L'ANNEAU D
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En 1831, h la fin du mois d'août, un de ces chars-à-banc dont on se sert eu Suisse à cause de l'étroitesse des chemins, et où l'on se trouve assis de côté comme dans un omnibus, quittait la route de Salenches à Chamouny, pour s'engager à droite dans la gorge, non moins agreste, au fond de laquelle, humble rival de Vichy, de Baden et de Barèges, est enfoui l'établissement des bains de Saint-Gpr- Tais. Deux jeunes gens occupaient cette voiture, qui cheminait lentement, ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvétique. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des touristes qui entreprennent le pèlerinage du mont Blanc : une blouse de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords, un pantalon de coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une fraternelle uniformité, l'un fumait un cigare, l'autre dormait, appuyé dans l'angle du char-à-banc.
— Cortail, dit tout à coup le plus jeune en secouant son compagnon par le bras, l'influenco du terroir savoyard t'at-elle métamorphosé en marmotte ?
Le dormeur s'enfonça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré :
— Que faire en voyage à moins que l'on ne dorme ? répondit-il.
— Mais regarde donc ; quel site pittoresque ! Pour rester aveugle devant un pareil spectacle, il faut n'avoir aucune poésie dans le cœur.
Cortail, dont l'épaisse encolure, la figure rubiconde et la physionomie égayée annonçaient plutôt un tempérament rabelaisien qu'une nature portée à l'exaltation, promena autour lui un regard nonchalant.
— Nous avons enfin quitté l'Arve, dit-il ; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Bonnant ; ainsi dans quelques minutes nous serons arrivés; je suppose qu'à Saint- Gervais on dîne à six heures.
— Mangiar, dormir e ber ! reprit son compagnon on riant; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papa-
tMCi.
— Papataeei tant que tu voudras, mon cher Bennezons ; je n'ai pas l'honneur d'être doué comme toi d'un de ces estomacs contemplatifs qui se repaiss(>nt en admirant im beau paysage. Il me faut le pain dfs forts. En ce momoiil je donnerais toutes les aiguilles du nioiit Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d'une bouteille do viu de Montméliant,
L'admirateur de la nature haussa légèrement les épaules, puis il se pencha en dehors du char-à-banc, pour mieux examiner le chemin tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant, tandis qu'à gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs une voûte de feuillage, rafraîchie par le voisinage de l'eau et frémissant au gré du vent.
— Ce site, reprit-il, serait un théâtre merveilleux pour une sc^ne de roman ; il est de ceux que Walter Scott aimo à décrire. Ne te rappelle-t-il pas légué où la Dame blanche fit faire un si beau plongeon au sacristain du monastère?
— Ou plutôt, répondit Cortail, l'endroit où Francis Osbaldistone aperçut pour la première fois Diana Vemon.
— Parbleu! c'est toi qui dis vrai, s'écria tout à coup Bennezons en faisant un soubresaut; que je meure si ce n'est pas Diana elle-même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous!
A son tour, Cortail sortit la tête de l'espèce de bulTet où il était emprisonné à côté de son ami, et comme lui fixa les yeux sur une femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour subit du sentier.
L'imagination d'un artiste eût pu prendre en effet cette apparition pour l'esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité, sa présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mystérieux, qui, pendant un instant, rendit muets las deux spectateurs. Occupée à dégager son voile qu'une branche de hêtre avait accroché au passage, l'inconnue s'offrait à eux de profil, sans qu'ils vissent de sa figure autre chose qu'un large bandeau de cheveux noirs, encadrant la joue jusqu'au nwnton, et relevé en tresse derrière l'oreille ; mais l'élégance de sa taille, dont une robe do drap brun faisait ressortir la lorme svelte et cambrée, ainsi que la manière aisée dont elle tenait les bras levés en arrangeant sacoifture, semblaient les indices certains de jeunesse, que la bienveillance d'un homme de vingt-cinq ans devait accepter comme autant de promesses de beauté.
— Quelle charmante femme! dit Bennezons en so penchant à droite de manière à se donner un torticolis.
— Et quel vilain cheval de charrue ! répondit son com pagnon, dont l'âge plus mûr impliquait une opinion moin enthousiaste.
Au bruit des roues du char-à-banc sur le sol caillouteux du sentier, la jeune am;izone tourna la tête avec la vivacité d'un oiseau ell'.irouché, et tirant la bride de son palefroi lui lit faire un niouvenu^nl rétrograde.
— Conducleur, est-ce que vous voulez nous faire cou-
CHARLES DE BERNARD
cher ici? s'écria Bennezons en voyant cette gracieuse apparition près do s'évanouir.
Le cocher réveilla d'un coup de fouet l'ardeur de ses chevaux, qui, sortant de leurs habitudes par un élan soudain, menacèrent l'étrangère d'une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre coursieir eût pu dilficilement la soustraire. Mais en ce moment, semblable à une troupe militaire qui vient au secours d'une vedette menacée par l'ennemi, une cavalcade composée d'une demi-douzaine d'hommes et de deux autres femmes, déboucha au tournant du chemin où lajeuneécuyère s'était montré seule jusqu'alors.
— Ce sont des baigneurs de Saint-Gervais, dit Corfail en riant à l'nspect de cet escadron champêtre dont les montures, moitié chevaux de ferme, moitié ânes, rappelaient les pacifiques coursiers qui stationnent à l'entrée du bois de Boulogne pour l'ébaltemont des grisettes de Paris.
Les promeneurs et les voyageurs se rapprochèrent les uns des autres en prenant muluellement la droite du sentier, précaution indisppnsable, car le passage était si étroit, que les cavaliers furent obligés de déliler un à un dans l'espace resté libre entre le char-à-banc et la montagne. Dans cette manœuvre, l'amazone à la robe brune avait pris place à l'arrière-garde près d'une dame d'un âge mur, qui chevauchait fièrement sur une jument poulinière à moitié aveugle. En voyant ce couple de près, Corlail se rejeta brusquement dans l'intérieur de la voiture, et se cachant la figure derrière le rideau de cuir, prit la pose d'un homme endormi.
Ce mouvement, quelque rapide qu'il eût été, n'échappa point à la plus vieille des deux lemmes, qui, après avoir plongé dans le char-à-banc un regard inquisilorial, leva d'un air impérieux une petite cravache douée en apparence d'une puissance surnaturelle, car, en la sentant effleurer son épaule, le cocher arrêta et se tint coi sur son siège, comme s'il eût été changé en pierre par la baguette de quelque magicienne.
— Félix, dit alors la dame entre deux âges, je ne suis pas dupe de votre sommeil. Prétcndriez-vous ne pas nous reconnaître?
Et du bout de sa cravache elle fit sauter le chapeau du faux dormeur. Celui-ci, voyant que sa position n'était pas tenable, tressaillit comme un homme qui s'éveille, ouvrit de gj-amls yeux, et après les avoir arrêtés sur Id mûre amazone, feignit une surprise agréable.
— Comment 1 c'est vous, ma chère tante? s'écria-t-il, et Hia cousine Anastasie aussi I Quel heureux hasard me fait vous rencontrer dans ce désert?
— Nous sommes à Saint-Gervais depuis quinze jours, répondit la jeune personne, dont l'inflammable Bennezons dévorait du regard la ligure élégante et régulière.
•^ Venez-vous prendre les eaux? demanda l'autre baigneuse, qui, au mot do tante, avait légèrement froncé le sourcil.
— Pas du tout, répondit le jeune homme avec empressement ; je vais à Chaniouny, et jo no resterai à Saint-Gervais qu'une heure au plus. Jo suis désolé que l'arrangement (le mon itinéraire me force de vous quitter si vite.
La dame, dont l'aulomno commençait à fleurir, regarda son neveu d'un air d'intelligence que celui-ci no parut pas disposé h comprendre.
— Il n'y a pas d'itinéraire qui tienne, dit-elle ensuite en insistant sur chaque syllabe ; vous mo sacrifierez bien un jour ou deux. J'ai à causer sérieusement avec vous.
— Je vous jure, ma tante, que cela nous est impossible. N'est-ce pas, Bennezons ?
— Tu oublies qu'en parlant à une'damo le mot impossible n'est pas français, répondit le jeune homme, plus empressé de déployer sa galanterie eu présence d'une jolie femme que de vonir en aide à son ami.
La dame d'un Aro discret répondit par un gracieux soupire au regard qui avnit accompagné ces paroles, quoiqu'il eût été adressé à sa fille plutôt qu'à elle-môui;;, et se retournant vers Cortail :
— Félix, reprit-elle, vous voilà condamné sans appel; tâchez de vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire monsieur, aux yeux d'un gentilhomme le service des dames doit passer avant tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des bains ; à ma considération, il vous logera convenablement. Nous nous reverrons à dîner.
— Mais, ma tante, quand je vous assure...
— Mais, mon cousin, je n'admets point d'excuse, répondit la dame à la cravache en appuyant sur le mot cousin.
Sans attendre une réponse, elle salua Bennezons d'un léger mouvement de tête, et faisant signe à sa fille de la suivre, décida la lourde jument qui lui servait do palefroi à partir au petit trot, allure aussi insolite à la pauvre oête que le galop au cheval de don Quichotte. Un moment après, les deux amazones disparurent à travers le feuillage, en ne laissant d'autre trace de leur apparition que le bruit du pas des chevaux, qui, pendant quelques instans, retentit pesamment sur les cailloux du sentier, et finit par se confondre avec le murmure du torrent.
— Parbleu ! dit Bennezons à son ami tandis que le charà-banc se remettait en marche, tu peux te flatter d'être le mortel le plus heureux de France et de Navarre. Je te connais une demi-douzaine de cousines toutes plus joliesl'uno que l'autre. Quelle est celle-ci, la plus charmante de toutes, et que je n'avais pas encore vue? Une cousine! C'est mon rêve à moi, et le sort veut que je n'aie que des cousins!
— Cela ne revient-il pas au même? répondit Félix d'un ton bourru.
— Tu te moques de moi ; on aime sa cousine, on l'épouse quelquefois; tandis qu'un cousin est un ennemi donné par la nature.
Au lieu de répondre, Cortail mit la tête à la portière, et s'adressant au conducteur :
— Le chemin est-il assez large pour que vous puissies tourner?
— Gui ! si ça vous est égal de verser dans le Bonnant, répondit le flegmatique Genevois.
— Merci. Continuez donc ; mais à la première place favorable, faites demi-tour à gauche. Nous n'allons plus h Saint-Gervais.
Le cocher baissa la tête en signe d'acquiescement; mais l'autre voyageur prit moins complaisamment cette proposition inattendue.
— Comment I s'écria-t-il, nous n'allons plus à Saint- Gervais! Etpourquelle raison, s'il te plaît?
— Que t'importe Saint-Gervais? répondit Cortail. Je ne pense pas que tu tiennes beaucoup à visiter quelques méchantes baraques en sapin perdues au fond do ce maudit entonnoir. Quant aux naturels de l'endroit, tu viens o'ea voir un échantillon qui doit te suffire.
— C'est précisément cet échantillon qui me donne envie de faire plus ample connaissance. Je te déclare que ta cousine a des yeux noirs auxquels je sacrifierais au besoin la Savoie et les vingt-deux cantons. Comment s'appeliet-ello?
— Anastasie.
— Jo le sais ; mais son nom de famille?
— Chateauvieux; Pourlois de Chaleauvicux. Son père, mort il y a six ans, était frère utérin de ma mère, et président de charnbro à la cour royale do Lyon. Madame do Chateauvieux est donc bien incontestablement ma tante par alliance, quoiiju'elle veuille* que je l'appelle ma cousine. Ell(i trouve sans doute (jue c'est assez d'une grande fille do vingt-trois ans, et ne se soucie pas d'avouer ud ne-< veu de trente-quatre.
— Cette rencontre n'a pas l'air de le plaire infiniment. Je crois qu'elle n'est pas^ (itrangère à Ion antipathie soudaine pour Saint-Gervais, dont tu mo faisais ce malin encore le tableau le plus pittoresque?
— Tu n'as donc pas entendu que ma tante, car, elle» beau s'en défendre, elle est ma taule, me menaçait d'une contideuce?
— Eh bien! qu'y a-t-il là de si tenibleî
L'ANNEAU D'ARGENT
— Les confidoncos d'une femme de quaranfc-six ansi
— J'avoue qu'avec mademoiselle Anaslasie la tûche serait plus agi-f^able.
— D'ailleurs j'ai des raisons particulières pour être peu désireux do cet entrelien.
En parlant de la sorte, les voyageurs arrivèrent au détour du sentier où mademoiselle de Chateauvieux leur avait apparu. Machinalement, Bennezons leva les yeux vers le hêtre qui avait menacé la belle écuyère du fort d'Absalon. A travers les rameaux d'une branche presque horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte.
— Je ne m'étonne plus, dit-il, de l'accroc que j'avais remarqué à son voile; mais ce quia touché une si jolio tête ne doit pas servir d'épouvantail aux moineaux.
A ces mots le jeune homme ou\Tit le tablier du char-àbanc et s'élança dehors. Au moment où ses pieds atteignaient la terre, il se trouva face à face avec un cavalier dont l'apparition fut si soudaine, qu'on eût pu croire qu'il sortait du fond du torrent, comme autrefois le spectre de l'Argail venant redemander son casque à Ferragus. Cet inconnu, âgé en apparence d'une trentaine d^années, était doué d'une telle profusion de cheveux, de barbe et de moustaches, qu'au premier coup d'oeil on ne distinguait de sa figure que deux gros yeux noirs couverts d'épais sourcils joulant l'un contre l'autre. Son vêtement consistait en une courte redingote de velours verdâlre, boutonnée jusqu'au menton. Pour coiffure, il portait une casquette rouge, dont la forme conique et contournée affectait une réminiscence du bonnet phrygien. Ce symbole républicain était complété par un ruban bleu à liseré amaranthe passé à la boutonnière, dans lequel il était facile de reconnaître la décoration de juillet, alors dans la fleur de sa nouveauté, et par conséquent do sa gloire.
Avant que Bennezons eût pu faire un mouvement pour exécuter son projet, l'étranger, dont les yeux s'étaient aussi fixés sur le feuillage du hctre, se dressa sur les étriers, s'empara du morceau de gaze qu'il mit à sa boutonnière, à côté do son ruban ; puis, laissant tomber sur les deux amis un regard sérieux, éperonna son cheval, et disparut en deux sauts du côté où s'éloignait la cavalcade des baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier, Cortail partit d'un éclat de rire.
— Il paraît, dit-il, que tu n'as pas seul le goût des reliques. Voici un pèlerin aussi dévot que toi et plus alerte. Si du moins il avait eu la générosité de parlager I
— Alerte! grâce à son cheval, répondit Armand avec un peu d'humeur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste, en revanche il n'est ma foi pas beau, avec sa faco a tous crins! 11 est impossible que mademoiselle de Chateauvieux soit très flattée de voir figurer un échantillon do son voile à la boutonnière d'un pareil orang-outang.
— Propos de vaincu, reprit son ami. Allons, remonte en voiture, et retoiirnons sur nos pas. En partant tout do suite, nous risquerons moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si lu veux ; quant à moi, je continue ma roule. Je suis trop curieux do voir ce qui advii>ndra de co voile déchiré et métamorphosé en décoration. Que crainstu, après tout? D'èlre contraint par la présence do la tante à ces frais de petits soins et d'atlenlions, apanage obligatoire des neveux I Eh bien 1 si la corvée le fait peur, nou.s la partagerons.
— Tu ne sais pas ce que c'est que ma tante 1
— Une femme qui a dû ôlre fort bien. Quand je to dis que je serai ton adjudant, ton remplaçant s'il le faut.
— En considénition des beaux yeux d'Anastasie ?
— Que t'importe, pourvu que je prenne pour moi les épines du rôle d'écuyer? Sois tranquille, je sais comment Oh captive une femme d'un Age respectable. Madame do Chaleauvicux jou(!-t-ello le boston'î je ferai sa partie ; at-elle un petit chien? je serai l'ami d'Azor. 11 y a desgimblettes partout.
— D'abord, sache qu'à une iemmo de quaranlo-sbc ans on no doit jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni
tabac, ni chapeaux jaunes, ni de rien, en un mot, qui sente la douairière.
— Je parlerai bals et spectacle, musique et poésie, amour et printemps ; première communion, s'il le faut.
— A la bonne heure ! puisque tu l'exiges, je me résigne ; mais je te déclare qu'après dîner je fais une présentation solennelle de ton aimable personne, et qu'à partir de là, le bras de madame de Chaleauvieux devient la propriété exclusive. Je ne m'en mêle plus. Souviens-toi qu'elle donne toujours le bras droit; offre-lui le gauche, par conséquent. Matante a des idées fort chevaleresques; elle prétend que, même en accompagnant une femme, un cavalier doit toujours conserver libre la main dont il tient son épée.
Cette discussion terminée, les deux amis continuèrent leur roule, et arrivèrent bientôt aux bains de Saint-Ger^ vais.
Après avoir pourvu à leur installation et donné un coup d'œil aux curiosités fort peu curieuses de l'établissement, les voyageurs quittèrent leurs blouses, on entendant sonner la cloche du dîner, pour endosser un costume plus convenable. A la porte de la salle à manger, ils rencontrèrent madame et mademoiselle do Cliateauvieux, qui avaient également échangé leurs redingotes d'amazone contre des robes de demi-loilette dont la fraîcheur rivale semblait annoncer deux sœurs plutôt qu'une mère accompagnée de sa fille
— Ma chère tante, dit Cortail en les abordant, puisque je dois avoir le plaisir de passer quelques jours avec vous, permettez-moi de vous présenter mon ami, monsieur Armand de Bennezons, un de mes camarades de l'eigarde.
— Ce titre est pour monsieur, ainsi que pour vous, la meilleure des recommandations, répondit madame de Chaleauvieux avec courtoisie ; la garde royale est sûra d'être bien accueillie partout.
— Même devant les héros des glorieuses journées? demanda Bennezons en désignant d'un regard expressif le décoré de juillet qui s'avançait gravement, sa casquette rouge enfoncée sur l'oreille.
— Surtout en face de ces messieurs, repartit vivement la femme de quarante-six ans ; car vous ne pouvez que gagner à la comparaison. Mais ou so met à table, il nous faut entrer.
A ces mots, elle prit le hras d'AnasUsie et franchit la seuil d'un parallélogramme démesuré, plutôt semblable à un réfectoire qu'à une salle à manger, où une soixantaine de baigneurs avaient déjà pris place en observant pour unique loi de classement la date de leur arrivée respective. D'après ce règlement inviolable, en leur qualité de derniers venus, les deux amis s'assirent au bout de la table, tandis que madame do Chaleauvieux et sa fille s'allèrent placer du même côlé, mais à quelque dislance, près d'un monsieur à cheveux gris, fashionable sexagénaire, portant la tête droite, regardant avec aflabililé, quoique de haut en bas, souriant souvent, ne riant jamais; d'ailleurs partailement brossé, peigné, lustré, olVrant en un mol, dans sa personne comme dans ses manières, une de ces physionomies à la fois palriarcalos et arislocratiques qu'on na rencontre guère, en France, que parmi les membres de l'ancienne noblesse. Au premier coup dœil on devinai*, en lui le gentilhomme ; au second, on reconnaissait ce que les Anglais nomment, dans un sens exclusif, legeullcman.
— Vois-tu, entre ma tante et ma cousine, cette li'te gracieusement respectable ? demanda Félix à son voisin ; s'îsl un représentant de la vieilli' Franco qui fera do notre cM^ de cavaliers swvans une véritable sinécure. Le connais-t» f
— Quelque chevalier do Coblentzî répondit BeoB^ zons.
CHARLES DE BERNARD
— Tu n'y es pas. C'est le marquis de Montespard.
— Le pair de France.
— C'est-à-dire l'ex-pair, car la révolution de juillet lui a enlevé son manteau fleurdelisé, ainsi qu'à nous deux nos modestes épauletles. Il est un peu le parent et beaucoup l'ami de ma respectable tante. Du vivant de monsieur de Chateauvieux, les médisans se permettaient de gloser sur cette amitié, plus intime en effet que ne le comporte d'ordinaire un arrière-cousinage ; mais depuis que l'amie est veuve et que l'ami a soixante ans, les mauvaises langues ont fait silence : le monde Gnit toujours par consacrer ce qu'il avait blâmé d'abord, et son approbation manque rarement à qui sait l'attendre. Qu'as lu donc? tu ne m'écoutes pas!
— Tu parles fort bien, cependant ; mais c'est ce héros de juillet qui me cause des distractions ; il a trouvé moyen de s'asseoir précisément en face de ta cousine.
— Cela prouve seulement qu'il est arrivé en m<^me temps qu'elle, car cette table a l'air d'un bureau d'omnibus; chacun s'y assied d'après son numéro d'ordre. Il me semble que le décoré a supprimé la gaze verte à sa boutonnière ?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, répondit Armand avec la double ironie d'un homme du monde blessé d'un manque d'usage, et d'un amoureux naissant toujours prêt à ridiculiser son rival. — Il est le seul qui ne se soit pas habillé pour dîner. Et puis. Dieu me pardonne ! le voilà qui coupe son pain. Je suis cOr maintenant qu'il a mangé le potage à l'aide de sa fourchette. C'est un homme jugé.
Cet arrêt prononcé, l'cx-officierde la garde royale rentra dans un silence dédaigneux et peut-être jaloux, qu'interrompirent à peine de loin en loin les vulgaires incidens du repas. Après dîner, les baigneurs, profitant d'une belle soirée d'août, se disséminèrent par groupes sur une étroite esplanade, fermée d'un côté par le Bonnant, de l'autre par plusieurs petits logis en pierre, luxe inouï, qui servaient d'ailes au bâtiment principal. Laissant sa fille au mi- Keu d'im groupe féminin qu'égayait l'amabilité sénile du marquis de Montespard, madame de Chateauvieux rejoignit Cortail, qui s'esquivait sur cette espèce de préau, dans l'espoir promptement déçu d'y fumer en liberté. A la vue de sa tante, qui lui prit le bras d'un air sérieux, celui-ci leta, par un geste d'humeur, le cigare qu'il était près d'alumer, et attendit en silence la confidence à laquelle il no pouvait se soustraire.
— Mon cher Félix, lui dit madame de Chateauvieux, ce n'est pas sans raison que j'ai insisté pour que vous vous arrêtiez à Saint-Gervais. iVous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à nous faire désirer la présence, peut-être même l 'appui d'un membre de notre famille. En un mot, j'ai un service h vou? demander.
— J'espère, ma tante, que vous ne doutez pas do mon dévouement, répondit Cortail d'un ton assez froid.
— D'abord, interrompit la veuve du président avec un sourire forcé, quittez donc cette habitude de m'appeler votre tante à chaque propos; cela tous donne un air petit garçon, passablement ridicule pour un homme de votre fige.
— Qu'à cela ne tienne, ma tante, répondit l'incorrigible officier; je vous appellerai ma nièce pour peu que cela puisse vous plaire.
— Il ne s'agit pas de cela. Parlons sérieusement. Avezvous remarqué un individu, porteur d'une physionomie sinistre et de la creix de juillet, (]ui se trouvait assis à table en face de moi.
— Vous voulez dire en face d'Anastasie?
— Précisément. Je vois que vos observations ont précédé ma confidence ; elles m'épargneront la moitié du chemin. Vous l'avez deviné, c'est au sujet de cet homme queje veux tenir avec vous un conseil de famille. Vous savez quo depuis la révolution j'ai presque toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris par les événemrns de 1830, ont chercha un asilo. Nous avions passé fort tran-
quillement une partie de l'été à Genève avec monsieur de Montespard, les Castignon, les d'Hautecourt, et plusieurs autres familles légitimistes, lorsque, un beau matin, ca personnage est tombé à YEcu de Genève, où nous logions. Quand je dis du ciel, il est impie de supposer qu'on décoré de juillet puisse venir de là; mais c'est une manière de parler. Quoi qu'il eu soit, depuis le jour de son arrivée, ce monsieur, sans en être prié le moins du monde, s'est constitué notre garde-du-corps. Aux promenades, au spectacle, aux concerts, sur le lac, partout enfin, nous étions sûres de le trouver sur nos pas. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'une pareille obsession, de la part d'un être à bonnet rouge, a d'impatientant et d'insupportable. Anastasie, qu'il se permettait de poursuivre de ses regards passionnés (il a de gros yeux farouches qu'il croit peut-être expressifs), Anastasie en avait les nerls tellement agacés, que j'ai craint un instant qu'elle ne tombât malade. C'est en partie pour nous soustraire à cette persécution que nous sommes venues à Saint-Gervais. Eh bien ! savez-vous quelle est la première personne que nous avons aperçue à table, en face de nous, le lendemain de notre arrivée ? Le héros de juillet, avec son immuable redingote vert-ohve, sa barbe négligée et son regard impitoyable. Depuis quinze jours, il nous continue le supplice qu'il nous avait infligé à Génère. Anasta sie ne peut pas faire un pas, seule ou accompagnée, sans voir sorfir tout à coup de quelque buisson cette figure de sauvage qui lui fait une peur horrible. Heureusement voui voici. Jusqu'à présent, ce monsieur, voyant qu'il avait afl'aire à deux femmes sans défense, s'est cru en pleines barricades ; mais votre présence lui imposera, je l'espère.
— Maintenant, ma belle tante, qu'attendez-vous de moiT demanda Félix qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et d'un gentilhomme la question peut paraître singulière, répondit madame de Chateauvieux avec un sourire ambigu; ce que j'attends de vous, mon cousin, c'est que vous signifiiez à cet individu d'avoir à cesser sur le riiamp une conduite dont je me trouve offensée, surtout à cause d'Anastasie.
— 11 est possible, observa froidement l'officier, qu'à uns injonction de cette nature il réponde en m'envoyant promener, et c'est ce queje ferais à sa place; dans ce cas il en résultera probablement un duel.
— Eh bienl n'avez-vous pas votre épéo? demanda d'un ton superbe la femme à sentimens chevaleresques.
— Sans doute, et tout à votre service, s'il m'est prouvé que vous en ayez réellement besoin. Veuillez donc, je vous prie, me citer quelque insulte, quelque impertinence, ou seulement quelque impolitesse, dont ce monsienr se soit rendu coupable envers vous; la moindre chose qui me mette dans mon droit ; par exemple, un propos déplace, adressé par lui à ma cousine.
— Vous êtes fou. Jamais cet homme n'a parlé à ma fille ni à moi. Ici notre société est en majorité et fait la loi; malgré ses efforts pour y être admis, nous l'avons, en raison de sa croix et de ses manières, frappé d'uH ostracisme sans pitié ; la vie qu'il mène ici est celle d'un paria que nul ne fréquente et que chacun repousse.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent à jouer le rôle du Solitaire, à se poster sur le passage d'Anastasie, & la contempler sentimentalement à travers le feuillage, et, pour méfait suprême, à dîner en face, mais séparé d'elle par une table largo de six pieds. Cela est sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d'intervenir raisonnablement à main armée.
— Puisqu'il vous faut des raisons raisonnables, suivezmoi, répondit madame do Chateauvieux avec une sorte d'aigreur mal déguisée.
Elle se dirigea, en parlant ainsi, vers un petit pavillon dont le rez-de-chaussée servait de salon de compagnie. Redoutant l'humidité du soir que rendaient plus acre le voisinage du torrent et la position même de rétablissement qui, fermé de toutes parts par une montagne perpendiculaire, semble construit au lond d'un puits, plusieurs bai-
L'ANNEAU D'ARGENT
gneurs s'étaient déjà réiugiés dans cet asile sans feu et presque sans lumifre ; sorte d'antre inhospitalier dont rou girait un cabaret de village. Madame de Ctiatrauvieux traversa ce soi-disant salon sans parler à personne, et ne daigna pas accorder un regard au décoré de juillet, qui s'était levé avec empressement pour lui faire place. Le maintien raide, la physionomie sévère, elle s'approcha d'une table placée prôs de la cheminée, et sur lai|uelle se trouvait le registre où les voyageurs ont l'habitude d'écrire leurs noms; elle ouvrit ce livre, posa l'index dans le haut d'une page ; puis, se retournant vers son neveu, lui jeta un regard qu'eût fidèlement traduit la célèbre interrogation do Manlius : — Qu^en dis-tu?
Cortail se pencha vers le registre et y lut, au-dessus du doigt de sa (anie, plusieurs lignes dont h première, qui était imprimée, renfermait les indications suivantes, séparées par autant de filets :