VI
Pour les caractèr. s faib'es, exécuter une détermination est plus diflieile encore que de la prendre. Malgré ses efforts pour s'éihaulTer la tète et se glacer le cœur, Edouard ne se semait pas de force à pratiquer dans celte circonstance la rouerie irai.scei.dante dont monsieur de Pomenars venait de liii pxposeï la ttiéorie toute pacifique. Il s'en tint donc au s\s;e.T.e de provocation querelleuse, ressource grossière des gens inhabiles ; et faute d'adresse pour dénouer le nœud gordien, il se promit d'imiter l'expédient d'Alexandre. Tout en cheminant de la rue liellechasse aux boulevards, il essaya de justifier sa conduite à ses jiropres yeux. Mécontent de luimême, il chercha des torts à Eudoxie, afin de pouvoir s'absoudre des siens; il déprécia sa maîtresse pour s'enhardir à la frapper; il lui lit payer alors l'adoration soumise el lidèle
LA. FEMME DE QUARANTE ANS
qu'il lui avait prodiguée pendant cinq anni^es; il fut pour elle injuste, cruel, ironique, impitoyable. Il flétrit l'une après l'autre des illusions jusqu'alors sacrées, corame on effeuille un bouquet après en avoir épuisé les parfums. Ces taches légères dont l'amour n'est pas plus exempt que le soleil, il les oherclia, les étendit, les accrut, les noircit, en lit un masque qu'il appliqua sur la face de sa passion, et cette dérision accomplie, il rougit d'avoir aimé ce masque. Les croyances du cœur ressemblent aux grains d'un cliapclot : qu'une seule se détache, les autres la suivent. Honteux d'abord de ses pensées, Edouard s'y livra bienlût avec une audace de plus en plus profanatrice. Les insultes qu'il n'eût souffertes de personne, il se les permit à lui-même. Dans son enivrement blasphémateur, aucune des qualités de madame de Flamareil ne trouva grâce devant lui, ni son esprit, ni l'élégance de ses manières, ni sa beauté si remarqiable encore, ni le charme de sa conversation, ni la sincérité de son attachement ; il lui créa des défauts imaginaires, il inventa des mensonges ; enfin, dernier outrage, le plus sanglant de tous ! il ne contesta plus la vérité
— Après tout, se dit-il, elle a quarante ans !
En se faisant pour la première fois cet aveu déscnchanteur, en formulant nettement une pensée sous laquelle il se déballait naguère les yeux obstinément fermés, Mornac se sentit soulagé comme un homme qui, dans un rêve pénible, désarçonne son cauchemar. Il lui sembla que sa jeunesse, car lui était jeune, verdissait soudain par l'ascension d'une sève vivacetrop longtemps comprimée; l'existence régulière et monotone dont il devait l'habitude à la prudente tendresse d'Eudoxie, lui parut un déclin aussi prématuré qu'humiliant. — Ne pouvant se faire jeune, pensa-t-il, elle a voulu me vieillir. Il se promit, en brisant les chaînes de son servage, de dépouiller en même temps celte maturité factice et ridicule. En voyant passer sur le boulevard plusieurs jeunes gens qui se rendaient au bois, montés sur des chevaux de prix, il jura de les éclipser bientôt, acheta en imagination un coupé pour sa future, un tilbury pour lui-même, et songea aux moyens de se faire admettre au jockey-club. Plus loin, ayant rencontré une jeune femme qui lui avait adressé, quelques jours auparavant, une invitation de bal, il l'arrêta pour solliciter la promesse d'une contredanse; se réintégrant ainsi par anticipation dans ces plaisirs frivoles, privilèges de son âge, dont, au dire de monsieur de Pomenars, la politique de la femme de quarante ans l'avait despotiquement sevré.
Mornac arriva sur le boulevard de la Madeleine, où demeurait madame de Flamareil, dans la disposition héroïque d'un soldat qui, sur le point de monter à l'assaut, s'est grisé d'eau-de-vie et de poudre à canon. A quelques pas de la mai. son où il allait entrer, il aperçut le jeune lioisgontier, qu'on eût pu prendre, de son côté, pour le factionnaire chargé de garder une forteresse, car il se promenait en long devant le logis, allant et venant d'un air grave, et, à eha((ue tour, lançant un regard enflammé aux fenêtres du second étage. A sa vue, Edouard éprouva une satisfaction féroce.
— Mon oncle, se dit-il, n"a pas le sens enmmun lors(|u'il prétend qu'une robe bleue ou blanche est un prétexte snfllsaut pour une rupture; mais un rival dont les extravagauces compromettent la femme qu'on aime, un rival sans doute autorisé;"! se conduire ainsi, par quelque tialiison que j'ignore, c'est là un prétexte I oui, c'est h un prétexte !
Mornac ne s'apercevait pas qu'il argumentait dans le genre du héros de la fable contre lequel il s'était si tort Indigné quelques heures auparavant, et que, condamner une tenime parce qu'un amoureux de vingt ans contemplait poéli(|iiement les rideaux de sa chambre, était une aussi mauvaise action de la part d'un homme du monde, que pouvait l'être de la part d'un loup à jeun le fait de croquer un mouton. Chanlcronnant, avec une affeclaiiou ir(nHque, l'air de Chérubin des IS'ozze di Figaro, il passa devant son aspirant rival, lui jeta, du bout des doigts, un de ces saints (pii ont l'air de sonf- ,Jletor celui qui les reçoit, puis il entra majestueusement sous la porte coelière, tandis (pie lu petit lioisgontier, rouge jusqu'aux oreilles, et serrant sa canne à la briser, se raidissait sur- les pointes do ses bottes, comme se dre«se su*- «es er-
gots un jeune coq humilié par le sultan de la basse-cour. Sur l'escalier, la superbe contenance d'Edouard se moditia subitement a la renrontre d'un homme d'une cimiuaniaine d'années, droit, sec, grave, vêtu de noir, décoré du ruban rouge, et portant dans les plus petits détails de son costume dans les moindres linéamens de son visagece cachet politicoadministratif commun aux lialiitiiés des salons ministériels. Ce personnage répondit au salut empressé, quoiqu'un peu contraint, du visiteur, avec une polil'esse ù laquelle un sourire ambigu donnait une indélinissable expression d'amertume ou d'ironie.
— Madame de Flamareil est un peu souffrante, dit-il, et je crois qu'elle a fait fermer sa porte; mais, sans doute, lacoûsigne n'est pas pour vous.
Le jeune homme ne supporta pas sans embarras le coup d'œil qui servait de commentaire à ces paroles banales en apparence.
—Je venais de la part de mon oncle, répondit-il précipitamment; il a reçu d'excellentes lettres de Périgueux ; à l'heure qu'il est, votre éle( tion parait assurée.
A cette nouvelle, lamée à l'instar des gâteaux par lesquels Enée désarma la gueule de Cerbère, le mari se rangea contre la rampe de l'escalier, et livra passage.
~ J'espère que vous déciderez madame de Flamareil à ve» nir à la soirée de mislriss I.awington, reprit-il avec un sourire diplomatique; pensez-vous que j'y verrai monsieur de Pomenars?
— Certainement, et il sera enchanté de vous y rencontrer pour causer de votre élection.
A ces mots, les deux hommes se séparèrent, sans manquer à aucune des formalités de celte civilité hypocrite qui, dans le monde, couvre de son éeorce les haines les plusvivaces, les rancunes les plus invétérées.
— Jésuite triiolore? se dit Edouard, en achevant de monter l'escalier, si lu avais dans les veines quelques gouttes du sang de l'honnête mari (|ui a corrigé à Lyon ce gros fat de Garnier, il y a longtemps que tu m'aurais jeté par la fenêtre. Et, ma foi, j'aimerais mieux, à l'heure qu'il est, me trouver en face de ta figure de parchemin dans quelque clairière du bois de Boulogne, que d'affronter la pliysionomie larmoyante qui m'attend là haut. Elle est malade, à ce qu'il paraît : sa migraine, sans doute, ou bien sa gastrite! Quand ce n'est pas l'une, c'est l'autre Elle va me faire subir un interrogatoire sur ma conduite d'hier; mais qu'elle y prenne garde! à la première bordée de jaUiusie, je riposte par le Boisgontier, et j'arbore le drapeau révolutionnaire.
La résolution de Mornac avait atteint, lorsqu'il sonna, son apogée d'exaltation ; mais dès (|iie la porte fut ouverte, la décroissance commença. En suivant à travers l'antichambre et le salon le domestique chargé de l'annoncer, il laissa un lambeau de son courage à cliaque meuble dont la vue éveillait dans son âme quelques uns de ces souvenirs qui ne sont jamais plus puissans qu'aux jours de crise ou de catastrophe. Lorsque la dernière porte s'ouvrit, il se trouva dans la position d'un géni rai (|ui, en arrivant devant l'ennemi, a déjà perdu, par la désertion ou les fatigues de la marche, la moitié de son armée.
La chambre où il fut introduit était un petit parloir orné dans le goût du moyen-âge, à la mode depuis quelques années. Les ridi'anx de l'nnitiue fenêtre n'y l lissaient pénétrer (|u'un demi-jour, nuancé au passage d'une teinte rise d.^nl les reflets adoucissaient la sévérité des meubles de Boule et de la tenture gris-sombre. Les fleurs étaient bannies, la sensibilité nerveuse d'Eudoxie n'en supportant pas les parfums. Leur absence, en laissant deviner sa cause, coiwpléiait le caractère mélancolique de cette chambre, dont l'aspect inspirait ù la fois le reeueillenienl et la sérénité. Invdontaireraent on y parlait bas; on y marchait d'un pas dis. ret, conmie on fait dans une chapelle; on s'y sentait porté A une sorte de méditation contemplative et béate, voisine du mysticisme. La métamorphose de ce parloir en oratoire eût paru naturelle A facile; de fait elle était lommencée, car déjà un prie-Dieu y attemiait la prière.
A côté de la cheminée, sur un grand fauteuil de forme go^
DE BERNARD
thique où plus d'une châtelaine avait sans doute pris place, madame de Flamarell était assisp, le coude sur le genou, le front dans la main, tenant à demi ouvert un volume de Jocelyn, qu'elle ne lisait pas. Au bruit de la porte, elle tourna lentement la tête, et en entendant le domestique annoncer monsieur de Mornac, une rougeur légère colora son visage, qui d'abord avait paru à son amant plus pâle que de coutume. Edouard appela sur son front toute la cruaulé qui commençait à sortir de son cœur, et s'avança, l'œil sombre, les sourcils froncés, du pas d'un tigre qui épie sa proie.
— Monsieur de Flaraareil vient de ni'apprendre que vous êtes malade, dit-il avec un accent glacial.
Malgré le langoureux assoupissement de son regard, Eudoxie avait percé le jeune homme à jour, pour ainsi dire; avec la rapidité d'intuition particulière aux femmes expérimentées, elle interpréta les plus fugitives expressions de cette physionomie qu'elle connaissait si bien -, av.nt qu'Edouard eût cessé de parler, elle avait cou, pris rimminence d'un péril imprévu, inconnu, mais terrible; secouant alors comme par enclianiement la torpeur triste et jalouse dans laquelle l'avait plongée la scène de la veille, elle lit, avec la promptitude de l'éclair, une espèce de branle-bas de combat; en une seconde elle fut prête, tandis que Mornac avait passé des jours et des nuits à méditer son ordre de bataille. Sachant qu'ù l'opposé de l'homœopathie, l'amour doit employer les contraires, elle s'arma d'une amabilité improvisée capable d'émousser les traits qu'allait lui darder sans doute la farouche maussaderie de son amant. Ce fut donc en lui offrant la main, et en accompagnant ce geste du plus doux de tous les sourires, qu'elle répondit :
-^Malade! vous êtes là, je ne le suis plus.
Edouard prit et laissa retomber aussitôt, sans la serrer ni 'a porter à ses lèvres, la main qui lui était si tendrement livrée.
— Monsieur de Boisgontier est aussi là, répondit-il d'une voix rauque.
Madame de Flamarell ouvrit de toute leur grandeur ses leaux yeux bleus, et resta pendant un instant plongée dans un ébahissement affecté, mais plein de grâce.
— Là! dit-elle, en secret charmée de la jalousie que semblait trahir la physionomie fauve de son amant.— Où'? là!
Edouard étendit le bras vers la fenêtre par un geste de mélodrame.
—Devant la porte, répondit-il, où vous vous laissez compromettre par lui aux yeux de tous les passans.
— Aimeriez-vous mieux qu'il fut ici? demanda Eudoxie avec un sourire doucement ironique; —tenez, continua-telle, en prenant sur la cheminée une carte de visite où étaient gravés les noms et titres du comte Léon de Boisgontier; — il est venu toul-à-l'heure et je n'ai pas voulu le recevoir : en quoi suis-je coupable? puis-je empêcher cet enfant de se promener sur le boulevard ?
— Après ses assiduités d'hier, vous deviez vous attendre â sa visite, et je m'éloune fort que vous ne l'ayez pas reçu, reprit Mornac, qui en voyant sa manifestation de jalousie menacée d'un échec complet, évoqua macliiavéliquement le souvenir de la veille; il espérait trouver dans la raniune de madame de Flamarell le prétexte de (luerelle après le(|uel il courait : mais Eudoxie voulait la paix à tout prix, car Tiigc de quarante ans csl pour les femmes une épociue de désanne- Vient forcé; aussi n'cui-elle garde de donner prise aux hos-
ilités par des récriniiiialions inopportunes.
— Prenez-vous-en à votie oncle , dit-elle avec une sorte de ralincrie; — pensez-vous que je ne lui en veuille pas autant que vous du mauvais t(jur iiu'il nous a joué':" Vous le saviz, depuis ([uelque temps il ne nous épargne guère et ne manque aucune occasion de nous séparer ; mais jamais il ne m'a paru si oJieusenieut méchant ([u'Iiicr au soir. La galanterie surannée dont il enjolive toutes ses noirceurs et la muette élo()uence de ce petit monsieur ([ui vous rend si follement jaloux, m'avaient, à la lin, tcllemcut impatientée, que ma migraine était inévitable pour aujourd'hui, et maintenant voici «lue vous me querellez au lieu de me plaindre! c'est mal, Çdouard ; allons, ne boudez plus, vous voyez que nous n'a-
vons tort niTun ni l'autre. Asseyez-vous là et soyez aimable. Si vous ne voulez pas me lire un chant de Jocelyn, parlezmoi bien doucement, bien gentiment; vous savez que j'aime vos paroles plus encore que les vers de Lamartine. D'ailleurs je suis réellement souffrante, et votre voix me fait du bien.
— C'est le diable qui s'en mêle, pensa Mornac: aujourd'hui elle ne veut pas se fâcher.— JoceUjn\ s'écria-t-il d'un ton bourru, poésie de curé constitutionnel ! J'aimerais autant les homélies de l'abbé Grégoire. J'ai de la sacristie sentimentale par-dessus les oreilles ; je ne peux pas perdre ainsi ma jeunesse. Je vais acheter des chevaux !
— Ah ! vous allez avoir des chevaux? répondit Eudoxie, en suivant chaque soubresaut de son interlocuteur avec l'anxiété vigilante du pêcheur qui craint de voir le poisson rompre le lil de la ligne. — Comment leschoisirez-vous?ba»' bruns, n'est-ce pas? c'est une belle couleur, élégante et sérieuse.;Vous savez, peut-être, que monsieur de Flamaieil veut changer ma voiture. Oh! je vais être tout-à-fait élégante et vous pourrez m'accompagner au bois sans rougir.
— Au bois certainement, et au bal aussi; ne suis-je pas votre chevalier? repiit lejeune homme, qui, à la vue du terrain qu'il perdait à chaque pas sentit la nécessité d'une charge décisive, et appela à son secours une ironie voisine de l'outrage. — N'allez-vous pas, au roùt de madame d'Alvimare? Je viens de la rencontrer, et jeluiai demandé une contredanse. J'espère que vous m'en accorderez une aussi.
Malgré ses efforts pour se contraindre, madame de Flamarell sentit une larme sous sa paupière ; elle baissa d'abord la tête pour la cacher; puis, cpanchement involontaire d'un cœur blessé, ou calcul profond d'un esprit cotjsomraé qui utilise tout, même les souffrances, elle releva sur son amant ses yeux humides auxquels la tristesse prêtait une éloquence inexprimable.
— Edouard, dit-elle d'une voix brisée, quet'ai-je fait? Celte question, Mornac venait de se l'adresser, cardafis les
âmesnaturdlement généreuses, le remords suit de près l'insulte. N'y trouvant pas de réponse, il se sentit navré, comme s'il eût commis un parricide. La réaction, qui jette toujours les caractères indécis à l'opposé de leurs résolutions, s'opéra subitement et sans résistance. Cette larme qu'il voyait briller dans les yeux d'Eudoxie, devint une mer qui submergea soudainement tous ses projets du matin. Il oublia la succession de son oncle et la dot de sa future; il n'aperçut plus que la femme qu'il avait aimée pendant cinq ans, qu'il aimait encore, qu'il aimerait toujours ; il la vit belle, il la vit jeune, et, en songeant à la blessure qu'il venait de faire à cet ange, il ne trouva qu'un mol à lui répondre :
— Pardonne moi 1
Ce mot, il le dit à genoux ; et madame de Flamarell pardonna, car la clémente estde la grâce toujours, de l'habileté souvent.
A six heures du soir, le commandant Garnier et monsieur de Pomenars attendaient dans le salon de celui-ci Mornac qui ne lentrail pas. Le vieillard lit servir le diner à l'heure accoutumée, car il ne souffrait jamais au( une atteinte à sa Uignité d'oncle Le premier seivice se passa, lesecoiid de même, il enlin le dessert; Edouaid ne revint pas plus que ne revient Malboruugli dans la romani e. Au moment où monsieur de Pomenars s'apprêtait à quitter la tabifi, furieux en seaet de cette conduite qu'il ne suvail comment juslilier aux yeux de son liùle , un domesliquo lui remit «ne lettre dont il brisa brusi|uemenl le cachet.
— Commadant, s'éeria-til après l'avoir lue, y a-l-il dans votre escadron de chasseurs d'Afrique une place pouf un drùle que je renie et que je déshériterai? Si j'étais d'un tempérarament sanguin, je croirais iiu'il veut se «iebarrasser de moi en me causant une atta(iuc il'apuplexie. El l'on a démoli la Bastille! Tenez, lisez ce que ce morveux-là m'écrit.
Garnier pi it la lettre (lue lui tendait le vieillard, dont la voix tremblait de colïre, cl lui à haute voi.'i les lio'ues suivantes :
LA. FEMME DE QUARANTE ANS
« Mon cher oncle, » Il est dans la vie d"S desiiiiées auxquelles doivent se soumettre les caractères les plus résolus; permeitcz-moi de suivre la mienne. Quel que soit aujourd'hui voire mrcontenlement, plus tard, j'ose respcriT, vous me pardonnerez d'avoir écoulé les inspirations de mon cœur pluiOt que les calculs d'une raison é^ioisle et jilacée. Voire fortune est à vous, et vous pouvez en disposer sans qu'un seul murmure s'éc' appe de ma bouche; mais voire amitié <'tait à moi, de grà e ne me la relirez pas. Puissiez-vous, en éclianse du sacrifice qu'il m'est impossible d'accomplir, m'en imposer un aulre qui me mette dans le cas de vous prouver mon respectueux atlachecliement et mon inaltérable obéissance.
» ÉDOU.UID. »
» P. S. Offrez, je vous prie, mes excuses et mes regrets au commandant, qui s'il veut bien se rappeler la viUe de Lyon, ne refusera pas de les agréer. »
— Que dites-voHS décela? demamla monsieur de Pomenars qnan I son hi'te eut achevé la leciure de ceite sen imentale épitre.
— Je dis que c'est un mariage rompu, répondit Garnier d'un ton dé^agf ; cela se voit lous les jours.
— Coiiimenl trouvez-vous l'impudence 'ie ce faiseur d'» phrases? ma fortune esta moi '... Parhleu, je le lui prouverai; son inaltérable obéissance... au m'iiient même où il mediSObéil ; et que veut- il dire avec cette ville de Lyon ?
— Rien ; c'est une vieille histoire dont nous parlions hier ausoir, et quin'aau un rapport aveccelled'aujour 'hui. Ainsi donc mon cher mon^ieur de Pomenars, ma cousine n'aura pas riionneur d'être voire nince ?
— Pensez-\ous qu'elle consentirait à me dédommager en devenant ma femme?
Le ( hef d'escadron regarda d'un air ébahi le petit vieillard, qui s'était levé subitement ( oninifi pnur exhiber à son intcrlecutcur les jirâces de sa personne, et lui faire ainsi apiirr-i ier les chances qu'il pouvait avoir pour toucher le cœur de mademoiselle de Passerot.
— Ma lame a «les idres fort singulicres, répondit-il au bout d'un instant en coniprio ant une vinlente envie de rire ;— el'e avaii sept ans de mo n- que son mari, elle désire qu il y ait la même différence d'âge en re sa i.lle et son (tendre; sous i e rapport-là votre neveu, qui a précisément \ingt-ciHq ans, lui semblait un époux prédestine pour Loi le.
— Eh hien! lichlre' il l'épousera ou j'y perdrai mon nom, s'écria monsieur rie Pomena s en s'oubliant au point de donner un coup de poing sur la table. — C'e>t son A nude de quarante ans qui le rstienidans ses chaînes; mais je les baserai.
Il fit plusieurs tours dans la chambre d'un pas rapide, puis, illuminé par une idée sou laine :
— Commandant, reprit-il, étes-vous un homme?
- Je l'ai toujours cru, répondit Garnier avec un gros rire.
— J'entends par lil, reprit le vieillard en jetant à son hute le regard scrutateur d'un seruei t qui prend le signalement d'une recrue,— j'entends un homme ca, able d'entreprendre la conquêie d'une femme jeuue encore, aimable, jolie, ei de réussir dans un temps donne; trois mois, ijUaire mois, je suppose?
— MoB siège le plus long a duré sept mois, Oit Garnier d'un air imposant; masc'éait ui e femme ù part.
— Celle-ci est une femme comme toutes les femmes; elle ne veut pas être quittée pai son amant; mais ce n'tst puint une raison pour qu'elle ne le quitte pas.
— De quoi sagit'l? demanda l'ofliiier, dont l'intelligence ne cheminait pis aussi vite (jue la pe isée du sexagén ire.
— De rendre à ce fou d'Éd"Uard le pluis grand de lous les services ; un service que je ne vous demaiulei ais certes pas si je n'avais que cinquante ans; de lui eidever sa maîtresse, en un mot.
— Conclu ! s'écria Garn-er en présentant cavalièrement sa large main, s-ur laquelle levieillarJ ne posa quavec hésitai icn le bout lie ses doigts, tant il ciaignaitdevoir se reicnner sur eux iclte tspèe de [latle de crabe.
— Bit n ! reprit monsieur de Pomenars, voilà une assurance
qui me rajeunit. J'étais ainsi à votre âge. Danton avait ra son: de l'audace! toujours de l'audace' il n'y a que cela, en amour surtout. J avais Men songé au pe it Bûisgontiei-, qua vous conuifissez pei.t-ètre; mais c'i st trop jeune ; cela rougit à chaque mi/t, cela se décontenance ; lier j'ai voulu le lancer, j'ai cru qu'il allait plejiier. île tendresse ou se trouver mal. Tandis que vous, commandant, vous devez être un loup do mer ?
— Un peu! dit le chef d'escadron en chiffonnant ses cheveux, tandis qu'il se rengor^eaii comme pour s ebr^ir la poitrine, double tic auquel il se livrait voloutiers lorsque sa vanité de loela e se trouvait mise en jeu.
— Ainsi, je puis compter sur vous tomme sur moi? -demanda I oncle de iMoriiac.
— Un peu plus que sur ton squelette, Adonis du PèrM.achase. pensa 1 oflicier en laissant tomber sur le chétif vieillard un legaid dont la compassion ne lut pas comprise de celui qui en était I objet. — J'ai dit: conçu! rê,-éta-i-il easuiie, c'est comme si la chose était laite.
— Hum! lit entre ses dents monsieur de Pomenars; l'assurance est une bi lie chose, mais un peu de modestie ne gâterait rien. Ne dirailon pas qu il n'ait qu'à se présenter avec sa grosse presiani e de carabiniei' pour triompher comme César? Tous ces occiseurs en paroles cjui awni le Combat embouchent la iromp lie, sont presque toujours les p eniers à tourner le d. s. Se ligure- i-il par hasard qu'il s agisse ici d'une actriie ou June grisetie?
Taudis que du tond de son large fiuteuil, le vieillard examinait son hôte d'un regard aussi peu bienveillant que celui qu'il en avait reçu lui-même un moment auparavant. Garnier, deiioul devant U cheminée étudiait dans la glace l'ellet d'un certain si uriie sur lequel il ton.p aii, et lelevaitdes deux cotés ses moustaches, afin de de. ouvrir davantage ses deiil» blanches et bien rangies. Un méuie temps, son imagiiiatién pr Somptueuse eiivaiiissait par anilcipatiun la nouvelle province ilu royaume deTeudie, dniit il espérait la conquête. Pour s'engager aussi résolument et sans plus île reflexion dans le complot trame par m iisi. ur de Pou eiiars contre son neveu, le chef d'escajroii éiait poussé par un double moiif, uiobile (le la plupart des aciions humaines et que le {.oèic a impitoyablement énoncé di<DS ce vers :
Son bien premièrement, et puis le mal d'autrui.
D'un côté gardant rancune à Edouard à propos de leur corversaiion de la veille, il se trouvait enlièiement dégage envers lui des oLiligatioHS courtoises qu'une con dencc impose d'or» diiiaire, et se réjouissait à l'idée île lui donner une lev<'D; d'autre part, le projet du vieillard di loyal s'ai'iordaii merveilleusemeni avec le p an de campagie anacreontique qu'il avait médité lui même av..nt de remuer en Fran e. Pour s« délasser des Bédouins, Garnier, comme nous l'avon, dit, avait ju>é la capture d'une duchesse eu loul au moins d'une marquise, car en sa qualité de bourgeois il regardait l'é. usson d'une femme avant sa ligure. Sur le point de voir s ou- VI ir la lice après la(|uelle il soupirail, sa laniaisie aristocratique s'éveil a d,.ns toute son énergie, et la vumieuse préoccupation de son esprit se tratiit inudonl dienient.
— J'espère que c'est une femme titiéo? d:i il à sonh-ile, en parodiant sans s'en douter la .susceptibilile d'Alexandre, qui ne voulait descendre dans l'aièneque puor y comt)'itire des rois.
— Titrée! repar'itle vieillard d'un air railleur; abl il vous faut des femmes titrées! Sans doute vous avcx peur de déroger?
— Mais, répondit roffi(,ier en se mordant les lèvres, si c'est mon idée! Vous m'avez parlé de trois ou qnairermds; je ne suis pas homme à per^irc ainsi mon temps pour un* lUOdiste. Qu.ind on a «oiinu des femmes uistinguees...
— Rassurez-vous, mon ci er commandant ; je respecte fr^p vos simp les aristocial ques pour vouloir vous encinailler, quoique entre nous le mol du marquis «le .Moniade ne me para ssc pdS aiiplicable en amour. A a vériié, la peiso nedonl il s'agit n'est pas une femme litiée, mais soyez sûr qu'uB succès auprès d'eLe u'en est pas moius fort digne d envie, ol
DE BERNARD
qu'il vous rendrait aussi glorieux qu'ont jamais pu le faire
vos conquêtes de garnison.
— Qu'cint ils tous à me j >ter au nez mes conquêtes de garnison, se dit le commandant avec une humeur concentrée ; il semble que ce cela l«n décrépit et son b'ancbec de neveu se soient donné le mot. Parbleu! si la discrétion n'était pas la première venu d'un paliiTit liomrae, je pourrais (^iter certaines de mes aventure-, de garnison i|ni leur feraient ouvrir les oreilles. Garnison! Ces Parisiens qui n'ont jamais perdu de vue le dùme des Invali'ips lont plié, ma parole d'Iiunneur !
— Vous voilà bien rêveur, dit monsieur de Pomenars, en voyant que ton hôte gardait le silence ; — est-ce que vous hésitez?
— Non, parbleu ! je tiens à vous prouver que la garnison n'est pas une trop mauvaise école. Ainsi donc tiiréeou non, puisque vous assuiezque c'est une jolie f 'ninie, je suis prêt; et même, continua l'otôder d'un ion léger, j'aime autant que ce soit une bourgeoise; (O'a nie changera.
— Je n'ai pas ^it (|ue ce lût une bourgeois?, reprit le vieillard en riant inlèrieurcnient de la taluité de son interlocuteur; son mari est un homme de condition, mais non titré
— Bien! je n'en demande pas davantage; princesse ou bergère, maintenant ça m'est égal; l'essentiel pour moi est de vous montrer que m'S c nquètes de garnison... suffit; quand entrons-nous en campagne?
— Aujourd'hui si vous voulez.
— Bravo ' mais comment cela ?
— L'Armi 'e en qiie.-tion, reprit le petit vieillard, sera ce soir au bal de niistriss Lawingti n, une Anglaise que je connais, et à qui je puis vous piési-nier sans autre préambule. Allez vous habiller; à neul lieures et demie ma voiture sera à votre porte.
Deux heures après cette conversation, le salon de misiriss Lawingion, où madame de Flamarc.l et son mari, ainsi qu'Edouard de Mornae, avaient pris place e.uel jues insians auparavant, vil entrer les deux conjurés, monsieur de Pomenars, les yeux pétillans d'une noire malice, tandis que son men on s'eiifonçaii dans sa cravate plus sournoisement que de coui'inie; et Iccommanduii Garnier, droit, raide, glorieux comme s'il se fù; prépaie à charger a la tête de son escadron les Arabes d'Abd-el Kader.
A.U milieu de la cohue moitié britannique, moitié parisienne, qui piicoiubrait l'apparieinen' de inisri^s Lawin^iOB, une de-, i^remiéres |^^r^onnes qui se rencontrèrenl sur le passage de moi'Siiur d Pomenars et d«i son lOmiagion fut Éd luaid deiMoiiiac. Saisi dune paniqie soudaine le jeune homme tenta une ivtraiie que la cheminée contre laquelle il c ait «1 puyé, une lab e d'éca' té à droite et un groupe de lemrae,s à gauche rehdinnt impralicabies. Se voy.wil dans la position d'un loup pr s au piège, il aticnilil lëie basse son oncle, qui venaii droit à lui, mais dont les premièies paroles le rassurèrent autant qu'elles le surprirent par leur mansuétude inespérée.
— Tu seras donc toute ta vie un enfant? lui dit le vieil'ard avec une sorte d'ironie induljjeiite. —Que siijuilie celle ridicule école bui.vsonuière?
— Mon Ollrle...
— Tu ne veux pas te marier?... N'en parlons plus. Tu sais qne ta détiTniinaiioiuonlr.iri m-'s désirs cl tu y persislis? S il : tu es bien av iti (jnc lu le fais à les risques et pér's; mais cela nélait p.is une raison [luur nous lausser compagnie et relarder notre dîner d'un • demi-heure...
— Croyei que je suis ilésulé.. Cmniiiaiidant, j'espère que ïous ne m'en vouez pas ? répondit Edouard en ofli anl la main à Ganii.r, qui la si rra Ira! reiisemen après avoir jelé un regard d'inielhgence k mon>ieur de Pom.nars.
— Dans Ion b Hel, tu i c lais de fort belles phrases sur ton obéissance, reiirilce dernier; Je vais la mellre a ré;)reuve.
Tu sais qu'il y a une soirée chez madame de Marsenay; y manquer tous deux serait un procédé qu'elle ne nous pardonnerait las; il faut que tu le dévoues, (ar je ne veux pas y allei'. Je \iens d'apercevoir ici d'Anieil, raudame de Boigne, en un mol toute ma partie de vvislh, et je cède à la tentation. Ainsi donc, monsieur l'obstiné, iireaez ma voiture, qui vous atieiid, et soyez aimable pour deux.
— J y vais à l'instant, mon on le, s'écria IWornac, qui,danâ sa joie d'en être quille à si bon marché, se serai' mis en routé pour Sainl-Pétersbiiurg.
En ce moment, la tigure sérieuse et blême d'un quatrième pei sonnage s'avança par-dessus l'épaule de Garf ier, en adressant à monsieur de Pomenars un de ces sourires obséqu eus auxquels, au moins autant qu'à la souplesse delà colonne vertébrale, se reconnaît la race des suUieieurs. A celle iuirusion qui menaçait de compromeiire l'harmonie de sa coiffure, le chel d'es<adrun se retourna vivement et se trouva nez à nez avec monsieur de Flamareil. Les dfux hommes te regardé- [ reut un .nstant, et reslèrent mutuellement fascinés; une lé- ' gère coniraction dts lèvres, une teinte hlafarJequi sembla decol irercB 'ore sa pâleur hal)iluelle trahirent seules l'éraOlion du mari d'Eudoxie ; moins maître que lui de ses impressions, lothcief de (hasseurs Ut en arrière un mouvement si brus ,ue, que le contre coup en fut senti à quelques pas delà dans la foule dont le groupe et.àt entouré.
— Qu'av?z-vous donc, co inijndant? demanda Mornac, qui avait été la prenrère \ic,ime de ce soubresaut.
Garnier lui prit le bras sans réponare et l'emmena dans l'embrasiire d'une fenêtre.
— Vous coinuissez ce monsieur qui parle à voire oncle? lui dit-il d'une voix émue.
— C'est monsieur de Flamareil, répondit Edouard avec une indifferenae affei lée, un chef de division du ministère des finances. Il a envie d êire nommé député, et mon oncle l'appuie de son crédit auprès des électeurs de Périgueux. C'est UB homme de mérite.
— II... est... veuf?... renritle commandant en articulant chaque syllabe comme si elle l'eut étranglé au pa sage.
— Veuf ! Et pourquoi voulez-voas (|u"ii soit veuf? s'écria le jeune homme, presque troublé de celte idée.
— Il est donc remarié?
— Il n'a été rajrié qu'une fois dans sa vie.
— Ainsi, madame... de FUmareil. . n'est pas morteP baU butia l'officier eu s'appuyant contre la boiserie.
Préoccupé de sa position d'amant, Mornac crut que le commandant, mis au lait par nions eur .ie Ponienais, amenait la conver alioii sur ce chapitre délicat dans une intention de raillerie tiuil ne se sentii pas d humeur à supporter.
— Je suis désolé de vous quitter, répondit il d'un ton sec; mais vous savez qu'il faul que j'aille chez madame de Marsenay. A propos, avez-vous fait ce soir votre prière à l'étoile d'É is-?
Après cette petite vengeance, le jeune homme tourna sur les talons et d spariit bii'iilôt à travers la foule, en laissant son interlocuteur immobile dan- l'embrasure de la fenêtre, comme ur. saint dans sa niche Celui-ci ne sortit de cetic espèce de péliilieation qu'en t ntendant a la hauteur de son cstonia' la voix aigrclelle de monsieur de Pomen.irs.
— Eh bien! que tait s-vous là sous ces rideaux? lui demanda le vieillard ; il y a un quart d'heure que je vous cher» clie. Eilouird est il parti?
— Parti,, répéta Garnier d'un air distrait.
— Ben. Maimeiiani que nous sommes débarrassés de lui, ouvrons la traïuhée. La dame de ses penées, et des vôtres bientôt, est dans l'autn salon elle donne une soirée jeudi, et je vais vons fain inviier. Quoiqu'elle mcdélesie cordialement en ma qualité d'oncl barbare, elle me ménage, et je suis stir qu'el e sera enchantée de m'obliger. Eh bien ! venez donc.
— Oui, allons! répondit le conimandant avec véhémence j j'ai besoin de m'anacher à ines souvenirs.
— Des souvenirs 1 dit monsieur de Pomenars, c'est bon pour un vieillard comme moi; à voiie Age, on doit regarder en aviinl, jamais en arrière. — Tciez, reprit-il lorsqu'ils furent arrivés dans l'autre salon, vous reconnaissez U, près du
LK FEMWE DE QUARANTE ANS
piano, le boiint textnvagant de mistiiss Lawinglon, que vous venez de saluer loui à-l'heuie ; eli bien ! voyez-vous à sa droiie celte femme enrobe noire el en lurbanP... Regardez, la voilà qui se relourne... Aïel vous ine cassez le bras! Prentz donc garde !
Le pelit vieillard arracha son conde de l'élau dans lequel le brodait convulsivement la main de l'ofûcier, et regardant celui-ci d'un air piteusement ébalii.
— Tenez-vous beautoiip h me prouver que vous avez un poignet de fer? lui dit-il; malheureusemeni.jeiiepuis pas en dire autant de mes os. Quelle frénésie soudainel Voilù cequi s'appelle prendre feu à la première vue 1 Est-ce d'Alger que vous avez rapporté ce tenipéranient afiieain ?
— Vous dites que c'est là... la femme... dont votre neveu est amoureux? demanda Garnier d'une voix entrecoupée
Et il se passa la main sur le front pour en essuyer la sueur soudaine.
— Elle-même, répondit monsieur de Pomenars qui continuait de se frotter le coude. Modérez vos transports, et allendez-iDoi là ; je vais négorier voire présenialion.
— Je me présenterai moi-même, dit ce dernier, dont la figure flamboyait cfmme une comète; et il traversa le salon d'un pas qui, sans le tapis, eût ébranlé le parquet.
Feuilletaiit avec nonchalance une partition ouverte sur le piano, mad srae de Fhmareil nele vit pas venir. Avant d'avoir reconnu l'homme qui se penchait vers elle comme pour la saluer, e'ie reçut à bout portant ces paroles, qu'un loup, au temps où les animaux parlaient, n'eût pas prononcées d'une façon plus carnassière :
— Si je n'en meurs pas, j'en deviendrai folle! Je vois avec plaisir que vous n'êtes ni folle ni morte.
Eudoxie tressaillit, se reiourna, et i-e renversa à demi sur le piano comme si quelque cho>- invisi' le l'eût frappée. Dans ce mouvement, ses doigts, en s'accrocliant aux tourbes du clavier, leur firent rendre une harmonie qu'il eût été fort difficile de noter, et qui se perdit heureusement au milieu du bruit du roùt.
— Elise, vous ne m'attendiez pas! reprit Garnier, du ton dont Othello dit : — Désdémone, avez-vous prié celte nuit!
Un salon est pour une femme du monde ce qu'est pour un homme le terrain d'un duel : il faut vainere ou mourir sur place. En fice d'une appariiion plus effrayante que celle d'un revenant, madame de F amareil s'afl'ermit sur ses genoux fléchissans, dompta l'éinoiion de son cor>age, puis lançant tout autour d'iUe un regard rapide, imprima sur ses traits dociles à une puissance de volonté presque magique, l'air calme et gracieux par lequel, dans un autre momeni, elle eût accueilli les coniplimens d'un homme de sa société habituelle.
— Monsieur de Flamareil est ici, dit-elle d'une voix basse, mais distincte.
— E^t-i e lui qui vous fait peur, ou monsieur de Mornac ? répondit l'ofiitier, en lui plongeant dans les yeux un regard furibond.
Eudo.\ie sentit une rougeur ardente s'étaler sur son p-lle visage,etse pencha comme pour regarder sou braceletqu'elle feignit de fermer. Un moment après, lors(iu'elle ri leva la tète, son frunt était calme de nouveau, ses yeux et ses lèvres souriaient.
— Tliéodule, dit-elle avec un accent pénétrant, autrefois vous étiez un hnmiiie d'io ineur I
Les deux anciens am^iUs se contemplèrent un instant en silence, éluiiiant plus atlentivenicnt qu'ils ne l'avaient fait jusqu'alors les changimcns opérés en eux par dix années de séparation. Quoi qu'on puisse dire de la piceociié du déclin chez les femiUiS, madame de Flamareil soitii victorieuse de cet oxanreir.e parut au conrmaïKlrnii aussi belle qu'aux jours où elle s'appelait pour lui seul : Klise.
Une diose vraie, quoique peu remarquée jusqu'ici, c'est que les lempéraniens ton. ires, les organisations sensibles trouvent des forces merveilleuses pour supp"rter les épri iivcs auxquelles les expose leiiinatrrie impressioiriiable. On dirait que l'amour, malgré le bandeau dout l'a puériicuicnl affublé
la mytliolngie, reconraisse ses amis et les ménage tout en les toriurani. Les souffrances du cœur enlaidissent presque toujours les êtres qui n'en ont pas l'habitude. Rien, par exemple, de ridicule ou de hideux comnre un gros homme lymphatique dont les paupières bouffies et les prunelles larmoyantes trahissent la visite cruelle du dieu malin. Les femmes, au contraire, c'est à-dire les femmes sentimentales, vivent da.is les chagrins de l'amour comme dans une atmosphère naturel le, bénigne, et l'on pourrait le croire, nécessaire; elles se conservent dans leur mélancolie comme ces beaux fruits ijui acquièrent une saveur nouvelle dans l'alcool, au lieu d'y brûler; elles pleurent de source, sans avoir les yeux ronges, el la larme suspendue à leur paupière semble seulenreni une perle déplus dans leur toilette! lenrpSleur même, causée par l'insomnie, a un air de coquetterie, depuis que la pâleur est à la mode. Ces femmes-là sont très malheureuses, cependant ; captivez leur conlianee, si c'est possible, vous entendrez les récits les plus douloureux, qu'à leur vue vous n'auriez jamais soupçonnés; elles ont l'âme saignante mais le frotrt sans rides; le cœur mort nrais le visage plein de vie. Les peintres ont bien compris ce que nous voulons exprimer ; à part Murillo, tous ceux qui ont peint la Madeleirre, l'ont représentée bien attrayante encore pour tant de repentir."
Madame de Flamareil était donc restée belle en dépit des soulTrances de son cœur, el le tenips pour elle avait moritré presriue autant d'indulgence que l'amour D'ai leurs, tout ce que le goût naturel et la science acquise peuvent inspirer de précautions ciinser\atrices ou d'artilices réparateurs, était pratiqué par elle de manière à rendre plus imperrepiible encore la trace de dix années aux doigts légers et bienvci.lans. D'ordinaire, les femmes achètent un diamant à chaque ride naissante el remplacent par une flfur le moindre cheveu qui tombe ; Eudoxie n'avait pas attendu les mortifians «onseils de l'âge déclinint ; elle avait adopté le luxe comme fantaisie avant (ju'ilse fût imposé à ellecommenécessité. En la voyant dans ses grands jours, couverte de pierreries, chacun se disiit qu'elle n'en avait pas besoin, et iiu'une simple couronne de marguerites des champs eût suffi à sa coquetterie. Par un rare privilège, sa beauté, noble et douce à la fois, lui permettait égalemest la magnificence el la simplicité; ce jour-là, par hasard, api artenait à la magnificence.
En face de cette rayonnante ii fidèle, le chef d'escadron sentit malgré sa colère un éblouissement involontaire. En revanclie, l'impression qu'elle-même reçut fut fort différente. A la vue de la ligure enilammée el du colossal eniboi'point qui avaient remplacé la pàh ur sentimentale et la lounrure élancée de l'ancien lieulenant du septième chasseurs, elle se demanda parquelle indigne làcheiéde son cœur elle avait pu aimer cette manière de tambour-major. Le résultat de cette mutuelle comparaison lut instantané. En se sentant près de redevenir amoureux comme autrefois, Garnier éprouva un surcroit de fureur, en partie dirigée contre lui-même, tandis que la femme de quarauie ans dissimula, sous un redoublement de douceur concilianie, la haine subite que lui inspirait la vue de son ancien adoraterrr.
— Mou Iroiineiir! répéta le chef d'escadron avec une amène ironie; autrefois viuis me parliez du voire.
— Si j'ai perdu ce droit, est ce à v.ius de m'en faire un crime? reprit Eu<li xie en évoquant polit quemenl les souvenirs de Si première passion; mais un amant se laisse diffficilemenl ramener au chemin qu'il a ouvert, lorsqu il sait (lu'un autre l'y a remplacé.
— Oh ! je me rappel e que vous êtes fort spirituelle, répondit le gros (Oinrnaiiilaiit d un ton brusque ;— si nous discutons, vous finirez par me prouver que deux et deux font six ; permeitcz-nioi de rentrer dans la (]uest!on. Il ne s'agit pas il i de Lyon, mais de Paris. Viilà quatre ans que je n'y étais venu, à Paris, et je ne m'attendais pas au bonheur de vous y retrouver. Avouez que c'est une reneoiiire fort originale. Ab ! ail' riez donc, madame; est-ce que Ci la ne vous paraH pas comme à moi, tort original?
— \ oulez-vous me peidre liit madame do Flamareil d'une voix suppliante. Si vous m'avcx jamais ainue, ne me ^arlcx
DE BERNàRD.
plus. Nous nous reverrons, et je vous pxpli-querai tout. Mais, de i;râi-e, laissez-moi ! on nnus regarde ilejà.
Garni T liésiia; car celle voix auirelois si puissante sur son cnur, y réveilla à chaque mot i|Ucl(iBe éclio depuis longtemps eiiiiurnii; mais biciiiùl il se reprocha sa faiblesse , et réfioiiUitaveu toute la lérociié qui peut être permise à un aoiani trahi :
— Pourquoi ne pas commencer l'explication tout de suite? Etd'abunl, diies-moi, je vous prie, |)Our quille raison vous avez doiiné à ce séduisant nidn^ieiir de Morriac une étoile si éloignée de la mienne? D'ordiiiaiie, on cherche à rjpprui'her ses amis; et vous nous avez logés, l'un à la Madeleine, l'autre aux Invalides. Este craiiiie d'un duel d.ms le ciel ? Rassurez-vous ; mon étoile et mol sommes très paciliques : je ne me bats plus pour les femmes tt Laniariine! aimez-vous toujours Lamartine ? Monsieur de Moriiac m'a-t-il remplacé dans mes lonctions de lecteur comme dans tout le reste?
L'ofliiier eût pu continuer longtemps de la sorte sans être inltTiompu. Écrasée par cette tirade biutale, ne trouvant Dell de prudent à lepuiidre, n'usant plus legaider autOi-r d'elle de peur de reiicunirer des regards moqueurs, ten.ée de fuir mais retenue k sa place p.r la crainte d'un éclat, madame de Flanureil restait iminubile en face de son impitoyable interroijatvur, »s dents serrées, les lèvres enir'uuveries par un sourire nù s'était rélui,ié tout sun courage, les bias cruisés sur la poitrine, comme si elle eût cherche à se ratierniir le •œur par cette étreinte convulsive, et implurant du lond de rame quelque ange sauveur q .i prit pitié d'elle.
Ce sauvuur ai riva ; ce ne lut pas un ange, ce fut son mari; i^. ne vint punit par pitie pour el e, mais par crainte du ridicule pour lui-inêiue. 'l'emuiii depuis quelques instans de la toituieinlligee a sa femra>', uunsieur de i'iauiareii tompiit qu'il i tait temps d'y mettre un terme: il traversa le salon d'un air calme, salua le commaiidanl avec une poli esSe héiu'ique, et, ollraut le bras àEudoxie, lui dit de la manière la plus ïaturelle :
— \ otre voilure est là, voulez-vous que nous partions?
Madame de Flamareii ne répond t rien, mais elie s'accrocha au biasde son mari avec l'énergie convulsive du malheureux qui sf noie. En voyant sa pruie lui écliapper, Garnier »e pencha vers eue et lui jeta pour adieu tes paroles :
— iViuiisieur de Moruac vous atil lait pan de son mariage avec ma ■ousine?
A ce dernier coup, aussi foudroyant qu'inattendu, Euduxie se sentit Irappee d'un vertige; elle serait tombée sans l'appui de son mari, 6. M^ ne se ranima peu a peu qu'en respirant l'air Iruid auquel donnait accès la glace de la voiture qui l'emportail rapideuient.
Dans le salon demistriss Lawinglon une seule piîrsonne avait suivi a>ec curio-ite les moindre^ détails de cette scène, celait iu"i sieur de Pomenars; malgré sun expérience du monde ei la pciie r<iiion habi uelle de son esprit, le vieillard nf pui par>enir a se rendre cumpie de la cund..iie du comuiiinuani, tunl elle lui parut inouïe et exoibilante.
— gucllu est cc'.ie inauiere bédouine de se présenter soi- /nénie a mie lemme qu on n'a jamais vue? se dit-il dans sa stupr'Uciiuu piutoiide; — de quel éirphunt saunage me suisle tait II! Cornai ? loul-a-rbeure il me brise le bras à moitié, ei maintenant il roue des yeux si féroces en lui pulant, qu'elle en peid contenance', ne dirait un pas qu'il s'«pi>iSte à l'emporter dans son antre pour la dévorer? que diantre peutil lui rugir?
Ne pouvant résoudre lui-même cette question, le vieillar.l s'empressa de rejuindie Gamier, dès qu'il le vit seul :
— Gloire a vous, commaiidani I lui ilil-il d'un air émerveillé. Est-ce ainsi que vous nicucî les Arabes?
=- Pl(^l <t Dieu que j'eusse affaire à un Ar-ilje, répondit l'of-
fi ieren fermant énergiquement la main comme s'il eût serré la poignée de son sabre.
— J'avoue que je ne comprends pas, reprit monsieur de Pomenars en ouvrant de grjuds yeux.
Au lieu de répondre, le commandant étendit le bras et prit sur le plateau que lui préseiiiail un dome'=lique un verre de sirnp, qu'il a ala d'un Irait. Ayant ainsi porté remède à un éiran-glement rausé par la colèr», il fut sur le point do laire au pciit vieillard une rontidence entière; mais comment punir Eudoxie sans parler d'E'ise, etsans accrpter, p t conséquent, le rôle d'an'aut oublié? Ganuer hésita un instant entre la crainte de se rendre ridicule et le besoin d'épancher une des plus violentes fureur- qu'il pùi jam-'is éprouvées; car il ne p,irdoniiait pa": à madame de Flamareil de n'être pas morie après leur séparation, a'nsi qu'elle en avait pris l'enga^pm^iil. Depuis d x ans, ce trépas imaginaire était son chagrin, son remords, son crime, son ver rongeur comme il disait; etsans ((n'il o ât se l'avouer, son cœur prenait parfois un orgueilleux plaisir à se laisser ronger. Cetie femme tuée par son amour lui inspirait une sorte de vénération pour lui-même. r-:n se trouvant si faial, il se respectait. Chaque fois qu'il venait de s'attendrir au sujet de sa chère morte, le regard qu'il promenait ensuite sur les vivantes avait quelque chose de plus rovalement exterminateur. Renoncer à (elle tombe, dont sa vaiiiîé sv'aitfait un piédestal, dépouiller ce deuil dans leiinel se carrait depuis dix ans sa mélancolie, pour endosser le vuli^aire uniiorme des amans réformés et remplacés, était un désenchantement dont sa p'iilosophie ne put supporter le choc. Le premier sentiment éclos de son indlgnaton fut un besoin de vengeance, qui neutralisa la haine subite qu'il avait éprouvée pour iVlornac en découvrant en lui siii successeur.
— C'est elle (|u'il faut frapper d'abord, se dit-il; le tour de ce fat viendra plus tard. Kn attendant, il épousera ma cousine, et je veux que cette femme sans cœur en meure de dépit puisqu'elle n'est pas capable de mourir d'amour.
Garnier résolut donc de g.irder son secret pour lui seul; mais dans ce |iaiti que lui dictait, avant tout, sa vanité, il fit, selon l'upage, intervenir un motif plus généreux.
— Elle a fait un appela mon lioniieur, je me tairai; ma vengeance, pour être noble, n en sera pas moins foudroyante.
— Voulez-vous bien me dire le mot du proverbe que vous venez de jouer ' reprit monsieur de Pomenars en voyant le chef d'escadron absorbé dans ces réflexions qui projetaient sur sa large figure un relief farouche.
— Rira bien c/ui rira le dernier ! répondit l'oflicier en souriant de la même manière qu'un auire eùl grincé les dents.
— Je suppose que l'âge m'a ôté l'intelligence ou la mémoire, repartit le vieillard ; j'ai beau interroger mes souvenirs de jeunesse, je n'y trouve rien qui, de près ou de loin, ressemble à votre manière orieniale d'entrer en matière. Excusez ma curiosité, mais j'ai toujours aimé ù m'instruire, et quoi(|ue je ne sois plus dans le cas de profiter de vos leçons, je les recevrais avec reconnaissance. Que diable avez» vous pu lui dire pour produire un effet pareil'? En sortant elle cliancelait, et j'ai remarqué positivement qu'elle s'appuyait sur le bras de son mari; vous voyez bien qu'elle avait un peu peidu la tèie.
— i:ii bi>n! si j'ai fait impression sur elle, n'est-ce pas d'un bon augure pour la réussite de notre projet? répondit Garnier en appelante son aide une dissimulation étrangère à son caractère.
— Assurément! ainsi notre con;uration subsiste toujours! -Toujours! et, s'il le fallait, je signerais mon serment
de mon *ang
— Alors dites-moi...
— Je ne [mis vous donner aucune euplicalion ; mais croyeseu ma paioh^ : le mariage de votre neveu et de ma cousine se fera, dùtSatau en personne s'y opposer; je prends tout sur moi.
le peiil vieillard se sentit subjugué malgré lui par la se» Icnnité de celte atlirmalion.
— Au fait pensa i-il, les femmes ont pa-fois d^s caprice» si étranges! Il tsl possible ^jue cel Hercule africain rcus'
LÀ. FEMME DE QUARANTE ANS
sisse avec sa grosse voix, ses moustaches de pandour et ses épaules de cenl-suisse. Cep» ndant.javais meilleure opinion d'elle!
Monsieur de Pomenars était attfint d'une faiblesse particulière aux petits hommes; les gens de haute taille lui inspiraient une répulsion dont la cause n'était peut-être pas exempte d'une cfPtjine envie. A ses yeux, le colossal che d'esradron passait donc pour un de c s géans mal bâtis qui sèment la terreur dans les contes de fées ; et pour admettre qu'un pareil ogre pût plaire, le vieillird philosophe était obligé d invoquer l'irrévencieuse ironie qu'Ariûsle s'Cbt permise dansJnconde.
— Edouard, quoiqu'un peu grand, est mille fois mieux que ce Goliaih, pensa-t-il; mais les femmes ressemblent presque toutes à cet enfaut qui disait à sa bonne : J'ai tant vu le soleil I Si le soleil ennuie quelquefois, quel amant peut se (lutter d'amuser toujours ? Hum ! si je n'avais (|ue quarante ans, oumémecinqiian'e, j" me chargerais bien de trouver eet instiuii propice oii l'ennui parle plus haut que l'amour et con- S'^ille l'inconstance; mais a mon âge le rôle de speciale-r eistk seul qui convienne. Il faut laisser le champ libre à ce gros lion de l'AUas.
Huit jours après, monsieur dePomenars, qui s'était décidé à attendre reffet des promesses de Garnier, le vit arriver l'oreiile basse et la mine allongée.
— Cel'e îemme-lù nous fera tous damner ! dit le chef d'escadron, sans autre préambule : — elle a appris, n'importe comment, le mariage près de se conclure entre votre neveu et ma cousine; save^-vous ce qu'elle a fait alors? Elle a trouvé moyen de rencontrer ma tante chez madame de Lordes, que vous cro>ez dans vos intérêts, mais dont la conduite me semble fort louche, et que j'accuse rais volontiers de défection : là, s'est formée une liaison qui, en moins de huit jours, est devenue de l'amitié, de l'intimité, de la passion ! Ma tante se laisse ment r comme un enfant lors(|u'on sait exploiter son amour-propre. A l'heure qu'il est, elle ne parle que de madame de Flamareil, ne voit que par ses yeux, n'entendqiiepar ses oreill s.
— Bref, madame de Flamareil a perdu Edouard dans l'esprit de iiadame de Passerotl s'écria le vieillard en s'agitant dans son fauteuil.
— Pas du tout: ohl vous ne la connaissez pas encore! elle n'a pas dit un seul mot de Mornac; mais elle s'est prise d'une si belle tendresse pour loïde. qu elle la marie à un sien cousin poussé de terre tout exprès pour la ciri onstanre, un monsieur d'Alignier, un jeune homme charmant, millionnaire, et plus noble que le roi-, enfin un phénix dont ma tante raflole déjà sans l'avoir vu, 1 1 que va nous jeter sur les bras, au premer jour, la malle-poste de Marsille.
— Bienjouéldit monsieur de Pomenars ; cette femme-lù était née pour être ambassadrice. Mais vous, qu'avez-vous fait? Car, après votre éiourdissant début de l'autre jour, je ne pense pas (|ue vous soyez resté les bras croisés en face d'une pareille manœuvre.
—Moi! s'écria Garnier d'une voix tonnante, j'arrive du Havre, où m'avait appelé la nouvelle delà mort de mon oncle, que j'ai trouvé à déjeuner mangeant sa huitième douzaine d'huilres. Il n'y a que ce démon im arné qui ait pu me jouer «n pareil tnur el nie faire faire ce petit voyage d';igréuieni pour se débarrasser de moi. Dans ma première émotion d'héritier, je n'avais pas remarqué que celte internale li ttre d'à vis n'était pas tiuibrée. C'est en arrivant ce malin, que j'ai appris de ma tante la révnlutinii commencée pendant mon absence, et près de s'accomplir si nous ne monlous pas à cheval.
Monsieur de Pomenars se renversa sur son fauteuil et ne chercha pas à retenir un rire moqueur.
— Eh'eh! jeunis gens, dit il, vous avez trouvé votre maître. L'autre jnur, c'est Edouard (lui part d'ici, dèlerminé comme un Sparti.ite, et qui revient sans son bouclier; a.ijoui'd'hui, c'est vous à qui l'on taileonrir la poste. Ah! ah! le tour est piquant! et. cela vous apprendra, coinmaiidjnl, h De pas croire si vile au dévès débondes. -^ Allons, puisque
les soldats en activité meitent bas les armes, je vois bien qu'il n'v a plus d'espoir que dans tes invalides.
Le vieillard sonna.
— Lapierre, dii-il au domesiique, faites mettre les chevaux a la volière et venez m'habiller.
Une heure après, monsieur de Pomenars, l'œil plus vif, la tail e p'iis droite, l'air p us veri-galanl que jamais, se fit annoncer chez madame de Flamareil.
La femme de quarante ans était dans son sa'on. A lî vue de l'homme qu elb- déiestiit le plus au monde, le commandam Garnier excep'é, elle se leva en atlectaiitUM gracieux empressement, el avança eile-même unf.iuteuil. Le \ieillard, ù qui son expérionce avdit appils (jue, même en diplomatie, la ligne droite esi a la fois la plus courte et la |)lus sûre, s'assii, et entama aussitôt la disussion, cumme une batterie, .') rvie par des canonniers habiles, ouvre son feu dès qu'elle se met en ligne.
— Madame, dit-il avec un mélange de galanterie respectueuse, de ferme écoBij 1 nie et de familiariié paiernel e, je viens ira't r avec vnus une négnciaiion si déùiaie, qne je la regardera'S comme im.ossilde si je m'adressais A une feni') e d'un larac ère el d'un esprit ordinaires. Mais ù vous, madame, je puis tout dire -, et la liberté doni je vais user est miiinsemore un droit démon âge, qu'un hommage (jui vcus est dû. r/ailleurs, vous lesaviz, cunimua-l-il en porianila m<in à la coiiïuie soigneusement poudièe (|ul é a'i une de ses ( oquetiei les de sexagénaire, les cheveux blaO' s d'un vieillard ont le même privilège que la rolie d'un c^nesseur.
— Voilà un exor le qui sent le^ approc hes de Pâ>|ues, observa madame deFIdUiareil ave un sourire ambigu. De quelle confession s'agiiii? de la mienne on de U \ôtre?
— Delà mienne d'abord; el puissiez-vous m'acrorder l'indulgence que vous seriez sûre de trouver en moi, s'il était possible que vous en eussiez besoin.
— Je vous é< ouïe, répondii Eudoxie, en se redressant sur son fauteuil avec ladis;nité glaciale d'une reine forcée d'entendre les remonstrances de quelque vieux consei 1er dévoué et radoieur.
— Vous savez, madame reprit le vieillard avec une aisance imperturbab'e, que ;e désire maritr mon neveu, Edouard de Mornace,; c'est votre consentement à ce mariagequeje viens solliciter.
— Mon conseniement! s'écria madame de Flamareil dont les yeux babiluelenient si iloux élincelèrent soudain; — je ne comprends pas ce te p aisanterie, monsieur; suis-je donr mèrede m'^nsieur de Mornac?
— Si cela était, madame, Éiouard ne vous porlerait pas un attachement plus profond que celui qu'il vous a >oué. De grài e, ne n'inieironipez pas. Je ne parle que des seniimens de mon neveu -, les vôtres sont un secret sacré pour moi cl sur lequel je ne me permetlrais pas même une conjecture. C'est donc a la femme pour laquelle Edouard donnerait sa vie, j'en suis certain, que je viens demander, en retour de ce dévoûmentsans bornes, une preuve d'intérêt véritable. Vous comprenez bien, je n'en doute pas, qu il faut qu'Edouard se marie; il est le deruierde sa lamille et mon héritier le pins proche,c'e>l donc pour lui une absolue nécessité de position. Il refuse cependant, et, à mon tour, j'apprécie trop vivemeni les raisons de son refus pour lui en vouloir. Vous seule^ madame, pouvez obtenir de lui le sacrifice qu'exige l'inléril de son avenir. En réclamant celle généreuse inter.enlion.f ■ niellant mes désirs sous la protcrlion des plus nobles inspirations de votre cœur, ai-je iroii attendu de \ous?
— De la pan de tout autre, je regarderais Cfl étrange discours comme un outrage, de la vùire. monsieur, je veux n y voir qu'une méprise. Je n'ai ci. aucune nui. ièie le droit do.'frir mes conseils à monsieur de Mornac : pennetl.i-moi de ne pas abuser plus longicmps de la boulé qi*e vous miilei * me prodiguer les vOlres.
DE BERNARD
A ces mots, prononrés d'une voix calme. Eiidoxie se leva comme pour luetire lin à une visite offensante et désormais sans but ; mais le sexagénaire n'élail pas homme à se laisser si facilement éconduire; il resta donc cloué sur son fauteuil, et reprit, sans aucune marque d'embarras :
— Je me suis adressé à voire cœur, et c'est YOtre cœur qui a répondu ; j'aiirais d\\ prévoir sa réponse. M inlenant parlons raison. Si Edouard ne se marie pas aujouid'lmit il le sera demain, ce sera dans un an, dans deux ans, dans dix ans si vous voulez; mais enfin lot ou tard il se mariera, et vous le savez aussi bien (|ue moi. Alors pourciuoi ne pas essayer dés à présent un effort de courage que chaiine jour doit rendre plus iliffidle? De grâce, madame, ne voyez plus en moi un tyran sans pitié, mais un homme dont toutes les sympathies vous sont acquises ; oui, mou cœur est de votre parti, ainsi que votre raison se range du mien. C'est une épreuve cruelle, je le sais, et je voudrais en prendre la luoitié; mais croyez-en mon expérience, toutes ces liaisons qui sont le seul bonheur de la vie doivent tinir ainsi, quand celui qu'on aime est trop jeune pour offrir ces gages de slablité •^ans lesquels l'amour n'est qu'un rêve dont il faut s'éveiller tôt ou tard ; tandis qu'avec un homme dont la position est faite, et qui juiiit à la maturité raisuranie de l'âge la chaleur d'une ame toujours jeune, rintimilé devient chaque JDur plus duuce, car aucune crainte de l'avenir n'en corrompt le charme.
Sans y songer, et par un effet de riiabitude, monsieur de Pomenars était retombé dans une de ces homélies que les anciens du diocèse de Paplios apprennent pas cœur (juand vient à fleurir leur cinquantième printemps. Eu voyant le i hemin oij s'engageait le vieillard toujours vert, madame de Flamareil se rassit doucement, comme si l'insidieuse eloquenr e des paroles qu'elle venait d'entendre l'etit fascinée en dépit d'ellemême.
— Ces réflexions sont trop vraies, dit-elle avec un accent mélancolique ; voila comme souvent nous autres pauvres femmes nous t'àious notre vie d'une manière irrêpaiable.
— Il réparable I s'écria moi. sieur de Pomenars avec une chaleur juvénile; à votre âge peut-il exibier quelque chose d'irréparable? 11 n'est aucune blessui e que le temps ne ferme, aucune douleur qu'il ne console.
— Le temps l répéta Eudoxie ea secouant tristement la tête.
— Ou, remède plus prompt et plus efficace, les charmes d'une affection nouvelle, reprit le vieillard d'une petite voix douce comme le siûiement d'une couleuvre.
— Les souffrances du cœur exhalent une amertume qui éloigne ceux qui peut-êlre pourraient les guéiir, dit la femme de quarante ans en levant ses grands yeux, comme si elle eût cherché au plafond ta ligure invisible de quelque ange guérisseur.
Le sexagénaire, qui depuis quelques instans, perdait insensiblement de vue le Lut de sa vi>iie, suivit du coin de l'œil cette dolente paniomime, et l'intej prêta d'apiês les c aïeuls ordi.. aires d'un talent d'observation exerce, mais non pas infaillible.
— Je parierais, se dit-Il, qu'elle n'aime réellement pas Edouard et qu'en tout ceci sa vanité se trouve plus en jeu que son cœur. L amour d'un très jeune homme éeaie oruinairenieni une femme de cet âge ; or, elle me paraii mélancolique pour ne pas dire triste. Ces blondes a timpeiammcnt
•anglais ont dans le caractère une foule de nuances et de raflinemens, dont un écolier comme ce pauvre Edouard ne se doute seuleiient pas. Elle a réellement de l'esprit, de lame ; il lui faudrait pour ami un liomine (|Ui sût la roinpreiidru avaiil qu elle eut parlé. Ali ! si je n'avais que ciiiquaiiie ans, monsieur mon neveu serait maiié avant un mois. Mais, à mon âge, ce serait une folie 1 Ce qu'il y a de sûr, col que depuis qu>:l<|ues instans elle use avec moi d'une sorte de coquel'erie ; dans quel but'/
Avant qu il eut résolu cette question, le regard d'Eudoxie quitta le plalond et descendit sur lui aussi doucement que te pose une colombe.
— Achevez votre confession, lui dit-elle avec un sourire
enchanteur; répondez-moi; est-ce uniquement par intérêt pour monsieur de Murnac que vous tenez tant à ce mariage?
—A-telle envie de se moquer de moi? pensa monsieur de Pomenirs, ou bien ai-je tort en refusant de comprendre un langage dont j'auraisterriblement tiré parti il y a seulement cinq nu six ans? Riais après tout, si c'est un piège, qu'estce que je risque? et si elle est de bonne foi, ce (|ui est pos» sible à la rigueur, pourquoi leindrais-je une ininteJligenca impolie?
— Si j'avais un autn? motif, me le pardonneriez-vous? ré])ondit-il alors, entraîné hors des limites de sa prudence ordinaire.
— Pour pardonner, il faudrait connaître l'offense, reprit Eudoxie, en veloutant encore l'aimant de sa prunelle.
M. de Pomenars hésita, comme un initié aux mystères de la franc-maçonnerie à qui 1 on ordonne de sauter pieds nus sur un pari|uet hérissé de clous, sans qu'il saihe si ces <lous sont de leutre ou de 1er. A la lin, la vanité l'emporta sur la déliance.
— Bah ! se dit-il, (|uel intérêt aurait-elle à se joser de moi? elle n'est pas tieureuse; il est assez naturel qu'elle ail besoin d'épancher son lOf.ir, et qu'us ami de mon àgo lui inspire de la confiance; et puis, je suis peut-être liop modeste.
A cette réflexion pérenjptoire, le sexagénaire ne balança plus.
— Vous voulez connaître l'offense que j'ai commise, et je lis dans vos yeux que vous l'avez déjà devinée, sé.ria-t-il d'une voix paihéti(|ue. Ma raison pour marier Edouard, c'est que depuis longtemps son bonheur m'importune, me désespère ; c'est que.... je suis jaloux de lui.
— Jaloux! dit Eudoxie dune voix de sirène; il me semblait que, pour être jaloux, il faLait d'abord être amoureux?
— Et si je l'étais?
— De moi?
— De vous.
— Quelle ironie!
— Dites quelle vérité ! s'écria le viellard exalté par son succès, en faisant vibrer le plus possible sa petite voix fêlée.
Madame de Flamareil relira sa main que son nouvel adorateur venait de saisir, et se penchant vers la cheminée, elle sonna. Ace geste, monsieur de Pomenars s'élança de son fauteuil, en se disant avec émotion :
— Vat-cl!e me faiiejeter par la fenêtre?
— Prévenez Hioi.sieur de Flamareil de la visite de mOBsieiir de Pomenars, dit Eudoxie au domestique; puis, lors-
j (in'il eut rcicrmé la porte, elle se leva et coiiicmpla un instant le petit vieillard, qui se tenait au milieu du salon, inimo»
j bile et mnet, comme si .'jnehiue fée mallaisanle l'eût frappé de sa baguette.
— Je TOUS dois des remenîmens, lui dit-elle avec une raillerie d'autant plus poignante, (ju'elle semblait chercher à se contenir; — j'étais soutirante liirs(|ue vous êtes venu, et vous m'avez guérie; il y a bien longtemps ()ue je n'ai passé une heuie aussi amusante. Quant à l'objet de votre visite, voici ma réponse : puisque vous m'aimez, vous comprendre/.qu'uii autre puisse avoir aussi de railacliemeiit pour moi, et vous me paidoniierez mon mauvais goût, si je vous avoue que je tiens plus a une jeune amitié (|u'a une (lassion... patriarcale.
Après avoir loilfé monsieur de Pomenars de ce dernier mol, propre â lui rappeler l'humble retenue qui sied au vieil âge, madame de Flamareil lui lit une révérence dont la grica êgalail l'Ironie, et snilit du salon.
— Échec et mat ! se dit le vieillard en se rasseyant tranquillement. Parbleu 1 \oi:â une maîtresse lemme ; à treille ans, j'en aurais été amoureux fou. Je comprends maintenant que ce pauvre Edouard se soli laissé emmailloter, et que le gros commandant arrive du Havre ; mais je lui prouverai qu'on ne vioni pas à bout de mol comme de ces deux iiimicens.
La porte du salon s'ouvrit, et monsieur de Flamareil entra d'un air empressé.
LA. FEMME DE QUARANTE ANS
— Je suis désolé qu'on nem'al pas piévenii plus tôt de votre visite, Uil-il avec 1« pol tesse acioniplie qui lui était habituelle.
— MoD cher monsieur de Flamareil, répondit le vie'llard d'un ton un peu sec, je n;^ vous retiendrai pas longtemps, car je n'ai que quelques mots à vous dire ^'ous savez aussi bien que moi que I intérêt mutuel est la meill ure liase pour tonte espèce de négociation. Or, vous avez mvie d'être député et vous avez besoin de mo auprès des élei teurs de Péligueux ; de mou cùié, j'ai nivie de marier mon neveu, et j'ai besoin de vous pour tei miner ce mariage.
— Disposez de moi, réj-undit monsieur de Flamareil, en quoi puis-je vous ;eivir?
— Vou- allez le savoir. Madame de Flamareil, dans une intention que je ne me permettrai pas île jugiT, clierctreà mariiT monsieur d'Aligniei-, son i ousin, à mademiiselle de Passeroi, dont je désire la main pour mon neveu. Je suis le premier en date, et pour aui une con^-déiaiion je m; rrnoncerai à mnn projet. Je vous prie donc d'intervenir dans ■ eite affaire, et de lever les obstacle^ que je ren onire, comme je me charge de lever ceux (|ui poui raient s'opposer i vo!re éledion. En un mut voici mou uliimainm: pas démarrage pour Edouard, pas de riéputalion pour vous!
— Vous avez le droit de me demander serviee pour service, répondit le mari ^m'iiiÎHux avec un souriie mêlé d'amertume. J'accepte vos conditions.
— C'est aiijoui-it'hui lundi, et l'éleetion a lieu au commencement delà semaine prochaine; mes dernirres instructions au\ membres du collège sur qui j'ai du ciédii doisenl dune pa tir vendredi. J'es(jèie que vous aurez obtenu d'ici là un résultat detiniiif qui dictera ma conduite.
A ces mots, monsieur de Pomenars se leva et piit congé avec une iJOlitesse hautaine riesinée ù vngersnr le mari h petite humiliation que la femme lui avaii fait subir. A|irés l'avoir reconduit j'isqo'à la porte d'entrée, monsieur de Flamareil, le front plus sonrieux, l'œil plus sarJonuiuement triste que de coitunie, traversa de nouveau rappar,ement, et entra dans le parloir où s'était relit ée Eudoxie.
Après l'escarmouche oU son habileté de femme du monde avait mis en déroute l'expérience du vieillard anaerèontirius, madame de Flamareil s'était assise au piano, dans un accès de gaité assez étranger à ses habitudes sérieuses; mais à la vue de son mari, la joie puéiile à lai|uelle la marche des Puritaihs servait de fanfare lll place à un malaise subit; instiuctivemeni, elle comprit qu'elle s'était trop liàlée de célébrer son triomphe, et ses doigts trahirent l'anxiétc nouvelle . ui venait de s'emparer de son esprit, en abandonnant le motif maniai qu'ils avaient attaqué d'abord avec une victorieuse énergie.
Monsieur de Flamareil s'approcha lentement, et fermant la partition ouverte sur le pupitre:
— J'ai a vous parler, dit-il d'une voix grave.
— Quel air solennel ! répondit Eudoxie, qui, pour dissimuler son embarras, continuait de moduler une suite d'arpèges de plus en plus ineohérenie.
Le futur député accueillit avec une impassibilité glaciale le sourire qui avait accompagné ces paroles.
— Monsieur de Pomenars vous a-t-il parlé du motif de sa visite? demauda-t-il ensuite en regardant sa femme lixement
— Sans doute ; mais je ne pense pas qu'il vous ait fait part du résultat, reprit madame de Flamareil, dont le courage et le sang-froid se réveillèrent à l'approche du dauger.
— Quel résultat?
— Monsieur de Pomenars me paraît sujet !i d'étranges distractions. Aujourd'hui, par exemple, il s'est liguié avoir rajeuni de quarante ans. Je lui ai rappelé que nous sommes en 4836, et 'ine les beaux Jours du directoire sont passés. Voilà touU
SemblablQ aux capricieuses divinités du paganisme, mon;
sieur de Flamareil rejeta le saiiifice de la vieille victime qut sa femme immolai' politiquetnent sur l'autel conjugal.
— Si monsieur de Pomenars se prend pour un jeune homme, dit-il avec une dèddigneuse rail eric, il a eu tor i de vouloir faire pariagi-r son illusion .1 une femme aussi experte (|ue vous. Mais ce n'est pas de claciu'ii s'agit. Écoulez-moi, je vous jirie, et si ce que je dois vous dire me force à m'écarter dr; ma réserve ordiiiaiie, son.ez que je ii'.>borde pas vo'oulairement un sujet pénibe pour tous deux! Il y a ilix ans, à Lyon, lorsque je me battis avec cet homme 'lUe nous avons rrvu l'antre jour, et qui vous a donné, m vous insult-nf. publiriuem nljUnenouvelle preuveile sonaiiailn-ni iitel de sa i'Ourtoisie;il yadix ans, dis-je je \ous aimaisassez pour être jaloux,ass(7. pour jouer ma vie A cause de vous, assez pour vous tuer, etplus d'une lois j'ai été leiiiéde le faire. Malgré l'entraineineiit romaiiesi|iie de voire <aracière, vous n'a^ie^ envie, je crois, ni de voue mort, ni mr'mi' de la mie ne, et vous n'avez rien épargné pour me guérir d'une sus rptibili é si folle et SI mal ap;irise. Vous avez réussi compléli meut. Il n'est point de passion i|ui résiste aux épreuves auxrjuelles vous avez soumis la mienne, point de besoin de vengeanee <iu"un ou. rage réitéré ne linisse par i lianger en iiiditlé-eiue paciliqiie. Aujourd'hui, ji' ne vous aime plus et je ne vous hais plus; j'ai compris à la lin que coudre son amour ou son honneur à la robe d'une femme était une puérilité sans excuse; j'ai donc mis mou honneur en moi seni, poui' être plus sur de le :;arder, et remplacé l'amour pai- un autre sentiuieiit aussi (é. ond peut être en déeeiitions, mai- dont les blessures du moins ne foni pas lougir. Je suis, dit-on, un aiubiiieux, cela est vrai, mais c'est vous qui m'avez rendu tel; c'e.sl vous ijui, en me refusant le boi heur iiitiuie pour lequel je me sentais né, m'avez je;é d.iis les violente-, distrai lions de !a vie publique; et rendr?. grâce à mou ambition, car vous lui devez la paix que je vous accorde. Une fois entri- dans c^ nouveau chemin, je vous ai laisM'c libre dans le vôtre. Cela est-il vr. i, madame? Vous ai-j>^ jamais demandé compte de vos affei tions? Ai-je cherché à réprimerce b.soin d'épan liemeni svmpathique que votre cœur éprouve à un d gré si émineni? îVc me suis-je pss fait volontairement sourd et aveeigle?En un m^t, n'avezvuus pas toujours trouvé en moi un mari, j'ose le di/e, exem» p aie?
Monsieur de Flamareil fit une pause pour attendre une réponse, mais sa femme resta muette, le regard sombre et la tétj baissée.
— Pour prix de ma belle conduite, je vous demande une seule chose, reprit il avec une inmie de plus en plus incisive rneconiprrunetezpas ma posi ion comme vous avez autiefois exposé ma vie; j'ai pu me baltrc pour vous; mais ma longanimité n irait pasjusiin'à supporter patiemment une destitution dont vuus seriez la cause.
— Je no vous comprends pas, dit Eudoxie d'une TOix faible.
— I.a chose e.st fort simple, cependant : si je ne suis pas député, avant trois mois j aurai perdu ma place. Je connais les intrigues qui se trament ù ce su, et, et iC sais (|ue mon sueeesseiiresi déjà désigné; tandis qu une fois .'i la chambre, on a besoin de moi, et l'on me ganle. Vous vovez donc qae ma posilion, et par coiisé(|uenl la vôtre, dcpcndeul de mon élection, qui, à son tour, dépend de monsie.ir de Pomenars. Or, il vient île me déclarer qu'il ne m appuierait pas si désormais vous apportiez un seulobstacle au mariage de monsieur de Mornac. Cou prenez-vous, maiiitenact?
— Enfant que je suis, se dit la femme de quarante ans, j'ai sonné trop lût.
— Ou ui'a clonné quatre jours p^ur prend e un parti ; jo vous accorde lemèmedelai. Si vendredi tout n'est pas terminé, je vous préviens que je n'attendrai pas mon remplacement : dans ce cas, je demande ma retraite, et je vous emmène i Flamareil, où nous habiterons désormais. Si la perspective d'une pareille existence vous cllraie, songez qu il dépend da vous devons y soustraire. Votre avenir est entre vos mains :a Paris, une Vie libre etbril anle, ( ubicu une vieilleer triste maisonau fondd uuegorge des l'y renées. Il lauicbo ftir.Quanik moi, ma dicijion est irrévocable ; vous savoi que Je cbercl!)
DE BERNARD
Jon peu à user en ers vois de mon autorité, ma^s que, lorsç le je veux une i hose, 1 faut que celle chose se fasse.
Monsieur de Flamareil se tul, et reslj un mslant iniraobile; mais voyant que sa tenime persistait dans sa morne altaude, et ne lui rpouda t pas même par un regard, il s'inclina légèrement devant elle, et sortit.
Si une pareille comparaison peut être permise, apr^s le di-j-jart de son mari, F.udnxie se trouva dans la position de Napoléon, perdant à Wa erloo une bataille à demi g^née. Les liens nouveaux dont elle a^ait chargé le repentant Edouard, la ruse traîtresse qui l'avait dénarrassée de son ET icn adorateur, sdu triomphe récent sur monsieur de Pomenars, tous ces avantages remportés pied à pied, à force desprii,de sang-froid et d'habileté, s'anéanlirenl devant le manifeste inattendu d'une volonté qu'elle savait immuable, fomme s'éteignit 1 étoile de l'inipereur devant le rayonneme.it fatal des baïonnettes prussiennes
— Tuez-moi! s'érria-t-elle eu se sentant vaincue; mais ivant de pousser ce cri de désespoir, elle attendit iiue monsieur de Flamareil fût sorti de la chambre —Oui, je I aime , et aucune puissance humaine ne brisera cet amour; ainsi donc, par pitié, tuez-moi !
Alors elle pleura comme pleurent les femmes, avec profusion et sincérité; elle retrouva dans son cœur toutes les ang.'iisses qui l'avaient déchiré dix ans auparavant. Peut-éire mê.ne sa soutfranee fut-elle plus poignante qu elle ne l'avait été alors, car à la torture présente vinrent se joindre les ûcres souvenirs du passé; et ce rapprochement n'eut rien de consolateur: jamais une ciealri(e n'a guéri d'une blessure.
De plus en plus abandonnée ù ses tristes réflexions, elle accueillit lour-a-toiir, elle si accomplie en es|)rilde conduite, les plus extiavagans projets que puisse méditer la passion malheureuse. Tantôt elle se faisait enlever par Edouard et se sauvait avec lui en Italie; elle combinait d'avance les moindres détails de leur fuite, y compris les diamans, que les femmes n'oublient guère en pareil cas. T'n moment après, elle se laissait conduire à Flamareil, mais Edouard l'y suivait Jpgui^éen montagnard béarnais, et là, au milieu des belles Pyrénées, commeni;ait pour eux une de ces existences pleines de danger et de mystère, dont la poésie aventureuse exerce tant de séiluition sur les imaginations romanesques. Mais bientôt la raison de la fenmie de quarante ans chassa ces rêveries dignes d une pen^i^nnaire.
— Ce sont la des cliiiiicres, se dit-eUe entre daux soupir.s, notre siècle prosaïque ne comprend plus ces nobles folies du cœur. D'ailleurs pourquoi lutter et me débattre? ai-je donc tant de lemp* à soullrir?
Madame de Flamareil se leva et s'approcha de la gVace placée sur la cheminée. En y voyant sa pâleur, ses traits altérés, ses yeux rougis par le-~ larmes, elle se sentit malade, et peul-étre y eut-il de la conviction dans la révélation instantanée d'une soulliance physique jus(iue-là imiirrceplihle. Alors elle se souvint de la gastrite dont elle se croyait atteinie, cc/mme dix ans auparavant elle avait invociué à l'aide de son premier désespoir une maladie de [loitrine également imaginaire.
— Mourir! dit-elle en retombant languissammeiit sur son fauteuil! Oh! oui, mourir! on oubliû tout dans la tombe.
Après lette maxime un peu hété odoxe, madame de Flamareil resta longtemps accuudèe sur le piano, le (runt dans les deux mains, et pleurant sur sa destinée comme autreluis )a hlle de Jephlé, mais pas par le même motif.
Ce soir-ia se donnait U bal de madame d'Alvimare. Malgré la lièvre dont elle iroyail sentir le frisson, Euduxie voulut y aller dans l'espoir de rencontrer Edouard. Sa doiileiir ne lui lit oublier aucun des soins minutieux qu'ille apportait toujours dans sa lui leiu"; «ar, ainsi (ju ■ toutes les femmes, elle avait la coquetterie des anciens gladiateurs, et pretuu-
dait être belle même pour mourir. Mais le chagrin , qui glisse sur les visages de vingt ans en séchant du bout de l'aile les pleurs qu'il y fait couler, lais-^e une empreinte moins indulgente aux fronts où ne brillent plus les premières fleurs de la jeunesse. La pâleur et l'air souffrant de madame de Flamareil furent remarqués dés son entrée dans le bal ; car le bruit du lulur mariage de monsieur de Mornac attirait sur elle l'attention générale. L'émotion de dépit qu'elle ne put dissimuler à la vue d'Edouard figurant au milieu d'une con» tredanse, l'embarras inaccoutumé de son maintien lorsqu'il s'approcha pour la saluer, jusqu'au redoublement d'attentions que lui prodiguait diplomatiquement son mari, tout devint le texte de commentaires peu bienveillans. Grâce à ces ollicieux amis, qui ont toujours le caillou à la main pour vous écraser sur la face les mouches bourdonnantes de la nié(4isanee, Eudoxie passa la nuit à recevoir, sous forme de conseils all'ectueux ou de condidéances sympathiques, le ricochet des épigrammes les plus impitoyables que lui dardaient à l'envi tous les coins du salon ; car, sans en être requis et en vertu du droit de justice discrétionnaire, par lec|uel il châtie souvent ses favoris, le monde, en cette occasion, prenait unanimement le parti de l'amant de vingt-cinq ans contre la femme de quarante. Toutes les petites haines qu'avait pu soulever celle-ci dans sa (arrière élégante, rancunes de rivales et mécomptes de soupirans, se réveillèrent pour attiser cette réprobation publii|iie, toujours si promjite à s'en- Hamnier. Aux yeux des personnes graves, pour qui le mariage est chose sacrée, la conduite de madame de Flamareil approchait de l'endurcissement et de limmoralilé; d'autres, moins austères, se contentaient de dire que l'éducation de Mornac avait duré assez longtemps, et qu'il avait le droit de réclamer son émancipation ; cnlin les jeunes femmes ne comprenaient pas qu'à quarante ans on apportiit dans ses sentimens une ténacité que 1 âge commenvait à rendre ridicule; l'avis de tous, en un mot. était qu'en s opposant au mariage de son amant, f'udoxie n'éloignait ijue pour peu de temps la coupe d'amertume â laquelle sont condamnées les victimes d'un aniuur (|ui n'est plus partagé.
— C est la feinme abandonnée! telle était la sentence qui circulait de bouche en bouche.
Au milieu de toutes ces pnysionomies hostiles dont plusieurs ne dissimulaient qu'a peine, sous le masque de l'urbanité, leur secrète moquerie, Eudoxie n'aperçut qu'un seul vis.,ge où se peignit lanxicté dune véritable sympathie; ce fut celui de Léon de Boisguntier.
Enhardi par ce rehaussement de soi-même qu'inspire toujours le voisinage d'un malheur à consoler, l'aspirant d'amour ne quittait pas d un Icmg regard la dolente souveraine de se^ jeunes pensées; et, d'après l'interprétation héroïque que les femmes duniu-nt vuloniiers aux sentimens qu'elles inspirent, ce regard disait en langage de paladin :
— Madame, un seul mot, un seul geste, et mon bras va vous venger des insolens qui vous outragent.
— Pauvre jeune homme! se dit madame de Flamareil, dont les yeux langnissans ne se déiourncrenl pas toujours devant cette contemplai ion pleine do passion et de prière; — cœur noble et généreux ! il m'aime, lui, j'en suis sûre; il devine que je souffre, il mourrait pour moi, tandis (|u'Edouard...
Edouard dansait. Par une de (es réactions familières à son cara( 1ère, depuis quehiues jours il s'indijinait contre les nouvelles cliaiiies dont l'avait diargé le pardon d'Eudoxie, et, selon lusage des hommes indécis, au lieu de tenter le sort d'une révolte, il exhalait son humeur hostile en puériles bravades En voyant l'air de tristesse peint sur les traits de madame de Flamareil, il s'était imposé pour le resie de la soirée une gaiié d'emprunt; vengeance l'rivolede sa faiblesse contre le joug (|u'il n'osait briser. Eudoxie se sentit frappée au cœur par celte conduite (|ui semblait s'associer à l'ironie générale, ou qui, du moins, lui donnait un aliment nouveau. Lors(|ue Mornac vint la saluer, au lieu de s'aliandoiiner à l'ép,inchenieiit ctouloureiix dont elleépriunait le besoin quelques luures aupaiavanl, elle lui dit Iroidemeiit ces seuls mo's :
— Demain, i trois hcuies.
Un moment après, elle quitta le bal la mort liaiis l'âme,
LA FEMME DE QUARANTE ANS
mais le sourire sur les lèvres. En passant devant un groupe qui encombrait la porte du premier salon, elle entendit ces paroles que monsieur de Pomenars prononçait d'une veix claire et moqueuse:
— Que voulez-vous ? tes jeunes gens sont plus longs à sevrer que les enfans.
Le vieillard se vengeait de sa déconvenue du matin, et le titre de nourrisson donné à Edouard était une riposte tardive il la qualification patriarcale dont il s'était vu lui-même affublé.|Madame de Flamareil le foudroya du plus magnilique regard que puisse darder l'œil d'une femme outragée ; puis elle sortit lentement du salon, imposant aux plus railleurs par une fière contenance'de lionne blessée qu'on n'ose frapper que de loin.
— Si vous ne prenei pas un parti prompt et décisif, lui dit son mari lorsqu'ils furent montés en voiture, avant trois jours vous serez la fable de tout Paris. Eh quoi! vous qui, je le sais, me regardez comme un vieillard, quoique je n'aie que douze ans de plus que vous, ne vous êtes-vous jamais aperçue que vous en aviez quinze de plus que lui? Si vous avez oublié de faire ce calcul, le monde le fait à votre place, je vous en préviens; et si ce monde a parfois de l'indulgence pour les fautes auxquelles la jeunesse peut servir d'excuse, en revanche, il pardonne rarement une faiblesse à la maturité.
Madame de Flamareil ne répondit rien ; mais l'insomnie qui suivit pour elle cette soirée de tortures vit commencer une de ces révolutions mystérieuses qui s'accomplissent parfois dans le cœur des femmes avec une surprenante rapidité.
En ce moment la femme de quarante ans subissait une de ces souffrances complexes qui finissent par perdre en intensité ce qu'elles acquièrent en étendue, sorte de mosaïque douloureuse dont chaque fragment froisse une fibre de l'âme, mais qu'écaille la moindre résistance morale; car, ainsi que tout autre mobile, la douleur estsurtout puissante par l'unité de son action. Frappée à la fois par la société, par son mari, par l'homme qui était son amant et par celui qui l'avait été, Eudoxie trouva contre la multiplicité de ces attaques un courage qu'eût peut-être fait évanouir une blessure unique; loin de se laisser accabler sous le nombre, elle imita Horace en divisant ses ennemis, et, plus habile encore, trouva moyen de les mettre aux prises pour s'en débarrasser.
Au commandant Garnier, dont l'importune résurrection lui rappelait sa première faute, elle opposa d'abord la prescription de dix ans aussi péremptoire en amour qu'en droit civil. —J'étais si jeune! se dit-elle ensuite; puis, pour en finir avecce désagréable souvenir, elle se réfugia en pensée sous la protection de son mari ; elle se rappela le duel dont Fourvières avait été le théâtre; elle se dit qu'en punissant le séducteur, monsieur de Flamareil avait entièrement effacé une tache qui avait déjà pour excuse l'inexpérience, et que se la reprocher davantage serait outrager la miséricorde conjugale; ainsi blanchie et purifiée, elle se sentit saisi d'un bel accès de reconnaissance pour son mari.
— Oui, se dit elle, en me protégeant contre ce soldat sans &me et sans distinction, monsieur de Flamareil a montré un caractère aussi noble qu'énergique. Un père ou un frère n'auraient pu faire davantage pour moi. Oh ! que n'est-il en effet mon père ou mon frère ! Dieu sait que j'aurais voulu l'aimer uniquement! Pourquoi faut-il que l'austérité de son caractère, l'insociabililé de son humeur, le peu de ressources de son esprit, ù mon égard du moins, la disproportion de nos deux âges, les travaux de sa place, les préoccupations absorbantes de son ambition et tant d'autres causes encore dont je suis Innocente, aient créé entre nous cette mésintelligence qui m'a déjà coûté tant de larmes! Le monde nous traite, nous autres pauvres femmes, avec une sévérité bien impitoyable. Les hommes ont mille moyens d'employer leur vie. La renommée, le pouvoir, la fortune, la gloire leur ouvrent autant de routes, ofi ils peuvent marcher sans blâme et sans remords ; mais nous, dont l'existence n'a qu'un seul but, nous n'avons pas même le droit de l'atteindre. Entre le bonheur et nous, un mariage contracté sans l'jivou de notre c(rur vient dresser sa barrière tyrannique ; et .si notre âme meurtrie se révolte un seul jour contre la chaîne qu'elle n'a pas tcceptée; si le besoin de respirer la liberté, de vivifier nos
rêves, d'être heureuses, d'être aimées enfin, nous entraîne malgré nous vers la voie interdite; si l'irrésistible instinct qui dit à la rose de fleurir, à I hirondelle de \oler, nous apprend que la femme a des parfums comnie la fleur et des ailes comme l'oiseau, nous sommes criminelles alors, et le monde entier nous condamne I Est-ce juste, ô mon Dieu?
Madame de Flamareil joignit les mains, leva les yeux au plafond et se trouva en ce moment beaucoup plus malheureuse que coupable. Chaque fois qu'une femme a trébuché dans l'a» pre sentier du mariage, elle s'en prend ainsi au ciel et à la (erre avant de se bl imer elle-même ; elle accuse l'homme qui l'a épousée, les parens qui l'ont livrée, le prêtre qui l'a bé-' nie, afin de pouvoir s'absoudre au milieu de celte culpabilité générale. Se fût-elle mariée à trente ans, elle se pose en mineure dont on a extorqué le consentement ; eût-elle fait le voyage de Gretna-Green, elle justifie ses pérégrinations extra-conjugales par une primordiale anlipaihie pour son mari. Eudoxie épuisa en sa faveur les attendrissans sophismes de cette dialectique féminine, et finit par se dire pour conclusion que, mésalliée, incomprise, délaissée, l'esprit condamné à l'ennui et le cœur à l'isolement, elle avait eu plus que toute autre peut-être le droit de demander à l'amour la félicité que lui refusait l'hymen.
Sa seconde faiblesse se trouva donc presque justifiée à ses propres yeux; le spectre marital, qu'elle avait évoqué pour chasser le fantôme de Garnier, à son tour cessa de l'obséder et disparut de sa pensée en cédant la place à l'iiuage de Mornac; mais cette dernière vision, si chère jusqu'alors, avait perdu son charme accoutumé, et bientôt elle parut, elle aussi plus importune que consolatrice.
L'amour pardonne tout, l'amour-propre ne pardonne rien La récente conduite d'Edouard, sa galté factice, sa glaciale légèreté avaient un caractère d'offense préméditée dont l'idée réveilla soudainement dans l'âme de la femme de quarante ans l'orgueil, ce lion qui ne dort jamais que d'un œil. Par un effet analogue à celte loi physique qui veut qu'une douleur récente distraie d'une souffrance antérieure, et la guérisse pour ainsi dire en s'y substituant, les blessures de la vanité cicatrisèrent peu à peu celles de la tendresse; l'implacable ironie de la société versa sur les plaies saignantes du cœur un caustique rendu plus efficace par son âcreté même; en songeant au rôle de femme délaissée qui lui était d'avance attribué, Eudoxie éprouva un sentiment d'imlignaticn contre Edouard, épargné, ou plutôt défendu par la médisance qui s'acharnait sur ells.
— Il entendait comme moi, se dit-elle, et cependant il était gai, il dansait, il semblait se faire un jeu de ma peine; il mettait une sorte d'affectation à opposer à ma tristesse son air heureux et triomphant. S'il avait de l'attachement pour moi, se conduirait il ainsi ? Egoîsme et vanité, voilà l'amour des hommes !
En formulant cette condamnation sans appel, Eudoxie no s'apercevait pas qu'à ses cotés venaient de s'asseoir les fléaux contre lesquels se révoltait son âme; couple roval qni gouverne le monde, car si l'é^oïsme est homme, la vanité est femme, et ces êtres odieux font ensemble un très bon ménage. Madame de Flamareil avait toujours été de bonne foi dan» ses sentiniens ; abusée la i)reniière par son cxaltatic^n, elle .n avait calculé la durée d'après la violence, prenant ainsi pour immuable ce qui n'était qu'exa..éré. En voulant mourir, dix ans auparavant, elle avait apporté dans ce vœu toute la naï veié de la passion malheureuse ; mais le corps, ce tenai'f adorateur de la vie, s'était révolté contre les funèbres désirs H« l'âme; sur lui le chagrin avait coulé comnie l'Iiuile >ur une belle statue de marbre, et le temps, de son >ounie railleur, avait fini par sécher jusqu'aux dernières perles de ce douloureux baptême; enfin, au lieu du trépas, l'expérience était venue, et, quoi(iue défavorablement écoulée, parlait trop haut parfois péur être toujours méconnue.
Les peines du premier amour sont simples dans leur amertume, car elles ne connaissent pas les comparaisons; l'âme s'y plonge avec le fanatisme de l'homme qui se noie, sans qu'une vox ironique vienne lui dire : — On ne trouve pas la mon dans cette onde oil lu veux périr ; mais n lui dont le cœur cjit blessé pour la seconde fois perd jusqu'à l'illusioD
DE BERNARD
«jui croit le désespoir éternel ; en tombant dans l'abîme, il distingue malgré lui celte lueur lointaine qu'aperçut Dante au fond de l'enfer et qui annonce le purgatoire ; il reconnaît la porte par oti déjà il est sorti de la cité dolente; involontairement il s'attriste en songeant qu'elle peut s'ouvrir encore, et ses yeux se mouillent de larmes, car il pressent qu'un jour il ne pleurera plus.
Il est des hommes qui se tuent pour échapper à l'amputation d'un membre; il en est de même qui préféreraient l'anéantissement de l'âme à sa mutilation ; mais le plus souvent la mort man(iue de condescendance, et tel qui voudrait la tombe voit l'hôtel des Invalides s'ouvrir devant ses béquilles.
En se trouvant presque calme après la nuit d'angoisses qu'elle venait de passer, Eudoxie éprouva tout-à-coup une torture nouvelle plus cruelle encore pour une femme que celle de l'amour malheureux.
— J'ai donc bien vieilli, pensa-t-elle, eard'où me viendrait celte insensibilité soudaine? L'apathie que j'éprouve n'est pas delà résignation, mais de la fatigue. Autrefois de pareilles émotions m'auraient tuée, elles me brisent aujourd'hui. Au lieu d'un coup de poignard, c'est une destruction lente; je n'ai plus même l'énergie d'appeler la msrt, sans doyte parce que je suis plus près d'elle et qu'elle pourrait m'entemlre. Mourir lorsqu'on souffre, cela serait trop doux! souffrir et vieillir, voilà la vie. La fleur qui s'effeuille doit envier le sort de celle qu'on arrache de sa tige. S'effeuiller... vieillir....
Madame de Flamareil se plaça devant la glace et s'y contempla longtemps en silence. Après avoir examiné, l'un après l'autre, les moindres détails de son visage, elle prit sur sa toilette un petit miroir afin de se voir de profil. Cette scrupuleuse étude terminée, elle sonna pour appeler sa femme de chambre, et fit changer sa coiffure qui lui laissait les tempes trop à découvert.
— Je ne suis pas encore trep affreuse, se dit-elle alors avec un mélancolique sourire ; du moins il parait que telle est l'opinion de monsieur de Boisgontier; mais il est temps que ces tourmens continuels finissent, ma sanlé n'y résisterait pas.
Il est probable qu'en ce moment la maladie de madame de Flamareil se présentait à elle sous la forme d'une ride. L'effet de cette vision fut foudroyant. Dès lors la femme souffrante cessa de penser à sou amant pour ne s'occuper que d'elle-même.
A Iheure où Mornac se présenta chez elle, Eudoxîe avait parcouru jusqu'au bout cette route de désenchantement que .^es esprits forts nomment la science Af la vie, et qui mène les cœurs enthousiastes au calvaire de la réalité. Les illusions auxquelles se tenait cramponnée son âme avec l'énergie particulière aux femmes de son .ige, s'étaient successivemei't envolées, en la laissant moins désolée qu'elle ne l'eût imaginé d'abord. Les paroles de monsieur de Pomenars bourdonnaient . sans cesse à sen oreille.
— S'il ne se marie pas atijourd'hui, il le fera demain.
j Cette vérité, repoussée naguère par sa tendresse, fut enfin
^ admise par sa raison. Eilairée par les récens mécomptes de
y son amour propre, elle osa interpréter les cliangemens sur-
î; venus depuis quelque temps dans la conduite de Mornac ;
elle devina, révélation cruelle, la cause de l'humeur irritable,
des irrésolutions capiicieuses, de l'esprit de révolte, et des
retours pathétiques qu'elle avait souvent remarqués en lui.
Elle comprit eulin qu'elle ne devait plus qu'ù un sentiment
de générdsité la coiiiinuiié d'une liaison scellée jusqu'alors
par unet cndresse mului lie. A l'idée de cette aumône d'amour,
un froid subit lui };laça le cœur; mais son orgueil révolté lui
rendit à la fois la force et l'énergie.
— Je ne veux point de sa pitié, se dit-elle; lui ai-je donc donné un pareil droit de vanité? Sans doute il se figure quo son mariage serait ma mort, et, par compassion, il ne veut pas que je meure 1
Un fier snurire effleura les lèvres d'Eudoxie; «n ce moment elle se trouva guérie de sa gasirile, et p'es(|ue de son aumur. Elle ne songoa plus i"! mourir : elle voulut vivre au contraire ; vivre pour ètie belle, pour êtpe jeune toujours; peut être, car qui sait quel rêve peut faire l'imaginalion d'une femme offensée? peut-être pour être aimée encore.
Madame de Flamareil reçut Edouard avec une froideur
calme, sous laquelle se cachaient l'observation pénétrante d'un esprit désabusé, et la résolution d'un cœur affermi qui va au devant du calice.
— Tout le monde s'entretenait hier de votre mariage, lui dit-elle; je suis étonnée que vous ne m'en ayez pas encore parlé ; dois je donc n'en être instruite que par la lettre de faire part?
— Vous savez bien qu'il est impossible que je me marie, répondit le jeune homme qui rougit d'émotio» devant une attaque si directe.
— Impossible 1 et pourquoi? reprit-elle en jouant l'étonaement.
— Parce que je vous aime, balbutia Mornac, plus décontenancé par cette tranquillité inattendue, qu'il n'eût été troublé par une scène de jalousie ou de larmes.
Madame de Flamareil se pem ha rapidement, lui prit les mains, et, fixant sur lui deux yeux étincelans :
— Tu m'aimes? dit-elle; répète-le moi.
Surpris par ce regard dont il se sentit pénétré comme par un fluide électrique, Mornac resta muet. Dans le premier moment il ne trouva pas dans son cœur un seul accent de vérité pour convaincre Eudoxie, ni dans son imagination un seul mensonge pour l'abuser. Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il essaya quelques-unes de ces protestations banales qui ne manquent jamais aux amans, mais qu'il eut besoin de chercher. 11 était trop tard; l'épreuve était faite. Madame de Flamareil avait lu dans ces yeux, si passionnés autrefois, si décourageans aujourd'hui , l'avenir réservé à sa tendresse. Laissant retomber les mains qu'elle avait vainement interrogées par une étreinte éloquente, elle se leva et s'approcha delà fenêtre ; à travers la vitre où elle avait appuyé son front brûlant, elle aperçut bientôt le petit Boisgontier montant sur le boulevard sa faction accoutumée, et dont le regard, en se levant vers elle, sembla mettre à ses pieds le tribut d'amour qu'Edouard venait de lui refuser. En la rassurant sur le pouvoir de sa beautii, cette vue contribua peut-être à sa détermination soudaine
— Être abandonnée tôt ou tard, ou rompre la première! se dit-elle en s'cnfermant dans ce dilemme comme dans le cercle de Popilius. Or, quelle femme, maîtresse de choisir, se fût résignée à sortir du côté de l'abandon ?
Eudoxie laissa retomber le rideau, traversa le parloir d'un pas rapide et sonna.
— Vous me permettez de ne pas vous retenir, dit-elle, Il faut que je sorte, et je vais m'habîller. Votre oncle est richej mademoiselle de Passerot l'est aussi ; c'est une bonne affaire que vous ferez lu, et je vous conseille de ne pas la manquer.
Stupéfait de cette conclusion, Mornac se précipita pour rcprendie la main qu'il n'avait pas retenue, et qui lui fut rendue avec une indifférence plus mortifiante qu'un refus. L'entrée de la femme de chambre suspendit vne scène que lui seul désormais cherchait à faire tourner au pathétique i contraint de se retirer, il sortit triste, amoureux, et en implorant du regaid un pardon qu'il ne devait plus obtenir.
Pendant deux jours, madame de Flamareil, dont la porte resta fermée pour tout le monde, s'atTeiinit dans une résolution (|ui lui coûta encore plus d'une larme, mais que son orgueil lui donna !a force d'accomplir. Le troisième jour, (|uand son mari vint lui demander, d un air sou( ieux cl sombre, quelle réponse il devait faire à monsieur de Pomenars, elle affecta la distraction d'une personne à qui l'on parle d'uD0 chose parfaitement iiulilférente.
— L'autre jour, dit-elle, vous avez profité de ma migraine pour me tourmenter beaucoup, je ne sais trop à quel propos. Pourquoi pensez-vous que je veuille m'opposcr à vos désirs? Je cherchais ù arranger pour mon cousin un mariage convenable ; cela contrarie vos projets, n'en parlons plus ; j'ai déjà écrit !\ d'Alignlcr de rester à Mar.scille. Quant à monsieur de Mornac, qu'il se marie ou ne se marie pas, (|ue m'importe T
Monsieur de Flamareil sourit silencieusement comme pour protester de son incrédulilc; mais ayant obtenu ce qu'il desirait, il n'était pas homme à engager une do ces polémiques, conjugales dont les maris sortent rarement victorieux.
— Vous m'avez menacée d'une manière assez barbare do m'enfcrmer à Flamareil, reprit Eudoxje j lûiu de m'ellrayeri
LA FEMME DE QUARAJ^TE ANS
ce voyage me plaît et jfi le demande comme une faveur. Je me sens plussoulliuiite depuis quelque teni|js, et j'espère que le changement d'air me fera du bien : d'ailleurs je serai là près de Baréges, dont les eaux me sont ordonnées.
MoBbieur de Flamareil acquiesça, par un second sourire, à cette proposition, dans laquelle il crut deviner un plan de retraite momenlanée, dicté par la résignaiiou et la prudence; puis il sortit pour aller sommer monsieur de Pomenars de tenir sa promesse.
Le mardi suivant, Eudoxie, qui avait refusé de recevoir le» visites d'Edouard et laissé sans réponse les lellres qu'il lui avait écrites, partit pour les Pyrénées, accompagnée an mistriss Lawingion, sou chaperon habituel; quebiues jours après, monsieur de Flamareil fut nommé député à Périgueux; înfiH, deux mois plus tard, Mornac, soumis à la volonté de son oncle dont rien ne balançait plus l'inlluence, épousa, dans l'église de Saint-GermainTdes-Prés, mademoiselle Loïde de Passerot.
; A la fin du mois de juillet, madame de Lordes, qui avait ' pris une part active à la conclusion de ce mariage, donnait : une soirée pour le fêter, à sa maison de campagne d'Anteuil; monsieur de Pomenars y montrait l'humeur allègre d'un homme qui a mené à bon port une négociation difficile, et qui rajeunit à l'idée de devenir grand oncle. Sur le point de repartir pour Alger, sans avoir conquis l'ombre d'une mar(|uise ou d'une duchesse, le commandant Garnier se promenait en laissant tomber sur toutes les femmes le regard aigre-doux qui lui était devenu habituel depuis la chute de l'étoile d'Élise. Appuyée presque continuellement sur le bras de sa mère, par une timidité de débutante, madame de Mornac brillait du triple éclat de sa jeunesse, de sa fraîche beauté, et d'une de ces toilettes fastueuses, si chères aux nouvelles mariées dont le goût n'est pas encore formé. Au milieu de l'animation générale, Edouard seul paraissait triste et soucieux; il errait mélancoliquement des salons aux jardins. A la lin il se laissa tomber sur une causeuse à côté de son nouveau cousin.
— Quel détestable orchestre et quelle soirée insipide I s'écria-t-il d'un ton ennuyé.
— Vous voyez tout en jaune, parce que vous-même avez la jaunisse, répondit le chef d'escadron; savez-vous bien que vous êtes cruellement maussade depuis quelques jours, et qu'à la place de Loïde, j'aurais pour vous moins d'indulgence qu'elle ne vous en témoigne.
— Oui, Loïde est la meilleure des femmes, et je suis trop heureux de l'avoir épousée, reprit Edouard d'un ton funèbre; mais aujourd'hui je suis en proie à une mélancolie contre laquelle je cherche vainement à me débattre. Je le sens, mon pauvre Garnier, je suis plus vieux que mon âge-, je partage le sort de tous ceux qui ont beaucoup vécu en peu de temps.
,„ — Pathos romaulique , dit le commandant en s'étendant
' sur la causeuse.
- — Vous ne pouvez pas comprendre cela, et je vous envie votre heureux caractère. Vous autres militaires changez d'amour comme de garnison...
— Garnison! jevous ai déjà dit que ce mot-là me déplaisait.
— Mais moi, repi it Mornac sans faire attention au mécontentement de son interlocuteur, je ne sais pas briser en riant la coupe où je me suis enivré.
— Ne la briseï pas. mais versez-y d'autre vin
—Je n'ai pi us soif, dit le jeune homme d'un ton lamentable.
— Vous pouvez vous flatter d'être amusant comme un Anglais.
— Pardonnez-moi ; il ost dans la vie des jours qui portent en eux une insurmontable tristesse, et aujourd'hui est un de ces jours-là ; aujourd'hui, Théodule, est pour moi un anniversaire oacré.
— Allez-vous encore retomber dans vos aberrations romanesques? s'écria Garnier, qui, depuis la déception que lui avait fait éprouver la résurrection d'Elise, professait en fait de sentiment l'athéisme le pins féroce; — l'anniversaire de quoi? d'Auslerlitznu de Fiieilland?
— L'anniversaire du jour où je l'ai vue pour la première fois, •■épondit Mornac en poussant un soupir.
Le comniaiulani se mordit les mmistaclies pour se contraindre, tant il se sentait disposé à faire à son compai^nou une
confidence propre à le culhulter de l'empirée aussi brusquement que lui-même s'en élaitvu précipité.
— Il y a six ans de cela ; c'était aux Tuileries, dans l'allée des Feuillans, reprit le nouveau marié d'un ton élégiaque; et maintenant, savez-vous oii elle est pendant que je danse ici? — Elle est aux eaux de Baréges, oU la conduite sa santé détruite à jamais. — Aux eaux de Baréges! malade! mourante peut-être I
Garnier haussa les épaules avec une colère naissante.
— Je vous ferai observer, dit-il, 1° que vous ne dansez pas, ce que votre femme ne trouve pas, je crois, excessivement aimable; 2» que la personne dont vous parlez se porte, j'en suis sur, aussi bien que vous ou moi. Je parie, si vous voulez, quatre vingt mille francs du côté de sa santé ; c'est tout ce ([ue je possède, et je ne serais pas fâché de doubler mon capital. Tenez-vous le pari? Il y a ici une personne en état de le juger : c'est monsieur de Boisgontier, qui est arrivé ces jours derniers de Baréges.
En ce moment, le jeune homme dont l'officier de chasseur» invoquait le témoignage se montra à l'autre bout du salon comme une apparition docile au magicien qui la conjure. Depuis son retour des Pyrénées, le petit Hoisgontier avait pris l'air sérieux, important et discret d'un homme récemment initié à des mystèrss surhumains; il marchait d'un pas solennel, regardant hommes et femmes du haut en bas et portant la tète à la manière de Saint-Just. En passant devant les deux cousins, H sourit avec une ineffable supériorité et jeta à Mornac un salut aussi leste que celui qu'il en avait reçu sur le boulevard delà Madeleine; en un mot, il lui rendit, comme disent les Anglais, un Roland pour un Olivier.
— Que veut ce drôle? a-t-il envie que j'aille lui couper les oreilles? s'écria Edouard en se levant; mais ses jambes Dé» chirent subitement, et il retomba sur la causeuse à la voixdu domestique qui annonçait à la porte du salon ;
— Madame de Flamareil I
Conduite par son mari, qui semblait redoubler d'attentions pour elle; mise avec l'élégance simple et noble dont la coquetterie la plus ralfinée possède seule le secret; plus belle, plus séduisante, mieux portante que jamais-, offrant, en un mot, sur toute sa personne une sorte de rajeunissement merveilleux propre à donner aux eaux de Baréses le renom de la'fontaine de Jouvence, Eudoxie s'avança d'un pas lent, accueillit gracieusement les empressemens dont elle devint l'objet, et prit possession du salon pour ain^i dire avec la majestueuse aisance d'une reine qui monte à son trône. Elle prévint madame de Passerot en allant la saluer, complimenta Loïde sur siai mariage de l'air le plus naturel, échangea quelques mots d'une exciuise l'ronie avec monsieur de Poiuenars, qui, ne pouvant bouder tant d'esprit et tant de caractère, était accouru des premiers papillonner autour d'elle ; enfin, venant à passer devant la causeuse où Garnier et Mo. nac demeuraient assis dans une sorte 'd'abrutissement faiiache, elle laissa tomber sur eux un regard, un seul regard pour eux deux, mais un regard si calme, si froid, si distrait, si chargé d'indifférence et d'oubli, que les deux hommes se sentirent oppressés comme si le couvercle d'un cercueil se fût appesanti sur leurs fronts.
Au moment Où madame de Flamareil était entrée dans le salon, Léon de Boisgentier en était sorti par une autre porte. Cette manœuvre fut remarquée par monsieur de Pomenars, dont l'œil de lynx ne laissait rien échapper et qui semait déjà sa curiosité étrangement éveillée par la béatitude inexplicable empreinte sur les traits de la femme de quarante ans.
— Voici qui est étrange, se dit-il ; ce petit bonhomme est devenu^out-à-coup bien discret, lui qui ne pouvait autrsfois lui adresser la parole sans rougir jusqu'aux oreilles, lui qu'on était si^r de reiuontrer successivement dans tous les roins de saliJns, les yeux béans, fixés sur elle, et la face effarée comme le museau d'un faquiren exiasel 11 faut éclaircircela.
Le vieillard s'approcha de Garnier et lui dit à demi-voli:
— Venez faire jaser le petit Boisgontier ; je crois que c'est lui qui a recueilli la suicession de votre voisin.
Le chef d'escadron se leva d'un bond, eleetrisé par cette iusinuatiOD machiavélique, car ce qu'il dteirail le plus an
DE BERNARD
inonde, était d'avoir pour compagnon d'infortune celui qu'il avait eu pour héritier en bonheur.
Les deux hommes trouvèrent Boisgontier sur le balcon de la salle de billard, les bras croisés sur la balustrade, les yeux levés vers le ciel, dont une large zone étoilée servait de plafond aux jardins de la villa.
— Comment, jeune homme, nous ne dansons pas? lui dit le petit vieillard en interrompant sans pitié cette sentimentale méditation; — et il y a là une foule de demoiselles qui font tapisserie I
— Je ne danse plus, monsieur, et je n'ai nulle envie de me marier, répondit le petit Boisgontier d'un air grave.
— Vous préférez, je le vois, la contemplation des étoiles à la conversation des femmes. Je ne sais pas si c'est là le chemin du ciel, mais ce n'est pas le moyen d'aller fort loin sur la terre
— Je n'ai pas l'ambition d'aller plus loin qu'oii je suis; quant aux étoiles, je vous avouerai que je les aime beaucoup.
— C'est un amour fort innocent, pensa monsieur de Pomenars. Allons, j'ai fait trop d'honneur à cet agneau, ^^
71 tête eBCor sa mère.
— Ah! vous aimez les étoiles! s'écria le commandant avec la soudaineté d'un cheval qui hennit; mais il y a étoiles et étoiles. Et d'abord, les aimez vous toutes, ou n'en aimez-vous qu'une?
— Toutes, ce serait beaucoup, reprit Boisgontier avec l'accent de moquerie par lequel les esprits exaltés cherchent à garantir leur enthousiasme des profanations du vulgaire ; — une seule étoile doit sulBre à l'homme, puisqu'un seul Dieu suffit au monde.
— Peste! quelle poésie! Est-ce tiré d'une strophe de Victor Hugo? demanda monsieur de Pomenars, qui, ne comprenant rien aux regards d'intelligence du chef d'escadron, trouvait que l'enquête ne marchai' pas très vite.
— Victor Hugo! un grand poète! un très grand poète assurément! et j'ai été longtemps son admirateur enthousiaste. Mais, aujourd'hui, je lui préfère Laiiiariine : Lamartine est le poète (tu cœur, répondit le petit Boisgontier d'un ton dogmatique.
Garnier laissa passer entre ses longues moustaches un sifflement sourd , pais, sans en demander davantage, il tourna le dos à ses interlocuteurs, surpris d'un départ si brusque, et, se lançant à travers la foule comme un cerf-volant, vint s'abaiiresur la causeuse où Mornacéiait resté assis dans l'immobilité d'un sphyux égyptien.
— Frère, lui dit-il, donnez-moi la main, et sortez de votre humeur noire : les femmes ne marnent pas qu'on maigrisse pour elles ; j'ai fait ce métier-là trop longtemps. Allons, morbleu! secouHZ-vous et buvez ce verre de punch. Je vous dis que nous étions frères avant d'être cousins; comprenez-vous?
— Pas le moins du monde, répondit Edouard en repoussant le verre.
— Et en ce moment nous avons un frère cadet, qui vous a payé ce que je vous devais. Comprenez-vous?
— Pas davantage.
— Eh bien ! puisqu'il faut parler clairement, je m'appelle Lun i, vous vous appelez Mardi et le petit Boisgontier s'appelle Mercre<li : comprenez- vous? saciebleu!
— Je comprends que le nègre de Robinson s'appelait Vendredi ; quelle histoire saugrenue me contez-vous làP
— Vous pouvez vous llalter d'avoir la tête dure; je vous dis, puisqu'il faut tout vous expliquer...
Garnier vida son verre de punch d'un trait, et se pencha à l'oreille d'Edouard.
— Je vous dis qu'Élise et Eudoxie sont la même (enftie, et que le Boisgontier est notre successeur à tous deux. Celte fois, si vous ne comprenez pas...
— C'est faux ! s'écria Mornac, en s'élançant de la causeuse.
— Tout beau, cousin! reprit l'offuier en lui serrant vigoureusement la main^ je n'ai pas envie de m'aligner avec
vous. D'ailleurs, ma profession de foi est connue; je ne me battrais pas pour une femme, f(tt elle impératrice! J'ai toujours remarqué que cela portait malheur : témoin, mon duel avcc le mari de cette...
— Garnier...
— Il paraît qu'il s'est formé depuis cette époque et qu'il est moins féroce à Paris qu'à Lyon. Allons, de la philosophie et prenez exemple sur nous deux. Vous m'aviez bien remplacé, pour(|Hoi donc un autre ne vous supplanterait-il pas? Oui, mon cher, c'est ce petit blanc-bec de Boisgontier qui est de semaine aujourd'hui. Il ne danse plus : de mon temps c'était déjà la consigne ; on l'a mis, comme nous, au rtgime de Lamartin«, et enfin il a aussi son étoile dans je ne sais quel coin du ciel.
Edouard, qui était devenu fort pâle pendant cette fou» droyante révélation, chancela, et il serait tomné si son oncle ne se fût trouvé derrière lui pour le sout-enir.
— Qu'as-tu donc? lui demanda le vieillard,
— Rien ; c'est l'affaire de cinq minutes, répondit Garnier ; vous sentez une espèce d'étranglement, n'est-ce pas? continua-t-il en s'adressant au jeune homme; je sais ce que c'est. Buvez ce verre de sirop.
Tandis que Mornac buvait avec la docilité d'un malade, le commandant raconta brièvement la trilogie d'espèce nouvelle dont madame de Flamareil était l'héroïne. Monsieurde Pomenars écouta ce récit, sans témoigner une très grande surprise, avec un sourire indulgent et moqueur; mais l'indulgence était pour la femme de quarante ans, la moquerie pour ses adorateurs dé-appointés. Depuis le mariage de son neveu, le vieillard s'était mentalement réconcilié avec Eudoxie, pour laquelle il avait toujours éprouvé cette sorte de sympathie qu'inspire l'esprit à l'esprit.
— Vous avez tort, dit-il en imposant silence au commandant, dont le langage prenait vers le dénoûment de son histoire une allure peu respeilueuse pour l'héroïne ; — que lui reprocliez-vous? de vous avoir oubliés? mais vous, lui avezvous été lidèles? De n'être pas morte pour vous? mais êtesvous morts pour elle? Est ce cette complication d'étoiles qui vous offense? songez qu'il y a bien des étoiles là-haut, et qu'on doit savoir gré à un cœur tendre de n'être allé que jusqu'à trois. Je vous dis, moi, que c'est là une femme très aimable, très spiriiuelle, très distinguée, et qui me rappelle tout-àfait cette rose d" la fable persane, dont le parfum se communique à tout ce qui en approche. Le petit Buisgoniier a déjà beaucoup gagné depuis son retour de Baréges. C'est de la reconnaissance que vous lui devez tous et non une rancune brutale. Oui, certes, c'est une femme pleine de grâce ainsi que de mérite, et je la considère fort ; il est impossible de mieux comprendre la vie qu'elle ne le fait, et je suis sûr qu'elle ira ainsi jusqu'à la tin, rattachant courageusement chaiiue lil qui se brise, se modifiant selon la nécessité, soumise à toutes les lois nouvelles que les progrès de l'âge lui imposeront encore. Aujourd'hui elle s'adonne à l'enseignement; que peut faire de mieux une femme de quarante ans? Plus tard elle s'appliquera à la religion et nous la verrons dame de charité eu 1846. Charmante femme! je vous le répète! Si je n'avais que cinquante ans, moi qui vous parle. Je vous jure que je ferais tous mes elforts pour gagner aussi mon étoile.
— Dans ce cas, observa Garnier, nous pourrions faire làbaui une partie de quatre coins; mais qui mettrions-nous au milieu?
— Parbleu, il marito, répondit le vieillard.
— Ln l.ïche cjui ne la tue pas ! dit Mornac avec une indignation lugubre.
— Dis un homme d'esprit, reprit monsieur de Pomenars en riant, un homme de beaucoup d'esprit, qui se réveillera un de ces jours pair ou ministre, par la grâce de sa femme, et qui ne sera pas assez enfant pour s'écrier avec Cbateaubriand ;
Un trdae ne console pas.