pour recueillir l'eau des pluies, (lue des gargouilles saillantes allaient verser en douche, au milieu de la rue sur le dos des passants. Tel était le type des immeubles qui, suivant leurs dimensions, leur quartier, et suivant aussi la prospérité ou le malheur des temps, depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XII

(1200 à 1500) se louaient à Paris de 50 à 500 francs (le notre rnoiinaio *.

Des boulangers, des bouchers, des épiciers paient de 120 à 820 francs ; des plâtriers, des charpentiers de 40 à 334 francs ; des savetiers, pelletiers, barbiers de 77 à 435 francs; des fourbisseurs, f^ainiers. « sergens » huissiers) ou apothicaires de 04 à 470 francs. Il va de soi que le loyer de ces ouvriers ou marchands varie dans la même profession, selon les ressources et l'achalandage de chacun, du simple au décuple, et qu'il se voit des maçons logés pour 54 francs rue des Marmousets (1358), et d'autres pour 412 francs, rue du Vert-Bois; comme il se voit des loyers de « femmes amoureuses » à 166 francs, rue d'Autriche, et d'autres à 1.170 francs rue Saint- André-des-Arts (1490). Il se voit même des « chambrettes à tlllettes » pour 51 francs, rue de la Harpe; car les maisons se détaillaient, et, pour 28 francs.au xin* siècle, on louait un étage rue Pavée (1280).

Cet étage, il est vrai, ne représentait qu'une chambre; car il ne suffit pas de rapprocher les loyers anciens des modernes, il faut aussi comparer les logis auxquels ces loyers correspondent, aux temps passés et actuels, afin de savoir si, pour un frix égal, les logements sont pareils, ou meilleurs, ou moins bons. Or, il ne subsiste plus guère d'habitations privées remontant au Moyen Age. Même les hôtels princiers de la capitale des premiers Valois ont disparu beaucoup plus complètement que les châteaux forts de cette époque. Il n'en est plus trace dans le Paris de 1913 : toutefois, les descriptions,

1. Comme tous les chiffres cités dans ce volume, lesquels sont traduits et exprimés en monnaie de 1913, d'après la puissance d'achat actuelle des métaux précieux. (Voir la note page 18.)

mensurations et dessins des âges postérieurs nous en donnent une idée assez précise.

Il est moins aisé de reconstituer le home d'un

prolétaire ou d'un petit bourgeois, contemporain de

a guerre de Cent ans ou de la Renaissance. Il faut

our cela comparer les maisons entre elles, en

eviner l'importance et les dimensions par le coût

es matériaux qui, lui, nous est exactement connu.

e dernier critérium n'est pas infaillible : on ne

saurait dire ([ue les immeubles urbains se vendent,

et, par conséquent, se louent, pour le prix qu'ils ont

ioûté ou coûteraient à construire. Au contraire,

suivant qu'une ville se peuple ou se vide, suivant

qu'au sein d'une même ville tel ou tel quartier

gagne ou perd la vogue, les constructions existantes

enchérissent ou diminuent sans mesure et sans

aucun rapport avec leur dépense initiale.

Nous avons sous les yeux des exemples topiques de ces tluctuations dans le triplement récent de certains loyers des environs de l'Opéra où tel joaillier paie 30O.()()0 francs par an la jouissance de son magasin ; tandis que le Palais-Royal, siège du commerce de la bijouterie avant 1870, a vu ses arcades, "isputées alors pour 6.000 francs chacune, tomber raduellement à 1.000 francs sans trouver toujours reneur à ce taux.

Pour les mêmes causes, sous le règne de saint

ouis (1254), une maison avec cour, sise sur le Petit-

ont, se louait 6.500 francs, bien qu'elle ne pût

Ire que fort exiguë, comme le montrent les minia-

ures du temps; sans doute était-elle précieuse

pour le trafic et le change, non loin des tours du

Chàlelet, au pied desquelles naquit «la Bourse.».

Mais à la même époque, rue Montmartre (1260),

hors de la porte Saint-Eustache, une maison avec

jardin de S.'iOO mètres ne se louait que 1.440 franc.-.

Le plus gros loyer de Paris au Moyen Age fut celui de l'Hôtel de Nesle. Sa valeur vénale, car il changea trois fois de propriétaire au xiv" siècle, montre aussi do fjuelles hausses était alors susceptible un immeuble parisien. Vendue 294.000 francs en 1321, puis 430.000 en 1330, cette demeure, qui occupait au bord de la Seine l'emplacement actuel de la Monnaie et de l'Institut, fut acquise, en 1381, par le duc de Berry, oncle de Charles VI, moyennant 720.000 francs, somme que vinrent accroître encore les embellissements du nouveau possesseur. Trop à l'étroit dans le château crénelé qui avait suffi à la fameuse Marguerite de Bourgogne, le duc de Berry y annexa des tuileries, le « jardin des Arbalétriers » et divers terrains adjacents dans le faubourg, hors des fossés de Paris. Sur les uns il édifia de nouvelles galeries, avec jeu de paume, « librairie» et chapelle; sur les autres, il fit faire un jardin, « le séjour de Nesle», relié à son hôtel par un pont-levis.

Ces dépenses, auxquelles il fut pourvu par les dons royaux, montèrent à 390.000 francs; à 9 "/o? taux de revenu du xiv*" siècle pour les placements urbains, ce capital global de 1.100.000 francs, — en monnaie de jadis 30.550 livres tournois, — représenterait, pour le prince le plus fastueux du Moyen Age, un loyer de 100.000 francs, chiffre qui n'a été ni dépassé ni atteint dans les temps modernes, sauf par les rois.

Une valeur de 1.000.000 de francs n'est pas aujourd'hui bien extraordinaire à Paris. D'après les estimations, plutôt modérées, du fisc, il se trouve dans notre capitale 1.100 immeubles de 1 à 2 millions, 310 de 2 à 5 millions, 60 au-dessus de 5 mil-

lions de francs. Mais tous ne sont pas, il s'en faut, destinés à l'habitation. Un tiers d'entre eux sont des usines, des théâtres, des gares de chemins de fer, des bureaux, des magasins, des banques dont une seule a coûté 50 millions. Ces catégories mises à part, et en négligeant 15 arrondissements sur 20, il reste dans les I", Vil', VI1I% XVI'' et XVII-, c'est-à-dire dans ceux de la Madeleine, des Champs-Elysées, du faubourg Saint-Cermain, de l'Arc de Triomphe et du Parc Monceau, quelque 800 logis de plus d'un million, dont 170 de 2 à 5 millions et 30 de plus de 5 millions.

L'intérêt de l'argent n'étant plus ce qu'il était au temps des Armagnacs et des Bourguignons, un loyer de 100.000 francs correspond à plus de 2 millions en capital et les 200 propriétés bourgeoises de cette valeur sont souvent occupées par plusieurs locataires différents. Il serait donc tout à fait inexact de dire qu'il y a 200 personnes, à Paris, dont l'habitation représente un loyer de 100.000 francs, mais il en est probablement une soixantaine. Or, il n'y avait qu'une seule personne dans ce cas, il y a cinq siècles et c'était un prince tout-puissant.

On ne saurait oublier que la statistique de l'impôt sur les loyers donne forcément des chiffres inférieurs à la réalité, parce que les immeubles habités par leurs propriétaires sont taxés par le fisc, non d'après leur valeur en capital, mais sur la base de leur valeur locative. Et, comme il n'y a pas de « locataire » bourgeois qui consentirait à payer annuellement plusieurs centaines de mille francs pour la jouissance d'un hôtel, quelque somptueux qu'il puisse être, il en résulte que telle opulente demeure dont la valeur en capital, jardins et bâtiments compris, qs,{ officiellement de 6.700.000 francs,

fi: MVEr.IKMKNT DES JOUISSANCES

ne figure sur les rôles de la contribution mobilière que pour une valeur locative de 100. (MiO francs, au lieu de 335.000 francs correspondant au revenu de la somme qu'elb; a coûtée.

Cette distinction a son importance parce que, dans la comparaison que nous faisons ici du passé et du j)n}sent, nous avons évalué les loyers d'autrefois, url)ains ou ruraux, aussi bien d'après le prix d'achat ou de construction des maisons, que d'après leur loyer elTectif.

Sur cette base, le loyer le plus élevé du Paris ancien, après celui de l'hôtel de Nesle, fut de 65.000 francs, rue Saint-André-des-Arcs, pour l'hôtel d'Orléans, possédé (1421) par Amédée, premier duc de Savoie. C'était une manière de palais, avec lambris et plafonds de bois d'Irlande « de la même façon qu'au Louvre ». Il s'y remarquait un plus grand souci de luxe qu'à l'hôtel de Bourgogne, où Jean sans Peur couchait dans une chambre toute de pierres de taille, « terminée de mâchicoulis ». A l'hôtel d'Orléans, les précédents propriétaires, le duc, père du célèbre Dunois, et la duchesse (Valentine de Milan) avaient occupé chacun un étage du corps principal dont l'appartement se composait d'une grande salle, d'une chambre de parade — 16"°, 50 de long; — d'une grande chambre — 12 mètres sur 6;

— d'une garde-robe, de cabinets — 7 mètres sur 4

— et d'une chapelle. Les croisées avaient 4", 50 de haut sur l'^jSO de large. Dans les sous-sols, les combles et les dépendances étaient installés le cellier, où se faisait l'hypocras, l'échansonnerie, la fruiterie, l'épicerie, et aussi la pelleterie, la maréchalerie et la fourrière, servant de remise aux « chariots branlans ».

Au xiv" siècle, les loyers princiers de la comtesse

d'Artois (19.000 francs), de l'hôtel de Forez (13.000 francs) appartenant au duc de Bretagne, des hôtels de la Reine Blanche et du comte PalatÏD du Rhin, tous deux de 11.600 francs, s'appliquent à des logis où les plus grands personnages voisinaient avec de très humbles bicoques, dans les rues de la Tixeranderie, Saint-Jacques et de la Huchette. Rue Trousse-Nonnain, l'évêque de Chàlons se déclarait fort incommodé (1368) par les femmes de mauvaise vie dont les asiles garnissaient ses entours. D'autres, [tour avoir plus d'espace, s'étaient campés au milieu «les vignes et des champs, dans les >< cultures » Saint-Martin, Montmartre, du Temple ou rue des Fossés-Saint-(îermain.

Sur le sol qui devait un jour former la place du (Carrousel, dont le déblaiement ne fut achevé qu'au XLX* siècle, des maisons démolies et reconstruites, des jardins et des ruelles, empiétant tour à tour les uns sur les autres, se succédèrent pendant cinq cents ans. A la place où s'élève aujourd'hui le monument de Gambetta, le surintendant Enguerrand de Marigny eut, au début du xiv* siècle, son hôtel qui, après bien des changements de maîtres ^^t de structure, devenu la propriété du duc de Lon- ^Haeville, vit la belle duchesse Anne-(ieneviève ^Hiachiner la Fronde et distribuer les rôles à son ^^aari, à son amant La Rochefoucauld et à son frère le Grand Condé.

Cette demeure fut expropriée en 1657 moyennant une indemnité de 1.140.000 francs pour les agrandissements du Louvre. A ce prix, un seul peut être - mis en parallèle : les 940.000 francs payés par Marie de Médicis pour l'hôtel et les onze hectares de terrain du Luxembourg, dont le vaste parc subsista dans son entier jusqu'au Second Empire. La collée-

tion de bâtisses, connues sous le nom d'IirHel Saint- Pol ou des Tournelles, dont Charles V et son fils avaient fait leur palais et que Louis XI et François I" dispersèrent, n'avait pas, semble-t-il, coûté aussi cher et leur superficie, comprise entre la rue Saint-Antoine, la Bastille et le quai des C<^leslins était moins étendue.

Il n'y avait pas eu, au xvi" siècle, de loyer plus coûteux que celui du duc François de Guise (34.200 francs) dans l'ancien hôtel du connétable de Clisson; un autre grand seigneur, le cardinal de Bourbon, ne paie que 20.000 francs rue des Billettes. Au cours du xvii' siècle, les chiffres les plus élevés sont ceux des hôtels de Condé, rue Monsieurle-Prince, du chancelier de Sillery,rue Saint-Honoré (35.700 francs chacun), du duc de Bellegarde dans l'ancien hôtel Montpensier (32.000 francs) et du maréchal d'Effiat, surintendant des finances, rue Vieille-du-Temple (25.500 francs), en i634.

Ce dernier, quarante ans après, avait baissé de 25 °/o; dépréciation sans importance comparée à celles que subirent, en certaines périodes, les maisons que l'on peut suivre à travers les âges : tel immeuble de la rue Notre-Dame fut loué successivement 700 francs en 1241, 1.280 francs en 1295, 120 francs en 1369, 60 francs en 1442, 370 francs en 1507 et 620 francs en 1558. A de si longs intervalles on peut supposer que la maison a été plusieurs fois remaniée; mais lorsqu'elle est demeurée sans changement, comme les hôtels de la place Royale qui baissèrent du xvn"" au xviii'' siècle, c'est que la mode les abandonne.

Sous Louis XIII, la galerie quadrangulaire de « la Place », — et chacun alors, sans être bien mondain, savait que « la place » et « l'île » tout court signi-

fiaient la place Royale et l'île Saint-Louis, — était

la promenade élégante. Les pavillons brique et

pierre, qui en formaient le pourtour, contenaient les

premiers « salons » dont ait parlé l'histoire : les

« Messieurs du Marais » se donnaient rendez-vous

[chez M""^ de Kohan et les « dix-sept seigneurs >»

[chez Bassompierre. Le loyer du maréchal était le

■plus élevé — 16.300 francs — ; celui du président

de Potier-Blérancourt ne dépassait pas 9.800 francs,

et tel autre 7.500 francs pour une farade de

15 mètres sur 54 de profondeur.

Les loyers de 10.000 à 20.000 francs qui, dans le Paris actuel, sont au nombre de 2.300, étaient cités au xvn" siècle : ceux de l'ambassadeur d'Angleterre, rue de Tournon, et de Cinq-Mars, pour l'hôtel de Clèves, étaient de 15.000 francs et l'on blâma beaucoup la folie de M""' de Coislin, qui louait 19.500 francs l'hôtel d'Estrées, rue Barbette.

Les immeubles offerts dans les Annonces-Avis de

1633 comportent, pour 8.000 à 9.000 francs, 3 salles

et 4 chambres, parfois avec mention de « belles

peintures murales », cuisine, cour, une ou deux

, portes cochères, jardin souvent et toujours remises

;et écuries pouvant contenir de 5 à 11 chevaux; le

Itoiit situé dans les quartiers du Temple, du Louvre

ou du Pont-Neuf. Pour 4.000 à 5.000 francs on a, place

Maubert ou rue des Grands-Augustins, « grande

[Salle, 4 chambres, bouges, cabinets, galerie, cour,

["caves, écurie pour 4 chevaux ». Pour 2.(R)0 francs

l'on peut encore avoir w 6 chambres avec cabinets,

1 pavillon avec études, 2 caves, 2 boutiques, cour et

puits »; mais ici l'on n'a plus de « porte cochère ».

Cinquante ans plus tard, M. d'Aubigné comptait

mettre 5.200 francs à son hôtel. M""" de Maintenon

affirme (ju'à ce prix « il sera fort beau »; que l'on

doit trouver, pour 3.50(» francs, « vers le quartier de Richelieu, des Petits-Champs, tout le tour du Louvre et toutes les petites rues qui aboutissent, de côté ou d'autre, à la rue Saint-IIonoré. Vous pourriez encore, écrit-elle à son frère, si le Pont-Rouge est rétabli, vous étendre sur les quais. << Vous aurez toujours assez de logement dans une maison où il faut deux remises de carrosses et une écurie pour 8 ou 10 chevaux. » L'on ne sait ce qu'il advint de la location projetée; nous avons dit, dans le chapitre précédent, que le budget dressé par M"* de Maintenon n'était guère sérieux; elle eût été jjien empêchée de le mettre en pratique. Nous savons ce que l'on pouvait avoir à cette époque pour 3.500 francs.

C'était le loyer de Racine pour sa maison de la vw des Marais, qui existe encore, — elle porte aujourd'hui le n° 13, rue Visconti '. — Sa façade, percée de trois fenêtres remarquablement exiguës, offre un aspect assez morne; elle est élevée de deux étages, sous les combles; chaque appartement consiste en trois pièces de médiocre dimension, avec une petite aile sur la cour, d'où le logis tirait presque toute sa lumière. Si le loyer, qui baissa au xviii* siècle, où M"^ Clairon n'y payait que 2.600 francs, est aujourd'hui monté à 12.000, c'est qu'une imprimerie a transformé la cour en un vaste atelier vitré. Toute la valeur de cet immeuble réside dans sa superficie de plus de 500 mètres, tandis qu'elle consistait, sous Louis XIV, dans le bâtiment mal conçu qui utilisait une faible part de ce terrain.

Tout en essaimant au Sud, jusqu'à la rue de Vaugirard, au Nord-Ouest jusqu'à la nouvelle enceinte, de la Porte Saint Denis à la Madeleine, les classes

1. La plaque coniméraorative a été posée à tort sur le ti°21.

LOYERS CnOS ET PETITS DANS LES VILLES 167

Lriches furent très lentes à déserter le Marais et les tenvirons du Temple : quoique le maréchal de juxembourjî se fût bâti, sur remplacement actuel de rue Cambon, un holel dont les jardins se prolongeaient jusqu'aux remparts; quoique, sur la rive jauche, la rue d'Enfer eût des hôtes de marque ïomme le prince de Salm-Kirbourg, la petite rue du loi-de-Sicile où habitait le secrétaire d'Klat Chaigny n'avait pas perdu toute vogue et le duc de la ["rémoille quittait, en 1745, la place Louis-le-Grand, ïur la paroisse Saint-Roch, pour aller s'installer rue îainte-Avoye, sur la paroisse Saint-Merry. Il payait là 12.300 francs par an.

Pour un loyer équivalent, place Vendôme, à la môme date (1751), les Petites Affiches olVraient une maison « grande et belle » à vendre 250.000 francs. Or, en 1910, la maison vendue le plus récemment place Vendôme dépassait le prix de 5 n)illions; au lieu que l'hôtel do la rue Sainte-Avoye. dont le lover avait monté à 20.000 francs eu 1788, époque où il jetait occupé par un avocat au Conseil, ne troulerait peut-être |)as preneur à son chitîre d'il y a pent ans.

En etfot, le quartier Sainte-Avoye est de tous celui

jui a lo moins progressé (8 °/o seulement; durant

période 1860-1910, où le revenu des maisons

irisiennes a passé dans son ensemble de 400 à

SO millions de francs. Il est vrai qu'à Cliaillot et à

Porte-l)au[)hine, la valeur locative est sept fois

It quatorze fois plus élevée qu'il y a cinquante ans,

indis qu'elle est restée presque stationnaire «I.ms le

între.

Dans le faubourg Saint-Germain, certains immcu- Mes bâtis sous la Régence ont simplement doublé le prix, témoin l'hôtel d'Avaray, une des rares habi-

168 t.E MVEfJ.KMKM' DES JOUISSANCES

talions parisiennes qui, depuis deux siècles, se soit transmise immuablement de père en fils jusqu'à nos jours, l^]n 1718, le marquis d'Avaray, manîchal de camft, aïeul de celui qui fut le compagnon lidèle de Louis XVMII durant la Hévulution, acquit rue de Grenelle un terrain de 2.5(KJ mètres pour le prix de 104.200 francs. Ce taux de 41 francs le mètre semble excessif, comparé au sol maraîcher de la rue de Sèvres qui valait 1 franc en 1733; il était au contraire avantageux, rapproché des 66 francs que l'on demandait en 1707 pour un lot de 2.00<J mètres au coin de la rue du Bac et du quai d'Orsay. Le placement n'était pas mauvais en somme, puisque en 1779 il se vendit du terrain à 93 francs rue de l'Université, aux environs de la rue de Solférino. Pour son hôtel, édifié entre cour et jardin, M. d'Avaray ayant déboursé 501.000 francs, cette demeure lui revenait ainsi à 605.000 francs. Elle n'est cependant pas estimée aujourd'hui plus d'un million, parce que, si le sol a théoriquement décuplé de valeur, ce serait à condition de remplacer l'hôtel seigneurial par une maison de location.

Ces capricieuses évolutions étaient im{)0ssibles à prévoir dans ce Paris à qui il avait fallu un millier d'années, de Charlemagne à Napoléon, pour grouper ses 600.000 habitants de 1810 et qui, depuis cent ans, en a conquis 2 millions de plus. Au temps oij la capitale était à peine du neuvième de sa superficie actuelle, le cardinal de Richelieu la déclarait à son apogée, <y digne de l'admiration d'un chacun comme la huitième merveille du monde ». Le pouvoir était hostile à toute extension; les terrains à l'intérieur de la ville semblaient suffire, leur prix n'avait rien d'exorbitant. Ceux du Marais, aussi recherchés sous Louis XIII que ceux des Champs-Elysées actuels.

valaient de 21 à 45 francs le mètre. Si l'on rencontre au commencement du xviii* siècle, pour une enclave de 06 mètres près du Châtelel, le prix de 127 francs, ou celui de Tii francs pour 40 mètres Uprès de Notre-Dame, on ne peut faire état de ces arcelles minuscules.

Au contraire, depuis 1760 jusqu'à la fin de la Monarchie, la population afflue, les terrains enchérissent. « Ce qu'on tirait de pierres de taille était prodigieux, remarque en 1767 un contemporain, ainsi que le nombre des maçons employés, ce qui gênait dans bien des rues ». « On bâtit de tous côtés, écrit un autre sous Louis XVI; les entre|»reneurs font aujourd'hui fortune; des corps de logis immenses sortent de terre comme par enchantement et des quartiers nouveaux ne sont composés que d'hôtels de la plus grande magnificence ».

Quand le loyer seul de ces hôtels nous est connu, comme ceux du baron de Talleyrand, rue de l'Université (20.000 francs), du comte de Bissy ou de la comtesse de Gramont, rue de Lille (14.0CK) francs), mais que nous ignorons leur superficie, il est imposible de discerner l'influence de la hausse du terrain ur les i)rix de location; mais lors(|ue de vastes mmeubles de 800, 1.600, voire de 5.000 mètres de surface se vendent à la lin de l'ancien régime sur e pied de 150 et 250 francs le mètre, le long des nouvelles promenades formées, dit aigrement asanova vieilli, sur les faux remparts décorés du nom sonore de boulevards, » il est clair que la plusvalue du sol intervient partout; aussi bien sur la place du Palais-Royal, où le mètre vaut alors 900 et 1.300 francs — au lieu de 25 francs au xvii* siècle, — que près de la Madeleine où 4 hectares montaient en huit ans de 150.000 francs, à 600.000 francs

(1767-1775). Yels morceaux triplèrent de valeur eu un an, dit Kestif, « parce qu'ils furent mis en rue».

De ce nombre fut la place de la Concorde : le financier Lavv, mort insolvable en 1729. bien (jue sa succession, liquidée seulement en 1770, ait laissé un excédent d'actif, possédait 19.200 mètres de terrain entre la chaussée des Tuileries, la rue Saint-IIonoré et la rue Boissy-d'Anglas (autrefois rue de la Bonne- Morue). Ses créanciers s'estimèrent heureux de .vendre au maréchal de Helle-lsle. sur le pied de 25 francs le mètre, ce lot dont le nouveau propriétaire céda le tiers environ à la Ville, pour une place projetée au bout du jardin des Tuileries et «destinée à recevoir la statue équestre de Sa Majesté. »

Ce fut sur cet emplacement que Gabriel édifia ses deux façades monumentales, chacune de 120 mètres de long. L'une d'elles, aujourd'hui occupée par le ministère de la marine, servit d'abord, comme on sait, de garde-meuble royal; l'autre fut morcelée entre divers particuliers. Le terrain seul fit l'objet d'une adjudication publique, les constructions, élevées par la Ville à ses frais, devant lui être remboursées par les futurs propriétaires. Le pavillon de droite et une travée de la colonnade, — 1.048 mètres carrés, — furent acquis, en 1776, à raison de 90 francs le mètre, par la marquise de Coislin qui y joignit deux croisées de la rue Royale avec 360 mètres sur le pied de 116 francs. Les cinq travées contiguës de la colonnade furent vendues au sieur Rouillé de l'Estang, sur la base de 140 francs le mètre, pour un carré de 800 mètres en façade, et de 70 francs pour 224 mètres en profondeur. Les autres adjudicataires obtinrent des conditions identiques.

Les terrains en bordure de la rue Royale trouvèrent moins aisément preneurs, parce qu'il restait

deux maisons à abattre pour faire communiquer la voie nouvelle avec le faubourg Saint-IIonoré. La Ville, s'étant engagée à les acquérir, céda pour 100 francs le mètre, en 1777, la superficie de 5.300 mètres qui lui restait à un entrepreneur auquel elle faisait une remise par avance des taxes de mutation à venir.

Dans la dépense totale de 9.500.000 francs, faite pour l'aménagement de la place Louis \V et comprenant les balustrades de maçonnerie, fossés, guérites, pavillon du fontainier et trottoirs (1 million 800.000 fr.), le pavage et la serrurerie (400.000 fr.), les murs et terrasses du jardin des Tuileries et les achats de terrains, figurait, pour les deux grands corps de façade, une somme de 3.120.000 francs (dont 600.000 de sculptures exécutées sous la direcition de Guillaume Coustou). Le remboursement à la Ville parles propriétaires, stipulé à forfait 175 francs le moire, était loin de couvrir les frais de ces constructions et la servitude architecturale qui leur était mposée ne fit pas obstacle à dos [irolils sucessifs.

La plus récente transaction, donl un hôtel de la lace de la Concorde ait été l'objet, fait ressortir le prix du mètre à 1.800 francs; elle concerne le ^pavillon de gauche avec deux travées de la colonlade, vendu par la famille de Polignac 2 millions ÎOO.OOO francs à la Société des magasins du Louvre )Our l'exploitation d'une hôtellerie. Le comte de >illon l'avait acheté, en 1788, à l'entrepreneur prouard 000.000 francs. A la lin du règne de [Louis XVI, ce dernier prix était encore exceptionfuel ; tout près de là, on offrait pour 300. CMK) francs, [à l'entrée du faubourg Saint- Honoré, un grand lôtel avec jardin donnant sur les Champs-Elysées.

172 i.r; mvki.lemknt uks joiissances

Le l)on marché relatif de cet hôtel, qui vaudrait aujourd'hui sans doute plusieurs millions, tenait à ce que les Champs-Elysées étaient, à cette époque, la frontière du l'aris habité. Mais au xiv' siècle, dans un quartier alors aussi excentrique, — entre le Louvre et les Tuileries, — un hôtel princier, avec 13.0(X) mètres de terrain, ne valaitquelVi.OOO francs, tandis qu'en 1778, sur un emplacement d'environ 4.2(M) mètres, allant du quai d'Orsay à la rue de Lille (n"' 82, 8i et 86 actuels), près du futur pont de la Concorde, l'hôtel bâti par le duc d'Havre lui revenait à 1.2(K).0()0 francs.

Par une lente évolution de la chaumière à la caserne, les maisons de Paris, sur une surface donnée, ont grandi en taille et par conséquent diminué en nombre. Les Petites-Af fiches contiennent sans cesse sous Louis XV l'olîre, dans les vieux quartiers, de « deux maisons contiguës qui n'en font plus qu'une », ou « d'une maison qui en composait ci-devant quatre ». Et le mouvement se poursuit de nos jours : dans les quartiers Saint- Germain-des-Prés, de la Monnaie, du Mail, Bonne- Nouvelle et Saint-Gervais, il y a aujourd'hui moins de maisons qu'en 1860. Lorsqu'on voit, aux derniers siècles, des immeubles loués de l.(X)0 à 2.000 francs à im épicier, un maître-cuisinier, un lecteur du roi, un sculpteur, ou de 2.000 à 3.000 francs à un parfumeur, rue Saint-Séverin ; à un drapier, rue du Petit-Four; à un mesureur de bois, à un marchand de vin, même à un substitut du procureur général, rue des Blancs-Manteaux, l'on ne sait si ces immeubles sont intégralement occupés par leur locataire en titre.

S'il s'agit de personnages comme le marquis de LaVrillière ouïe duc de Béthunc-Charost qui paient,

l'un 4.225 francs rue Saint-Thomas-du-Louvre, l'autre 11.400 francs rue Saint-Guillaume, ou si les bâtiments sont alTeclés à un usage déterminé : le collège (le Sainte-Barbe (4.275 francs en 1738), le îeu de Paume de la rue du Bouloi (8.700 francs en 1641), il n'y a pas de doute possible ; mais nous |ignorons si le tapissier Jean Poquelin, père de [obère, pour sa maison de la rue Saint-llonoré (8.200 francs en 1638), ou si tel avocat, tel contrôleur de la Chancellerie, voire tel receveur général les Monnaies ou tel entrepreneur des bâtiments du loi, ont payé seuls les 7.000, 9.0(M) et 10.000 francs )ar an (jui leur incombent en personne. Et cette >bservation est nécessaire, parce qu'à ne considérer [les maisons qu'en totalité, sans prendre garde qu'on les morcelait, on serait porté à exagérer beaucoup le noml)re des gros loyers de jadis.

Si la hausse des loyers, depuis le Moyen Age jusqu'à la fin de l'ancien régime, n'avait pas correspondu à la hausse du sol, c'est que les maisons du peuple et de la bourgeoisie avaient perdu ce caractère de domicile personnel, qu'elles gardaient à la îampagne et dans les localités secondaires, pour levenir des ruches humaines où chaque famille )ccupe privément un certain nombre d'alvéoles, ^ous la condition de payer son terme au propriélire.

Celte division en appartements devait être diffi- 3ile dans les hôtels construits sur les plans antérieurs à Louis XIII, où « l'on ne savait que faire une ille à un côté, une chambre à l'autre et un escalier au milieu ». On apprit de M"" de Rambouillet à placer à l'extrémité du bâtiment ces escaliers de pierre, précédemment disposés en spirale avec une corde fixée au mur, dont la forme se modifia. Ou

174 LE MVKI.I.KMKNT DES JOIISSANCES

obtint ainsi une suite de pièces; car « plusieurs, sans être de grande qualité, remarquait Fontenay- Mareuil (1610), commençaient déjà à mettre une salle et une antichambre devant leur chambre ».0n s'avisa au môme temps de placer les portes et les fenêtres vis-à-vis les unes des autres et de faire celles-ci hautes et larges, descendant jusqu'au sol pour laisser jouir de la vue des jardins.

Les 4.000 maisons « à porte cochrre », que Germain Brice (1718) apprécie en moyenne à 6.700 fr., s'élevaient j)arfois au triple sous Louis XVI, témoin l'hôtel de la rue de Vaugirard dont le marquis de La Blache payait 10.000 francs le premier étage, le rez-de-chaussée et le deuxième étant loués séparément à deux autres seigneurs pour 4.000 et 5.000 francs.

La « porte cochère » constituait, entre les deux catégories de logements parisiens, une démarcation profonde. On n'y pouvait renoncer sans déchoir. Il était presque ignoble de ne pas « demeurer en porte cochère ». Fùt-elle bâtarde^ c'est-à-dire trop exiguë pour le passage d'un carrosse, elle avait un air de décence que n'obtenait jamais une allée. « Celle-ci conduirait à l'appartement le plus commode qu'elle serait proscrite, fùt-elle encore large et bien éclairée. Il y a des portes cochères obscures, embarrassées par des équipages, où l'on risque de donner de l'estomac dans le timon et dans l'essieu. Eh bien 1 l'on préfère ce passage étroit à cette voie roturière qu'on appelle « allée ». Les femmes de bon ton ne vont point visiter ceux qui sont logés ainsi. » Cette morgue est-elle sans excuse? Mercier, de qui nous tenons ces détails, sous Louis XVI, ajoute : « Les allées des maisons ont ceci de vraiment incommode que tous les passants y lâchent leurs eaux, et qu'en

rentrant chez soi on trouve, au bas de son escalier, un pisseur qui vous regarde et ne se dérange pas. Ailleurs on le chasserait, ici le public est maître des allées pour les besoins de nécessité. Cette coutume est fort sale et fort embarrassante pour les femmes ».

Ce type était, au temps de la Régence, celui des cinq sixièmesdes maisons parisiennes, — 20.000sur 24.000, — et plusieurs milliers de ces allées desservaient à la fois un immeul)le de façade de 2.(-KX) à 2.400 francs de loyer, et, dans le fond de la cour intérieure, une bâtisse masquée dont le prix était t moitié moindre. Ces maisons se gardaient comme elles pouvaient. L'idée d'y mettre, et surtout d'y payer, un portier ne vint que fort tard : c'était encore, vers la fin de Louis XV, une nouveauté assez .rare pour que le propriétaire la signalât et la fît [valoir: « Appartement au premier, dans une maison neuve, où il y a un portier », disaient les annonces de 1760.

L'ouvrier du Moyen Age, dont le gain annuel était d'un millier de francs, se payait sans peine une maisonnette de 100 à 200 francs par an ; sa situation .fut meilleure encore lorsque les loyers baissèrent prodigieusement au xv^ siècle, en raison de l'abondance des logis vides, pendant que les salaires montaient à 1.200 francs. Mais du moment où le compagnon de métier ne gagna plus, à partir de 1550 [jusqu'à la fin du xvni" siècle, qu'une moyenne de 675 francs par an et que les moindres maisons parisiennes se louaient 350 francs, on devine qu'il dut renoncer à vivre sous un toit distinct.

Aujourd'hui, les trois quarts des locaux de Paris, — 735.000 sur 980.000, — correspondent à un loyer de moins de 500 francs ; la moitié d'entre eux, —

436.000, — n'atteignent pas 300 francs et près du quart, — 205.000, — sont inférieurs à 200 francs par ao. Mais ils sont à peu près tous sup(!;rieurs à 100 francs. Un loyer de moins de UH) francs est présentement exceptionnel, puisqu'il n'en existe que 17.000 et que, parmi les pauvres môme, .vieillards, infirmes ou incurables, secourus de façon permanente par l'Assistance publique, I"jo seulement paient moins de 100 francs de loyer, 74 % paient de 100 à 200 francs et 25 "/o de 200 à 300 francs. De cette population indigente, le sixième dG %) en 1886, — la moitié (50»/o) en 1856, — et les deux tiers (68 "/o) en 1829, — mettaient moins de 100 francs à leur loyer. Et, bien que 100 francs de 1856 et de 1829 vaillent 140 et 160 francs de 1913, celte comparaison n'en rend pas moins sensible la hausse des petits loyers depuis quatre-vingts ans.

Le loyer moyen du ménage populaire, qui ressort de nos jours, à Paris, à 280 francs, peut être évalué à 140 francs sous Louis XV. M"" Godiche, la monteuse de bonnets, qui habite avec sa tante rue des Cordeliers,ne paie que 90 francs par an; c'est pourtant une « bonne petite hardie » qui a des amoureux, nous dit dans ses Contes M. de Caylus. A ces prix minimes répondaient des locaux à l'avenant. — « Comment es-tu logée? demande-t-on à la Petite EventailUste de Restif. — Dans la rue Saintonge, chez la crémière, dans un trou, sur la cour, ous qu'on ne voit pas clair à midi. »

On traitait ainsi le plus souvent avec un principal locataire qui détaillait par étage la « montée », — ainsi nommait-on les escaliers étroits et raides, — et chaque étage, à son tour, était l'objet de rétrocessions entre trois ou quatre sous-locataires qui, sur le même palier, tenaient leurs baux les uns des

autres. Qu'étaient ces logements modestes, comparés à ceux d'aujourd'hui? Qu'étaient-ils, non pas seulement à Paris, mais dans les villes petites et grandes de la province? Il n'en a été jusqu'ici que ifort peu question ; ce sont pourtant ceux des [millions de ménages qui forment la majorité de Ha nation. Mais, pour en parler, il faut les recons- [truire, connaître en détail les prix de chaque nature [de matériaux et de leur mise en œuvre depuis sept iBiècles; c'est l'histoire que j'essaierai de faire dans Ile chapitre suivant.

ClIArMTliE MU

Ce qu'il en coûtait jadis pour bâtir. — Prix des matériaux depuis 600 ans.

Le logement est celui de nos besoins que les découvertes modernes ont le moins transformé dans sa substance. — La Loi peut détruire les palais, la Science seule peut embellir les chaumières. — Nous connaissons les anciens loyers mais non les anciens loyis, qui sont détruits. — La gradation des loyers, dans une même ville, donne seulement idée de leur importance relative. — La seule méthode, pour arriver à une appréciation certaine, consiste à reconstruire par la pensée les maisons d'autrefois, en comparant au loyer le coût des matériau.^ et de leur mise en œuvre. — Si la construction coûtait jadis aussi cher que de nos jours, on pourra conclure que les loyers infimes devaient procurer des logements plus exigus.

Prix de la pierre de taille et des moellons depuis le Moyen Age jusqu'au xyu!** siècle, comparés à leurs prix actuels : à Saint-Leu, Saint-Cloud, Conflans, Tonnerre, Graon (Mayenne), Bordeaux, Orléans, Nantes, Rodez, Clermont- Ferrand. — Les briques. — La chaux et les anciens mortiers. — « Terre à maçonner ». — Prix anciens du mètre cube de maçonnerie à forfait. — Peu de murs. — Maisons en pans de bois recouverts de plâtre. — Prix élevés du plâtre. — Variations des prix du bois de charpente. -^ La toiture; les lattes et clous à lattes. — La menuiserie, les planchers. — Couvertures d'ardoise, de plomb, de pierre. — Les toitures en chaume ont coûté, depuis six cents ans, à peu près autant que de nos jours. — Prix élevé de la

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peinture et des vitres. — Progrès et économies modernes, réalisés dans la préparation des matériaux et dans les frais de main-d'œuvre. — Les métaux; serrurerie: baisse de prix de T.j o/o du plomb, du cuivre et du fer.

Bien qu'il y ait quelque diiïérence entre le « seigneur » d'aujourd'hui, qui descend d'automobile à sa porte pour gagner son appartement en ascenseur, et le riche propriétaire du Moyen Age, devant qui se baissait le pont-levis lorsqu'il rentrait à cheval dans son donjon, il semble que le logement soit celui de nos besoins que les découvertes modernes aient le moins transformé dans su substance.

C'est en tout cas celui qu'elles ont le moins nivelé : visitez les taudis et les palais à Paris ou, dans les campagnes, certains châteaux et certaines chaumières; allez, de chez ceux qui n'ont rien à perdre, chez ceux qui n'ont rien à souhaiter de ce qui constitue, dans l'opinion commune, le charme d'un foyer, vous vous demanderez si l'inégalité entre les hommes est jadis allée plus loin, et si la civilisation, au lieu de l'atténuer, ne l'a pas accrue en ce domaine.

Il est bien vrai que nous ne constatons ici aucune de ces innovations capitales qui ont révolutionné la nourriture ou le vêtement, l'éclairage ou les transports : un champ est trois fois plus prodigue de blé (lu'il y a cent ans, mais une carrière n'est pas trois fois plus prodigue de pierres; le tisserand fabricjue dans sa journée vingt fois plus do mètres d'étolTe que jadis, mais le maçon n'édifie pas vingt fois plus de mètres de murs. Les privilégiés de la fortune ont pu payer tous les suppléments de confort ou de luxe dont le temps présent a doté leur demeure; le peuple ne le pouvait pas. 11 lui faut des progrès qui ne

m; nivellement des jolissakces

coûtent rien, ou peu de chose. Ce sont les seuls dont ses ressources limitées lui pernnettent de profiter.

S'il en est ainsi, si nous n'arrivons pas à créer le^^ maisons plus aisément, par conséquent à moindre^ frais que nos pères, et que le coût fin logement suive normalement le mouvement général des prix, personne ne pourrait être mieux logé sans débourser davantage; et comment la masse de la nation, qui vit de son travail, débourserait-elle davantage si la hausse des loyers est égale à la hausse dos salaires?

Sommes-nous donc en présence d'une fatalité insurmontable? Car la Puissance Politique chasserait de leurs maisons une poignée de riches et confisquerait tous les immeubles à locataires dont les possesseurs tirent un revenu, que cela n'améliorerait en rien la condition de la généralité des Français, puisque ces logements, sous la main de l'Etat, seraient ce qu'ils étaient la veille : ni plus vastes, ni mieux aménagés, ni plus nombreux. Cela ne supprimerait même pas le loyer; parce que l'Etat et les villes devraient récupérer, sous forme d'impôts sur les occupants, les centaines de millions de taxes sur le capital et sur le revenu, directes ou indirectes, sur les ventes, donations, successions, que la suppression delà propriété privée aurait fait disparaître. L'Etat aurait à se procurer aussi, par voie de contribution, de quoi entretenir les maisons existantes; quant à en bâtir de nouvelles, cela serait difficile faute d'argent. La population, dans son ensemble, ne serait pas mieux installée et peut-être serait-elle moins à l'aise, vu le trouble apporté par une pareille spoliation.

La Loi, qui répartit, prétendrait en vain se substituer à la Science, qui enfante. La Loi peut détruire les palais, la Science seule peut embellir les chaumières. Si son œuvre n'a pas été, sur ce terrain de

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l'habitation, aussi efficace que sur d'autres, a-t-elle été vaine pourtant depuis six siècles et comment la mesurer?

L'histoire des loyers ne suffirait pas à nous renseigner là-dessus. Le progrès réel ne dépend pas de leurs variations : Les loyers peuvent enchérir, sans que les habitations augmentent en confort ou en étendue; au contraire, ils peuvent demeurer stationnaires d'une époque à l'autre, tout en correspondant à un gîte plus vaste ou plus étroit. Pour savoir si les loyers d'autrefois , exprimes en monnaie octudle comme tous les chiffres cités dam ce livre, procuraient aux classes ouvrières ou bourgeoises un logis identique à celui dont elles jouissent de nos jours. pour le même prix, il faudrait rendre visite à ce boucher de Soissons qui paie au xiii' siècle 1.320 francs, à ce pelletier de Mézières qui paie 54 francs* au xiv* siècle, à ce forgeron deNantes ou à ce blanchisseur de Limoges qui sont logés, aux XV" et XVI' siècles, pour 97 et 161 francs. Il faudrait visiter les milliers d'autres artisans et marchands dont les loyers, dans une soixantaine de villes, nous sont connus... mais dont les maisons du Moyen Age sont détruites et ont été remplacées par de nouvelles qui, plus lard, ont elles-mêmes disparu.

Les villes sont vieilles, mais les maisons sont jeunes. A Paris, il n'en est pas une sur quinze qui compte seulement cent cinquante ans d'existence, — l'âge où. dans la futaie, on tue les chênes; — nous ne serions pas plus heureux en province si nous voulions comparer, avec les logis bourgeois d'aujourd'hui, les maisons du xvi' siècle louées à Nîmes

1. Tous les prix de ce volume, comme il a déjà été dit, sont exprimés en monnaie actuelle, d'après la puissance d'achat de l'argent.

513 francs à un médecin, à Grenoble (îiiS francs à un professeur de l'Université, à Lille 647 francs au frreffier de la Chambre des comptes. Nous savons bien que les loyers ont beaucoup varié suivant les temps et les lieux, (|u'à la même épo(|ue, au XIV" siècle, quatre cardinaux à Avignon paient l'un 255 francs, l'autre 34â, le troisième 1.400 et le quatrième 17.000 francs. Au xv* siècle, à Lille, les prix vont de 74 francs à 3.000; au xviii' siècle, à Bordeaux, ils oscillaient de 336 francs à 13. 7W francs; à Lyon, de 315 francs pour une maison en pisé, habitée par un tourneur, jusqu'à 40.(J(X) francs pour l'hôtellerie du Parc, la plus fréquentée en 1787.

La gradation des loyers nous donne bien quelque idée de leur importance respective dans une petite ville, comme Montélimar au xv"" siècle, où un drapier tient le premier rang à 578 francs; l'Hôtel de Ville vient ensuite à 500 francs par an, puis, le sénéchal, 316 francs; une auberge paie 138 francs, le régent de l'Ecole 117 francs, un boucher 80 francs et le « lupanar » 76 francs. Mais à Lille, au xviii^ siècle, nous ne pourrons tirer aucune induction de ce qu'un conseiller à la gouvernance paie 740 francs et un menuisier 825 francs; pas plus qu'à Lyon, de ce qu'un fabricant de soie paie 1.710 francs et un agent de change 8.500. Dans ces cités populeuses, des commerçants de même métier, des fonctionnaires de même titre, diffèrent profondément au regard de l'habitation, suivant leur degré d'aisance.

Entassât-on des chiffres, ils nous apprendraient quels étaient les loyers d'autrefois comparés aux nôtres, mais non pas quelles étaient les maisons. Or, ce qu'il nous importe de savoir, c'est surtout si les maisons ont changé. Nous nous formons quelque idée de ce que pouvaient être les immeubles de

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300 ou 400 francs de location, occupés par la bourgeoisie, en constatant les prix atteints dans les mêmes cit(5s par les immeubles exceptionnels : soit au xviii* siècle, à Dijon, où l'hôtel destiné à l'intendant de la province se loue 13.700 francs, soit aux temps antérieurs : 5.0rK) francs pour l'hôtel du conit» d'Egmont, à Arras (1568), 4.300 francs pour celu du vice-chancelier d'Aragon à Perpignan (1461) 20.0(K) francs pour l'hôtel Hugues Aubryot à Orléans (1397).

Mais ces exemples ne suffiraient pas à nous éclairer, parce qu'il se rencontre d'autres personnages en vue logés pour 1.890 francs, comme M. de Surlaville, gouverneur de Boulogne-sur-Mer (1768); pour 2.600 francs comme le duc de Créquy, gouverneur du Dauphiné, à Grenoble (1632) et que la maison de « Madame Anne », fille du duc de Bretagne, en 1480, est louée 950 francs à Nantes, alors qu'il existait dans cette même ville des maisons de 2.000 francs de loyer.

Lorscjue la contenance nous est connue, nous nous figurons plus exactement et l'immeuble auquel elle s'applique et les immeubles d'un prix inférieur. A Mézières, au xv" siècle, où les loyers notés par moi vont de 18 à 210 francs, une maison de deux mètres soixante centimètres de façade sur 11 mètres de profondeur, est louée 90 francs. Quelle doit être, dans ces conditions, la surface des maisons d'un rix inférieur qui forment la majorité, celle d'un errurier à 50 francs, d'un potier d'étain à 26 francs, 'un charpentier à 18 francs? Elles n'ont évidemment que la largeur d'un étroit cabinet, d'une alcôve; à peine y pouvait-on placer un lit.

Et ces dimensions invraisemblablement minuscules des " maisons » de petit prix nous sont con-

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firmées par leur comparaison avec le loyer des simples chambres d'ouvriers qui ressort en moyenne à 50 francs par an — de 25 à 80 francs — à Troyes, à Orléans, à Nîmes, voire en de gros villages comme Rambervillers (Lorraine). S'il s'agit d'un local plus vaste, la chambre à tenir les assembi«^es d'échevins ou les écoles sera de 159 francs à Bourges (1468) et de 333 francs à Nantes (1517). Ces prix n'avaient pas augmenté aux temps modernes : une chambre d'étudiant se louait 34 francs à Rouen ^1701;, le même prix qu'une chambre de portefaix à Clermont-Ferrand (1695j ou à Mézières (1754); et l'on se demande ce que peut être celle qu'un sargetier paie 11 francs à Tulle (1664), lorsque à Nyons (Dauphiné) celle du médecin de ville vaut 78 francs, que Komorantin donne 94 francs pour celle qui lui sert de mairie (1733) et qu'à Etampes un boulanger doit 101 francs pour la sienne, à laquelle sans doute est joint un four.

Je ne parle pas des échoppes, « ouvroirs » ou logettes, parce qu'ici le privilège de situation et les chances de clientèle font payer 1.000 francs une boutique au Palais, à Paris, dans la salle des Merciers (1716); ou 1.026 francs à Lyon la boutique, avec chambre, d'un tailleur; tandis qu'une échoppe de serrurier à Bordeaux se louait 126 francs 1679), Si les étaux de cordonniers ou savetiers valaient 44 francs à Orléans (1442), 156 francs à Paris (1590) ou 83 francs à Clermont-Ferrand 1709 ; ou si les « bancs » et places des bouchers allaient de 35 francs à Evreux, au xiv" siècle, jusqu'à 500 francs à Bordeaux au xvii% cela ne tenait peut-être pas au luxe de ces « magasins » ni à l'espace plus ou moins vaste — 6 à 7 mètres carrés en général — dont ils disposaient. Il n'y avait pas ici de corrélation nécessaire entre le loyer et les frais de construction.

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